C. Remarques sur les variantes de la version des LXX
Au cours de ce travail, nous avons déjà fait remarquer que lorsque le texte des LXX présente des variantes, c'est presque toujours le texte du cod. A qui est suivi par notre Évangile. (Cf. I, 23; — II, 6; — II, 18 ; IV, 10; — IV, 15-16, passage pour lequel notre auteur, se trouvant en présence de deux variantes, en a suivi une et négligé l'autre; — IX, 13; — XI, 10; — Xy, 4 ; - XIX, 5; — XXVI, 31.)
Il n'y a que deux exceptions à celte règle. La première se trouve 17, 7, et elle s'explique facilement. Le cod. A emploie dans ce passage l'aoriste ittKtifiacLa^t au lieu du futur âxiueipaaeiç. Quand même notre auteur aurait connu la variante, il ne pouvait pas faire répondre Jésus à Satan par un verbe à un temps passé. Jésus cite un commandement de Dieu, et un commandement se met toujours au futur. La grande liberté dont l'Évangélisle use avec le texte permet de supposer qu'il aurait mis le futur quand même tous les manuscrits auraient porté eÇeiretpaGadôe.
La seconde exception se trouve IV, 15-16. Elle consiste dans l'omission par l'Évangélisle des mots Ta pipin t^; 'louSaiaç, qui sont données par le cod. A seul. Mais comme la citation du passage est faite d'abord avec une très-grande liberté, ensuite, malgré quelques ressemblances de texte, beaucoup moins d'après les LXJ qtte d'après V hébreu, et qtie V hébreu ne dit rien d'équivalent à Ta (xepY) T^ç 'lou Jaiaç , il n'est pas étonnant que notre auteur ait omis ces deux ou trois mots.
Il reste donc ce fait que, sur douze cas où l'on pouvait hésiter sur le texte à suivre, dans dix de ces cas notre auteur a suivi la leçon du même manuscrit, et ne s'en est écarté que deux fois, pour des raisons qui ne portent aucune atteinte à la préférence qu'il pouvEiit avoir pour le manuscrit A. La chose semble donc bien claire, et nous n'aurions pas fait de cette simple question de chiffres un paragraphe spécial, si l'on n'avait élevé une objection assez grave contre la conclusion naturelle qui se présente. On se demande si ce n'est pas sur le texte même de Matthieu que Ton aurait corrigé plus tard certains manuscrits des LXX ; si Ton n'aurait pas fait passer dans ces manuscrits des infidélités que rÉvangéliste faisait au texte de lui-même ; et si cette exactitude avec laquelle Matthieu se conforme au texte A ne s'expliquerait pas tout simplement par ce fait, que le texte A aurait été corrigé d'après l'Évangile selon Saint-Matthieu.
Nous ferons remarquer tout d'abord que cette solution n'est qu'une hypothèse, qu'on l'appuierait difficilement de preuves, et qu'elle est par elle-même trop compliquée pour être admise sans démonstration. Mais, de plus, nous ne croyons pas cette hypothèse d'accord avec les faits.
Tout d'abord, si l'on avait voulu corriger le texte A d'après l'Évangile, il n'est pas probable que ce fût précisément les cas où nous constatons sa parenté avec Matthieu que l'on aurait choisis
pour faire coïncider les deux textes. En effet, du moment que Ton suppose les corrections causées par le désir de mettre d'accord le texte de l'Évangile avec le texte de l'Ancien Testament (c'est là l'hypothèse), ce sont les infidélités que faisait l'auteur au sens général de la phrase que Ton se serait occupé de corriger, et Ton ne se serait pas attaché à des questions de forme sans importance, à des changements insignifiants de mots. Il est remarquable que dans plusieurs de ces cas, où l'on suppose le texte des LXX corrigé d'après celui de Matthieu, la correction aurait porté sur un mot dont le changement ne modifiait en rien le sens de la phrase , en laissant subsister à côté des discordances beaucoup plus graves. Par exemple dans la citation qui se trouve I, 23, la diflérence importante n'est pas ?Çei au lieu de >.yf^eTai, mais xaXeaouaiv au lieu de xa>.^<yeiç : et c'est ?$ei que Ton aurait corrigé en laissant subsister la différence entre les deux autres verbes. Si l'on examine combien sont insignifiantes au point de vue du sens les variantes que nous avons relevées, on verra que ce n'est pas sur ces passages que l'attention d'un correcteur aurait été appelée. Quelle préméditation peut se rencontrer dans des changements tels que ceux-ci : oux YÎ68>.e TcapaxWôrjvai au lieu de oùx rfitke Tcauaatjôai ; — irpocxuvvfffgiç au lieu de (foèrMat} ; — xaÔYijjtivoç Iv x^P? ^*^ ^^^cia OavaTOu au lieu de xaToixoGvTeç èv x^P?> etc. ; — eXeo; ^tktù xal où Oiktiov au lieu de ri Ouffiav; — ôavaTcp TÙj&uroiriù au lieu de Ts>.ei»'nî<Tei 6avàT<o; — xo>.X7i9Yf(jçTai TTi yuvaixi au lieu de Trpoç tyiv yuvaîxa? Et ce sont là les corrections qu'on aurait choisi de faire ? C'est par la pensée que le texte de l'Évangile était meilleur que celui qu'on avait sous les yeux que l'on aurait été guidé, et guidé par cette pensée on aurait corrigé des mots au lieu de corriger des phrases ; on aurait passé les yeux fermés à côté de changements tels que ceux qui se trouvent II, 15; — XIII, 14-15; — XXVII, 9-10; — XI, 10 ; — II, 6? Veut-on se rendre compte comment les choses se passaient quand on corrigeait les versions de l'Ancien Testament d'après les citations évangéliques ? On en voit un exemple à propos de Michée V, 1 . Les trois traductions conservées par les Hexaples d'Origène, celles d'Aquilas de Théodotion et de Symmaque, donnent toutes les trois, franchement, (jlti okiyo(sro^ eî to5 eivat, — au lieu de ô>.iyo(jToç et. Voilà comment on corrige ; mais les variantes du cod. A ne présentent rien de pareil. Nous pouvons encore donner de l'antériorité du cod. A au texte
de notre Évangile une dernière preuve, qui est certainement à nos yeux la plus décisive, mais dont on ne pourra apprécier toute la valeur, que lorsqu'on aura pris connaissance des faits que nous établirons dans la seconde partie de ce travail. Le passage où notre Évangile se conforme de la façon la plus significative au texte du cod. A, est la citation de Zach. XIII, 7, qui se trouve Matth. XXVI, 31. Or cette citation, on Ta vu par notre analyse, ne peut pas avoir été faite d'après le texte reçu des LXX. Nous avons montré, en eflFet , que la version que donne Matthieu et celle que donnent les LXX, étaient traduites de deux textes différents. Il reste donc que la citation soit ou traduite directement de l'hébreu, ou faite d'après une variante de la version des LXX, variante existant déjà à l'époque delà rédaction de l'Évangile. Au point où nous en sommes de notre étude, il nous est difficile de trancher la question ; mais si nous en appelons d'avance à des vérités que nous établirons bientôt, il ne peut y avoir de doute : P Toutes les citations tirées de l'hébreu sont accompagnées chez Matthieu de formules d'introduction d'un genre spécial, genre, dont ne fait pas partie l'expression yeypaTrrat qui précède notre citation. — 2^ Notre citation se retrouve chez Marc^ dans les mêmes termes. Nous ne voulons pas préjuger ici la question des rapports de Marc avec Matthieu ; mais en considérant Marc à part, et indépendamment de ces rapports, on sait que c'est un Évangile qui n^ cite jamais d'après l'hébreu, et dont toutes les citations relèvent des LXX.
Pour ces deux raisons combinées, il nous est impossible de voir dans la citation de Zach. XIII, 7 une traduction évangélique de l'hébreu. Il reste donc que ce soit la reproduction d'une variante des LXX existant avant la rédaction de l'Évangile ; ce que nous voulions démontrer.
Enfin, si nous ajoutons que dans les variantes du cod. A reproduites par notre évangile, il se trouve plusieurs fois des mots qui sont dans Matthieu des aira^giptiptiva, nous pourrons clore définitivement notre discussion en affirmant que le texte des LXX, suivi de préférence par le premier Évangile, est le texte qui nous a été conservé dans le cod. A. Remarquons que l'importance du texte du cod. A est mise ainsi bien en relief, puisque il est démontré que le texte qu'il nous transmet était très-usité au premier siècle en Palestine.
1 Voy. la III* partie de notre étude.