DE CRITIQUE LITTERAIRE ET HISTORIQUE. XYLANDER ET CASAUBONP
C'est vers la fin du xv* siècle, en 1^70, que parut à Rome, SOUS forme de traduction latine, l'œuvre singulièrement mutilée et défigurée de Strabon; la même traduction fut rééditée à Venise dix ans après. Les auteurs, Guarin, et Gregorio Tiferna^^^
<') Celte Iraduclion a été publiée à Rome, in- foi. 1/170. La réédition vénitienne est due à lo. Andréas. Nous n^avons pas eu entre les mains les Var. observât, lihri IV, de Marsilius Gagnatus, qui parurent à Rome en 1587, malgré d*actives recherches.
dont Xylandcr se crut obligé de faire l'éloge dans sa préface, par modestie et générosité de successeur, n'avaient entre les mains, s'il faut en croire Kramer, que des manuscrits de mauvaise qualité, dérivés du Codex Mediceus 5, conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Laurentienne. Or ce manuscrit lui-même est plein de lacunes graves; les marges portent nombre d'annotations d'origine suspecte. On comprendra sans peine l'infidélité d'une traduction faite sur un original d'aussi mauvaise qualité.
Ce n'est certes pas du texte de l'édition prmceps du géographe, publiée en 1 5 1 6 chez Aide ^^\ que les savants pouvaient espérer la réforme nécessaire. Kramer a montré que cette édition, dont le crédit devait durer si longtemps, avait été faite sur un manuscrit très corrompu; il a fait ressortir la ressemblance du texte publié par Aide avec celui que Guarin et Tiferna avaient eu sous les yeux. Or, jusqu'à la fin du xviii* siècle, l'accord de ce texte avec la version latine de Guarin fut cité comme une preuve en leur faveur. Non seulement le manuscrit iSgS de Paris est l'œuvre d'un copiste peu consciencieux qui a cru donner de l'élégance au style de Slrabon en changeant fréquemment l'ordre des mots, mais l'insertion de gloses marginales a gâté encore le travail d'Aide et des savants qui l'ont aidé. Il est probable qu'avec ce seul texte nous n'aurions jamais pu interpréter, même approximativement, la doctrine de Slrabon. Les chapitres consacrés à la discussion de la méthode d'Eratosthène , si importants pour l'histoire de la géographie , y sont assez peu intelligibles.
Le progrès est déjà très considérable dans la traduction latine
La traduction latine de Guarin de Vérone et de Grégoire Tifemas, fut entreprise 8ur les instances du pape Nicolas V. Le travail fut fort pénible, car le pape ne possédait pas encore do manuscrits; c'est seulement sous Sixte IV (1671-168^^) qu'on peut constater Texislonce â la Vaticanc de maMUMuits de Slrabon. (Cf. P. Mùnlz et P. Fabre, La Vaticanc au xv' siècle.) ^
11 existe à la bibliothèque d'Alby un manuscrit de la traduction latine; il fut envoyé do Venise par Antonio Marcello au roi René d'Anjou (Lecoy de la Marche, IjB roi René).
(*) Apud Alduni, Venet. 1016.
(lu savant Guillaume Xylander^'^ professeur de philosophie du collège de Heidelberg, publiée en 1670 à Baie, chez Henri Pétri. Nous ne pouvons approuver la sévérité avec laquelle Krainer^'^) juge cette laborieuse tentative d'interprétation. Sans doute Xylander, qui n'avait à sa disposition des textes de manuscrits ni complets ni tout à fait purs, laissa bien des fautes encore, hésita souvent à corriger des phrases inintelligibles; mais le sérieux mérite de sa traduction et de ses commentaires doit être pris en considération. Ses modestes Annotaùunctdœ quorum usum non aspemandum sentiet kcior, ses Inventoria locun pletissima sont l'origine de tous les travaux de critique historique et littéraire qu'a inspirés le livre de Strabo .
Tout d'abord sa traduction, élégante et de lecture agréable, est faite sur l'excellente Epitotne Palotina, très brève il est vrai, mais très pure. Avec cette arme insuffisante il a beaucoup amélioré le texte défectueux de l'édition Aide. Ce modeste savant n'essaya point, d'ailleurs, de faire illusion sur la valeur de sa réforme. «Je n'allirmc pas, dit-il ^^^ dans sa préface, que j'ai partout atteint le but : ce travail est plein d'obscurités, et je n*avais point de bons manuscrits à ma disposition. J'ai dA me battre contre de si nombreux bataillons de fautes, qu'après en avoir tué beaucoup, j'en laisse beaucoup encore.?' Sa méthode de correction consiste en une comparaison ingénieuse du texte de Strabon avec des passages analogues, par la nomenclature ou par le sens, de Pline, de Ptolémée, d'Ëustathe et d'un grand
'') Slrabonis nobilissimi el doclissimi pliilosophi ac gcograpbi, reriim gcographicarum commentarii libris XVIi conlenli, lalini facli, Guilielmo Xylaodro, Augustano interprète. Adjeciaius ejuadem annolaliunculas quarum iisum non aspenian-
dum sentiet iector Âccesserunt invenlaria locuplelissima rerum el vcrborum
memorabilium alque scriptorum quorum sentenlias allcgat Strabo. Basileœ, ex oflîcina Ueuric. Petnii«^iÔ70.
(^' Pnefatio, p. vi : f^,. sed ea quae allions cranl invesLigalionis, ac inagis rccondita (menda), intacla reliquil lanlum non omnia».
(^) Prœfatio, p. viii : «rNeque aiTirmo, ubiquc me rem acu teligissct in tam ob-
scuro opère, codicibus praBsertim deslilulum bonis : facile inleiliges cum quoi
ren I II riis gravissimorum mendorum mibi ncgocium fueril.?)
nombre d'autres écrivains anciens. Il supplée ainsi, dans une certaine mesure, à la disette de manuscrits dont il se plaint dans sa préface. Il a, grâce à sa connaissance de la littérature ancienne, restitué beaucoup dé noms propres de villes, de fleuves, de montagnes, que ïEpiUme Palaiina présentait sous une forme incorrecte ^^^ Pourtant ses restitutions sont encore bien timides; et il défend avec quelque naïveté son droit de modifier un passage inintelligible (^^ (t Voici un passage, dit-il dans une de ses notes ^ qui m'a longtemps tourmenté; pourtant il me semble que je lai enfin rendu à sa pureté primitive. C'est à quoi doivent se décider ceux qui ont des raisons sérieuses de n'être point d'accord avec les anciens et qui n'ont point de motifs de se prononcer ... ; ils ont cette liberté. Pour ceux qui se soumettent absolument aux anciens, ils sont fort empêchés en pareille matière.» En somme, l'œuvre philologique de Xylander, nécessairement assez bornée, puisqu'il a fait surtout métier de traducteur à l'aide d'un seul manuscrit, comprend un grand nombre de corrections de noms propres, des restitutions de mots tronqués ou altérés, d'heureuses conjectures pour combler des lacunes graves. Les philologues de notre siècle ont fait plus d'une correction qui ne leur a pas coûté beaucoup de peine, et ont manifesté un timide scrupule de conscience en ajoutant à leur proposition ces deux mots f^prœeunte Xylandroj).
(') Par exemple, au livre III, chap. m et iv, Ô^AiovicSva substilué à BeAi&>ya, dans la nomonclalure des cours d'eau de PEspagne; au livre IV, m, 3, Tcxc^lente correction kiouXat remplace, grâce à lui, le tenue iainlelligible Ai«^ov^AAa que donnaient les manuscrits dans Télude des sources du Rhin. Cf. aussi iV, fi, 8, Kaftœjvot substitué à KotfiotjAoi, et IV, vi , 13, la suppression de la mauvaise et absurde leçon des manuscrits, 6 Privos aMs, Cf. XIV, v, 16, jolie correction inspirée par sa connaissance de la mytbologie. Au livre XV, 11, 1 1, est un modèle de correction dû à la délicate appréciation du style de Tauteur; Coray, sans doute involontaire^ ment, Ta reprise à son compte.
(') Notes ad libr. II, p. 76, note 5 : crDiu me hic locufl l#rsit ; tamen non
dubilo me eum rcsliluisse prislinic integniali. Hoc enim vull, cos qui probabiles ab antiquis disscnliendi causas habenl, in iis quae prorsus comperta non sunt, ac de quibus pronunciarc non habent, liberos adhuc esse, qui autem omnino se antiquis addicunt, eos adsirictos esse in ca parle. '^
Mais il est surtout quelques notes littéraires et historiques de Xylander qui sont des dissertations dignes des meilleurs critiques de notre temps. Telle est la petite étude qu'il consacre au mot tzrepfox/ot/f si heureusement substitué à l'inintelligible leçon eeptotxovs de l'Epitomé. Les remarques qu'il fait à ce propos établissent nettement le sens d'un passage qui était peu satisfaisant dans la version de Guarin, et qui est d'importance capitale pour la détermination de la doctrine de Strabon ^^\ Je pourrais citer beaucoup d'autres preuves de la (inesse de son sens critique. Ce doclor philoMpliiœ connaît assez profondément l'ensemble et les détails de l'œuvre qu'il a traduite pour se dispenser de chercher dans le stoïcisme de l'auteur une explication simple à l'excès de tout un système géographique. Il nous semble, grâce à sa délicate connaissance de l'histoire de la géographie ancienne, avoir exprimé avec une justesse irréprochable l'opinion la plus voisine de la vérité : ce Suidas, Athénée et Lucien appellent Strabon stoïcien. Mais en lisant les dissertations qu'il consacre à certains phénomènes naturels, on reconnattra en lui un péripatéticien plutôt qu'un stoïcien , en supposant qu'Athénodore et Strabon ne fussent pas philosophes titulo tenus et qu'ils ne le fussent nullement en réalité ^'^Kn En résumé, Xylander n'a pas seulement donné au monde savant la première version intelligible de lœuvre de Strabon (son latin est plus clair que le grec de l'édition Aide); il a aussi commencé l'étude des doctrines, caractérisé parfois avec beaucoup de bonheur le dessein et la méthode du géographe. On ne doit pas oublier ces services. Que dire de son excellent mdex des noms propres et des termes géographiques, origine de tant de travaux analogues qui ont fait la réputation de quelques lointains successeurs? Quels consciencieux labeurs, quels patients essais ne suppose pas la remarque suivante dont j'ai pu , après tant d'autres, vérifier la justesse : «On ne peut dresser un atlas des cartes de
t») Notes fl<i fiftr. Il, ii, 3.
^-^ Prœfalioy p. iv.
Slrabon à l'aide des distances de localités, en calculant le nombre des stades; en eiïel ces chifTres ne sont pas partout exprimés, ils sont souvent corrompus dans le texte; parfois en* fin ils sont variables, ambigus, empruntés à divers auteurs et à des traditions contraires; c'est perdre son temps et montrer plus d'audace que de finesse ^*^jî!
Le renom de Casaubon a fait tort à Xylander. Ce n'est pas que Casaubon lui-même ait toujours obtenu de nos contemporains une stricte justice. Kramer veut bien lui reconnaître un «jugement très subtil et une remarquable érudition 97; mais il retire une large part de cet éloge en délarant que, «vu le peu de zèle des savants de cette époque pour l'élude critique et comparée des manuscrits, cette nouvelle édition, malgré d'excellentes qualités, ne réforma pas sensiblement l'ensemble de l'œuvre». Le sévère philologue avoue cependant que Casaubon apportait à ce genre de travaux plus de soin que ses contemporains ^'^K
(i'cst en 1087, à Genève, que parut l'édition de Casaubon, ornée d'un titre beaucoup moins modeste que la version de Xylander ^^l C'est une rccension, recensait, un texte corrigé summo studio et diligentia, et même «à l'aide de manuscrits anciens n. D'abondants commentaires l'accompagnent. On y a joint une carte t^arbis totius descrlptloneni complectensr), faite dans le goût du temps, ce qui est un médiocre secours pour l'intelligence de la Géoffraphie de Strabon. En face du texte est reproduite la version de Xylander; l'index des noms d'auteurs cités par Strabon et la table des noms et termes géographiques ont évidemment la même origine, mais non le même mérite, car ce sont des abré-
(') PrflRfati», p. VIII : ff Nam Slrabonianas couHcere tabulas solis dislantiis loconim nuraeris sladioram annolalis, cum quidem non ubiqueii sinl cxprcssi, sappe admodiim vitiosi, inlerdum varie cl ambiguë mnltorum e diversis Iraditionibus adsignali, operam est ludere, plusque habel nico judicio audacia* qiinm induslriiP.n
^^^ PnefaLio, p. vi : <rCuin ncquc Gasaubonus, pro œtalis iilius indole,
diligentius de ea rc quaererct, ad mulaDdnin universam Slraboniani opcris conditioneni cj us cdilio, quantum vis ogregia, niliil fere valait, r)
^^^ <rRecensuil, suinmoquc studio et diligcnliOf ope eliam veterum codicum> emcndavit, ac rominenlariis illustravil.^
viations exagérées, des listes réduites. On connatl enfin la pièce de vers latins que Théodore de Bèze écrivit en Thonneur du chef-d'œuvre de Casaubon : après une longue nomenclature géographique, qui manque de couleur et de charme, l'auteur déclare que Casaubon doit être le meilleur guide des savants ei des voyageurs adonnés à l'étude de la géographie ,
Deerat nobis dux hic Casaubonus alter,
mais surtout l'inspirateur de la jeunesse studieuse. Il attend de la nouvelle publication un grand profit moral et religieux.
Le premier mérite de l'édition de 1687 est l'emploi d'un assez grand nombre de manuscrits, le soin apporté à la comparaison des leçons. Seulement il faut bien noter, et cette considération enlève quelque chose au mérite de Casaubon, que ce savant n'a pas consulté directement les manuscrits dont la mention est si fièrement insérée dans le titre de l'ouvrage. De plus Casaubon avoue lui-niên>e qu'il n'a pu accomplir entièrement sa besogne de réforme du texte que pour les premiers livres : il l'a seulement entamée dans les sept derniers fi^opusaffeclummagis quam effeclwnv.
Il a fallu les laborieuses investigations de Kramer pour déterminer le nombre et la nature des manuscrits consultés indi^ rectemcnt par Casaubon. Ce savant nous livre lui-même le secret de ses procédés défectueux de travail, et nous raconte, dans sa préface, comment il fut amené à renouveler l'édition Aide. Longtemps Casaubon attendit que Joseph Scaliger donnât un texte de Strabon; à la fin, ayant appris que l'illustre philologue renonçait à son projet, il le reprit, un peu hâtivement, semble-t-il. Son beau-père Henri Estienne lui remit alors un exemplaire de Strabon , qui portait mention des variantes de quelques manuscrits : ce fut la base de la nouvelle édition ^^K
(') On remarquera qae, dans ses notes grammaticales, les expressions m veteribu$ UbrtM, in veteribus manutcripiia , etc., remplacent toujours la mention précise des leçons de chaque manuscrit.
1/i INTRODUCTION.
Comment Henri Ëstienne avait-il procédé à sa collation de manuscrits, et quels manuscrits avait-il consultés? Une lettre du temps, publiée dès 1789, par Sainte-Croix, dans le Journal des Savants, fait mention de six manuscrits consultés jadis en Italie par Henri Scrimger. Mais le même document prouve clairement qu'Henri Ëstienne ne travailla point sur les codîces; ayant obtenu pour quelques jours communication de l'exemplaire annoté de son prédécesseur, il prit copie h la hâte des remarques qui lui paraissaient importer le plus à la correction du texte. Ainsi Casaubon entrevit les manuscrits h travers I^ annotations de deux intermédiaires. Kramer a très ingénieusement prouvé ^^^ que les notes d'Henri Ëstienne ne distinguaient pas l'origine de chacune des leçons; ce qui n'empc^cbe pas Casaubon d'attribuer à l'œuvre de son beau-père la valeur d'une consultation directe.
Or Henri Scrimger, dont l'exemplaire annoté servit à Henri Ëstienne, est précisément l'auteur principal de l'édition Aide. Les corrections de Casaubon sont donc inspirées, mais de beaucoup plus loin, par les manuscrits médiocres dont nous avons fait mention ci-dessus. Avouons toutefois que certaines remarques de Casaubon laisseraient à penser que peut-être Henri Ëstienne eut recours, dans une faible mesure, à la consultation directe des manuscrits; c'était l'opinion d'Almeloveen , éditeur de 1707. La démonstration de Kramer, irréfutable en son ensemble, gagnerait sans doute à être atténuée; mais un philologue de profession pourrait seul entreprendre la revision du procès.
Si l'édition Casaubon ne peut être appelée, avec toute la rigueur scientiGque du terme, une édition originale, elle contient de sérieuses améliorations de texte; le concours de deux hellénistes comme Henri Ëstienne et Casaubon devait, même à quelque distance des manuscrits, nous valoir un progrès véritable. En effet Casaubon a signalé des gloses, des altérations de noms propres, des erreurs de mesures qui avaient échappé
t') Kramer, prœfalio, p. xi et secj.
CONSTITUTIOiN DiJ TEXTE DE STRABON. 15
à la sagacité de Xylander : quelques-unes de ses conjectures sont devenues des exemples classiques de bonne méthode ^^K Les cinq chapitres consacrés à la description de l'Espagne ont été purifiés des erreurs de noms propres avec un soin tout particulier.
Ainsi, en matière de philologie, Gasaubon a fait encore œuvre utile avec des moyens défectueux, en employant une méthode peu rigoureuse dont on aurait grand tort de le rendre responsable. J'avoue que je suis beaucoup moins frappé des qualités de son commentaire géographique et historique. Si son admiration pour l'œuvre de Strabon va jusqu'à l'enthousiasme ^^^ (il se console aisément, dit-il dans sa préface, de la perte de tous les autres géographes de l'antiquité), cet enthousiasme ne repose pas sur une connaissance toujours précise, sur une appréciation vraiment délicate des doctrines. Gasaubon a corrigé, sans doute, avec quelque bonheur, un certain nombre de remarques de Xylander sur les chapitres de prolégomènes. Mais dans son désir de placer son héros au-dessus de tous les autres écrivains grecs qui se sont adonnés aux études géographiques, il perd le sentiment de la justice et de l'impartialité. Telle note, oii il exalte les attaques de Strabon contre Pythéas, manque complètement de sens critiquerai Les passages de son commentaire oh il
(*) Au livre II, cbap. i et xxi, il corrige fort heureusement rëvaluafcioa de k distance entre Tbapsaque et les monts d^Arménie (x<^<W remplacé par 3tax}^^àfw). Dans le livre Ht, consacré à Tlbérie, Gasaubon a corrigé un nombre considérable de noms de villes et de peuples ; la plupart de ses corrections ont été approuvées par les meilleurs éditeurs de notre siècle (cf. III, i, 6, KtXroi remplacé par KtXrtxoi; m, 1,7, KoAin^ rranplacé par Kopm^, etc.); de même au livre VII, v, 8, kyptav€s au lieu de iT^piâyr^. Voir la jolie conjecture qu*il propose, en rappelant un texte de César, au livre IV, m, 5. Enfin il n^est pas de meilleure conjecture que celle de Gasaubon, au livre 111, 1, 97; Mûller en a fait un éloge mérité dans son Indtx variœ hctûmiê, ad pag. ioa& {ftdvrt) remplacé par fiicof re.
(*> Pneiatio, p. 11 : «Si quis diligenter cjus scripta veraare volaerit, poase eum antiquiorum geographorum jacturam patienter ferre. n
('> Comment, et caetig», ad lib. I, p. 35. Gette note se termine, comme beaucoup des notes de Gasaubon, par une réflexion morale : «£a est enim sepe mentientibus conditio, ut, etîamai quid vere dicant, falsum taraen id videatur.n
explique les raisons du blâme que Strabon adresse à Hipparque ne sont pas beaucoup plus concluants ^^K L'empressement avec lequel Gasaubon cherche dans le stoïcisme contestable du géo^ graphe d^Amasëe une explication beaucoup trop simple de tout le système nous fait croire que le célèbre philologue était ou mal doué, ou mal préparé, pour comprendre la délicatesse du dessein de Strabon ^^\
Mais un trait plus saillant encore nous montrera toute la diiïërence des travaux de Gasaubon et de Xylander. Ge dernier, frappé de l'incertitude des idées de Strabon en matière de cartographie et de rinsulTisance des données itinéraires de distance, avait renoncé ù composer un atlas spécial; mais il avait pris soin de mettre à la disposition des lecteurs des cartes de Ptolémée, en marquant les lignes de climats ou de latitude grâce auxquelles on peut suivre les discussions scientifiques et les descriptions avec fruit. Gasaubon croit améliorer beaucoup l'œuvre de son devancier en ajoutant seulement au texte de l'auteur une mappemonde de Mercator. ce Personne, dit le libraire dans un avis laconique , ne regrettera la série des cartes de Ptolémée; nous espérons avoir bien mérité du lecteur en les remplaçant ^^^ » Voilà une grave erreur de méthode géographique, qui,
^') On remarquera même que Gasaubon ne reconnaît pas les emprants faits par Strabon à Hipparque, emprunts bien signalés par Xylander (Comment, et eaetig., ad lib. I, p. 5, G).
^*^ La vivacité, voisine de la violence, avec laquelle il attaque Topinion de Xylander montre que Gasaubon semble avoir été conduit à cette doctrine absolue par des préoccupations religieuses et morales; sa préface est dVn homme aigri dont les passions percent à travers les apparences d*un lèle purement studieux. Gf. la petite notice De SUrabane et eju$ êcnptù, qui précède le commentaire : «Et vero id ut non esset, disputationes quas Xylander ait, ipsum juf^ulant; in quibus nihil non dmxflkaToy, et ex penitissimis stoicœ discipline fontibus haustum reperies.» Comme preuve de son stoïcisme, Gasaubon cite la théorie des relations entre les astres et les exhalaisons de la mar «rali corpora cœlestia aquarum exhalationibus» (Cimiment, et caetig,, p. 5, B.)* Ailleurs il est beaucoup plus embarrassé (Ibid., p. 1 1,
^') (rQuarum (Ptolemaicarum tabularum) hodie, ut putamus, post éditas a dodo
Mercatore tabulas, nemo futurus est qui desiderio tangalur.» Typographm lectori.
<]u reste, a été commise aussi par quelques éditeurs de notre siècle. Comment un sérieux connaisseur de l'histoire de la géographie ancienne ose-t-il encadrer dans des formes vraies, dans des contours exacts, la nomenclature de détail dont les fautes (distances, orientations) ont précisément produit la déformation des cartes? Une carte n est pas œuvre de géographie ancienne par le seul fait qu elle porte des noms écrits en grec ou en latin. Ainsi l'édition de Gasaubon ne représente pas un progrès définitif de la constitution du texte. Il faut pourtant admirer la science grammaticale, l'instinct philologique et la vaste érudition qui permirent à cet admirateur enthousiaste de Strabon quelques corrections heureuses en l'absence ou à dislance des manuscrits et malgré une intelligence médiocre de la doctrine elle-même.