‹ Examen de la phrénologie (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · DE G A LL · texte numérisé non relu

DE G A LL

Des organes.

L’anatomie de Gall est, de sa doctrine, la partie dont on a le plus parié, et la partie la moins connue.

En 1808, Gall lut à la première classe de l’Institut un mémoire sur l’anatomie du cerveau (1); M. Cuvier fît un rapport sur ce

(I) Recherches sur le système nerveux en général cl sur celui du cerveau en purin: aller ; mémoire présenté à l' Institut de

mémoire. Mais, ni dans ce mémoire, ni dans ce rapport, vous ne trouverez un mot de V anatomie spéciale , de V anatomie secrète , de ce qu’on pourrait appeler l'anatomie de la doctrine , ou, en d’autres termes, et, comme on dirait aujourd’hui, de l’anatomie phrénologique.

L’anatomie du mémoire de Gall n’est qu’une anatomie très ordinaire. Gall veut que les nerfs cérébraux remontent tous, sans exception, de la moelle allongée vers l’encéphale ; il veut que la matière grise produise la matière blanche; il divise les fibres du cerveau en divergentes et convergentes ; il suppose que chaque circonvolution de cet organe, au lieu d’être une masse pleine et solide, comme on le croit généralement, n’est qu’un pli (1) des fibres nerveuses ou médullaires, etc., etc.

France , le 14 mars 1808 ; suivi d' Observations sur le rapport qui en a été fait à cette compagnie par ses commissaires , par F.-J. Gall et G. Spurzheim. Paris, 1809.

(1) « La membrane nerveuse du cerveau forme ces plis que

Telles sont les questions disculées par Gali ; et Ton voit assez que, quelque parti qu'on prenne sur ces questions, sa doctrine ne saurait assurément ni rien y gagner, ni rien y perdre.

Que tel ou tel nerf remonte ou descende; que la matière blanche soit produite par la matière grise , ou qu’il n’en soit rien; que telle ou telle fibre du cerveau sorte ou rentre , diverge ou converge , etc., etc., la doctrine de la pluralité des cerveaux , la doctrine des Intel ligences individuelles n’en sera très évidemment ni plus ni moins certaine, ni plus ni moins douteuse (I).

« 11 est essentiel de répéter, disait déjà

« l’on appelle les circonvolutions. » Anatomie et physiologie du système nerveux, etc., t. III, p. 82.

(4) Spurzheim dit avec raison : « Que la direefion des fibres « soit connue, qu’on sache que leur consistance est plus ou « moins grande, leur couleur plus ou moins blanche, leur lon- « gueur ou grosseur plus ou moins considérables, etc. : qu’en « peut-on conclure sur leurs fonctions? Rien du tout. » Observations sur la phrénologie , ou la connaissance de l'homme moral et intellectuel fondée sur les fondions du système nerveux, p. 83. Paris, 1818.

<( M. Cu vier dans son rapport, il est essen- « tiel de répéter, ne fùt-ce que pour F in— a struction du public, que les questions « anatomiques dont nous venons de nous « occuper n'ont point de liaison immédiate « et nécessaire avec la doctrine pliysiolo— « gique enseignée par M. Gall sur les fonc- « lions et sur le volume relatif des diverses « parties du cerveau, et que tout ce que « nous avons examiné touchant la structure « de l'encéphale pourrait également être « vrai ou faux, sans qu'il y eut la moindre « chose à en conclure pour ou contre cette « doctrine (I). »

Il ne faut pas se méprendre sur le vrai point de la question. La doctrine de Gall veut une chose, et n'en veut qu'une, savoir, la pluralité des intelligences et des cerveaux (2).

(1) Rapport sur un mémoire de MM. Cul/ et Spurzheim, relatif à l'anatomie du cerveau , séances des 2ô avril et 2 mai ISOS.

(2) « Lu délenrdi u'icu des 0 ires fondamentales et du siège

C’est là ce qui la constitue doctrine spéciale et propre, c’est-à-dire différente de la doctrine générale , laquelle n’admet qu’une seule intelligence et qu’un seul cerveau. Tout ce qui tend à prouver la pluralité des intelligences et des cerveaux importe donc à la doctrine de Gall, et tout ce qui ne tend pas à prouver la pluralité des intelligences et des cerveaux est étranger à cette doctrine.

Il y a donc, dans Gall, deux anatomies

très distinctes: une anatomie générale , laquelle ne tient point à sa doctrine , et une anatomie particulière j laquelle, supposée vraie, ferait la base meme de sa doctrine.

Or, on a beaucoup parlé de V anatomie générale de Gall; mais, pour son anatomie

« de leurs organes est ce qu’il y a de plus nouveau et de plus « frappant dans mes découvertes. La connaissance des facultés « et des qualités primitives, et du siège de leurs conditions « matérielles, constitue précisément la physiologie du cer- « veau.» Gall, Anatomie ci physiologie du système nerveux, etc, T, 111, p. îv.

particulière, \enc\ ois personne qui en ail parlé. Gall lui-même en parle le moins possible. Ailleurs il dit très nettement et très positivement sa pensée ; ici on est réduit à la deviner.

Lorsque, dans sa psychologie, Gall substitue les facultés h Inintelligence, il définit ces facultés. Il les définit, comme nous avons vu, des intelligences individuelles. D’où vient donc que, dans son anatomie, lorsqu’il substitue au cerveau les organes du cerveau, il 11e définit pas ces organes ? Chose étrange 1 toute la doctrine de Gall, toute la phrénologie repose sur les organes du cerveau , car sans organes cérébraux distincts point de facultés indépendantes, et sans facultés indépendantes point de phrénologie, et Gall ne dit pas, et nul phrénologiste ne dit après lui, ce que c’est qu’un organe cérébral.

La vérité est que Gall n’a jamais eu d’opinion arrêtée sur ce qu’il nomme les organes du cerveau. Il n’a pas vu ces organes ; il les

imagine pour ses facultés. Il lait comme ont fait tant d’autres. Il commence par imaginer une hypothèse, et puis il imagine une anatomie pour son hypothèse.

Quand on croyait aux esprits animaux , le cerveau se composait de tuyaux , de tubes, pour conduire ces esprits .

« La substance corticale qui se trouve « dans les hémisphères du cerveau, dit Pour- « four du Petit, fournît toute la partie nié- « dullaire, qui n’est qu’un amas d’un nom- « bre infini de tuyaux (I). »

« Les petites artères de l’écorce du cer- « veau, dit Haller, transmettent une liqueur « spiritueuse dans les tubes médullaires et « nerveux (2). »

Évidemment, les organes de Gall n’existent pas plus que les tuyaux de Pourtour du Petit ou les tubes de Fia lier. Ce sont deux structures imaginées pour deux hypothèses.

(1) Lettre d’un médecin des hôpitaux du roi. Namur, 1710.

(2) Elém. physiolog., t. IV, p. 384.

Je cherche F idée première, F idée secrète qui a conduit Gall à sa doctrine de la pluralité des intelligences, et je la trouve dans l’ana-

logie qu’il suppose entre les fonctions des sens et les facultés de Famé.

11 voit les fonctions des sens constituer des fonctions distinctes, et il veut que les facultés de Faîne soient également distinctes; il voit chaque sens particulier avoir un organe à part, et il veut que chaque faculté de l ame ait son organe propre (i); en un mot, il voit 1 homme extérieur, et il fait l’homme intérieur à l’image de l’homme extérieur.

Selon Gall, tout, entre l’organe d'un sens et l organe d’une faculté, entre une faculté et un sens, est semblable. Une faculté est un sens. 11 dit la mémoire ou le sms des choses , la mémoire ou le sms des personnes , la mémoire ou

(1) « Mais, si l’on suppose que chaque facilité fondamentale « est, ainsi que chaque sens particulier , dépendante d’une « partie cérébrale particulière, etc. » Gall, Anal, et phjsiol. du sijsl. nerv ., t. 11, p. 39?.

le sens des nombres ; il dit !e sens du langage, le sens de la mécanique, le sens des rapports des couleurs, etc., etc.

« Comme il faut admettre, dit-il, cinq sens « extérieurs différents, puisque leurs fonc-

« lions sont essentiellement différentes,

« de meme il faut enfin se résoudre à recon- « naître lesdiverses facultés et lesdivers pen- « chants comme des forces morales et intel- « lectuelles essentiellement différentes, et « affectées également à des appareils orga- « niques particuliers et indépendants les uns « des autres (4). »

« Qui oserait dire, ajoute-t-il, que la vue, « l ouïe, le goût, l'odorat, le tact, sont de « simples modifications de facultés? Qui « oserait lesfaire dériver d’une seule et même « source, d’un seul et même organe? De « même, les vingt-sept qualités et facultés que « je reconnais comme forces fondamentales

(1) T.lV,p. o,

« ou primitives... ne peuvent être regardées « comme les simples modifications d une « faculté quelconque (4 ). »

D une part, Gali donne au x facultés toute l’indépendance des sens ; et, de l'autre, il donne aux sens tous les attributs des facultés.

a Voilà, dit-il, des raisons nouvelles « pourquoi j’ai toujours soutenu dans mes « leçons publiques, quoique ces assertions « soient en opposition avec les idées reçues « des philosophes, que chaque organe des « sens a ses fonctions absolument à lui; que « chacun de ces organes a sa propre faculté « de recevoir et meme de percevoir les im- « pressions, sa propre conscience, sa propre « faculté de réminiscence (2). »

Gall ne prévoyait pas qu’une expérience de physiologie, et une expérience très sure, démontrerait un jour que le sens reçoit Pimpres-

(1) T. IV, p. 9.

(2) T. Il, p. 231.

sion efc ne la perçoit pas, et qu'il n’a par conséquent ni conscience , ni réminiscence , etc.

Quand on enlève les lobes ou hémisphères cérébraux ( I) à un animal, l'animal perd surle-champ la vue.

Et cependant, par rapport à l'œil, rien n’est changé : les objets continuent à se peindre sur la rétine, l'iris reste contractile, le nerf optique excitable. La rétine reste sensible à la lumière, car l'iris se ferme ou s'ouvre selon que la lumière est plus ou moins vive.

Rien n’est changé par rapport à l'œil et l’anima! ne voit pas 1 Ce n’est donc pas l'œil qui perçoit , ce n'est pas l'œil qui voit.

L’œil ne voit pas, c’est l’intelligence qui voit par l'œil (2).

Lorsque Gall conclut de l’indépendance des sens externes à l’indépendance des facultés

(0 Le cerveau proprement dit.

(2) Voy. mes Recherches expérimentales sur les propriétés et les fondions du système nerveux, 2e édit., 1842.

de Pâme, il confond, pour le sens meme, deux choses profondément distinctes : l'impression et la perception. L'impression est multiple, la perception est une.

Quand on enlève les lobes ou hémisphères cérébraux à un animal, l’animal perd sur-lechamp toute perception ; il ne voit plus, il n’entend plus, etc. (4); et cependant tous les organes des sens, l’œil, l’oreille, etc., subsistent, toutes les impressions se font.

Le principe qui perçoit est donc un. Perdu pour un sens, il est perdu pour tous. Et, s’il est un pour les sens externes, comment ne serait-il pas un pour les facultés de Pâme ?

Gall ne suppose donc plusieurs principes pour les facultés de l’âme que parce qu’il suppose plusieurs principes pour les perceptions; et il ne suppose plusieurs principes pour les perceptions que parce qu’il confond les impressions avec les perceptions. Toute sa psy-

(1) Voy, me? Iiccherc . expér ,, ele.

chologie nait d une méprise ; et toute son anatomie n'est faite que pour sa psychologie.

En psychologie, il veut prouver que les facultés de Taine ne sont que des sens internes; en anatomie, il veut prouver que les organes des facultés de l ame ne font que répéter et reproduire les organes des sens externes.

Or, Y organe, c'est-à-dire, sous le point de vue qui nous occupe ici, le nerf d’un sens externe n’est qu'un faisceau de fibres nerveuses. Le cerveau ne sera donc, pour Gall, qu'un ensemble de faisceaux de fibres (1).

Origine, développement, structure, mode de terminaison, entre les organes des facultés de T aine et les organes des sens externes, tout, selon Gall, est semblable, tout est commun. Et pourtant la première difficulté toujours reste.

(1) Voyez, à la fin de cet ouvrage, la première Noie sur l’anatomie de Gall.

Quand je dis un organe des sens, j’entends un appareil nerveux très déterminé. Mais, quand je dis un organe du cerveau, en est-il de même? Cet organe du cerveau, qu’est-ee? Est-ce un faisceau de fibres ? Est-ce chaque fibre en ; particulier ? Mais, si c’est un faisceau de fibres , il y en aura trop peu, car il n’y en a pas vingt-sept, et il en faut vingt-sept puisqu’il y a vingt-sept facultés. Et, si c’est chaque fibre en particulier , il y en aura trop, et beaucoup trop, car il n’y a que vingt-sept facultés. Comment donc faire? 11 faut faire comme Gall : dire tantôt que c'est un faisceau de fibres , et tantôt que c’est chaque fibre en particulier.

11 dit dans un endroit : « Le cerveau con- « sistant en plusieurs divisions dont les fonc- « tions sont totalement différentes, il existe « plusieurs faisceaux primitifs qui, parleur « développement, contribuent à le produire. « Nous rangeons parmi ces faisceaux les py-

« ramides antérieures et postérieures , les « faisceaux qui sortent immédiatement des « corps olivaires, et encore quelques autres « qui sont cachés dans l’intérieur du grand « renflement (1). »

Et encore quelques autres, soit; mais ce ne sera jamais vingt-sept.

il dit ailleurs : « Un développement plus « « étendu de la meme conjecture disposerait « apparemment lç lecteur à considérer cita-

« que fibrille nerveuse, soit dans les nerfs,

« soit dans le cerveau, comme un petit or- « gane particulier (2). »

Et ceci n’est pas encore tout. Il faut, pour la doctrine de Gall, que l’anatomie du cer-

(1) T. I, p. 271. Spurzheîm s’explique de même. « Les orif ganes des facultés intérieures sont aussi séparés que les « faisceaux des nerfs des cinq sens. » Observations sur la phrénologie, etc., p. 74. « On trouve que le cerveau est com- « posé de plusieurs faisceaux qui doivent avoir leurs fonctions.»

Ibid., p. 94. « Les organes se composent des faisceaux

« divergents, des circonvolutions et de l’appareil d’union.» Ibid.

(2) T. IV, p. 8. « Bonnet croit, et il est probable, que clia- « que fibre nerveuse a son action propre.... » Ibid .

veau se lie à la cranioscopie. Aussi Gall a-t-il grand soin de placer tous ses organes à la surface du cerveau.

« La possibilité de la solution qui nous « occupe, suppose, dit-il, que les organes « de Came sont situés à la surface du cer- « veau (4). » Et, en effet, sdls n’étaient pas situés à la surface du cerveau, comment le crâne pourrait-il en porter Tempreinte ? Et que deviendrait la craniosQopic?

La cranioscopie n'a rien à craindre. Gall y a pourvu ; tous les organes du cerveau sont placés à la surface du cerveau ; et Gall ajoute avec très grande raison : « Ceci explique le « rapport ou la correspondance qui existe « entre la craniologie et la doctrine des « fonctions du cerveau (physiologie céré- « braie), but unique de mes recherches (2). »

Mais enfin, les prétendus organes du cer -

(1) T. III, p. 2.

veau sont-ils situés réellement à la surface du cerveau , comme le veut Gall ? En termes positifs, la surface du cerveau est-elle la seule partie active de cet organe? Voici une expérience de physiologie qui fait voir combien Gall se trompe.

On peut enlever à un animal, soit par devant, soit par derrière, soit par coté, soit par en haut, une portion assez étendue de son cerveau, sans qu'il perde aucune de ses facultés (i).

L’animal peutdonc perdre tout ce que Gall appelle la surface du cerveau sans perdre aucune de ses facultés. Ce n’est donc pas à la surface du cerveau que se trouvent les organes de ces facultés.

Et l’anatomie comparée n’est pas moins opposée à Gall que l’expérience directe. Je

(1) Voyez mes Recherches expérimentales sur les propriétés et les jonctions du système nerveux , 2e édit., 1842. Voy. aussi le premier article de l’ouvrage actuel.

ne le suivrai point ici dans le détail de ses localisations. Commentées localisations pourraient-elles avoir un sens? Gall ne sait pas meme si un organe est un faisceau de fibres ou une fibre (1 ).

Il place, par exemple, ce qu’il appelle ï instinct de la 'propagation dans le cervelet, ce qu'il appelle l’instinct de V amour de la progéniture dans les lobes postérieurs du cerveau; et il regarde ces deux localisations comme les plus sûres de son livre.

« Je désirerais, dit-il, que tous les jeunes « naturalistes commençassent leurs recher-

« ches par ces deux organes. L’un et l’autre

« sont faciles à reconnaître, etc. (2). » Quoi! le cervelet, si différent, par sa

structure, du grand cerveau, le cervelet sera un organe de l'instinct comme le cer-

(1) Il faut pourtant bien que ce soit l’un ou l’autre ; car il faut que ce soit quelque chose. Serait-ce une circonvolution, comme on l’a dit depuis? Mais il n’y a pus vingt-sept circonxolutions, etc., clc.

(2) T. II, p. 163.

veau (!) ! Et, de plus, il ne sera l'organe que d'un seul instinct, tandis que le cerveau en aura vingt-six!

Le cervelet, je l’ai déjà dit, est le siège du principe qui règle les mouvements de locomotion (2), et n’est le siège d’aucun instinct.

Gall place l’amour de la progéniture dans les lobes postérieurs du cerveau (5). L’amour de la progéniture , surtout l’amour maternel , se trouve partout dans les animaux,, supérieurs; il se trouve dans tous les mammifères , dans tous les oiseaux (4). Les lobes

(1) Gall confond, comme nous avons vu , l’intelligence avec les instincts. 11 partage littéralement l’intelligence en plusieurs instincts, et puis il fait (le chaque instinct une faculté intellectuelle. Voyez le deuxième article de cet ouvrage. « La dénomi- « nation d’instinct convient, dit-il, à toutes les facultés fonda- « mentales. » T. IV, p. 334. Voyez, sur les caractères propres de l’instinct, mon ouvrage intitulé : De l’instinct et de l’intelligence des Animaux (2e édition). 1845.

(2) Voyez mes Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux , 2e édit., 1842.

(3) « L’organe de la philogéniture, ou les dernières circon- « voletions des lobes cérébraux.... » Spürzheim, Observations sur la phrénologie, etc., p. Il 7.

(4) A très peu d’exceptions près.

postérieurs du cerveau se trouveront donc aussi partout dans ces animaux? Point du tout : les lobes postérieurs manquent à la plupart des mammifères ; ils manquent à tous les oiseaux.

Gall place dans les parties postérieures du cerveau les facultés communes à l’homme et aux animaux; il place dans les parties antérieures les facultés (\ ) propres à l’homme. D'après cela, les parties les plus persistantes du cerveau seront les parties postérieures ; les moins persistantes seront les antérieures. C’est l’inverse qui a lieu. Ce qui manque le plus tôt , ce sont les parties postérieures ; ce qui persiste le plus longtemps, ce sont les parties antérieures (2).

(1) « Les qualités et les facultés qui sont communes à « l’homme et aux. animaux ont leur siège dans les parties « postérieures, etc. » T. 111, p. 79, et t. IV, p. 13. « Les qua- « lités et les facultés dont l’homme jouit exclusivement ont « leur siège dans les parties cérébrales dont les bêtes sont « privées, et il faut les chercher, en conséquence, contre « les parties antérieures-supérieures du frontal. » T. 111, page 79.

(2) « Ce ne sont pas les parties antérieures qui manquent au

Si du cerveau je passe au crâne, tout ce que je dis ici prend bien plus de force encore. Comment des localisations qui n’ont point de sens pour le cerveau, pourraientelles en avoir pour le crâne?

Le crâne , surtout la face externe du crâne , ne représente la surface du cerveau que d’une manière très imparfaite. Gall le sait: « J’ai été le premier, dit-il, à sou- « tenir qu’il nous est impossible de dé ter- « miner avec exactitude le développement « de certaines circonvolutions par l’inspec- « lion de la face externe du crâne... Dans « certains cas, la lame externe du crâne « n’est pas parallèle à la lame interne fJ)... » — « Certaines espèces manquent de sinus

« cerveau des mammifères, mais les parties postérieures, » dit avec raison Me Leuret, dans son bel ouvrage sur les circonvolutions du cerveau : Anatomie comparée du système nerveux, considéré dans ses rapports avec l’ intelligence , t. I, p. 588. Paris, 1839.

(1) T. III, p. 20.

lellectuelle de l’homme (4). Et ces deux ouvrages ne sont qu’une reproduction de la doctrine de G a 1 S . Spurzheim refait le livre de Gall , ce livre qu’ils avaient commencé en commun, et l’abrège.

Spurzheim raconte lui-mème comment il entendit GaîS, et comment, l’ayant entendu, il se sentit appelé à partager ses travaux et à propager sa doctrine.

« En \ 800, j’assistai pour la première fois,

« dit-il, à un cours que M. Gall répétait de « temps en temps à Vienne depuis quatre « ans. 11 parlait alors de la nécessité du-cer- « veau pour les manifestations de lame, et de « la pluralité des organes ; — mais il n’avait « pas encore commencé à examiner la struc- « ture du cerveau (2). Dès le commence- « ment, je me sentis beaucoup d’attrait pour « la doctrine du cerveau, et, depuis l’épo- « que où j’en ai pris connaissance pour la

(!) 1 vol. in-8°, Paris, 1820.

(2) Observations sur la plirénolojie, etc., p. viij.

« première fois, je ne l’ai plus perdue de « vue. Ayant fini mes études en 1800, je « me réunis à M. Gali pour suivre parti—

« culièrement la partie anatomique (!)

« Nous avons quitté Vienne en 1805 pour

« voyager Depuis cette époque jusqu’en

« 181 5, nous avons fait ensemble toutes « les observations, etc. (2). »

En effet, les deux auteurs, unissant leurs efforts, publient d’abord, en! 808, leur beau mémoire sur V anatomie du cerveau (5) ; et ensuite, en !8!0 et 185 2, les deux premiers volumes du grand ouvrage de Gaîl (4).

En !815, ils se séparent. Et cette séparation même nous a été très utile. Gai!, écrivant seul , a une allure plus libre. Uni à

(1) Observations sur la phrénologie, p. xk.

(2) Ibid., p. xxij.

(3) Recherches sur le système nerveux en général et sur celui du cerveau en particulier , mémoire présenté à l'Institut de France , etc., par F. J. Gall et (F Spurzheim.

(4) Anatomie et physiologie du système nerveux , etc. C’est i’ouvraye qui vient d’être examiné dans les trois articles précédents.

et Ton ose y tracer des circonscriptions, des cercles, des limites! La face externe du crâne ne représente pas la surface du cerveau; on le sait, et Ton inscrit sur cette face externe vingt-sept noms: chacun de ces noms est inscrit dans un petit cercle , et chaque petit cercle répond à une faculté précise ! Et il se trouve des gens qui , sous ces noms inscrits par Gall , s’imaginent qu’il y a autre chose que des noms !

Ceux qui, voyant le succès de la doctrine de Gall, en concluent que cette doctrine repose donc sur quelque hase solide, connaissent bien peu les hommes. Gall les connaissait mieux. Il les étudiait à sa manière, mais il les étudiait beaucoup. Ecoutons ce qu’il dit :

« Je me sers, dans la société, de plusieurs « expédients pour connaître les talents et « les inclinations des personnes. J’engage « la conversation sur des sujets divers. « Nous laissons tomber d’ordinaire, dans

« la conversation, tout ce qui n’a que peu « ou point de rapport avec nos facultés et nos « penchants. Mais, lorsque l’ interlocuteur « touche l'un de nos sujets favoris, nous y « prenons tout de suite un vif intérêt... « Voulez-vous épier le caractère d’une per- « sonne, sans courir le risque de vous trom- « per, fût-elle même prévenue et sur ses « gardes? Faites-la causer sur son enfance « et sa première jeunesse; faites-lui racon- « ter ses tours d’écolier, sa conduite envers « ses parents, ses frères et sœurs/%es cama- « rades , l’émulation dont elle était ani- « mée... Questionnez-la sur ses jeux, etc. « Rarement on croit qu’il vaille la peine de « dissimuler à cet égard ; l’on ne se doute « pas que l’on a affaire à un homme qui sait « parfaitement que le fond du caractère « reste le même; que les objets seuls qui « nous intéressent changent avec l’âge... « Lorsqu’ en outre, je vois ce qu’une per- « sonne apprécie ou méprise;... si je la

« vois agir; si elle est auteur, et que je lise « son livre, etc., etc., l’homme tout entier « est dévoilé à mes yeux (I). »

Descartes s'enfermait dans un poêle (2) pour méditer. Avec Gall, on n'a pas besoin de s’enfermer dans un poêle.

« Je fermerai maintenant les yeux, dit « Descartes, je boucherai mes oreilles, je « détournerai tous mes sens , j’effacerai « même de ma pensée toutes les images des « choses corporelles, ou, du moins, parce u qu’à peine cela se peut-il faire , je les u réputerai comme vaines et comme faus- « ses; et ainsi, m’entretenant seulement « moi -même et considérant mon inté- « rieur, je tacherai de me rendre peu à « peu plus connu et plus familier à moi- « même (5). »

(1) T. III, p. 63.

(2) <> Je demeurais toutlejour enfermé seul dans un poêle.» T. I, p. 133.

Avec Gai!, on n'a pas besoin de ce recueillement profond en soi-même; il suffit de voir ou de toucher des crânes. La doctrine de Galî a réussi comme avait réussi la doctrine de Lavater. Les hommes chercheront toujours des signes extérieurs pour découvrir les pensées secrètes et les penchants cachés : sur ce point, leur curiosité aura beau être confondue; après Lavater est venu Gall, après Gall il en viendra d’autres,

La vraie philosophie nous lasse bientôt, parce quelle est la vraie, parce que la recherche du vrai, en tout genre, exige de grands et de continuels efforts. On 11e peut pas, d’ailleurs, avoir toujours la même philosophie ; 011 ne peut pas approuver toujours le même philosophe. L’approbation veut changer d’objet, et surtout en France.

(Test pour des Français que Fonlenelle a écrit ce mot : « L’approbation des hommes

« est quelque chose de forcé et qui ne de- « mande qu’à finir (1). »

Descartes va mourir en Suède , et Gall vient régner en France.

(1) Eloge de Tournefori.

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