‹ Examen de trois idéologiesChapitre 5 sur 5 · II. — PRÉTENDU SCEPTICISME · texte numérisé non relu

II. — PRÉTENDU SCEPTICISME

Et maintenant au lecteur informé de réviser ce jugement de scepticisme qu'on porta sur notre œuvre.

Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne l'eusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit l'bypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion

e'ie-même, etparfois, quand elleestriiabileté d'un Spinosa ou d'un Renan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les qualités de clairvoyance qui la décidèrent. 3Iais de ce point de vue intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils introduisent le plus grand désordre dans l'humanité; ils contredisent l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute éternité ils furent façonnés.

Écœuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous serv ms en sectaire la part essentielle

(le noiis-rnemc qui compose noire Moi, nous haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui Teussent corrodé. Et cet acte de foi, dont reçurent la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique I J'en- Irevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier.

Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent; comme dans un mardi-gras perpétuel, sous des formules louées cliezle costumier à la mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour qui pendent avilis et flasques, non pa sur des reins maladroits, sur des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes indignes. Combien en ai-jevu decesno-

bles postures qui très corLainement n'étaient pas héréditaires î... Ali! laissoz-m'en sourire, tout au aioi[is une fois par semaine, car tel est notre -iianque d'héroïsme que nous vouk)ns bien nous accommoder des conventions delà vie de société et môme accepter l'élrange dictionnaire où vous avez défini, selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites, mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs , pour distraire les simples de l'épouvante oij vous les mettez, laissez qu'on leur démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant pas, dé-

tcstablcs compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une larme.

Ai-jc eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis, pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix, ce rire qui nous glace dans Parsifal. Seulement, à Gundry non plus je ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse , elle-même est bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui étaient misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux qui se trouvent dans un état fâ-

cheux au milieu de l'ordre du monde, à tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.

Je leur dis, et d'un ton fort assuré :

« Il n'y a qu'une chose que nous connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions qu'on te propose, parmi tous ces cris du cœur avec lesquels on prétend te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et t'indiquer une direction morale. Cette seule réalité tangible, c'est le moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.

a Attachons-nous à notre Moi, protégeonsle contre les étrangers, contrôles Barbares.

(( Mais ce n'est pas assez qu'il existe ; comme il est vivant, il faut le cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages).

(( S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, politique, industrie, finances).

(( Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous désoler do la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces bêtes au cœur si doux, les frères des chiens et les nôtres. »

Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d'entre vous, mes cliers amis, qui ne sourie de cette ol)jection, s'il se conforme à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de Thommo de génie,

qu'il s'améliore par son œuvre, est également vrai de tout analyste du Moi. C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les façons de sentir. Eh hien ! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera oii sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et moins de puissance de souiïrir. Incomparables bénéfices ! Il les doit à la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidonfal sensible.

J'entends que Ton va me parler de solidarité. Le premier point c'étaitd'exister.Que si mamtenant vous vous sentez libres des Barbares et véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez une voie comLi.me oii vous harmoniser. Ce souci, qui naît dans le Jardin de Bérénice^ l'auteur de cette première série aura à lui donner satisfaction dans un ouvrage qu'il prépare.

Il dira :

(( Que ciiacun satisfasse son Moi, et riiumanité sera une belle forêt, belle de ce que tous, arbres, plantes et animaux, librement s'y développeront, s'élanceront selon leur sève. Les monstres sont rares, et puis dans toutes les hypothèses sociales et quand même la gendarmerie verrait suppri-

mer son budg'et, les circonstances et la générosité naturelle aux hommes feraient surgir des défenseurs pour les instincts opprimés. »

Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une religion. Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pastels qu'on puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons consc'ence d'un problème sérieux, — mais tout à la fois religieux et sceptiques.

En elïet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît des convictions, notamment sur ce qui se passe après l'épouvante de la mort, car tout le reste,

voyez-vous, n'est que plaisanterie et matière à bavardages. Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le scepticisme, nous ne dédaignons pas rironie. C'est qu'à notre avis la négation n'a pas fini sa tâche. Sans doute, le programme des destructions nécessaires a été rédigé, mais il faut chaque jour lui ajouter pour le maintenir en face des affirmations sans cesse renaissantes ou aggravées des divers dogmatismes. Pour les personnes d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté. Il est une défense excellente contre certains organisateurs hâtifs qui, en place des logements agréables et sains oii nous aspirons à nous reposer, nous bâtissent en plâtre des copies

véritablement inhabitables des fortes constructions aujourd'hui écroulées où se satisfaisaient nos pères.

Au tenue de cet exarneo, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tcut froissés, je crains que le Ion démonstratif de ce commentaire ne donne le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre œuvre n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent lerôve,je metiendrdis pour malheureux. Mais ces livres sont de telle nais ance qu'on y peut trouver plusi'.-iu's sens. Une besogne purement didactique et louie

de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je rougirais d'ailleurs de me linjiter dans une froide théorie parcellaire et voudrais me jouer dans Fabondante érudition du dictionnaire des sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât telle page des manuels de ces maîtres de conférences sur l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter! Nul qui s'y méprenne : dans ces volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.

De même qu"à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux finesses du fleuret, de même, si nous aimons la pliilosophie, c'est pour la services que nous en

attendons. Nous lui demandons de prêter de la profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en effet, à elles seules, n'éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants. J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés, non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes contemporains.

Ce sont des livres et c'est la vie ardente,

subtile et clairvoyante oij nous sommes queîques-uns à nous plaire.

En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où excellent les Gœtlie, les Byron, les Heine qui, préoccupés d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en matière artistique la chose à démontrer.

Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter tout l'honneur à l'Italie, 011 je compris les formes.

Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde^ j'ai pensé que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas môme une femme qui pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance

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au point que ma vie inconscienle la plus profonde et ma vie psychique se mêlaient pour m'ètre un immense réservoir de jouissance. Et je suivais avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y lisais l'avenir en train de se former. C'est àVenise que j'ai décidé toute ma vie, c'est de Venise également que je pourrais dater ces ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'ètre fait une idée assez exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de certains étangs.

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