‹ Examen de la phrenologie (volume 3)Chapitre 2 sur 7 · DE SA DOCTRINE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE SA DOCTRINE EN GÉNÉRAL

On connaît le grand ouvrage dans lequel Gall a exposé sa doctrine (1). Cet ouvrage servira de base à mon examen. J’étudierai, l’une après l'autre , chacune des questions étudiées par l’auteur. Je changerai seulement un peu l'ordre de ces questions.

Deux propositions fondamentales constituent toute la doctrine de Gall : la première, que l’intelligence réside exclusivement dans le cerveau; la seconde, que chaque faculté particulière de

(1) Anatomie et phyeiulogie du tytiéme nerveux en général et du cerveau en particulier , avec des obiertatiom tur lapouibilité de reconnaître ptuiieun dUpotitione inleUectuelle» et morales de l'homme et des animaux par la configuration de leurs têtes ; 4 vol. in-4® avec planches. Paris, de 1810 à 1819.

l’intelligence a , dans le cerveau , un organe propre.

Or , de ces deux propositions , la première n'a certainement rien de neuf; et la seconde n’a peut-être rien dé vrai.

Voyons d’abord la première.

Je dis que cette première proposition, savoir, que le cerveau est le siège exclusif de l'intelligence, n’a rien de neuf; et Gall en convient lui-même.

<< Depuis longtemps, dit-il, des philosophes,

(( des physiologistes et des médecins , soutiennent «que le cerveau est l’organe de l’àme (1). »

L'opinion que le cerveau (soit le cerveau pris en totalité, soit telle ou telle partie du cerveau prise séparément) est le siège de l'âme, est, en effet, aussi ancienne que la science. Descartes avait placé l’âme dans la glande pinéale ; Willis la plaça dans les corps cannelés', Lapeyronie, dans le corps calleux, etc.

Pour venir â des auteurs plus récents , • Gall

(1) T. Il, p. 217. « U esi généralement reconnu, dit-il encore, « que le cerveau est l’organe particulier de l’àme. » T. II , p. 14.

rite Sœmmerring , qui dit nettement que « le « cerveau est l'instrument exclusif de toute sen- « sation, de toute pensée , de toute volonté (l). » 11 cite Haller , qui prouve {prouve est l'expression même dont se sert Gall) que « la sensa- « tion n’a pas lieu dans l'endroit où un objet « touche le nerf, dans l'endroit où l'impression « a lieu, mais dans le cerveau (2); » et il aurait pu en citer beaucoup d'autres.

Cabanis n’écrivait - il pas avant Gall? Et Cabanis n’a-t-il pas dit ; « Pour se faire une « idée’ juste des opérations d’où résulte la pensée, « il faut considérer le cerveau comme un organe « particulier, destiné à la produire, de même que (( l’estomac et les intestins à opérer la digestion , « le foie à filtrer la bile , etc. (3)? » Proposition outrée jusqu'au ridicule , mais enfin qui n’est que la proposition même de Gall, sauf l’exagération dans les termes.

Sœmmerring et Cuvier cherchaient avant Gall,

(1) Gall, t. Il, p. 2âl.

(2) Gall, (. 11, p. 222. Haller, Elenunta physiologiœ, etc. , I. IV, p. 304 : Sensus præterea sedem in cerebro esse , atque ad cerebrum per nervos mandari, alia sunt quæ ostendunt....

(3) Rapports du physique et du moral de l’homme , II' mémoire, g VII.

dans l’anatomie comparée des diverses classes, les rapports du développement du cerveau avec les développements de l’intelligence. Cuvier écrivait cette phrase remarquable : « La propor- « tion du cerveau avec la moelle allongée, pro- « portion qui est plus à l’avantage du cerveau « dans l’homme que dans tous les autres ani- (( maux, est un très bon indicateur de la perfec- « tion de l'intelligence, parce que c’est le meilleur « indice de la prééminence que l’oi’gane de la « réflexion conserve sur ceux des sens exté- {( rieurs (1); » et cette autre phrase plus remarquable encore : <c L’intelligence, dans les ani- « maux, parait d'autant plus grande que les hé- (( misphèrcs sont plus volumineux (2). »

Gall s'élève surtout contre Bichat, qui a dit ; (c C'est toujours sur la vie organique , et non (( sur la vie animale que les passions portent « leur influence : aussi tout ce qui sert à les (( peindre se rapporte-t-il à la première et non «h la seconde. Le geste, expression muette du « sentimentct de l’entendement, en est une preuve

(1) Leçons d'anatomie comparfe , l. II, |'. lo3. (à) Ibid, p. 17S.

« remarquable : si nous indiquons quelques phé- (( noménes intellectuels relatifs à la mémoire , h (d'imagination, à la perception, au jugement, «etc., la main SC porte involontairement sur la « tète ; voulons-nous exprimer l’amour, la joie, <( la tristesse, la haine, c’est sur la région du cœur, « de l’estomac , des intestins , qu’elle se dirige « ( 1 ). ))

Il y aurait sans doute, dans ces paroles de Bichat, beaucoup à reprendre. Cependant, dire que les passions portent leur influence sur la vie organique, ce n’est pas dire qu’elles y siègent. Bichat lui-même avait déjà dit : c( Toute « espèce de sensation a son centre dans le cer- « veau, car toute sensation suppose l’impression <( et la perception (2). w Et, relativement à cette distinction (distinction qui n’a pas été assez faite) entre les parties où siègent les passions ■et les parties* qu’elles affectent, Gall aurait pu trouver dans Descartes cette remarque aussi •judicieuse que fine.

« Bien que les esprits (écrit Descartes à Lc-

(1) Recherchet phytiologiquct sur la vie et la mort , art. vi, g ii.

(2) Recherches physiologiques sur la vie et la mort, «nrl. vi, g ii.

« roy) qui ébranlent les muscles viennent du ccr- « veau, il faut cependant assigner pour place aux « passions la partie du corps qui en est le plus « altérée; c'est pourquoi je dirais: Le principal « siège des passions, en tant qu’elles regardent le (( corps, est dans le cœur , parce que c" est le « cœur qui en est le plus altéré ; mais leur place « est dans le cerveau, en tant qu’elles affectent (( l’âme, parce que l’âme ne peut souffrir immé- « diatement que par lui (l). »

Et, puisque j’en suis à citer Descartes, qui, mieux que Descartes, a vu que l’âme ne peut avoir dans le corps qu’un siège très circonscrit, et que ce siège très circonscrit est dans le cerveau ?

« On sait, dit-il, que ce n’est pas proprement (( en tant que l’âme est dans les membres qui ser- « vent d’organes aux sens extérieurs que l’âme « sent, mais entant qu’elle est dans le cerveau, où « elle exerce cette faculté qu’on appelle le sens «commun (2). »

(1) Descartes , Lellre à Regiut ou Leroy, t. VIII, p. SIS , édition de Descartes par M. Cousin.

(2) T. V, p. 34. « Je remarque, dit-il encore, que l'esprit no « reçoit pas l'impression de toutes les parties du corps, mais seulc- « ment du cerveau. » T. I, p. 344.

11. dit ailleurs : « On s'étonne de ce que je (( ne reconnais point d’autre sensation que celle (( qui se fait dans le cerveau ; mais tous les mé- (( decins et tous les chirurgiens m’aideront, comme «j’espère, à le prouver; car ils savent que ceux « à qui on a coupé depuis peu quelques mem- (( bres pensent souvent encore sentir de la douce leur dans les parties qu’ils n’ont plus (1). »

Voilà donc bien, selon Descartes, l’âme qui siège, c’est-à-dire qui sent, dans le cerveau, et dans le cerveau seul. Ce qu’on va lire montre avec quelle précision il excluait déjà les sens extérieurs de toute participation aux fonctions de l’âme,

« J’ai fait voir, dit-il, que la grandeur, la « distance et la figure ne s’aperçoivent que par « le raisonnement, en les déduisant les unes des « autres (2). »

« Je ne puis demeurer d’accord, dit-il cn- « core, de ce que l’on avance, à savoir, que cette « erreur (il s’agit de l’erreur causée par un bâton « qui parait rompu dans l’eau) n'est point cor-

(1) T. VI, p. 347.

(2) T. Il , p. 337.

« rigée par l’entendeinenl, mais par l'attouche- « ment ; car, ajoute-t-il, bien que ce sens nous « fasse juger qu’un bâton est droit..., néanmoins « cela ne suffit pas pour corriger l'erreur de la « vue; mais, outre cela, il est besoin que nous « ayons quelque raison qui nous enseigne que « nous devons, en cette rencontre, nous fier plu- « tôt au jugement que nous faisons ensuite de « l'attouchement qu’à celui où semble nous por- « ter le sens de la vue ; laquelle raison ne peut « être attribuée au sens , mais au seul entende- « ment ; et, partant, dans cet exemple même, « c’est l’entendement seul qui corrige l’erreur du « sens (1). »

Le cerveau est donc le siège exclusif de l’âme ; et tout ce qui est de la sensation, jusqu’aux opérations mêmes qui paraissent le plus dépendre du simple sens externe, est fonction de

ame.

Gall se rejette sur Condillac, qui, bien moins rigoureux en cela que Descartes, dit que « tou- « tes nos facultés viennent des sens (‘2). » Mais,

(3) n Le principal objet de cet ouvrage , dit-il , est de faire voir

lorsque Condillac parle ainsi, il parle évidemment par ellipse; car il ajoute aussitôt ces paroles ; « Les sens ne sont que cause occasion- « nelle. Ils ne sentent pas, c’est l’âme seule qui « sent à l’occasion des organes (1). »

Or, si c’est l’âme seule qui sent, k plus forte raison est-ce l’âme seule qui se soutient, qui juge, qui imagine, etc. La mémoire, le jugement, l'imagination, etc., en un mot, toutes nos facultés, sont donc de l'âme, viennent donc de l’âme, et non pas des sens.

Nul philosophe n’a exagéré plus qu’Helvétius l’influence des sens sur l’intelligence. Eh bien , Helvétius a dit ; « De quelque manière qu’on « interroge l’expérience, elle répond toujours cjuc « la plus ou moins grande supériorité des esprits « est indépendante de la plus ou moins grande « perfection des sens (2). »

Mais je laisse Helvétius et Condillac, et je

« comment toutes nos connaissances cl toutes nos facultés vien- « nent des sens. » Traili de* tentation*, préambule de VExlrail raitonni.

(1) Ibid.

(2) De l’homme, de te* faculté* inlellccluellet, etc., t. I, p. 186, Liège, 1774.

reviens h Descartes, h Willis, à Lapeyronie, à IJalier, h Sœmmerring, à Cuvier, etc. Tous ont vu, tous ont dit que le cerveau est le siège de lYune, et qu'il l’est à l'exclusion des sens. La proposition que le cerveau est le siège exclusif de ràme n’est donc pas neuve, n’est donc pas de Gall ; elle était dans la science avant qu’eût paru sa doctrine.

Le mérite de Gall, et ceci même n’est pas un médiocre mérite, est d’en avoir mieux compris qu’aucun de ceux qui l’avaient précédé toute l’importance, et de s’être dévoué à la démontrer. Elle était dans la science avant Gall; on peut dire que depuis Gall elle y règne. Prenant chaque sens en particulier, il les exclut tous, l’un après l’autre, de toute participation immédiate aux fonctions de l'intelligence (1). Loin de se développer en raison directe de l’intelligence, la plupart se développent en raison inverse. Le goût, l’odorat, sont plus développés dans le quadrupède que dans l’homme; la vue, l’ouïe, le

(1) Il sépare très bien les sens de l'inlelligencc ; mais, comme on le verra plus loin, il donne à chaque sens tous les allribuls de rinlclligencc.il échappe à une erreur pour tomber dans une autre.

sont plus dans l'oiseau que dans le quadrupède. Le cerveau seul se développe partout en raison de l’intelligence. La perte d’un sens n’entraîne point la perte de l’intelligence. Elle survit au sens de la vue, à celui de l’ouïe; elle survivrait à tous. Il suffit d’interrompre la communication d’un sens quelconque avec le cerveau, pour que ce sens soit perdu. La seule compression du cerveau, qui abolit l’intelligence, les abolit tous. Loin donc d’étre organes de l’intelligence, les organes des sens ne sont même organes des sens, ils n’exercent ces fonctions mêmes d’organes des sens, que par l’intelligence, et cette intelligence ne réside que dans le cerveau .

Le cerveau seul est donc l’organe de l'âme.

Mais cet organe de l’âme , est-ce le cerveau tout entier, le cerveau pris en masse? Gall l'a cru ; et Spurzheim , à l’exemple de Gall ; et tous les phrénologistes venus ensuite , îi l’exemple de Gall et de Spurzheim.

Et pourtant il n’en est rien. Si l'on enlève le cervelet à un animal , il ne perd que ses mouvements de locomotion ; si l'on enlève ses tubercules (juadrijumeaux , il ne perd que la vue ; si l’on détruit sa moelle allongée, il perd ses mouvements

de respiration, et, par suite, la vie(l). Aucune de ces parties , le cervelet , les tubercules quadrijumeaux, la moelle allongée, n’est donc organe de l’intelligence.

Le cerveau proprement dit seul l'est. Si l’on enlève, sur un animal, le cerveau proprement dit, ou les hémisphères , il perd aussitôt l’intelligence, et ne perd que l’intelligence (2).

Le cerveau pris en masse , V encéphale , est donc un organe multiple ; et cet organe multiple se compose de quatre organes particuliers ; le cervelet, siège du principe qui règle les mouvements de locomotion ; les tubercules quadrijumeaux , sièges du principe qui anime le sens delà vue; la moelle allongée, siège du principe qui détermine les mouvements de respiration ; et le cerveau proprement dit , siège , et siège exclusif, de l’intelligence (3).

Lors donc (jue les phrénologistes placent indifféremment les facultés intellectuelles et mo-

(1) Voyez mes Secherchei expérimenlala sur les propriilis cl les fondions du système nerveux, seconde (dilion. Paris, 1842.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

raies dans le cerveau pris en masse , les phrénologistes se trompent. Ni le cervelet, ni les tubercules quadrijumeaux , ni la moelle allongée , ne peuvent être pris pour sièges de ces facultés. Toutes ces facultés ré.sident exclusivement dans le cerveau proprement dit ou les hémisphères.

La question du siège précis de l’intelh'gence a donc grandement changé depuis Gall. Gall croyait que l'intelligence résidait indifféremment dans tout l’encéphale ; et il a été prouvé qu’elle ne réside que dans les seuls hémisphères.

Aussi n’est-ce pas l'encéphale , pris en masse , qui se développe en raison de l’intelligence : ce sont les seuls hémisphères. Les mammifères sont les animaux qui ont le plus d’intelligence; ils ont, toute proportion gardée, les hémisphères les plus volumineux. Les oiseaux sont les animaux qui ont le plus de force de mouvement ; ils ont, toute proportion gardée , le cervelet le plus grand ; les reptiles sont les animaux les plus lents , les plus apaüiiques , ils ont le cervelet le plus petit, etc.

Tout le prouve donc : l’encéphale , pris en masse, est un organe multiple, à fonctions multi-

pies, Il parties diverses , destinées, les unes aux mouvements de locomotion, les autres aux mouvements de respiration, etc. , et dont une seule, le cerveau proprement dit , est destinée h l’intelligence .

Or, cela posé , le cerveau tout entier ne peut plus évidemment être partagé , comme le partagent les phrénologistes , par petits organes , dont chacun loge une faculté intellectuelle distincte , car le cerveau tout entier ne sert pas à l’intelligence. Les hémisphères seuls servent h l’intelligence ; et , par conséquent , la question de savoir si l’organe, siège de l’intelligence, peut être partagé en plusieurs organes, est une question qui ne concerne plus que les seuls hémisphères.

Gall prétend, et c’est ici la seconde proposition fondamentale de sa doctrine , que le cerveau se partage en plusieurs organes, dont chacun logç une faculté particulière de l’àme. Il entendait, j)ar le mot cerceau, le cerveau tout entier , et il SC trompait. Réduisons sa proposition aux seuls hémisphères , et nous verrons qu'il se trompe encore.

Des expériences récentes l’ont montré •. on peut retrancher, soit par devant, soit pac deiv rièrc,soit par en haut, soit par côté, une portion assez étendue des hémisphères cérébraux, sans que l’intelligence soit perdue. Une portion assez restreinte de ces hémisphères sufilt donc ii l'exer' cice de l'intelligence (1).

D'un autre côté , à mesure que ce retranchement s'opère , l’intelligence s’affaiblit et s’éteint graduellement ; et , passé certaines limites , elle est tout à fait éteinte. Les hémisphères cérébraux concourent donc par tout leur ensemble à l'exercice plein et entier de l’intelligence (2).

Enfin, dès qu’une sensation est perdue, toutes le sont; dès qu’une faculté disparaît, toutes disparaissent. 11 n’y a donc pas de sièges divers pour les diverses facultés , ni pour les diverses sensations. La faculté de sentir, de juger, de vouloir une chose, réside dans le même lieu que celle d’en sentir , d’en juger , d’en vouloir une autre ; et, conséquemment , cette faculté , essen-

(1) Voyez mes Rtclterchet cxpérimenUikt sur les propriHis fl les fondions du système nerveux.

(2) Ibid.

ticllcmcnt une, réside essentiellement dans un seul organe (l).

L’intelligence est donc une.

Avec Gall , il y a autant d’intelligences particulières que de facultés distinctes. Chaque faculté, selon Gall, a sa perception , sa mémoire , son jugement, sa volonté, etc., c’est-à-dire tous les attributs de l’intelligence proprement dite (2).

(( Toutes les facultés intellectuelles sont douées, « dit-il, de la faculté perceptive , d’attention , de « souvenir , de mémoire , de jugement , d’imagi- « nation (3). »

. Ainsi donc chaque faculté perçoit, se souvient, juge, imagine, compare, crée ; c’est peu, chaque faculté raisonne. « Toutes les fois , dit Gall , « qu’une faculté compare et juge les rapports

(1) Voyez mes Recherchet expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerceuj;, seconde édition. Paris, 1842.

(2) « De ce que je viens de dire, il résulte clairement que

n la faculté apcrceptive, la faculté du souvenir et la mémoire, ne « sont que des attributs communs aux facultés fondamentales... » Gall , t. IV, p. 319. « Tout ce que je viens de dire est applicable « aussi au jugement et à l’imagination, etc. » Ibid. p. 325. » Les Il sentiments et les penchants ont aussi leur jugement, leur imagi- <1 nation , leur souvenir et leur mémoire Ibid., p. 327.

(3) Ibid., p. 328.

(( d’idées analogues ou disparates , il y a compa- « raison, il y a jugement ; une suite de compa- (( raisons et de jugements constitue le raison- <( nement, etc. (1). «

Chaque faculté est donc une intelligence ; et Gall le dit expressément : « Il y a, dit-il, autant « de différentes espèces d'intellect ou d’entcn- « dement qu’il y a de facultés distinctes (2). » « Toute faculté particulière, dit-il encore, est in- (( tellect ou intelligence.... Chaque intelligence « individuelle ( le mot est clair ) a son organe « propre (3). »

Mais avec toutes ces espèces d’intellects, avec toutes ces intelligences individuelles , que sera l’intelligence générale et proprement dite ? Ce sera , comme vous voudrez, ou un attribut de chaque faculté (4) , ou V expression collective de toutes les facultés, ou même le simple résultat

(1) Gall , t. IV, p. 327.

(2) Ibid., p. 339.

(3) Ibid., p. 341.

v4) « La /aeuKé et toutes ses sous-divisions, telles

n que la perception, le souvenir, la mémoire, le jugement, l’imagi- ■' Dation , etc., ne sont pas des facultés fondamentales,, mais seu- « lemcnt leurs attributs généraux. » Gall, t. IV, p. 327.

(le leur actiun commune et simultanée (1) ; en un mot, ce ne sera plus cette faculté, positive et une, que nous entendons, que nous concevons , (pie nous sentons tous en nous mêmes , quand nous prononçons le mot âme ou intelligence .

Et c’est là tout l'esprit de la psychologie de Gall. A l'intelligence, faculté essentiellement une, il substitue une multitude de petites intelligences ou de facultés distinctes et isolées. Et comme ces facultés, qu'il fait jouer à son gré, qu'il multiplie autant qu'il vent (2) , lui paraissent expliquer (juehjues phénomènes que n'explique pas bien la philosophie ordinaire, il triomphe.

11 ne voit pas qu’une explication qui n’est (fue de mots se prête k tout. Du temps de Malebranche, on expliquait tout avec les esprits animaux; Barthez expli(juait tout avec son principe vital , etc.

(( Ceci explique, dit Gall, comment le même (( homme peut avoir un jugement prompt et sûr (( relativement à certains objets , et être imbécile

(1) « La raison, dit Gall, ost le résultat de l’action simultanée « de toutes les facultés intellectuelles. » Ibid., p. 341.

(2) Gall compte vingt-sept de ces facultés; Spurzheim en compte trente-cinq ; etc.

« relativement à d'autres ; comment il peut avoir « l'imagination la plus vive et la plus fécondepour « tel genre d'objets, et être glacé, stérile, pour tel « autre (1). »

« Donnez aux animaux , dit-il encore , des « facultés fondamentales , et vous avez le chien qui (( chasse avec passion, la belette qui étrangle les « poules avec fureur , le rossignol qui chante « à côté de sa femelle avec passion, etc. (2). »

Eh , sans doute. Mais quelle philosophie que celle qui croit expliquer un fait par un mot! Vous remarquez tel penchant dans un animal, tel goût, tel talent , dans un homme ; vite , une faculté particulière pour chacune de ces choses; et vous croyez avoir tout fait. Vous vous trompez; votre faculté n'est qu'un mot; c'est le nom du fait, et toute la dillicullé reste.

Et, d'ailleurs, vous ne parlez que des faits que vous croyez expliquer ; vous ne parlez pas de ceux que vous rendez inexplicables. Vous ne dites rien de i unité de l'intelligence , de l’unité du moi , ou vous la niez. Mais l'unité de l'intel-

(1) MW., p. 323.

(2) MW., p. 3.30.

ligence, l’unité du moi , est un fait de sens intime ; et le sens intime est plus fort que toutes les philosophies.

Gall parle toujours d’observation, et lui-même était un observateur plein de finesse. Mais, à suivre l’observation , il faut la suivre jusqu’au bout , il faut accepter tout ce qu’elle donne ; et l’observation donne partout, montre partout, et par-dessus tout, l’unité de l’intelligence, l’unité du moi.

La philosophie de Gall ne consiste qu’à transformer en intel ligences particulières chacun des modes (1) de l’intelligence proprement dite.

« On veut, disait déjà Descartes, qu’il y ait « en nous autant de facultés qu’il y a de vérités

(( à’connaître Mais je ne crois point qu’on

(( puisse tirer aucune utilité de cette façon de <( penser; et il me semble plutôt qu’elle peut « nuire , en donnant sujet aux ignorants d’ima- « giner autant de diverses petites entités en notre « âme (2). >>

(1) « Je trouve en moi , dit De:icarles , divertet facultii de » penser, qui ont chacune leur manière particulière..., d’où j« « conçois qu'elles sont distinctes de moi , comme les modes le « sont des choses. » T. I , p. 332.

( 2 ) T. Vin, p. 169.

On pense bien que Gall, (pii ne voil dans le mot intelligence qu’un mot abstrait exprimant la somme de nos facultés intellectuelles, ne voit aussi, dans le mot volonté, qu'un mot abstrait exprimant la somme de nos facultés morales.

11 avait défîni la raison : <( le résultat de l’ac- « tion simultanée de toutes les facultés intcllec- « tuelles (4); » il définit de même la volonté : « le « résultat de l’action simultanée des facultés inlel- « lectuelles supérieures (2). w Et toujours Gall se trompe ; la raison, la volonté, ne sont pas des résultats, ce sont des forces, et les forces lirimitives de la pensée.

Gall définit tout aussi singulièrement la liberté morale, ou le libre arbitre.

« La liberté morale, dit-il, n’est autre cho.se (( (jue la faculté A' être déterminé cldcscdkicxmi- « ner par des motifs (3). » Point du tout ; la liberté est précisément le pouvoir de se déterminer contre tout motif. Locke définit très bien

(1) üall, t. IV, ji. 341.

(3) Ibid., p. 341.

ia liberté, puissance : être déterminé, sc laisser déterminer, c’est obéir.

• Gall dit encore ; « La liberté illimitée suppose « querhomme se gouverne non seulement indé- (( pendarament de toute loi, mais qu’il se crée sa (( propre nature (1). » Nullement : cela suppose qu’il peut choisir; et, en effet, il choisit.

Gall dit enfin ; « Tout phénomène, tel que « celui d’une liberté absolue, serait un phénomène « qui aurait lieu sans cause (2). » Pourquoi sans cause? La cause est dans la force de choisir, et cette force est un fait.

Toute la doctrine de Gall est une suite d’erreurs qui se pressent et s’accumulent. 11 veut que la partie du cerveau dans laquelle siège l'intelligence se partage en plusieurs petits organes, distincts les uns des autres : erreur physiologique; il nie l’unité de rintelligence, il veut que la volonté, que la raison, ne soient que des résultats ; erreurs psychologiques; il ne voit, dans le libre arbitre, qu’une détermination for-

(1) T. Il, p. <j7.

(2) Gall, I. ll.p.O'î.

cée (1), et par conséquent encore qu'un résultat : erreur morale.

La liberté de l'homme est une faculté positive, et non le simple résultat passif de la prépondérance d’un motif sur un autre motif, d'un organe sur un autre organe (2 j .

La raison, la volonté, la liberté, sont donc, contrairement à toute la doctrine de Gall, des facultés positives, des forces actives, ou, plutôt, elles sont l'intelligence même. La raison, la volonté, la liberté, ne sont que l’intelligence qui conçoit, qui veut, qui choisit, ou t[ui délibère (3).

Le sens intime, qui se sent un, se sent libre. Et vous remarquerez que ces deux grands faits ([ue donne le sens intime, savoir, \ unité de V intelligence et la puissance positive du franc ar-

(1) « C’est une loi de la liberté morale, que l’homme soit tou- « jours déterminé et qu’il se détermine par les motifs les plus iiom- « breux et les plus puissants. » T. 11 , p. 137.

(2) « Mais un organe peut agir avec plus d’énergie et rmiriiir un « motif plus puissant.... » T. 11, p. lOC

(3) « 11 n’y a personne qui, se regardant soi-méme , ne ressente .< cl n’expérimente que la volonté cl la liberté ne sont ([ii'iiue meme « chose..,. » Descartes, t. 1 , p. 41)0.

bitre, sont précisément les deux premiers faits (jue la philosophie de Gall dénie.

£t, remarquez-le bien encore, s'il est quelque chose en nous qui soit de sens intime, c’est, évidemment et par excellence, le sentiment de l’unité du 7Hoi; c’est plus encore, peut-être, le sentiment de la liberté morale.

L’homme n’est une force morale que parce qu’il est une force libre. Toute philosophie qui entreprend sur la liberté de l’homme entreprend donc, sans qu’elle s’en aperçoive, sur la morale même. L’homme est donc libre; et, comme il n’est moral que parce qu’il est libre, il semble que sa liberté soit âussi la seule puissance de son âme dont la Providence ait voulu lui dérober les bornes.

« Ce qui est ici bien remarquable, dit Dcscar- « tes, est que, de toutes les choses qui sont en (( moi, il n’y en a aucune si parfaite et si grande, « que je ne reconnaisse bien qu'elle pourrait être « plus grande et plus parfaite. Car, par exemple, « si je considère la faculté de concevoir , qui est « en moi , je trouve qu’elle est d’une fort petite « étendue, et grandement limitée. . . En même fa- <( çon, si j’examine la mémoire et l’imagination,

<( ou quelque autre faculté qui soit en moi, je « n’en trouve aucune qui ne soit très petite et très « bornée... 11 n’y a que la volonté seule ou la « seule libertédu franc arbitre que j’expérimente (t en moi être si grande, que je ne conçois pas « l’idée d’une autre plus ample et plus étenc< due (1). »

(1) Descartes, t. 1, p. 299. « Il nous est toujours possible de << nous cnipCcher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu, « pourvu que nous pensions que c’est un bien de témoigner par là K notre franc arbitre. » Desrartes , t. VI, p. 133. « La grandeur << de la liberté consiste dans le grand usage de la puissance positive « que nous avons de suivre le pire, encore que nous connaissions lu Il meilleur. » I6id., p. 135.

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