CONCLUSIONS GÉNÉRALES DE LA PREMIÈRE PARTIE
Voici maintenant, après ces différentes monographies, nos conclusions sur la forme des citations bibliques du premier Évangile.
Nous avons compté environ quarante-cinq citations de l'Ancien Testament dans l'Evangile selon Saint-Matthieu. Ce chiffre, nous l'avons déjà fait remarquer, ne donne pas le nombre des passages où Tauteur s'est inspiré du souvenir des livres saints, mais seulement de ceux pour lesquels il renvoie expressénient aux Ecritures.
Constatons d'abord que notre auteur cite dans l'Ancien Testament des livres de toute sorte, à l'exception des livres historiques, auxquels il n'est fait allusion qu'une seule fois. Les Prophètes, les Psaumes et la Loi lui semblent également bien connus. S'il ne cite pas les livres historiques, ce n'est sans doute pas qu'il les ignore, mais il préfère, pour des raisons que nous développerons plus tard, tirer ses indications historiques des livres des prophètes. La moitié au moins des citations appartiennent aux livres prophétiques, et parmi eux, ce sont ceux d'Esaïe qui sont mis le plus souvent à contribution. A côté des Prophètes, l'auteur fait un usage fréquent des Psaumes, qu'il qualifie aussi parfois de paroles prophétiques, et de la Loi. Parmi les livres de la Loi, ce sont l'Exode et le Deutéronome qui reviennent le plus souvent.
Les citations sont souvent très-inexactes. L'auteur prend avec son texte des libertés qui ne peuvent que paraître excessives aux critiques modernes. Il lui arrive souvent de transposer ou d'omettre des mots ou des membres de phrase. Cf. II, 18 (Jér. XXXI, 15). — IV, 6 (Ps. XCI, 11-12 ; - LXX, XC). — IV, 15-16 (Es. IX, 1-2). — V, 33 (Deut. XXIII, 21 ; LXX, 22). — VIII, 17 (Es. LUI, 4j. — XII, 18-21 (Es. XLII, 1-4). XV, 8-9 (Es. XXIX,
13), etc La liste serait trop longue à faire complète, et ce
serait plutôt les citations sans reproche qu'il faudrait énumérer.
D'autres fois, des passages empruntés à différents endroits de l'Ancien Testament sont combinés dans une citation unique. Cf. XXI, 13 (Es. LVI, 7 + Jér. VII, 11). — XXI, 5 (Es. LXII, 11 + Zach. IX, 9). Mais nous ne comptons pas parmi ces combinaisons les simples rapprochements de passages, tels que ceux qui se trouvent par exemple XV, 4-5 ou XIX, 4-5.
Parfois même, Tinexactitude est plus grave, et l'auteur, soit en faisant des additions au texte, soit en modifiant les personnes des pronoms et les modes des verbes, donne à la phrase citée un sens différent ou même contraire de celui qu'elle a dans l'original. Cf. II, 6 (Mich. V, 1). — II, 15 (Osée XI, 1). — III, 3 (Es. XL, 3). — V, 43 (Lév. XIX, 18), etc....
En présence de ces inexactitudes de toute sorte (et surtout si nous nous rappelons que, à part les dernières que nous venons de mentionner, un grand nombre d'entre elles n'ont qu'une importance insignifiante au point de vue du sens, et sont par conséquent involontaires), nous sommes naturellement portés à croire que rÉvangéliste cite de mémoire. Des inadvertances de mémoire expliquent à merveille bien des incorrections dont il serait difficile de rendre compte autrement. De plus, cette hypothèse sera justifiée, si l'on se rappelle le vague des indications dont se sert l'Èvangéliste. Il est visible souvent qu'il ne sait pas au juste à qu'elle partie des livres saints il doit rapporter sa citation. Tout cela ne se produirait pas si les citations étaient faites sur des textes écrits. Rappelons d'ailleurs que nous n'avons pas, pour ainsi dire, éprouver qu'un auteur du premier siècle cite de mémoire, et que c'est plutôt de cette hypothèse que nous devrions partir. Il est inutile en effet que nous insistions sur la rareté des livres dans l'antiquité et sur l'usage général de l'instruction par la mémorisation.
Les sources bibliques de notre auteur sont la version des LXX et le texte hébreu. Nous avons vu que nous ne constations nulle part qu'il eût subi l'influence d'un Targum araméen ; et nous comprendrions difficilement, en effet, qu'un écrivain qui entendait également bien le grec et l'hébreu se fût inspiré de paraphrases de seconde main, au lieu d'être lui-même, comme le dit M. Réville, «son propre targumiste». Comme texte des LXX, il suivait celui qui nous a été conservé par le cod. A. Il serait peut-être hasardeux de vouloir décider quel est le texte hébreu qu'il connaissait. Certains indices semblent prouver cependant que c'était le texte tel que nous l'ont transmis les Massorètes, et non celui sur lequel les LXX avaient fait leur traduction. (Cf. Osée XI, 1 ; hébr. mas. : ^S^ î Matth. uiov pu ; LXX : Ta Texva aùTou, lisant ^2'zh î de même Zach. XI, 13 ; hébr. mas. : ^ai'^n î Matth. : xepajjiiwç ; LXX : j^cùveuTilpiov, lisant ^a^snO
Venons-en maintenant à l'un des points les plus délicats de cette étude. L'Évangéliste, disons-nous, ne s'est servi que des
textes originaux ; mais il nVen a pas fait partout un usage semblable. Il y a chez lui des citations de trois sortes ; les unes faites d'après l'hébreu seul ; les autres d'après les LXX seuls ; d'autres enfin d'après une combinaison des LXX et de l'hébreu.
Gela nous donne déjà l'éveil. On se demande pourquoi l'auteur emploie ici ou là un texte plutôt qu'un autre. Est-ce intention ou hasard ?
Mais il y a plus : Qu'on jette les yeux sur le tableau qui suit (p. 50), et que nous avons minutieusement dressé d'après notre étude précédente de chaque citation en particulier ; on verra qu'un i9iême livre n'est pas toujours cité dans le premier Évangile, ni avec la même exactitude, ni d'après le même texte.
On se demandera pourquoi Ésaïe est cité une fois d'après l'hébreu à l'exclusion des LXX, deux fois d'après une combinaison des deux textes, cinq fois d'après les LXX seuls ; et parmi ces cinq fois, deux fois littéralement, trois fois d'une façon libre. De trois citations de Zacharie, l'une est faite d'après l'hébreu, l'autre d'après les LXX, la dernière d'après une combinaison des deux textes. De deux citations d'Osée, l'une est faite d'après les LXX , l'autre d'après l'hébreu. Notre Évangile cite deux fois Jérémie ; il se sert dans l'un de ces deux passages du texte des LXX, dans l'autre il combine les LXX et l'hébreu. Pourquoi les Psaumes sont-ils donnés cinq fois d'après la version des LXX, une seule fois d'après une combinaison des LXX et de l'hébreu ? et pourquoi, quand ils sont cités d'après les LXX, le sont-ils tantôt littéralement, tantôt avec liberté ? Les citations du Deutéronome présentent les plus curieuses anomalies. Elles sont au nombre de huit. Sept d'entre elles sont données d'après les LXX; la huitième d'après les LXX et l'hébreu ; et cette huitième se trouve justement être un passage du chap. VI (v. 5), lequel chap. VI (v. 13 et 16) est cité deux fois littéralement d'après les LXX. Pourquoi donc citer deux versets d'un chapitre d'après un texte, et un troisième d'après des textes différents? Pourquoi de ces huit citations du Deutéronome, quatre attestent-elles une connaissance précise du texte, tandis que les quatre autres ne sont que des allusions lointaines ? Que signifient toutes ces singularités? Elles ne sont pas dues au simple hasard. Est-ce que l'auteur accorde une autorité particulière à l'un des deux textes (hébreu ou grec) et choisit son texte suivant la valeur qu'il veut donner à sa citation ? Est-ce que ces anomalies peuvent s'expli-
rr^
fABLEAU DES CITATIONS DE L'ANCIEN TESTAMENT