‹ Examen de la Vision Pour le Service de la MarineChapitre 2 sur 14 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Posséder une bonne vue, c’est une des qualités que doit avoir le marin : il en a doublement besoin, comme soldat et comme homme de mer.

Aussi le service de la marine, bien plus exigeant que celui de la guerre, n’ouvre-t-il ses portes qu’à des hommes bien doués sous ce rapport. Cependant, obligé de montrer une certaine tolérance. sous peine de voir les cadres incomplets, le règlement ne pouvait exclure tout individu ne jouissant pas d'une vue complètement normale, et il permet l'admission de marins possédant une acuité visuelle réduite à */.. C’est la limite minimum imposée aux élèves de l’Ecole navale et aux inscrits maritimes— Tandis que les hommes provenant de l'inscription maritime sont les vrais marins, ceux qui viennent au service connaissant déjà le métier, sur lesquels on peut compter, d’autres, provenant du recrutement ou des engagés volontaires, ne consacrant pas leur existence à la marine, n’y viennent que pour payer leur dette à la Patrie,et font pour la plupart des chauffeurs ou des matelots de pont: pour eux, le règlement n’exige qu’une acuité égale à ‘/,, comme dans l’armée.

Cette distinction a été établie avec raison parmi les hommes enrôlés, d’après les services que l'Etat exige d'eux. Malgré cela, pour les hommes du recrutement, on n’est peutêtre pas assez sévère, et, pour les inscrits, on ne l’est certainement pas assez. D'ailleurs, avant 1881, on exigeait de ces

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derniers une acuité visuelle égale au moins à ‘/,. I] serait, je crois, prudent de revenir à cette limite. Quelques considérations d’actualité feront ressortir ce desideratum.

Les progrès récents de l'artillerie ont fourni des armes d’une grande portée. Avec le fusil Gras, le tir est effectif à 1200 et 1500 mètres. Or, à cette distance, un homme d’une taille ordinaire est à peine perceptible pour une vue normale. Il est vrai que sur terre ces tirs à grande distance ne sont dirigés que sur des hommes massés; mais sur un bateau ce n’est pas le cas, les hommes sont plus ou moins isolés, etsurtout masqués comme dans un fort.— Les canons dela marine ont une portée énorme, mais les tirs où le but est presque à la limite de cette portée sont fort rares, et, s’établissant par des calculs, ils ne semblent pas nécessiter une acuité visuelle plus développée, d'autant plus que dans ce cas le but a des dimensions considérables. Mais lorsqu'on cherche à couler une embarcation, un torpilleur, le tir se fait fréquemment à une distance de 1000 mètres: le but, de dimensions réduites, est, de plus, mobile, et il faut que le canonnier jouisse d’une excellente vue. Une acuité réduite à ?/, serait insuffisante ; aussi le règlement a-t-il exigé avec raison une vue complètement normale pour les apprentis fusiliers et canonniers.

Mais le matelot posté en vigie, alors qu’il doit signaler l’approche d’un danger, le timonier chargé d'interpréter les signaux, et cela par tous les temps, dans la brume, pendant la nuit, a-t-il un rôle plus facile, moins important que lematelot fusilier ou canonnier ? Si l’on songe qu’une faute peut entraîner la perte du navire et de-son équipage, on est forcé de reconnaître que la sévérité de l’examen de la vision qui préside à leur incorporation n’est point exagérée, loin de là. N'y aurait-il pas lieu de soumettre les timoniers, et tout marin qui, à l’occasion, peut remplir l'emploi de vigie, à un examen éliminant tous ceux dont la vue laisserait à désirer?

L’acuité visuelle, mesurée à la distance de 2 mètres, comme il est prescrit, ne donne point une idée suffisamment certaine de la portée de la vue.

D'après M. Lucas, directeur du service de santé de la marine, cité par Barthélemy, deux frégates blindées, type Belliqueuse, marchant à l'encontre l’une de l’autre, avec 8 nœuds de vitesse, et ne montrant que l'avant, ne seraient visibles qu'à 3600 mètres, et pourraientse rencontrer 7 minutes après qu'on les a signalées. Ce temps est bien court pour parer au danger, mais il le devient encore davantage si le timonier possède une mauvaise vue. Il est vrai que, grâce à l’éducation, nos timoniers signalent des objets de dimensions moindres, des barques, des bouées, à des distances relativement. plus considérables, et alors que deux yeux non exercés s’efforceraient en vain de les découvrir ; mais cette éducation de la vue doit très peu entrer en ligne de compte pour l’admission d’un homme, et en outre elle s'obtient d’une façon fort incomplète lorsque la vue est imparfaite d'avance.

En réalité, ce qu’il faudrait chercher pour certaines professions nautiques, c’est une vue complètement normale, susceptible dès lors de devenir, par l’éducation, plus parfaite encore.

Ce besoin se fait d’autant plus sentir que les ingénieurs, abandonnant les anciens types, construisent des bateaux petits et rapides. Les torpilleurs, les avisos à grande vitesse tendent de plus en plus à faire disparaître les énormes cuirassés. Ces nouveaux types, par leurs dimensions réduites, semblent mettre le marin dans l'obligation de doubler la puissance de sa vue. Ils marchent plus vite, par conséquent ils doivent, quoique plus petits, être signalés de plus loin pour éviter un abordage que ne pare pas toujours leur facilité d'évolution. Dans un combat, c’est grâce à son invisibilité que le torpilleur vaincra un cuirassé, alors que le co-

TX losse a un tonnage 300 fois plus élevé! Que le torpilleur soit signalé à temps,'et les chances deviendront au moins égales. Revenir au minimum de !/, pour l’acuité visuelle nécessaire à l’admission du marin serait donc encore insuffisant. Le rôle de l'officier étant de servir de guide intelligent à ses subordonnés, il a, moins que ceux-ci, besoin d’une bonne vue; d’ailleurs, comme le fait remarquer Giraud-Teulon, une exigence trop grande serait ici mal placée, étant donnée la proportion énorme de myopes qu’on rencontre chez les gens. instruits. Cependant l'officier de marine se trouve placé dans des conditions toutes spéciales: il a, lorsqu'il est de quart, à tout moment, besoin d'apprécier les distances, il faut qu'il surveille les manœuvres qu’il commande. Sur un gros bateau, passe encore, il est entouré d’aides qui suppléeront à la mauvaise qualité de sa vue. Mais, sur un torpilleur, il est presque seul, et cependant les difficultés sont plus grandes, parce que les vagues, s’élevant au-dessus du torpilleur, de chaque côté, masquent l’horizon et ne permettent que de courtes éclaircies. C’est pourquoi, depuis 1864, les candidats à l'Ecole navale sont soumis à un examen de la vision qu’il n'y a pas lieu d'appliquer aux élèves de l'Ecole polytechnique et de Saint-Cyr. Cet examen, modifié plusieurs fois, notamment en 1874, 1876, 1880, élimine forcément, dans les conditions où il est pratiqué, tous les candidats dont l’acuité visuelle est inférieure à ?/,, ceux qui sont atteints de myopie ou d’hypermétropie à un degré nécessitant des verres correcteurs supérieurs à 1,50 dioptrie, les amblyopes et les daltoniens. D’après l'arrêté qui le prescrit, cet examen doit être fait avant le concours pour l'admission à l'Ecole. Cette mesure excellente avait été négligée au dernier concours. Comme résultat, plusieurs élèves se sont vu fermer les portes de l'Ecole navale après avoir passé ce concours brillamment: l'imperfection de leur vue, reconnue trop tard, vint

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