DE GALL
ne sa doctrine en général*
On connaît le grand ouvrage dans lequel Gall a exposé sa doctrine (1). Cet ouvrage servira de base à mon examen. J’étudierai, rime après l’autre, chacune des questions
(1) Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l'homme et des animaux par la configuration de leurs têtes ; i vol. in-i° avec planches, Paris, de 1810 à 1819.
étudiées par l'auteur. Je changerai seulement un peu l’ordre de ces questions.
Deux propositions fondamentales constituent toute la doctrine de Gall : la première, que l’intelligence réside exclusivement dans le cerveau ; la seconde, que chaque faculté particulière de l'intelligence a, dans le cerveau, un organe propre.
Or, de ces deux propositions, la première n’a certainement rien de neuf; et la seconde n’a peut-être rien de vrai.
Voyons d’abord la première.
Je dis que cette première proposition, savoir, que le cerveau est le siège exclusif de l’intelligence, n’a rien de neuf; et Gall en convient lui-même.
« Depuis longtemps, dit>il, des philoso- « plies, des physiologistes et des médecins, « soutiennent que le cerveau est l’organe de « l’ame (J). » L’opinion que le cerveau (soit
(l T. Il, p. 217. « 11 est généralement reconnu, <lil-;l en-
le cerveau pris en totalité, soit telle ou telle partie du cerveau prise séparément) est le siège de Pâme, est, en effet, aussi ancienne que la science. Descartes avait placé Faîne dans la glande pitié ale ; Willis la plaça dans les corps cannelés; Lapey rouie, dans le corps calleux , etc.
Pour venir à des auteurs plus récents, Gall cite Sœmmerring, qui dit nettement que « le « cerveau est 1 instrument exclusif de toute « sensation, de toute pensée, de toute volon- « té (4). » Il cite Haller, qui prouve (prouve est F expression même dont se sert Gall) que « la « sensation n'a pas lieu dans T endroit où un « objet touche le nerf, dans l’endroit où l’im- « pression a lieu, mais dans le cerveau (2); » et il aurait pu en citer beaucoup d’autres.
« core, que le cerveau est l’organe particulier de l’âme. » T. II, p. H.
(1) Gall, t. II, p. 221.
(2) Gall, t. II, p. 222. Hall cr, E lancina physioloyice , etc., t. IV, p. 30 i : Sensus prælerea sedem in cerebro esse , atque ad cerebrum per nervos mandari, alia sunt quæ ostendunl....
Cabanis n’écrivait-il pas avant Gali ? Et Cabanis n’a-t-il pas dit : « Pour se faire une « idée juste des opérations dont résulte la « pensée, ilfaut considérer lecerveau comme (( un organe particulier, destiné spécialement « à la produire, de même que l’estomac et « les intestins à opérer la digestion, le foie à « filtrer la bile, etc. (I)? » proposition outrée jusqu’au ridicule, mais enfin qui n’est que la proposition même de Gall, sauf l’exagération dans les termes.
Sœmmerring et Cuvier cherchaient avant Gall, dans l’anatomie comparée des diverses classes, les rapports du développement du cerveau avec les développements de l’intelligence. Cuvier écrivait celte phrase remarquable : « La proportion du cerveau avec la « moelle allongée, proportion qui est plus à « l’avantage du cerveau dans l'homme que « dans tous les autres animaux, est un très
(l) Rapports du physique cl du moral de l'Iiomme, IIe mémoire. Ç VII.
« l) o il indicateur de la perfection de F iu tel— « licence, parce que c’est le meilleur indice « de la prééminence que l’organe de la réif tlexion conserve sur ceux des sens exté- « rieurs (I) ; » et cette autre phrase plus remarquable encore : « L'intelligence, dans les « animaux, paraît d’autant plus grande que « les hémisphères sont plus volumineux (2).»
Gall s’élève surtout contre Bichat, qui a dit : « C’est toujours sur la vie organique, et « non sur la vie animale que Jes passions « portent leur influence : aussi tout ce qui « sert à les peindre se rapporte-t-il à la pre- « mière et non à la seconde. Le geste, ex- « pression muette du sentiment et de l’en- « tendement, en est une preuve remarquable: « si nous indiquons quelques phénomènes « intellectuels relatifs à la mémoire, à l’ima- « gination, à la perception, au jugement, « etc., la main se porte involontairement
(1) Leçons d'anatomie comparée , 1, II, p. 153.
(2) Ibid., p. 175.
« sur la tète : voulons-nous exprimer l’a- « mour, la joie, la tristesse, la haine, c’est « sur la région du cœur, de l'estomac, des « intestins, qu’elle se dirige (1). »
11 y aurait sans doute, dans ces paroles de Bicbat, beaucoup à reprendre. Cependant, dire que les passions portent leur influence sur la vie organique, ce n’est pas dire qu’elles y siègent. Bicbat lui-même avait déj à dit : « Toute espèce de sensation a son centre « dans la cerveau, car toute sensation sup- « pose l’impression et la perception (2). » Et, relativement à cette distinction ( distinction qui n’a pas été assez faite) entre les parties où siègent les passions et les parties qu’elles affectent, Gall aurait pu trouver dans Descartes cette remarque aussi judicieuse que fine.
« Bien que les esprits (écrit Descartes h « Leroy) qui ébranlent les muscles viennent
(I) Recherche* physiologiques sur la vie cl la mort , art.vi, §11. i'2) Recherches physiologiques sur la vie cl la mon, art. vi, §11.
« du cerveau, il faut cependant assigner pour « place aux passions la partie du corps qui « en est le plus altérée : c’est pourquoi je « dirais : Le principal siège des passions, en « tant qu’elles regardent le corps, est dans « le cœur, parce que c’est le cœur qui en est « le plus altéré : mais leur place est dans le <( cerveau, en tant qu elles affectent l’aine, « parce que Lame ne peut souffrir immédia- « tement que par 1 u i ( I ) . »
Et, puisque j’en suis à citer Désertés, qui, mieux que Descartes, a vu que l ame ne peut avoir dans le corps qu’un siège très circonscrit, et que ce siège très circonscrit est dans le cerveau ?
« On sait, dit-il, que ce n’est pas propre- « ment en tant que l ame est dans les mem- « bres qui servent d organes aux sens exté- « rieurs que Lame sent, mais en tant qu’elle « est dans le cerveau, où elle exerce cette
(1) Descaries, Le lire, à Retjius ou Leroy, t. VIII, p. 515, édition de Descartes par M. Cousin.
« faculté qu’on appelle le sens commun (1).»
11 dit ailleurs : « On s’étonne de ce que « je ne reconnais point d’autre sensation que « celle qui se fait dans le cerveau; mais « tous les médecins et tous les chirurgiens <( m’aideront, comme j’espère, à le prouver, « car ils savent que ceux à qui on a coupé « depuis peu quelques membres pensent « souvent encore sentir de la douleur dans « les parties qu’ils n’ont plus (2). »
Voilà donc bien, selon Descartes, l’âme qui siège , c’est-à-dire qui sent , dans le cer^ veau, et dans le cerveau seul. Ce qu’on va lire montre avec quelle précision il excluait déjà les sens extérieurs de toute participation aux fonctions de l’âme.
J’ai fait voir, dit-il, que la grandeur, la « distance et la figure ne s’aperçoivent que
(1) T. V, p. 34. « Je remarque, dit-il encore, que l’esprit « ne reçoit pas l’impression de toutes les parties du corps, « mais seulement du cerveau. » T. I, p. 344.
(2) T. VI, p. 347.
« par le raisonnement, en les déduisant les « unes des autres (1). »
k Je ne puis demeurer d’accord, dit-il « encore, de ce qu’on avance, à savoir, que « cette erreur (il s’agit de l’erreur causée « par un bâton qui parait rompu dans l’eau) « n’est point corrigée par l’entendement, « mais par l'attouchement; car, ajoute-t-il, « bien que ce sens nous fasse juger qu’un « bâton est droit,.., néanmoins cela ne suf- « fit pas pour corriger l’erreur de la vue ; « mais, outre cela, il est besoin que nous « ayons quelque raison qui nous enseigne « que nous devons, en celte rencontre, nous « fier plutôt au jugement que nous faisons « ensuite de l'attouchement qu’à celui où « semble nous porter le sens de la vue : la- « quelle raison ne peut être attribuée au sens, « mais au seul entendement; et, partant, « dans cet exemple même, c’est l’entende-
(1) T. Il, p. 337.
« ment seul qui corrige l’erreur du sens (4). n
Le cerveau est donc le siège exclusif de l’âme ; et tout ce qui est de la sensation, jusqu’aux opérations mêmes qui paraissent le plus dépendre du simple sens externe, est fonction de Famé.
Gall se rejette sur Condillac, qui, bien moins rigoureux en cela que Descartes, dit que « toutes nos facultés viennent des « sens (2). » Mais, lorsque Condillac parle ainsi, il parle évidemment par ellipse, car il ajoute aussitôt ces paroles : « Les sens ne « sontque cause occasionnelle. Ils ne sentent « pas, c’est Famé seule qui sent à l’occasion « des organes (5). »
Or, si c’est l’âme seule qui sent, à plus forte raison, est-ce Famé seule qui se sou-
(1) T. II, p. 35S.
(2) « Le principal objet de cet ouvrage, dit-il, esl défaire « voir comment toutes nos connaissances et toutes nos facultés « viennent des sens. » Traité des setisations , préambule de Y Extrait raisonné.
(3) Ibid.
vient , qui juge, qui imagine, etc . La mémoire, le jugement, Y imagination, etc., en un mot, toutes nos facultés sont donc de Lame, viennent donc de Faîne, et non pas des sens.
Nul philosophe n'a exagéré plus qu'Helvétius l'influence des sens sur l’intelligence. Eh bien, Helvétius a dit : « De quelque ma- « nière qu'on interroge l'expérience, elle « répond toujours que la plus ou moins « grande supériorité des esprits est indépen- « dante de la plus ou moins grande perfec- « tion des sens (1). »
Mais je laisse Helvétius et Condillac, et je reviens à Descartes, à Willis, à Lapeyronie, à Haller, à Sœmmerring, à Cuvier, etc. Tous ont vu, tous ont dit que le cerveau est le siège de l'âme , et qu'il l'est à l'exclusion des sens. La proposition que le cerveau est le siège exclusif de l’âme n'est donc pas neuve, n’est donc pas de Gall; elle était dans
(1) l)e l'homme , de ses faculté •> intellectuelles , etc., 1. 1, p. 18G. Liège, 1 774.
la science avant qu'eût paru sa doctrine.
Le mérite de Gall, et ceci meme n'est pas lin médiocre mérite , est d'en avoir mieux compris qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé toute l' importance, et de s'être dévoué à la démontrer. Elle était dans la science avant Gall; on peut dire que depuis Gall elle y règne. Prenant chaque sens en particulier, il les exclut tous, l'un après l’autre, de toute participation immédiate aux fonctions de l'intelligence (G). Loin de se développer en raison directe de l'intelligence, la plupart se développent en raison inverse. Le goût, l'odorat, sont plus développés dans le quadrupède que dans l'homme ; la vue, l'ouïe, le sont plus dans l’oiseau que dans le quadrupède. Le cerveau seul se développe partout en raison de F intelligence. La perte d’un sens n’entraîne point la perte de l'in—
(1) Il sépare très bien les sens de l’intelligence; mais, comme on le verra plus loin, il donne à chaque sens tous les attributs de l’intelligence. Il échappe à une erreur pour tomber dans une autre.
telligence. Elle survit au sens de la vue, ù celui de l’ouïe; elle survivrait à tous. 11 suffit d'interrompre la communication d’un sens quelconque avec le cerveau, pour que ce sens soit perdu. La seule compression du cerveau, qui abolit rintelligence, les abolit tous. Loin donc d’être organes de l'intelligence, les organes des sens ne sont même organes des sens, ils n’exercent ces fonctions mêmes d’organes des sens que par l’intelligence, et cette intelligence ne réside que dans le cerveau.
Le cerveau seul est donc l’organe de l’âme. Mais cet organe de l’âme, est-ce le cerveau tout entier, le cerveau pris en masse? Gall l’a cru; et Spurzheim, à l'exemple de Gaîl; et tous les phrénologistes venus ensuite, à l’exemple de Gall et de Spurzheim.
Et pourtant, il n’en est rien. Si l'on enlève le cervelet à un animal, il ne perd que ses mouvements de locomotion; si l’on enlève ses tubercules quadrijumeaux, il ne
perd que la vue ; si I on détruit sa moelle allongée, il perd ses mouvements de respiration, et, par suite, la vie (I). Aucune de ces parties, le cervelet, les tubercules quadrijumeaux, la moelle allongée, n'est donc organe de F intelligence.
Le cerveau proprement dit seul Test. Si Ton enlève, sur un animal, le cerveau proprement dit, ou les hémisphères, il perd aussitôt b intelligence, et ne perd que T intelligence (2).
Le cerveau pris en masse, Y encéphale, est donc un organe multiple; et cet organe multiple se compose de quatre organes particuliers : le cervelet, siège du principe qui règle les mouvements de locomotion; les tubercules quadrijumeaux, sièges du principe qui anime le sens de la vue ; la moelle allongée , siège du principe qui détermine les mouvements de respiration ; et le cerveau
(!) Voyez mes Redit relies expérimentales sur les propriétés et les Jonctions (lu système nerveux , seconde édition. Caris, I8i2.
(2) Ibid.
proprement dit, siège, et siège exclusif de Inintelligence (1).
Lors donc que les pluénologistes placent indifféremment les facultés intellectuelles et morales dans le cerveau pris en masse, les plirénologisles se trompent. Ni le cervelet, ni les tubercules quadrijumeaux, ni la moelle allongée ne peuvent être pris pour sièges de ces facultés. Toutes ces facultés résident exclusivement dans le cerveau proprement dit ou les hémisphères.
La question du siège précis de l'intelligence a donc grandement changé depuis Gai ! . Gall croyait que l'intelligence résidait indifféremment dans tout l’encéphale ; et j’ai prouvé qu’elle 11e réside que dans les seuls hémisphères.
Aussi, n’est-ce pas l’encéphale, pris en masse, qui se développe en raison de l’intelligence: ce sont les seuls hémisphères. Les
(1) Voyez mes Recherches expérimentales sur les propriétés et les fondions du système nerveux.
mammifères sont les animaux qui ont le plus d’intelligence; ils ont, toute proportion gardée, les hémisphères les plus volumineux. Les oiseaux sont les animaux qui ont le plus de force de mouvement; ils ont, toute proportion gardée, le cervelet le plus grand ; les reptiles sont les animaux les plus lents, les plus apathiques, ils ont le cervelet le plus petit, etc.
Tout le prouve donc : Tencéphale, pris en masse, est un organe multiple, à fonctions multiples, à parties diverses, destinées, les unes aux mouvements de locomotion, les autres aux mouvements de respiration, etc., et dont une seule, le cerveau proprement dit, est destinée à T intelligence.
Or, cela posé, le cerveau tout entier ne peut plus évidemment être partagé, comme le partagent les phrénologistes, par petits organes, dont chacun loge une faculté intellectuelle distincte, car le cerveau tout entier ne sert pas à 1 intelligence. Les hémisphères seuls servent à P intelligence ; et, par consé-
quent , la question de savoir si l'organe , siège de l'intelligence, peut être partagé en plusieurs organes, est une question qui ne concerne plus que les seuls hémisphères.
Gall prétend, et c'est ici la seconde proposition fondamentale de sa doctrine, que le cerveau se partage en plusieurs organes, dont chacun loge une faculté particulière de l ame. Il entendait, par le mot cerveau , le cerveau tout entier , et il se trompait. Réduisons sa proposition aux seuls hémisphères, et nous verrons qu’il se trompe encore.
Mes expériences Font montré : on peut retrancher, soit par devant, soit par derrière, soit par en haut, soit par côté, une portion assez étendue des hémisphères cérébraux, sans que rintelligence soit perdue. Une portion assez restreinte de ces hémisphères suffit donc a Y exercice de rintelligence (U).
(I) Voyez mes Recherches experimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux.
D’un autre côté, à mesure que ce retranchement s’opère, l’intelligence s’affaiblit et s’éteint graduellement ; et , passé certaines limites, elle est tout à fait éteinte. Les hémisphères cérébraux concourent donc par tout leur ensemble h l’exercice plein et entier de l’intelligence (0-
Enfin, dès qu’une sensation est perdue, toutes le sont; dès qu’une faculté disparait, toutes disparaissent. Il n’y a donc pas des sièges divers pour les diverses facultés, ni pour les diverses sensations. La faculté de sentir, de juger, de vouloir une chose, réside dans le meme lieu que celle d’en sentir, d’en juger, d’en vouloir une autre; et, conséquemment, cette faculté, essentiellement une, réside essentiellement dans un seul organe (2).
L’intelligence est donc une.
(1) Voyez mes Recherches expérimentales sur les propriétés et les I onctions du système nerveux,
(2) Ibul.
Avec Gall , il y a aillant d'intelligences particulières que de facultés distinctes. Chaque faculté , selon Gall , a sa perception , sa mémoire, son jugement, sa volonté, etc,, c'est-à-dire tous les attributs de l'intelligence proprement dite (1).
« Toutes les facultés intellectuelles sont « douées, dit-il, de la faculté perceptive, « d'attention, de souvenir, de mémoire, « de jugement, et d'imagination (2). »
Ainsi donc chaque faculté perçoit, se souvient, juge, imagine, compare, crée : c'est peu , chaque faculté raisonne. « Toutes les « fois , dit Gall , qu’une faculté compare « et juge les rapports d'idées analogues « ou disparates, il y a comparaison, il y
(1) « De ce que je viens de dire, il résulte clairement que la « faculté aperceptive, la faculté du souvenir et la mémoire, ne « sont que des attributs communs aux facultés fondamenla- « les... » Gall, t. IV, p. 319. « Tout ce que je viens de dire « est applicable aussi au jugement et à l’imagination, etc. » Ibid., p. 325. « Les sentiments et les penchants ont aussi leur « jugement, leur imagination, leur souvenir et leur mé- « moire.... » Ibid., p. 327.
(2) Ibid., p. 328.
« a jugement : une suite de comparaisons « et de jugements constitue le raisonne- (( ment, etc. (1). »
Chaque faculté est donc une intelligence; et Gall le dit expressément: « 11 « y a, dit-il , autant de différentes es- « pèces d’intellect ou d’entendement qu’il a y a de facultés distinctes (2). » Toute fa- « culté particulière, dit-il encore, estin- « tellect ou intelligence... Chaque intelli - « gence individuelle (le mot est clair) a son « organe propre (5). »
Mais avec toutes ces espèces d’intellects , avec toutes ces intelligences individuelles , que sera T intelligence générale et proprement dite? Ce sera, comme vous voudrez, ou un attribut de chaque faculté (4), ou l’expression collective de toutes les facul-
(!) Gall, t. IV, p. 327.
(2) Ibid., p. 339.
(3) Ibid., p. 341.
(4) « La faculté intellectuelle et toutes ses sous-divisions, tel- « les que lu perception, le souvenir, la mémoire, le jugement,
tés, ou même le simple résultat de leur action commune et simultanée (I) ; en un mot, ce ne sera plus cette faculté, positive et une, que nous entendons, que nous concevons, que nous sentons tous en nousmêmes, quand nous prononçons le mot âme ou intelligence .
Et c'est la tout l’esprit de la psychologie de Gai 1 . A l’intelligence, faculté essentiellement une , il substitue une multitude de petites intelligences ou de facultés distinctes et isolées. Et comme ces facultés, qu’il fait jouer à son gré , qu’il multiplie autant qu'il veut (2) , lui paraissent expliquer quelques phénomènes que n'explique pas bien la philosophie ordinaire, il triomphe.
il ne voit pas qu’une explication qui
« l’imagination, etc., ne sont pas des facultés fondamentales, « mais seulement leurs attributs généraux.» Gall, t. IV, p. 327.
(1) « La raison, dit Gall, est le résultat de l’action sirhulta- « née de toutes les facultés intellectuelles. » Ibid., p. 341.
(2) Gall compte vingt-sept de ces facultés; Spurzheini en compte trente-cinq, etc.
n’est que de mois se prête à tout. Du temps de Malebranche, on expliquait tout avec les esprits animaux ; Barthez expliquait tout avec son principe vital, etc .
« Ceci explique, dit Gall, comment le « même homme peut avoir un jugement « prompt et sûr relativement à certains « objets, et être imbécile relativement à « d’autres; comment il peut avoir l’ima- « gi nation la plus vive et la plus fé- « condepour tel genre d’objets, et être « glacé, stérile, pour tel autre (I). »
« Donnez aux animaux, dit-il encore, « des facultés fondamentales , et vous avez « le chien qui chasse avec passion, la belette « qui étrangle les poules avec fureur, le « rossignol qui chante à coté de sa femelle « avec passion, etc. (2). »
Eh ! sans doute. Mais quelle philosophie que celle qui croit expliquer un fait par un
(1) Gall, I. IV, p. 325.
(2) Ibid., p. 330. •
mot ! Vous remarquez tel penchant dans un animal, tel goût, tel talent, dans un homme : vite, une faculté particulière pour chacune de ces choses; et vous croyez avoir tout fait. Vous vous trompez ; votre faculté n'est qu'un mot; c'est le nom du fait, et toute la difficulté reste.
Et, d’ailleurs, vous ne parlez que des faits que vous croyez expliquer; vous ne parlez pas de ceux que vous rendez inexplicables. Vous ne dites rien de Vunité de l'intelligence, de V unité du moi , ou vous la niez. Mais l’unité de î intelligence , Vanité du moi , est .un fait de sens intime ; et le sens intime est plus fort que toutes les philosophies.
Gall parle toujours d'observation, et lui meme était, en son genre, un observateur plein de finesse. Mais, à suivre l’observation, il faut la suivre jusqu’au bout, il faut accepter tout ce qu’elle donne; et l’observation donne partout, montre partout, et par-dessus tout, l'unité de l’intelligence, l’unité du moi.
La philosophie de Gall ne consiste qu à transformer en intelligences particulières chacun des modes (4) de l'intelligence proprement dite.
u On veut, disait déjà Descartes, quai y « ait en nous autant de facultés qu'il y a de
« vérités à connaître Mais je ne crois
« point qu’on puisse tirer aucune utilité de « cette façon de penser ; et il me semble « plutôt qu’elle peut nuire, en donnant « sujet aux ignorants d’imaginer autant de « diverses petites entités en notre âme (2).»
On pense bien que Gall, qui ne voit dans le mot intelligence qu’un mot abstrait exprimant la somme de nos facultés intellectuelles, ne voit aussi, dans le mot volonté, qu’un mot abstrait exprimant la somme do nos facultés morales.
(1) « Je trouve en moi, dit Descartes, diverses facultés de « penser, qui ont chacune leur manière particulière..., d’où je « conçois qu’elles sont distinctes de moi, comme les modes le « sont des choses. » T. I, p. 332.
(2) T. Vlll. p. 1G9.
Il avait défini la raison : « le résultat de « faction simultanée de toutes les facultés « intellectuelles (1); » il définit de meme la volonté : « le résultat de Faction simultanée « des facultés intellectuelles supérieu- « res (2). » Et toujours Gall se trompe : la raison, la volonté, ne sont pas des résultats, ce sont des forces , et les forces primitives de la pensée.
Gall définit tout aussi singulièrement la liberté morale , ou le libre arbitre. +
« La liberté morale, dit-il, n’est autre « chose que la faculté d 'être déterminé et de « se déterminer par des motifs (3). » Point du tout : la liberté est précisément le pouvoir de se déterminer contre tout motif. Locke définit très bien la liberté , puissance : être déterminé , se laisser déterminer, c’est obéir.
Gall dit encore : « La liberté illimitée
(1) Gall, t. IV, p. 341.
(2) Ibid,, p. 3 i 1 .
« suppose que F homme se gouverne non « seulement indépendamment de toute loi, « mais qu’il se crée sa propre nature (1). » Nullement : cela suppose qu'il peut choisir; et, en effet, il choisit.
Gall dit enfin : « Tout phénomène, tel que « celui d une liberté absolue, serait un phé- « nomène qui aurait lieu sans cause (2). » Pourquoi sans cause? La cause est dans la force de choisir, et cette force est un fait.
Toute la doctrine de Gall est une suite d’erreurs qui se pressent et s’accumulent. 11 veut que la partie du cerveau dans laquelle siège l’intelligence se partage en plusieurs petits organes, distincts les uns des autres : erreur physiologique; il nie l’unité de l’intelligence, il veut que la volonté, que la raison , ne soient que des résultats : erreurs psychologiques; il ne voit, dans le libre
(I) Gall, 1. 11, p. 97.
(2; Ii/id., [). 97.
arbitre, qu’une déterminaison forcée (i), et par conséquent encore qu’un résultat : erreur morale.
La liberté de l’homme est une faculté positive, et non le simple résultat passif de la prépondérance d’un motif sur un autre motif, d’un organe sur un autre organe (2).
La raison, la volonté, la liberté sont donc, contrairement à toute la doctrine de Gall, des / acuités positives, des force!? actives , ou, plutôt, elles sont l’intelligence même. La raison, la volonté, la liberté ne sont que l’intelligence qui conçoit , qui veut , qui choisit, qui délibère (5).
Le sens intime, qui se sent un, se sent
(1) « C’est une loi de la liberté morale, que l’homme soit « toujours déterminé et qu’il se détermine par les motifs les « plus nombreux et les plus puissants. » T. Il, p. 137.
(2) « Mais un organe peut agir avec plus d’énergie et four- « nir un motif plus puissant.... » T. II, p. 104.
(3) « Il n’y a personne qui, se regardant soi-même, ne res-
lihro . Et vous remarquerez que ces deux qtands faits que donne le sens intime, savoir, Y unité de T intelligence et la puissance positive du franc arbitre, sont précisément les deux premiers faits que la philosophie de Gall dénie.
Et , remarquez-le bien encore , s'il est quelque chose en nous qui soit de sens intime, c’est, évidemment et par excellence, le sentiment de limité du moi ; c’est plus encore, peut-être, le sentiment de la liberté morale.
L’homme n’est une force morale que parce qu’il est une force libre. Toute philosophie qui entreprend sur la liberté de 1 homme entreprend donc, qu’elle s’en aperçoive ou non, sur la morale même. L’homme
« scnle et n’expérimente que la volonté et la liberté ne sont « qu’une même chose, ou plutôt qu'il n’y a point de différence « entre ce qui est volontaire et ce qui est libre. » Des 'varies, t. I, p. 4 DG.
est donc libre ; el, comme il n’est moral que pa rce qu'il est libre, il semble que sa liberté soit aussi la seule puissance de son âme dont la Providence ail voulu lui dérober les bornes.
« Ce qui est ici bien remarquable, dit « Descartes, est que, de toutes les choses « qui sont en moi, il n’y en a aucune si par- « faite et si grande, que je ne reconnaisse bien « qu’elle pourrait être plus grande et plus « parfaite ; car, par exemple, si je considère « la faculté de concevoir, qui est en moi, je « trouve qu’elle est d’une fort petite éten- « due, et grandement limitée... En même « façon, si j’examine la mémoire et l’imagi- « nation, ou quelque autre faculté qui soit « en moi, je n’en trouve aucune qui ne soit « très petite et très bornée... 11 n’y a que la « volonté seule ou la seule liberté du franc « arbitre que j’expérimente en moi être « si grande, que je ne conçois pas l’idée
« fl’ u ne autre plus ample et plus éten-
« due (4). »
(1) Descartes, t. I, p. 299. « 11 nous est toujours possible de « nous empêcher de poursuivre un bien qui nous est clairement « connu, pourvu que nous pensions que c’est un bien de té- « moigner par là notre franc arbitre. » Descartes, t. VJ, p. 133. « — La grandeur de la liberté consiste dans le grand usage de « la puissance positive que nous avons de suivre le pire, encore « que nous connaissions le meilleur. » Ibid., p. 136.
Des facultés.
Toute la pliil osopli ie de Gall consiste à substituer la multiplicité à V imité. A un cerveau, général et un (1), il substitue plusieurs petits cerveaux; à une intelligence, générale
(1) Il ne s’agit ici que du cerveau proprement dit ( lobes ou hémisphères cérébraux). Le reste de l’encéphale ne sert pas à l’intelligence. Voyez le précédent article, p. 23 et suiv.
et une, il substitue plusieurs intelligences individuelles (i).
Ces prétendues intelligences individuelles sont les facultés.
Or, Gall admet vingt-sept de ces facultés, chacune desquelles (puisque chacune est une intelligence propre) a sa faculté perceptive, sa mémoire, son jugement, son imagination, et le reste (2).
Il y a donc vingt-sept facultés perceptives, vingt-sept mémoires, vingt-sept jugements, vingt-sept imaginations, etc.
Car, si Ton en croit Gall, chaque attribut n’est pas moins distinct que chaque faculté. La mémoire, lejugement, l’imagination, etc.,
(1) Intelligences individuelles : expression de Gall. « Chaque intelligence individuelle a son organe propre. » T. IV, p. 341.
(2) Les instincts memes, selon Gall, ont leur mémoire, leur imagination, etc. « L’instinct de la propagation, celui de « l’amour de la progéniture, l'orgueil , la vanité, ont, sans « contredit, leur faculté perceptive, leur souvenir, leur mé- « moire, leur jugement, leur imagination, leur attention pro- « [ire. » T. IV, p. 331. « Les penchants, les sentiments ont « aussi leur jugement, leur goût, leur imagination, leur soute venir et leur mémoire.» IbuL, p. 34i.
d'une faculté ne sont pas la mémoire, le jugement, l’imagination d une autre.
« Le sens des nombres, dit-il, a un ju- « gement pour les rapports des nombres : « le sens des arts, un jugement pour les « ouvrages de l’art; mais, où la faculté fon- « damentale manque, le jugement relatif « aux objets de cette faculté doit nécessaire- « ment manquer aussi (1). »
Il dit encore : « Il est impossible qu’un in— « dividu ait de l’imagination et du jugement « pour des objets pour lesquels la nature « lui a refusé la faculté fondamentale (2). »
Ainsi donc, point de doute : il y a vingtsept facultés; et, puisqu'il y a vingt-sept facultés, il y a vingt-sept mémoires, vingt-sept jugements, vingt-sept imaginations, etc.
En un mot, plus d’intelligence générale, et vingt-sept intelligences particulières, avec
(1) Gall, t. IV, [). 326.
(2) Ibid.
1 rois ou quatre fois vingt-sept attributs distincts pour chacune : voilà toute la psychologie de Gall.
Poursuivons. Les vingt-sept facultés de Gall sont : l'instinct de la propagation, humour de la progéniture, l instinct de la défense de soi-même, h instinct carnassier, le sentiment de la propriété, l’amitié, la ruse, l’orgueil, la vanité, la circonspection, la mémoire des choses, la mémoire des mots, le sens des localités, le sens des personnes, le sens du langage, le sens des rapports des couleurs, le sens des rapports des sons, le sens des rapports des nombres, le sens de la mécanique, la sagacité comparative , l’esprit métaphysique, l’esprit caustique, le talent poétique, la bienveillance, la mimique, le sens de la religion, la fermeté.
Gall dit que ces facultés sont innées (1);
(I) Voyez surtout le t. II, à la \). 5.
et cette assertion ne sera sûrement pas contestée.
Locke, qui a si fortement combattu (et beaucoup trop, sans doute,) les idées innées, n’a jamais ni êVinnéilé de nos facultés. Il les pose toujours comme naturelles , c’està-dire innées (I ).
Condillac lui-même, qui reproche à Locke d’avoir regardé les facultés de l ame comme quelque chose d'inné, Condillac, lorsqu’il fait ce reproche à Locke, confond les facultés de Vàme avec les opérations de l'âme (2)*.
Or, ce qui est très vrai des opérations
(1) ( ( Si j’avais affaire, dit-il, à des lecteurs dégagés de tout « préjugé, je n’aurais, pour les convaincre de cette supposi- « tion (la supposition des idées innées), qu’à leur montrer « que les hommes peuvent acquérir toutes les connaissances « qu’ils ont par le simple usage de leurs facultés naturelles. » Essai philosophique sur /’ entendement humain , liv. I, chap. i.
(2) « Locke se contente, dit-il, de reconnaître que l’âme « aperçoit, doute, croit, raisonne, connaît, veut, réfléchit; que « nous sommes convaincus de l’existence de ces opérations....; « mais il paraît les avoir regardées comme quelque chose « d'inné. » 11 avait dit, quelques phrases plus haut : « Nous « verrons que toutes les facultés de Vàme lui ont paru des « qualités innées. » Traité des sensations (Extrait raisonné).
de l’âme ne l est pas de ses facultés. Toutes les facultés de Taine sont innées et contemporaines, car elles ne sont toutes que des modes de Taine, car elles ne sont toutes que l ame même considérée sous divers aspects. Mais les opérations de l ame se succèdent et se génèrent. Pour qu il y ait mémoire, il faut qu’il y ait eu perception ; pour qu’il y ait jugement, il faut qu’il y ait souvenir; pour qu’il y ait volonté, il faut qu’il y ait eu jugement, etc.
Après avoir dit que les facultés sont innées, Gall dit qu’elles sont indépendantes (1 ).
Et si , par indépendant , il entend distinct , rien encore de moins contestable.
Mais si, par ce mot indépendant , il entend (comme il l’entend en effet) que chaque faculté est une intelligence propre, la question change et la difficulté commence.
Car, si chaque faculté estime intelligence propre, il y a donc autant d’intelligeuces que
(J) Voyez surtout le I, 111, u lu p, SI.
«le facultés ; l1 intelligence n’est donc pas une; le moi n’est donc pas un. Je sais bien (pie cela meme est précisément ce que veut Gall : il le dit et le redit partout dans son livre ; il le dit , mais il ne le prouve pas. Eh ! comment le prouverait-il ? Prouve- 1 on contre le sens intime?
« Je remarque ici premièrement , dit « Descartes, qu’il y a une grande diffé- « rence entre Pesprit et le corps, en ce que « le corps, de sa nature, est toujours di- « visible, et que Pesprit est entièrement « indivisible. Car, en effet, quand je le « considère , c’est-à-dire que je me consi- « dère moi-même, en tant seulement que « je suis une chose qui pense, je ne puis dis- « tingueren moi aucunes parties, maisje con- « nais et conçois fort clairement que je suis « une ch ose absolument une et entière fl). »
Gall renverse la philosophie ordinaire ;
et. chose qu'il faut bien finir par faire remarquer, sa philosophie, qu’il croit si neuve (1), n’est, à la lettre, que ce renversement même. Dans la philosophie ordinaire il y aune intelligence générale et une, et des facultés qui ne sont que des modes de cette intelligence. Selon Gall, il y a autant d’intelligences particulières que de facultés, et l’intelligence générale n’est plus qu’un mode, qu’un attribut de chaque faculté. 11 le dit en termes exprès:
« La faculté intellectuelle , dit-il , et tou- « tes ses sous-divisions , telles que la per- « ception, le souvenir, la mémoire, le ju- « gement , l’imagination, ne sont pas des « facultés fondamentales, mais seulement « leurs attributs généraux (2). »
Gall renverse la philosophie ordinaire, et
(1) « A présent, dit-il, je puis me flatter que le lecteur sera « suffisamment préparé pour une toute nouvelle philosophie, « qui découle immédiatement des forces fondamentales. »
T. 111, p. xi.
(2) T. IV, p. 327.
puis il veut que toutes les conséquences de lu philosophie ordinaire subsistent.
Il supprime le moi, et il veut qu’il y ait une âme. 11 supprime le libre arbitre , et il veut qu’il y ait une morale. 11 ne fait de l’idée de Dieu qu’une idée relative et conditionnelle, et il veut qu’il puisse y avoir une religion.
11 supprime le moi. Car le moi est l ame ; î’âme est l’intelligence générale et une; et, s’il n’y a plus d intelligence générale, il n’y a donc plus d ame. *
11 n’y a de réel et de positif, selon Gall , que les facultés .
Aussi ces facultés seules ont-elles des organes. « Aucun de mes devanciers, dit-il, n’a « connu ces forces qui seules sont les fonc- « lions d’organes cérébraux particuliers (V. »
Par la raison contraire , ni la volonté , ni la raison, ni l’entendement n’ont d’or-
(1) T. IV, p. 319.
ganes. Car ce ne sont pas des forces ; ce ne sont que des noms collectifs, des mots.
« Ces observations suffiront, dit Gall, « pour faire comprendre au lecteur qifil « ne peut pas exister d’organe particulier de « la volonté ou du libre arbitre (\). »
Il ajoute : « Il peut exister tout aussi peu « un organe particulier de la raison (2). »
Il dit enfin : « Il résulte encore de tout ce « que je viens de dire qu’un organe de l’in— « tellect ou de l’entendement est tout aussi « inadmissiblequ’un organe de Finstincl(3). »
il n’y a donc que les facultés. Et ces facultés sont, selon Gall , si distinctes, qu’il donne à chacune un cerveau particulier, un organe à part (4). 11 divise l’intelligence par petites intelligences.
(1) T. IV, p. 341.
(2) Ibid .
(3) Ibid., p. 339.
(i) « Chaque intelligence individuelle a ton organe propre. '> 1 . IV, p. 34 1.
Descaries avait dit : « Nous ne concevons « aucun corps que comme divisible, au lieu « que l’esprit ou Terne de l’homme ne se « peut concevoir que comme indivisible; « car, en effet, nous ne saurions concevoir « la moitié d’aucune âme (1). » Gall n’en tient compte : il fait des moitiés d ame. Il retranche, il ajoute des facultés comme il lui convient. Des limites matérielles séparent ces facultés. J1 va jusqu’à dire que telle ou telle faculté agit plus ou moins facilement sur telle ou telle autre, selon que le siège ded’une est plus ou moins voisin du siège de l'autre.
« Comme l’organe des arts, dit-il, est « placé loin de l’organe du sens des cou- « leurs, celle circonstance explique pour- « quoi les peintres d’histoire ont été rare- « ment coloristes (2). »
Ainsi les facultés seules sont des forces; ces forces seules ont des organes, et ces or-
[2) 1 , IV, [). iOj.
^anes qui les séparent, les séparent assez pour que, dans certains cas, telle ou telle faculté donnée ne puisse plus agir sur telle ou telle autre. Il n’y a donc plus d’unitc, plus de faculté une, plus d’intelligence une; et, s’il n’y a plus d intelligence une, il n’y a plus de moi ; et, s’il n’y a plus de moi, il n’y a plus d’âme.
Gall détruit de même le libre arbitre. La volonté, la liberté, la raison, ne sont pour lui, comme je l’ai déjà dit (1), que des résultats.
« Afin, dit-il, que l’bomme ne se borne « pas à désirer, pour qu’il veuille, il faut le « concours de plusieurs facultés supérieures. « 11 faut que les motifs soient pesés, com- « parés et jugés. La décision résultant de « cette opération s’appelle la volonté (2). »
(1) Voyez le précédent arlicle.
(2) T. IV, p. 340. « De toutes ces facultés résulte enfin la décision. C’est cette décision.... qui est proprement la volonté et le vouloir. » T. II, p. 105.
« La raison, dit-il encore, suppose nue « action concertée des facultés supérieures. « C’est le jugement prononcé par les fa- « cil 1 tés intellectuelles supérieures (>1). »
Ainsi la volonté n’est qu’une décision ; la raison n’est qu’un jugement. Les facultés se concertent. Singulière philosophie qui substitue partout les fictions du langage aux faits du sens intime, et qui se paie de ces fictions !
Ou le libre arbitre est une force, ou il 11* est rien. Gall veut que le libre arbitre ne soit qu’un résultat ; Gall détruit donc le libre arbitre.
11 ne fait enfin de l'idée de Dieu qu’une idée relative et conditionnelle. Car il suppose que cette idée vient d’un organe particulier, et il suppose que cet organe peut manquer.
« On ne peut douter, dit Gall, que Les-
(I) T. IV, p. 341.
a pèce humaine ne soit douée d’un organe « au moyen duquel elle reconnaît et admire « Fauteur de l'univers (4). »
« Il existe un Dieu, dit-il encore, parce « qu’il existe un organe pour le connaître et « pour l’adorer (2). »
Mais il ajoute : « Le climat et d’autres « circonstances peuvent entraver le dévelop- « peinent de la partie cérébrable au moyen « de laquelle le créateur a voulu se révéler « au genre humain (5). »
11 ajoute encore : « S’il existait un peuple « dont l’organisation fût tout à fait défec- « tueuse sous ce rapport, il serait aussi peu « susceptible d’idée etde sentiment religieux « que tout autre animal (4). »
11 ajoute enfin : « 11 n’y a point de Dieu « pour les êtres dont l’organisation n’est pas
(1) T. IV, p. 269.
(2) T. IV, p. 271.
(3) Ibid p. 252.
(4) Ibid.
JO v
« originellement empreinte de facultés dé- « terminées (I). »
Comment! si je n'ai pas lin petit organe particulier (si je ne l’ai pas, car il peut manquer), je ne sentirai pas qu il y a un Dieu? Eh ! comment puis-je être une intelligence qui se sente, sans sentir Dieu? Je ne sens pas plus fortement que je suis que je ne sens que Dieu est. « Cette idée (I idée de « Dieu), dit Descartes, est née el produite « avec moi, ainsi que l’est l’idée de moi- « même (2). » %
Mon intelligence qui se sent intelligence, et se sent effet, sent nécessairement la cause intelligente qui Fa produite. « C’est une chose « très évidente, dit encore Descartes, qu’il doit « y avoir, pour le moins, autant de réalité « dans la cause que dans son effet; et, par- « tant, puisque je suis une chose qui pense..., « quelle que soit enfin la cause de mon être,
I) T. IV, p. K).
« il faut nécessairement avouer qu elle est « aussi une chose qui pense (1). »
Je n’ai considéré, jusqu’ici, la doctrine de Gall que sous le rapport spéculatif. Que serait-ce si je la considérais sous le rapport pratique ?
Diderot, dans un de ses bons moments, a écrit cette phrase bien remarquable : « La « ruine de la liberté renverse avec elle tout « ordre et toute police, confond le vice et « la vertu, autorise toute infamie mon- « strueuse, éteint toute pudeur et tout re- « mords, dégrade et défigure sans ressource « tout le genre humain (2). »
Rien n’étonne un phrénologiste.
« Imaginons, dit Gall, une femme dans « laquelle l'amour de la progéniture soit
« peu développé Si malheureusement
« l’organe du meurtre est développé en
2) Article Liberté. Diction, encyclop.
v Vr
« elle, faudra-t-il s’étonner que, de sa « main...., (I)? »
L organisation explique tout.
« Ces derniers faits nous montrent, dit * « Gall, que ce penchant détestable (il s’agit « du penchant au meurtre) a sa source dans « un vice de l’organisation (2). »
« Que ces hommes si glorieux, dit encore « Gall, qui font égorger les nations par mil- « liers, sachent qu ils n’agissent point de « leur propre chef, que c’est la nature qui « a placé dans leur cœur la rage de la des- « truction (5). »
Eh non ! ce n’est pas là ce qu’il faut qu’ils sachent , car, grâce à Dieu, cela n’est pas. Ce qu’il faut qu’ils sachent, ce qu’il faut leur dire, c’est que, si la Providence a laissé à l’homme la possibilité de faire le mal, elle lui a donné aussi la force de faire le bien.
(1) T. III, p. 155. On ne peut achever de telles phrases.
(2) T. III, p. 213.
(3) T. III, p. 219.
Ce qu’il faut que l liomme sache, ce qu'il faut lui dire, c'est qu’il a une force libre; c’est que cette force ne doit point fléchir; et que l’être en qui elle fléchit, sous quelque philosophie qu’il s’abrite, est un être qui se dégrade.
Sous le nom de facultés fondamentales , Gall mêle tout : les passions, les instincts, les facultés intellectuelles. Ces facultés, qui sont la base de toute sa philosophie , il ne sait pas même comment les nommer. Il les nomme instincts (t), penchants , sens , mémoires, etc. 11 y a la mémoire ou le sens des choses , la mémoire ou le sens des personnes , etc. II confond l’instinct qui porte certains animaux à vivre sur les lieux élevés avec l’or-
(1) « Le nom d’instinct convient, dit-il, à toutes les forces « fondamentales. >» T. IV, p. 334. Et il ne s’aperçoit pas que tout est opposé entre les instincts et Y intelligence. — Voyez, sur celte opposition entre les instincts et Y intelligence, mon ouvrage intitulé : De l'instinct et de l'intelligence des animaux , etc. Paris, 1845 (seconde édition).
gueil , sentiment moral de l'homme (I); l'instinct carnassier avec le courage (2); il croit que la conscience (la conscience qui est l ame même qui se juge) n’est qu’une modification d un sens particulier, du sens de la bienveillance, etc. (5).
L’hésitation de son esprit se montre partout.
(1) Il est, vrai que ce rapprochement l’étonne. « La prédi- « lection des animaux pour les hauteurs au physique dépen- « dre, dit-il, des mêmes parties que l’orgueil, sentiment moral « de l’homme ! Que le lecteur s’imagine l’étonnement ou me « mit un semblable phénomène... a T. 111, p. 311.
(2) « Coexistant avec l’amour des combats, il constitue « (l 'instinct carnassier ) le guerrier intrépide. » T. III, p. 258. « Je connais une tête qui, quant à l’organe du meurtre, se « rapproche de celle de Madeleine Albert et de la Bouhours, « seulement la nature l’a exécutée sur une plus grande échelle. « Voir souffrir est pour cet homme la plus grande jouissance;
« qui n’aime pas le sang est méprisable à ses yeux ... »
T. 111, p. 259. Encore une fois, la plume se refuse à transcrire de pareilles choses, qui, fort heureusement, ne sont que de pures extravagances.
(3) « II résulte de mes réflexions que la conscience n’est « autre chose qu’une modification, une affection du sens mc- « ral. » T. IV, p. 210. « Il suit, de tout ce que je viens de « dire sur la conscience , qu’elle ne peut nullement être con- « sidérée comme une qualité fondamentale; qu’elle n’est réel- « lement qu’une affection du sens moral ou de la bienveil- « lance. » T. IV, p. 217.
« Je laisse au lecteur, dit-il, le soin de « décider s’il faut appeler la qualité fonda- « mentale, à laquelle ce penchant se rnp- « porte, sens de l’élévation, estime de soi- « même, etc. (1). »
« A proprement parler , dit-il encore, la « fermeté n'est ni un penchant, ni une fa- « eu 1 té ; c’est une manière d’être qui donne a « l’homme une empreinte particulière que « Ton appelle le caractère (2). »
Enfin, il écrit celte phrase, la plus curieuse peut-être de toutes celles qu’il a écrites, car elle met bien dans tout son jour le peu de confiance que lui inspire sa propre psychologie.
« Si nous sommes matérialistes, dit-il, « parce que nous n’admettons pas une fa- « eu 1 té unique de l ame, et que nous recontt naissons plusieurs facultés primitives,
(1) T. III, p. 321.
(2) T. IV, p. 272.
« nous demandons si la division ordinaire « des facultés de l’âme en entendement,
« volonté, attention, mémoire, jugement,
« imagination, en affections et en passions,
« n’exprime qu’une faculté primitive et « unique. Si l’on dit que toutes ces facultés « ne sont que des modifications d’une seule « et même faculté, qui nous empêchera « d avancer la même chose des facultés que « nous admettons (I ) ? »
Rien ne vous en empêche, sans doute ; ou plutôt tout vous y contraint. Il y a donc une faculté une dont toutes les autres facultés ne sont que des modes. Vous revenez donc à la philosophie ordinaire, et par conséquent vous n’avez plus de philosophie propre.
Le problème que s'est proposé Gall est tout à la fois physiologique, psychologique et anatomique.
(I) T. II, p. 287.
On a \ur dans un premier article, la physiologie de Goll, et Ton a vu qu elle est formellement démentie par l’expérience directe; on vient de voir, dans celui-ci, sa psychologie , et I on voit qu’elle est démentie par le sens intime. 11 ne reste donc plus qu’à examiner son anatomie.