EXAMEN
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DES OUVRAGES LITTERAIRES ET HISTORIQUES CONSACRES À L'ETUDE DE SA ^ GÉOGBÀPHIEy).
Après une longue période d'obscurité qu'expliquent des causes historiques autant et beaucoup plus que des raisons de pur goût littéraire, l'œuvre de Strabon reparut à la lumière vers la fin du moyen âge et bénéficia du laborieux enthousiasme des savants du xvf siècle. Mais c'est à la philologie contemporaine que le géographe doit sa véritable résurrection.
Nous n'avons pas à déterminer ici les causes du silence qui se fit longtemps, sous l'empire romain, autour de ce curieux novateur, ni à rechercher si l'on doit interpréter en un sens défavorable l'absence du nom de Strabon dans les œuvres de Sénèque, de Tacite, de Pline, de Ptolémée. C'est une question qu'on abordera avec plus de profit après l'étude des sources, après l'examen de la méthode et du système : il sera temps alors de donner à la longue éclipse que subit le renom d'un des plus originaux penseurs de l'antiquité sa signification véritable.
Les citations de la Géographie de Strabon reparaissent dans
GéoORAPHIB DR StRABON. 1
la»kl«MII« ■«TIUSAII.
les œuvres de Josèphe ^^\ de Plutarque ^^^ et d'Athénée ^^U Etienne de Byzance ^*^ lui emprunte un nombre considérable de renseignements. Des lors elle semble avoir été un des livres de l'antiquité qu'on lisait le plus familièrement, qu'on reproduisait le plus volontiers en longs extraits.
Les études homériques d'Eustathe, son commentaire de Denys le Périégète, contiennent une multitude de citations qui ont la même origine.
L'existence des deux Chrestomalhies composées séparément est une preuve certaine de la popularité de Strabon au moyen âge. L'une d'elles date du x* siècle et fut sans doute éditée par les soins de Constantin VII Porphyrogénète ^^^ : elle est, par conséquent, beaucoup plus ancienne que tous les manuscrits développés de la Géographie, et emprunte à cette circonstance une valeur singulières^). De bonne heure aussi commença
(^) On trouvera dans la Notice iur la traduction française de Sirabon de I«etronne, avec la mention des textes qui nomment Sirabon, une intéressante dissertation sur les causes de la rareté des citations relatives au géographe. (Cf. Notice. . .,
(*) Plutarque, Lucullus, 98.
(') Athénée (XIV, xii, p. 667). C'est le passage souvent contesté dans lequel il est dit que Strabon connut, iyvtoxévcu y le philosophe Posidonius. Nous aurons Poccasion de le discuter en étudiant la biographie du géographe.
(^) Etienne de Byzance, p. 79 : kitdaeta, vàXtt Uoprixii d^' iit Srpa&M» 6 o^Johxàt fiXàaofos, On cite parfois un texte de Suidas qui potie la mention de lùrpé- €ù9p kfutaeiis, ^tX6ao^of xa} yecâypdÇot ; mais quelques éditeurs maintiennent la leçon SrpdlTâiy, au lieu de STpa'&M».
^^) Cf. Préface de rédîtion Kramer, Berlin, 186/i. Classification des chreitomathieê, p. xui et suiv.
^*^ Je ne voudrais pas cependant , sur un indice purement philologique , conclure que la Géographie de Strabon fut beaucoup lue pendant le moyen âge et an conn mencement des temps modernes. On a remarqué déjà que la première édition allemande de Srabon fut imprimée seulement en i593 à Bàle. Les savants allemands citent peu cet auteur, et, comme la plupart des érudits de cette époque qui s'intéressèrent à la géographie, préfèrent des abréviateurs médiocres (Isidore de Séville en particulier) aux écrivains originaux de Pantiqnité grecque. Même aux premiers temps de la Renaissance , Pomponius Mêla et Solin sont beaucoup plus étudiés que Sirabon. Enfin Ptolémée lui fut longtemps préféré. L'influence directe et l'inspiration de Strabon ne peuvent guère élre constatées que dans les oeuvres
l'œuvre d'interpolation qui a été si nettement caractérisée dans les Vindiciœ Strabonianœ de Meineke.
La classification méthodique des manuscrits de la Géographie de Strabon est due au professeur G. Kramer qui publia en 1 8âo une remarquable étude, placée, quatre ans après, en tête de son édition critique. L'œuvre a été faite de main de mattre, et avec une telle conscience que MûUer, en publiant un nouveau texte de notre auteur, a purement et simplement résumé, dans les premières pages de son Index variœ lectitmi^, les travaux du célèbre professeur du Collège royal français de Berlin. Il serait téméraire de n'être point satisfait en présence de l'accord de deux si bons juges; résuïnons donc leurs conclusions ^^^
Les bibliothèques de Paris, de Rome, de Florence, de Milan, de Venise, de Madrid, de Moscou contiennent les plus importants manuscrits; la Nationale de Paris, la Vaticane de Rome sont particulièrement riches. Parmi les manuscrits, il semble que le plus ancien soit le Parisîensis 1897, qui date du X11' siècle et contient les neuf premiers livres. C'est, d'après la concluante disseiiation de Kramer, la source de tous les manuscrits développés; les Epitomés ont une autre origine. Le Vatwornus 17/1, qui remonte au xv" siècle, est d'une moins belle écriture et d'une pureté moins grande; mais il renferme l'œuvre complète du géographe. Le Vaticanus A89, du xiv* siècle, commence seulement au troisième livre.
Trois manuscrits contiennent la Géographie de Strabon sous forme d' Epitomés; ce sont les Epitomés Palatine, Vaticane, Parisienne. Nous avons déjà cité incidemment VEpitome Paktina, annexée au manuscrit Palatinm 898, dont la haute antiquité et
géographiques du pape iËneas Sylvius. Et pourtanl la géograpliie descriptive flattait, beaucoup plus que la géographie mathématique, le goût des lettrés de la Renaissance.
^') Cette étude a été publiée d^abord en 1860, sous forme de «programme d'invitation à Texamen public du Collège royal français». Berlin, cliez Slarcke. Elle a été insérée ensuite, avec quelques légères modifications en tête de l'édition de i84/i, comme préface. (9/1 pages.)
Ix INTRODUCTION.
la merveilleuse richesse sont célèbres : seule parmi les Chreslomathies elle contient des livres complets; la date de sa rédaction (x"* siècle) ajoute à l'autorité que "lui assure son ampleur. UEpitonie Vaticana est remarquable en ce qu'elle s'écarte assez peu de l'original développé : elle a donc rendu d'excellents services à la critique comparée des leçons. Par malheur elle est tombée* avant notre siècle, entre des mains peu capables d'en tirer un bon parti. Beaucoup moins ample est YEpitome Parisiensis; retrouvée dans un recueil d'extraits de Platon, de Pausanias, de Dion Gassius et de beaucoup d'autres écrivains, elle est, de même, beaucoup moins ancienne que les précédentes et remonte au début du xv* siècle.
On a souvent rangé au nombre des Epi tomes le recueil d'extraits développés qui porte le nom de Gemistus Plethon; les critiques ne sont point d'accord sur la date de sa rédaction : les uns le croient à peu près contemporain de VEpitome Parisiensis; les autres estiment que la rédaction définitive avait été arrêtée peu de temps avant le milieu du xv* siècle. Nous n'avons point qualité pour trancher cette question que Kramer lui-même aborde avec beaucoup de réserve et de circonspection.
Les philologues ont longtemps compté sur le Strabon palimpseste de Grotta-Ferrata pour combler des lacunes déplorables, et en particulier celles du septième livre. 11 ne semble pas que l'événement ait donné raison c\ leurs grandes espérances; même interprété par des maîtres comme MM. Cobet et Aernardakis, ce nouveau document n'a pas beaucoup enrichi un texte qui a été si corrompu et mutilé par la faute du temps et des hommes ^^\ La découverte de TÉpitomé de Samuel Gédéon dans un couvent des environs de Salonique a été moins
(') Nous n^eiitrons pas ici dans le détail des débaU qu'a soulevés ceiie découverte. La descriplion du manuscrit trouvé par Gozza à Grotta-Ferrata a été donnée par M. A. Vogel. Philologus, XLII. Zû Slraho. Cozza'i Handschrijl. Cf. aussi du même auteur, Strabons Quellenf, Bûch, XVil.
M. Gozza a lui-même fait part de sa découverte. Délia Geogrefia di Strabonê , frammenti icoperli in membrane palimpieêta, Studi in Italia, Vil, i. Extrait (Rome,
féconde encore; il a fallu y reconnattre une œuvre d'interpolation qui dériverait d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale [Parisienm iSgS) et remonterait tout au plus à la dernière moitié du xv* siècle ^^\
Telles sont les ressources à Taide desquelles on a pu reconstituer, non sans peine, un texte à peu près satisfaisant de la Géographie de Strabon. Nous aurons a apprécier l'usage qu'en ont fait les correcteurs, à déterminer la méthode de chacun d'eux. Avant d'aborder cette revue historique, remarquons encore que les procédés de la plupart des philologues n'ont pas toujours été purement grammaticaux, ce qui était facile à prévoir, et d'ailleurs légitime; il serait injuste d'exiger des savants qui se consacrent à l'étude comparée des manuscrits une parfaite indifférence à l'endroit des questions de sources, de méthode, de système géographique. La philologie ne saurait rester un simple mécanisme; son domaine s'est merveilleusement élargi en notre siècle, au grand bénéfice de notre connaissance de l'antiquité. iMais il est regrettable que les passions favorables ou hostiles des littérateurs et des historiens aient trop souvent fait irruption dans ce domaine et troublé le recueillement des purificateurs du texte. Les uns, animés de l'ardent désir de rendre ce texte aussi parfait que possible, et par là l'œuvre elle-même intelligible aux lecteurs modernes, ont chassé, à titre de gloses marginales et d'annotations étrangères à l'auteur, tout ce qui pouvait ressembler à une négligence, à une redite, transposé des [)hrases entières pour donner à l'argumentation plus de rigueur logique, en un mot prêté beaucoup à Strabon, et toujours en bien. Les autres, prenant parti ouvertement ou en secret pour l'un des écrivains auxquels Strabon témoigne peu de sympathie, ont torturé le texte du géographe dans le but
Spilhôrer), signalé dans la Bibl. phil. dass. deBursian, t88â, p. i3; Gobel, Mneniosyue, articles de 1876 et 1878; Bernardakis, symbol. criU in Slrabonem.
^'^ Uépitomé de Samuel Gcdcon a été 8i|;nalée dans le Bulletin de corretpondance hellénique, 1878, p. 1 01 , article de M. Mondry-Beaudoin.
dV trouver, d'y dénoncer des plagiats et des emprunts dissimulés. Aux défenseurs d'Hérodote revient la majeure responsabilité de ce procédé médiocrement scientifique. Un tiers parti, qui forme la minorité des philologues réformateurs de Strabon, mais dans les rangs duquel on rencontre d'excellents esprits, a fait assez justement la part du bien et du mal.
Il est iutéressant de remarquer que les premiers éditeurs ou traducteurs de l'œuvre de Strabon ont peut-être apporté plus de justice et par là plus de justesse dans leurs corrections. C'est que, pleins de respect pour les écrits de l'antiquité, ils mettaient dans leur tâche peu de hardiesse, et se contentaient souvent de corriger quelques noms propres. De nos jours, les scrupules ont diminué à mesure que toutes les sciences philologiques nous renseignaient plus exactement sur les doctrines géographiques des anciens : s'il y eut excès de timidité chez un Xylander et un Casaubon, on se plaindrait plutôt aujourd'hui d'un léger excès de hardiesse. K'est-il pas déjà fort diflicile d'observer de sages ménagements quand la revision philologique s'applique seulement à des mots corrompus, à des noms propres soupçonnés d'imposture? En tout cas, il eût fallu ne s'inspirer, dans une tâche aussi délicate, d'aucune passion littéraire ou historique.
Cette réserve ne diminue que fort peu le mérite des éditeurs du texte de Strabon; il importait néanmoins de l'exprimer avant d'aborder la revue des merveilleux travaux auxquels nous devons de comprendre enfin, dans son ensemble, l'œuvre géographique la plus complexe que nous ait léguée l'antiquité grecque.
Nous distinguerons trois périodes dont les caractères sont assez nettement différents :
i" Au xv!"" siècle appartiennent les premières éditions de la Géographie de Strabon, les premières traductions latines, les premiers commentaires. Les corrections de texte, les diî«sertations littéraires, géographiques, historiques, tout est m^lé, et non sans bonheur, dans les livres de cette époque qui portent les noms de Xylander et de Casaubon.
â"" L'érudition du xviii* siècle s'appliqua tout particulièreluent à la solution des problèmes de géographie ancienne; dès lors Strabon devint lobjei de nouvelles recherches. On disposait déjà d'un plus grand nombre de manuscrits; mais la méthode de critique des textes n'était pas encore établie dans toute sa rigueur.
3** C'est en notre siècle que les plus remarquables progrès furent accomplis. Les procédés scientifiques de la philologie contemporaine, qui attribua à chaque manuscrit sa valeur exacte, triomphèrent enfin : on eut donc un texte correct et cohérent. En même temps l'histoire des doctrines de l'antiquité devint plus claire. Les savants purent donc mener de front les études multiples de littérature, de sciences, d'histoire, de géo^ graphie qui sont toutes également nécessaires à l'intelligence de l'œuvre de Strabon.
Quelques travaux ne rentrent pas exactement dans les cadres de cette division toute générale; nous les rattacherons au groupe avec lequel ils ont, à nos yeux, le plus d'afiinité. Nous ne citerons d'ailleurs que les éditions , traductions , livres de critique et d'interprétation, que nous avons pu consulter ou qui ont été d'un secours réel pour la démonstration de notre thèse. Toutes les citations sont faites d'après l'édition Didot-Mùlier, qui résume les travaux antérieurs.