‹ Examen des citations de l'Ancien Testament dans l'Évangile selon Saint MatthieuChapitre 29 sur 31 · ORIGINE ET CLASSEMENT DES CITATIONS · texte numérisé non relu

ORIGINE ET CLASSEMENT DES CITATIONS

Nous devons indiquer d'abordquelle méthode nous emploierons dans notre comparaison des citations communes aux Synoptiques. Notre but est d'établir les rapports de parenté qui peuvent exister entre ces diverses citations. Nous comparerons d'abord entre elles les citations au point de vue de la lettre, de la version dont il est fait usage. Ici c'est beaucoup moins au sens des phrases qu'aux mots eux-mêmes que nous devrons nous attacher : car, si deux esprits peuvent par hasard , sans avoir communiqué ensemble, penser de même, il est rare qu'ils emploient les mêmes expressions. Lorsque deux citations seront faites dans le même sens avec des mots différents, il y aura donc beaucoup de chances pour qu'elles ne soient pas dépendantes l'une de l'autre. Au contraire, lorsque les termes employés dans les deux textes seront les mêmes, surtout lorsque nous constaterons dans deux citations comparées des altérations pareilles du texte original, les mêmes fautes de copie, ou plutôt de mémoire, nous aurons une forte prévention en faveur de leur parenté. Donc, une étude minutieuse des mots des citations, du choix qui en est fait pour rendre les expressions hébraïques ou remplacer les termes des LXX, et de l'ordre dans lequel ils sont disposés , voilà le premier point de notre étude.

Nous nous occuperons aussi de la valeur attribuée aux citations. Nous comparerons les formules dont chaque auteur se sert pour les introduire. Nous verrons s'il y a lieu de constater chez chaque Évangéliste une méthode spéciale de citer. Cette étude sera capitale pour nous apprendre à distinguer entre deux groupes de citations communes quel est celui qui dépend de l'autre.

A. Étude des textes.

Un premier examen rapide et général des citations de l'Ancien Testament dans les Synoptiques nous donne les résultats suivants :

P Matthieu possède en propre un grand nombre de citations.

2® Toutes les citations de Marc se retrouvent dans Matthieu * .

3® Luc a une partie de ses citations en propre, une partie commune avec Marc et Matthieu, une partie commune avec Matthieu seul.

4® Toutes les citations que Luc possède en commun avec Marc, Matthieu les a également communes avec Marc.

6° Dans les quelques citations qui sont communes à Matthieu, à Marc et à Luc, le texte de Matthieu se rapproche plus de celui de Marc que de celui de Luc.

Nous pouvons conclure immédiatement de ces quelques remarques, sans vouloir cependant rien préjuger, que la comparaison entre Matthieu et Marc nous fournira probablement plus de renseignements que la comparaison entre Matthieu et Luc.

C'est donc par l'étude des citations communes à Marc et à Matthieu que nous allons commencer.

Matth. ni, 3 (n^ 6) nous avons une citation d'Esaïe XL, 3 qui se retrouve Marc I, 3. Elle est donnée par les deux évangélistes exactement dans les mêmes termes; termes qui sont jusqu'au dernier mot exclusivement ceux qui se trouvent dgins les LXX. Tous les deux ont le changement de tou ôeou T^ptôv en aÙTou. Tous les deux arrêtent la citation exactement au même mot (ce que ne fera pas Luc qui la prolongera). Donc au point de vue de la forme les deux citations sont exactement semblables. Mais elles ne sont pas introduites par des formules pareilles. Marc dit simplement xa6ci>ç y^ypaTTTai âv tô 'Hcata t(^ xpoçYÎTYi (I, 2). Matthieu donne à la pensée un tour plus précis, plus prophétique : outo; yàp e(mv 6 pTQÔetç ^tà 'Hdaiou tou TrpoçTjTOu >.eyovTOç.

Matth. XI, 10 (n^* 20) nous rencontrons une citation de Malachie III, 1, qui se retrouve Marc I, 2. Les deux évangélistes donnent la citation à peu près dans les mêmes termes, termes qui sont très-librement imités des LXX. Ils présentent des incorrections analogues, des changements de construction semblables. Par

1 La citation Es. LUI» 12 (Me. XV, 28) est interpolée.

exemple tous les deux transposent après les mots ayye>.ov p.ûU l'expression icpo irpoeywwou cou (LXX, p.ou) qui se trouve placée chez les LXX à la fin du verset. Tous les deux changent en pronom de la 2® personne le pronom de la P personne employé par les LXX. Pour relier entre eux les deux membres de phrase (j'envoie mon messager. . . et il préparera. . .) les LXX se sont servis de la conjonction xat. Matthieu et Marc la remplacent tous les deux par le pronom ô'ç. Enfin ils remplacent tous les deux le verbe èmp>.£^eTat des LXX joezr un même oiraÇ eip7i[/ivov xaTaarxguàeyei. La seule différence entre les deux textes, c'est que Matthieu ajoute à la fin du verset e(jLirpoa6év cou qui ne se retrouve pas dans Marc ; elle est insignifiante. Ainsi les textes des deux évangélistes sont encore plus semblables ici que dans la citation précédente. Il y a évidemment parenté entre eux ; il serait impossible que tous les deux remaniant indépendamment l'un de l'autre le texte des LXX, l'eussent remanié dans les mêmes termes.

Quant aux formules d'introduction nous devons faire la même remarque que pour les précédentes.

Matth. XII, 3-4, et Marc II, 25-26 se trouve la même allusion à I Sam. XXI, 6. Mais elle est faite dans des termes trop vagues et trop peu caractéristiques pour qu'on puisse tirer aucune conclusion de cette coïncidence.

Matthieu XIII, 14-15 (n*" 26) nous avons une citation d'Ésaïe VI, 9-10, qui se retrouve Marc IV, 12. Cette fois les deux citations n'ont guère de rapport entre elles. Celle de Matthieu est beaucoup plus longue que celle de Marc, et faite littéralement d'après les LXX. La citation de Marc est plutôt une allusion (d'après les LXX également). Il n'y a pas une différence moins grande entre les formules d'introduction. Marc ne dit rien qui fasse penser qu'il cite expressément une prophétie ; il relie tout simplement par une préposition les mots d'Esaïe à sa phrase : exeîvoiç &à toi; eÇa> èv iuapa6o>.aiç iràvTa yiverat tva. ..; Matthieu insiste au contraire sur l'idée d'un accomplissement de prophétie : xal àvair^TipouTat aÙTOÎç -h irpoç»Teia.

Matth. XV, 4 (n'* 28) se trouve une citation d'Exode XX, 12; XXI, 16, qui se rencontre Marc VII, 10. Les deux Évangélistes font le même rapprochement des deux passages. Tous les deux citent la version des LXX d'après le cod. A. La formule d'introduction employée par Marc Mwuej^ç yàp eïiuev est moins solennelle que celle de Matthieu : 6 yàp Oebç sveTeîXaTo Xeywv.

Matth. XV, 8-9 (n** 29) nous présente une citation d'Ésaïe XXIX, 13 qui se retrouve Marc VII, 6-7. Elle est faite par les deux Évangélistes exactement dans les mêmes termes ; tous les deux ont fait, mot pour mot, les mêmes infidélités au texte des LXX; et ces infidélités sont fort compliquées. Avec les LXX tous les deux ajoutent (xocttiv qui ne se retrouve pas dans le texte hébreu. Tous les deux suppriment le premier membre de phrase eyYi^fit (^^^ >.aoç oOtoç èv tô (rropiaTi aùrou et commencent la citation à Toiç jeiktciyf, en supprimant tous les deux la préposition èv qui se trouve dans les LXX. Tous les deux construisent 6 ^aoç outoç comme sujet direct de Ttpia en mettant le verbe au singulier; tandis que les LXX disent ti(/.w(ti, au sens absolu, sans sujet exprimé. Tous les deux enfin transposent de la même façon à la fin de la phrase les termes SiSa(yxa>.iaç et evToXjxaTa.

Ces ressemblances se poursuivent jusque dans la formule d'introduction qui est presque la même dans les deux textes : uiroxpiTal TLoUSiç è7rpo<pYÎTeuG£v xepl ujjlôv 'Heyaiaç >.eyo)v (Matth.) ; et y.oCk(ùç èirpoçvfTeuGev 'Heyataç irepl ùjjlwv twv uTUOxpiTwv , wç ^eypaTTrai oTi... (Marc).

La citation de Gen. I, 27 et II, 24, qui se retrouve également chez Matth. (XIX, 4-5; — n^ 31) et chez Marc X, 6-8, n'est pas donnée par les deux Évangélistes tout-à-fait dans les mêmes termes. Matthieu dit seulement âir'âpjç^îi;; Marc dit d'une façon plus complète: âxo ^à âpx^ç xTiorew;. Matthieu réunit les deux passages par xal elirev ; Marc les donne immédiatement à la suite l'un de l'autre. Matthieu reproduit le membre de phrase des LXX xal iLoklyMGtTOLi T^ yuvaixi, omis par Marc. En revanche Marc complète sa citation par la paraphrase &GTe ou)uti etorlv 86o aklk (jLia (TotpÇ, qui ne se retrouve pas dans Matthieu.

Il y a cependant entre les deux textes cette ressemblance que tous les deux font le même rapprochement de deux passages différents de la Genèse, et tous les deux d'après les LXX.

La formule employée par Matthieu, oOx âv^yvwTe, n'a pas son analogue dans le passage de Marc.

Matth. XIX, 18-19 (n^ 32) et Marc X, 19 donnent une même citation d'Ex. XX, 12-16, mais avec de fortes difiérences. Là où Matthieu emploie la négation où, Marc se sert de la négation (xyî. Marc ajoute p âTroaTepTitysi; qui n'a pas d'équivalent dans Matthieu. Enfin Matthieu complète sa citation par un passage de Lév. XIX, 18 qui ne se retrouve pas ici dans Marc.

Le Psaume GXVII (Heb. GXVIII) 25-26 est cité également par Matthieu XXI, 9 (n^ 34) ; et par Marc XI, 9-10. Dans la manière dont les deux Évangélistes font leur citation il y a de frappantes ressemblances. Tous les deux font intervenir dans le verset (en des termes différents, il est vrai) la mention de David, dont il n'est aucunement parlé dans le texte biblique. Tous les deux ajoutent au verset du Psaume la même exclamation wcjavvà èv Totç ^taTot; qui n'a pas d'analogue dans l'original. Les deux Évangélistes se rencontrent donc encore ici pour intercaler dans le texte qu'ils citent les mêmes éléments subjectifs.

La double citation d'Ésaïe LVI, 7 et Jérémie VII, 11 donnée par Matthieu XXI, 13 (n*" 35) se retrouve Marc XI, 17. Les deux Évangélistes font avec le même mouvement de phrase et dans les mêmes termes le rapprochement des deux passages. Détail caractéristique : tous les deux se souviennent d'employer le terme des LXX yCkfi^aeTOLiy qui sera oublié par Luc. Chez Marc la citation de Jérémie est plus complète (Matthieu a oublié içaciv toîç eôvediv), mais cette différence est peu importante ; c'est simplement une finale que le rédacteur du premier Évangile a laissé tomber.

Matthieu XXI, 42 (n® 37) se trouve une citation du Psaume GXVII (Heb. GXVIII) 22, qui se rencontre également Marc XII, 10-11. La citation est faite presque littéralement d'après les LXX. Remarquons seulement que les Évangélistes ont tous les deux ajouté oÙTo; (ouTOç éyevtjGyî eî; xg(pa>.yiv -ywvtaç) qui ne se trouve pas dans les LXX. Tous les deux commencent et arrêtent la citation aux mêmes mots ; nous verrons Luc ne citer au contraire qu'un seul verset du Psaume.

La formule d'introduction est presque la même dans les deux textes; Matth. : où^eiroTe ôveyvwTe ev Tatç ypaçatç; — Marc : où&è tov ypaç-^y TauTYiv oveyvwTe.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur l'allusion faite par les deux Évangélistes à Deut. XXV, 5. (Gf. Matth. XXII, 24, n° 38, et Marc XII, 19.) Nous avons dit que ce n'était pas là à proprement parler une citation. Nous rappellerons seulement que nous avons beaucoup insisté sur l'emploi du mot aireppia par l'Évangéliste dans le sens de postérité. Or nous trouvons dans les deux Evangiles à peu près la même expression ; Matth. : âvaeyr/iaei (TTrepfjia TÔ àSe>.(pô aÙToO ; — Marc : iva. . . £ÇavaGTrf(j7i (TrcepjjLa T(j> ihl<f(ù oÙToij. Gette coïncidence dans les termes nous paraît d'autant plus digne d'être remarquée que le mot (j7rep[jLa, dans le sens

de postérité n'appartient pas, nous l'avons vu, à la langue évan* lique.

Matthieu XXII, 32 (n« 39)se trouve une citation d'Ex. III, 6 qui se rencontre encore Marc XII, 26. Les deux Évangélistes suppriment les mots Tou itarpoç (tou. D'autre part, Matthieu conserve le il\L% des LXX que supprime Marc.

La citation de Deut. VI, 5 + Lév. XIX, 18 que donnent nos deux Évangiles (Matth. XXII, 37-39, n^ 40; Marc XII, 30-31), est celle où les deux textes présentent les plus notables différences. Tous les deux ont le même rapprochement de passages; mais non pas dans les mêmes termes. Là où Matthieu emploie la préposition èv, Marc se sert de la préposition S,, Les trois termes dont se sert Matthieu (xap&ia, if^x^, SiCLvoia) sont différents de ceux qui se trouvent dans Marc (xapXia, (juveeriç, îaj^uç). La citation de Marc s'explique tout entière au moyen du texte des LXX ; — celle de Matthieu renferme des éléments empruntés au texte hébreu.

Matth. XXII, 44 (n° 41) nous rencontrons une citation du Psaume GX, 1 (LXX ; GIX), qui se retrouve Marc XII, 36 dans les mêmes termes. En effet, la leçon ûttoxcctw (BD, V éd. Tisch.) est aussi bonne pour le second Évangile que la leçon ûroiroSiov (NA) qui établirait, si on l'acceptait, une légère différence entre les deux textes. Puisque nous préférons pour Marc la leçon woxaTw, remarquons que Matthieu et Marc ont fait ici au texte des LXX une même infidélité.

Matth. XXIII, 39 et Marc XI, 9 donnent tous les deux la même citation du Ps. GXVII, 26 (Heb. CXVIII) : cù^oy^piivoç 6 8pxo[Jievoç èv 6vo[/,aTt xupiou (qui se trouve déjà Matth. XXI, 9). Marc la fait précéder de Texclamation cîxjavva.

Matth. XXIV, 15 (n^ 43) nous lisons une citation de Daniel IX, 27 qui se retrouve chez Marc (XIII, 14) en des termes différents. Les deux évangiles ont en commun l'expression to p^éXuyfAa TAç èp»(«o(ycw;, et la remarque ô âvayiY^wdxcav vocitw. Mais Matthieu affirme catégoriquement que cette abomination sera «èv toitw iyitùn; tandis que Marc dit simplement oirou où 5eî. L'expression de Matthieu se rapproche beaucoup plus du texte du prophète (èm TO lepov) que celle de Marc.

Ce qui appartient en propre à Matthieu, c'est la formule d'introduction. Dans Marc il n'est pas dit que cette abomination à venir soit celle dont a parlé le prophète Daniel. L'Évangéliste dit seulement en termes généraux : oTav îStjtc to p^eXuyjxa t^ç èpTijjwodewç

édTYjxoTa oiuou où ^€1. Il se sert des mots des LXX sans iannoncer qu'il cite une prophétie. Matthieu au contraire dit expressément To p^AuYpwt... To pYiOèv xnzh AaviYiX tou irpoçYÎTou. Cette différence dans la formule d'introduction amène une différence dans le sens qu'il faut attribuer à la remarque 6 ôvayiY^weyxwv voeiTw. Chez Marc, cette expression signifie : « que celui qui lit ce présent discours y fasse attention ; » chez Matthieu au contraire elle signifie : « que celui qui lit le prophète Daniel y fasse attention. »

Enfin la dernière citation commune aux deux Êvangélistes, est celle de Zacharie XIII, 7 (cf. Matth. XXVI, 31, n^ 44; et Marc XIV, 27). Tous les deux la donnent dans les mêmes termes, (l'addition des mots t^ç 7roîp.VYiç par Matthieu est insignifiante), et tous deux font au texte des LXX le même changement de iraTaÇov en iraTa^ù). Matthieu et Marc s'accordent ici encore a se conformer au cod. A des LXX. A ce propos nous rappellerons et nous compléterons ce que nous avons déjà dit de cette citation quand nous avons traité des variantes des LXX * . Nous voulions démontrer que la phrase de Zacharie, telle que nous la trouvons dans Marc et Matthieu, n'est pas une traduction faite directement de l'hébreu par les Êvangélistes , mais la citation d'une version grecque préexistante. En effet , toutes les citations de Marc que nous venons d'examiner, s'expliquent par la version des LXX. Aucune d'elles ne suppose la connaissance de l'hébreu ; plusieurs impliquent au contraire l'ignorance de ce texte. Il n'est donc pas probable que Marc ait traduit lui-même la citation de Zacharie de rhébreu ; et comme nous avons vu que cette citation doit être une traduction immédiate de l'hébreu, ou l'allégation d'une variante des LXX , mais ne peut en aucune façon s'expliquer par le texte reçu des LXX , et comme les citations de Marc impliquent l'ignorance du texte hébreu, il faut donc ou que nous ayons raison d'attribuer à la variante qui nous a été transmise dans le cod. A l'antériorité sur nos Évangiles, — ou que la citation faite par Matthieu d'après le texte original ait passé du premier Évangile dans le second. Mais nous allons voir que cette seconde hypothèse est exactement le contraire de la vérité. Il est donc nécessaire que la citation ait été faite d'après un texte des LXX déjà connu.

Voici maintenant quels sont les résultats de notre comparaison des citations communes à Marc et Matthieu.

1 Cf. !• Part. ch. I. C.

P Plusieurs de ces citations (Matth. III, 3 ; Marc 1, 3. — Matth.

XI, 10 ; Marc I, 2. — Matth. XV, 8-9 ; Marc VII, 6-7. — Matth. XXI, 9; Marc XI, 9-10. — Matth. XXI, 13; Marc XI, 17. — Matth. XXI, 42; Marc XII, 10-11. — Matth. XXII, 24; Marc

XII, 19. — Matth. XXII, 44; Marc XII, 36. — Matth. XXVI, 31 ; Marc XIV, 27) ont entre elles, à différents degrés, une parenté très-réelle. Les citations sont commencées aux mêmes mots, arrêtées au même point. Elles contiennent vis-à vis du texte des LXX des infidélités pareilles, infidélités souvent très-complexes. Il est certain qu'il y a dans ces neuf passages dépendance directe entre les deux Évangiles. Des coïncidences comme celles que nous avons relevées entre Matth. XI, 10 et Marc I, 2 , Matth. XV, 8-9 et Marc VII, 6-7, suffiraient , quand même elles seraient seules, à démontrer cette dépendance d'une manière irréfutable.

2" A côté de ces neuf passages, il s'en trouve quelques-uns qui n'ont aucune importance dans la question qui nous occupe. Les expressions employées par Matthieu et Marc présentent une certaine ressemblance, mais cette ressemblance est trop vague pour qu'on puisse légitimement en tirer aucune conclusion.

3® Enfin dans trois citations seulement (Matth. XIII, 14-15; Marc IV, 12. —Matth. XXII, 37-39; Marc XII, 30-31. — Mallh. XXIV, 15 ; Marc XIII, 14), il faut nettement séparer le texte de Marc de celui de Matthieu.

Ces trois exceptions (que nous n'aurons pas de peine à expliquer ^) ne peuvent pas affaiblir la conclusion naturelle qui se tire de la comparaison des neuf passages parallèles cités ci-dessus, et nous pouvons affirmer catégoriquement qu'il y a entre les citations de nos deux Évangiles un rapport direct de dépendance.

On nous demandera, il est vrai, comment il se fait que cette dépendance ne soit évidente que dans certains cas ; pourquoi les passages où elle est absolue sont si rares, et pourquoi même dans les passages où elle est probable, il y a cependant des petites inexactitudes, des finales tombées ou surajoutées. On peut s'étonner par exemple, que dans la citation de Gen. II, 24, un seul des deux Évangélistes donne l'expression xo>.>.yiOYÎ(ieTai ty! yuvaixi ; que dans la citation de Es. LVI, 7 un seul donne la finale itadtv toiç eOveeytv ; et que dans la tîitation de Zach. XIII, 7, un seul ajoute à xpoêaTa les mots Tf[(5 xoi(AVYic. Mais la difficulté n'est qu'apparente. Nous pour-

1 Cf. p. 90.

rions recourir pour l'expliquer à l'hypothèse très-probable que les Évangiles ne nous sont pas arrivés dans l'état où ils ont été composés, et qu'ils ont subi des remaniements postérieurs à leur première rédaction : On remarquera en effet, que rien n'est plus facile à retoucher dans un texte que des citations, et que celui qui les copie est exposé à tout instant à les modifier suivant la connaissance qu'il a lui-même du texte cité. Mais, indépendamment de ces retouches possibles, rappelons-nous toujours le rôle que jouait la mémoire dans l'antiquité. Nous avons vu que l'Ancien Testament était cité de mémoire dans nos Évangiles. Si l'un des deux Êvangélistes a connu l'œuvre de l'autre, il est infiniment probable qu'il l'aura connue oralement. Il ne lui était pas plus difficie d'apprendre et de retenir un Évangile que de connaître à fond par la mémoire l'Écriture tout entière. M. Renan, dans son livre des Évangiles, manifeste en passant beaucoup de complaisance pour cette hypothèse, déjà développée par M. Réville (cf. Études critiques p. 151-154, et p. 250) et qui explique très-bien en effet les légères différences de locutions que nous avons constatées dans les parallélismes de Marc avec Matthieu. Il est tout naturel quel'Évangéliste, connaissant les citations sous deux formes souvent différentes : d'un côté par l'étude qu'il avait faite lui-même de l'Ancien Testament, de l'autre par le souvenir qu'il avait de la manière dont ces citations avaient été faites avant lui dans un récit évangélique, combinât ces deux notions diverses de façon à s'écarter souvent de ses deux modèles à la fois. Rien de plus simple; et il faudrait plutôt s'étonner au contraire quand nous rencontrons des parallélismes absolument exacts, comme celui qui se trouve par exemple entre Matth. XV, 8-9, et Marc VII, 6-7.

Maintenant, étant donné qu'il y a parenté réelle entre les citations de Marc et celles de Matthieu, il faut déterminer lequel des deux Évangiles est dépendant de l'autre. Or le doute n'est pas possible. Nous avons constaté que les citations bibliques du premier Évangile manquaient complètement d'unité ; au contraire, celles qui se trouvent dans Marc présentent entre elles une réelle harmonie : toutes sont faites d'après les LXX ; toutes d'une façon non pas parfaitement httérale, mais cependant sans trop s'écarter du texte ; elles sont sœurs les unes des autres. De plus, toutes les citations de Marc se retrouvent dans Matthieu; un petit nombre seulement des citations de Matthieu se retrouvent dans Marc. Est-il plus probable que ce soit l'auteur qui a fait une œuvre

une, qui ait choisi dans un ouvrage plus complet les citations qui composent cette œuvre ; — ou au contraire, que ce soit l'auteur qui a recueilli des citations de tous côtés qui ait fait passer dans son ouvrage Tensemble de passages bibliques qui se trouvait dans une de ses sources? On comprend très-bien que Matthieu se soit approprié toutes les citations qui se trouvaient dans Marc ; on ne comprend pas d'après quel critérium Marc aurait fait son choix dans Matthieu. Passe encore qu'il eût négligé les citations apologétiques; elles sont faites dans un esprit particulier et pouvaient ne pas convenir à tous les lecteurs. Mais le Sermon sur la montagne, le récit de la Tentation, un certain nombre de réponses de Jésus aux Pharisiens ? De plus, celui qui doit avoir copié l'autre, c'est celui qui, à l'occasion, précise le texte biblique et le complète. C'est un travail de ce genre que Matthieu a fait vis-à-vis de Marc. Si Marc s'était inspiré de Matthieu, comprend-on qu'il eût émoussé et affaibli certaines citations; qu'il eût supprimé la mention de Daniel à propos de la profanation du temple; qu'il eût transformé une citation explicite de Es. VI, 9-10 en une allusion vague ? Il est naturel au contraire que le rédacteur du premier Évangile, préoccupé, comme nous l'avons vu de questions prophétiques, ait fait subir plusieurs fois aux citations de Marc un travail de mise au point, et qu'il ait par exemple complété la citation d'Ésaïe et précisé celle de Daniel. Il est naturel aussi que sachant l'hébreu il lui soit arrivé d'introduire dans une citation qui lui était suggérée par Marc et du texte de laquelle il se souvenait peut-être mal, des éléments empruntés au texte original (cf. Deut. VI, 5). Si au contraire c'était Marc qui avait emprunté la citation à Matthieu, quelle raison aurait- il eue de faire disparaître ces hébraïsmes? Ou bien il savait l'hébreu, et alors ils ne pouvaient pas le choquer ; ou il l'ignorait, et alors il ne pouvait pas s'apercevoir de leur existence.

Pour toutes ces raisons, nous concluons donc que c'est Matthieu qui s'est servi de Marc et lui a emprunté ses citations bibliques. Mais reconnaissons qu'en l'utilisant il l'a modifié. Nous avons vu qu'il était rare que les formules d'introduction fussent pour une même citation semblables dans Marc et dans Matthieu. En général Matthieu est plus solennel, plus dogmatique. Il accentue volontiers le caractère prophétique des paroles bibliques. Là où Marc ne voit qu'un simple rapprochement de textes, Matthieu signale une prédiction. Par exemple, quoique il soit évident que c'est le souve-

nir de Marc qui a suggéré à Matthieu les citations d'És. VI, 9-10 et Dan. IX, 27, ces citations sont données dans le premier Évangile sous une forme remaniée et dogmatique. Il est évident que le rédacteur de l'Évangile selon St-Matthieu avait des connaissances bibliques plus riches que le rédacteur de l'Évangile selon St-Marc.

Mais par notre comparaison avec Marc nous n'avons éclairci qu'un côté de la question . Même si Ton défalque des citations du premier Évangile tous les passages bibhques qui se retrouvent dans Marc, les citations qui resteront n'auront pas une unité parfaite. Voyons donc si Fétude comparée de Matthieu et de ïmc nous fournira d'autres renseignements.

En général, les citations communes à Matthieu et à Luc ont entre elles peu de rapports. Luc I, 79 et Matthieu IV, 15-16 ont une même citation d'És. IX, 1. Mais tandis que Matthieu cite plusieurs versets du prophète, Luc détache seulement des paroles d'Ésaïe deux mots qu'il encadre dans sa phrase. Entre les deux procédés il n'y a aucun rapport. — Une diflFérence analoguee se remarque à propos de la citation d'Ésaïe XL, 3, (Luc III, 4-6; Matth. III, 3). Les deux Évangélistes ont en commun la priemière partie de la citation ; mais Luc la continue pendant deux versets encore après l'endroit où s'arrête Matthieu. — Les citations que contient le récit de la Tentation se retrouvent dans les deux Évangiles, exactement d'après les LXX, mais disposées dans un ordre différent : La 2® chez Matthieu est la 3® chez Luc ; la 3® chez Matthieu est la 4® chez Luc. La 4® chez Matthieu est la 2® chez Luc, et de plus les formules d'introduction ne sont pas les mêmes (Matth. yeypaïuTai; — Luc tantôt ysypairrai tantôt eïpinTai). — L'allusion, commune aux deux Évangiles, à I Sam. XXI, 6-7, est faite à peu près dans les mêmes termes ; mais Matthieu la fait suivre d'une allusion à Nombres XXVIII, 9 que ne donne pas Luc, — La citation de Mal. III, 1 se retrouve Luc VII, 27 dans des termes exactement semblables à ceux qu'emploient Matthieu et Marc. — La citation commune de Deut. VI, 5, Lév. XIX, 18, offre chez Matthieu et Luc de grandes différences ; Luc (X, 27) emploie quatre termes (xap&ta, ^ux*^', i<rx.^<;, Siavoia) ; Matthieu n'en emploie que trois (xap^ta, ^i>x,v), Xiavota). Luc emploie tantôt èÇ tantôt èv ; Matthieu emploie constamment ev. La formule qui relie chez Matthieu les deux parties de la citation : TauTTi ri irpcoTTi xal [U'^iGT/ièyroki],,. est absente chez Luc. — Luc XIX, 46 et Matth. XXI , 13 donnent la même citation d'Esaïe LVI, 7 ; mais tandis que Matthieu repro-

duit textuellement les paroles du prophète {xk-rMatrai etc.) Luc dit seulement par allusion xat eaTat 6 oixo; [jlou oixoç /rpodeujç^^ç. Tous les deux, il est vrai, rapprochent de cette parole d'Esaïe les mots ûjuîç 8l oÙTov eiroiTÎdaTc (Matth. irotciTc) cTnfXatov XifaTÔv ; mais cette coïncidence n'est pas étonnante, puisque nous sommes ici en présence d'une parole de Jésus. — Luc XX, 17 présente une citation du Ps. GXVin, 22 qui se retrouve Matth. XXI, 42; mais encore ici la citation n'est pas parallèle : Matthieu cite deux versets, Luc n'en donne qu'un seul. — Luc XX, 42-43, cite comme Marc et Matthieu le Is. GX, 1 (LXX; GIX) ; mais il dit (wtotto^wv au lieu que les deux autres Évangélistes disent inroxaTw.

On le voit, nous ne trouvons pas entre Luc et Matthieu la même correspondance qu'entre Matthieu et Marc. Les deux Évangélistes n'ont qu'un petit nombre de citations communes, et dans ce petit nombre même le parallélisme est peu exact ; ils ne font guère d'incorrections semblables ; il arrive fréquemment que l'un des deux cite un verset de plus ou de moins que l'autre. Ghacun cite sa quantité particulière de texte ; chacun fait ses fautes spéciales. Qu'il y ait entre eux parenté éloignée, nous ne le nions pas ; mais qu'il y ait dépendance immédiate, ce n'est pas probable.

Nous désirons cependant nous arrêter un instant sur le groupe de citations que contient le récit de la Tentation. Ge ne peut être par hasard que le même récit se trouve déterminé et comme jalonné dans les deux' Évangiles par les mêmes passages de l'Écriture. D'autre part, l'ordre dans lequel ces citations sont disposées est très-différent dans chaque Évangile. Voici comment nous croyons pouvoir expliquer ces deux faits : Dans la péricope de la Tentation, la partie narrative est en somme de peu d'importance ; ce sont les citations qui l'accompagnent qui composent le nerf du récit. Pour retenir ce récit, il était donc suffisant de conserver dans son esprit, comme moyen mnémonique, les citations qui le déterminent ; et chacune de ces citations indiquait suffisamment par elle-même le contexte dont il fallait la faire suivre. Mais ces citations, on le remarquera, ne sont pas disposées dans un ordre systématique ; elles sont simplement juxtaposées et on peut assigner à chacune le rang qu'on veut, pourvu que chaque question soit suivie de la réponse correspondante. Il ne faut donc pas s'étonner si le récit de la Tentation n'est pas reproduit par les deux Évangiles d'après le même plan.

D'autre part, nous avons vu que si les citations contenues dans les Évangiles de Matthieu et de Luc n'étaient pas immédiatement dépendantes les unes des autres, il y avait cependant entre elles une sorte de parenté indirecte.

De tout cela on peut conclure naturellement que nos deux auteurs auront connu le récit de la Tentation par une tradition analogue, que chacun aura retenue et reproduite à sa façon, en respectant avant tout la forme des citations. C'est ce qui nous explique pourquoi ces quatre citations ont, dans notre premier Évangile, un caractère particulier. L'Évangéliste les ayait reçues du dehors ; il les a scrupuleusement reproduites.

B. Résumé et classement.

Nous sommes malheureusement obligés d'arrêter ici nos investigations. Les sources nous manquent pour les pousser plus loin. Nous n'avons pas expliqué toutes les anomalies que présentent les citations du premier Évangile, mais nous espérons avoir montré que l'hypothèse que nous avions proposée pour expliquer l'état dans lequel ces citations s'offrent à nous, est en grande partie confirmée par la vérification critique que nous lui avons fait subir. Il nous reste maintenant à résumer les résultats auxquels nous sommes arrivés, à dégager les citations dont nous avons pu déterminer Torigine des citations qui appartiennent en propre au premier Évangile ; et parmi ces citations qui lui appartiennent en propre, à distinguer celles qui sont l'œuvre raisonnée du rédacteur deTÉvangile, de celles qui peuvent lui avoir été fournies par des sources spéciales, et qui nous sont encore inconnues.

Nous avons vu que le premier Évaqgile contient 45 citations. De ce nombre, nous pouvons affirmer que 18 sont empruntées à Marc (cf. n^ 6, 20, 21, 26, 28, 29, 31, 32, 34, 35, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44). Ces citations sont toutes faites d'après les LXX, non pas toujours exactement, mais sans une trop grande liberté..

D'autre part, 4 autres citations (n**^ 7, 8, 9, 10) sont empruntées! à une tradition commune à Matthieu et à Luc. Elles sont Uttérales; d'après les LXX.

Restent donc 23 citations qui se décomposent de la manière suivante :

Pli citations apologétiques tendant à démontrer que les actes principaux de la vie de Jésus sont des accomplissements de pro-

phéties, et attestant la connaissance de Thébrea (n°* 1, 2, 3, 4, 5, 11, 18, 24, 27, 33, 45).

2^ 12 citations faites d'après les LXX et contenant un enseignement moral et religieux (n^ 12, 13, 14, 15, 16, 17, 19, 22, 23, 25, 30, 36).

Il n'est pas difficile maintenant de décider, parmi ces 23 citations, lesquelles sont l'œuvre subjective du rédacteur, lesquelles sont des matériaux empruntés à une source étrangère. Les 11 premières citations sont toutes conçues dans un même esprit, exécutées d'après les mêmes principes. Elles sont un commentaire fait avec méthode et unité. C'est là, dans la question particulière des citations, l'œuvre propre, l'œuvre réfléchie de l'Évangéliste.

Que dire maintenant des douze dernières citations ? Nous constatons d'abord parmi elles un groupe de passages que nous avons déjà mis à part quand nous avons étudié les citations au point de vue de leur esprit. Ce sont ceux que contient le Sermdn sur la montagne. Us forment un ensemble, et par leur tendance générale, qui est de montrer que la Loi peut être complétée, et par leur forme, qui rappelle de très-loin la version des LXX, et par leur formule d'introduction (yixoueyaTe Sri eppiÔvi), qui leur appartient en propre et ne se trouve qu'en cet endroit dans l'Évangile. Ces passages sont au nombre de six.

Parmi les six autres citations qui restent, on ne peut guère déterminer de tendances spéciales. Cinq d'entre elles ont ceci de commun, d'être faites littéralement d'après les LXX; mais sans qu'on puisse affirmer qu'elles visent un même but particulier. La sixième n'est qu'une allusion très-vague à Nombres XXVIII, 9, faite sur le modèle de Tallusion à I Sam. XXI, 6 que nous avons vu être empruntée à Marc.

A ces six dernières citations, nous ne chercherons donc pas à assigner une origine spéciale. Probablement l'Évangéliste les aura recueillies dans des traditions orales qui circulaient autour de lui. Leur conformité exacte avec le texte des LXX tendrait à nous faire adopter cette hypothèse. Mais elle est trop discutable pour que nous la présentions comme un résultat positif de notre étude.

Restent donc les citations que renferme le Sermon sur la montagne. Vis-à-vis d'elles nous nous sentons plus libres, car elles forment certainement un système original. Elles ont un caractère à la fois didactique et familier. Elles enseignent avec autorité. C'est dans un grand discours de Jésus qu'on les rencontre.

Est-ce trop se hasarder que de mentionner à leur propos ces >.oyia, dont parle Papias, qui auraient été une collection de discours et de sentences de Jésus, rédigée primitivement en araméen? On peut supposer que nos citations se trouvaient primitivement en araméen dans ce recueil et qu'elles auraient passé en grec dans notre Évangile. Ce qui nous rend cette supposition d'autant plus probable, c'est leur forme très-lâche. La façon dont leur texte s'écarte de celui des LXX dès qu'elles ont plus de deux ou trois mots, fait fortement douter qu'elles aient été alléguées directement d'après une version grecque. Si au contraire ce sont des citations données d'abord en araméen, puis traduites en grec, on comprend que ce double travail de transformation les ait défigurées et en ait émoussé les contours.

Nous nous arrêterons ici dans la voie des hypothèses et nous allons donner maintenant le classement organique des citations que nous avons annoncé.

Nous avons constaté dans le premier Évangile, à côté d'un récit historique, dans lequel l'étude des citations ne nous faisait pas pénétrer, deux enseignements distincts, et qui ne peuvent pas être confondus l'un avec l'autre. L'un est un enseignement religieux et moral, placé tout entier dans la bouche de Jésus; — Vautre est un enseignement apologétique, professé sur la personne de Jésus par l'auteur de l'Évangile.

Le premier de ces enseignements est donc la partie qui appartient le moins en propre à notre Évangile, en même temps que la plus précieuse. Il a été recueilli dans plusieurs sources distinctes et transmis en général tel que ces sources le contenaient.

Puisque cet enseignement a été recueilli dans des documents divers, les citations qui le composent se présentent à nous sous des aspects diflFérents, Quoique animées d'un même souffle, inspirées d'un même esprit, il y a des nuances parmi elles. On peut donc reconnaître dans cet enseignement moral et reUgieux des subdivisions.

La première de ces subdivisions comprendra les citations empruntées à l'Évangile selon Saint-Marc. En général (et sauf deux exceptions dont il sera parlé), l'auteur du premier Évangile a fait passer ces citations dans son ouvrage sans les modifier sensiblement. Il a fait quelques fautes de mémoire en les transcrivant ; mais il leur a conservé leur physionomie, telle que nous l'avons dépeinte dans le chapitre II de notre IP partie. Ces cita-^

lions présentent TÉcriture comme ayant une autorité absolue, divine. Elles ont pour but principal d'opposer la parole de Dieu aux sophismes de la tradition ^ de frapper la conscience et de la mettre face à face avec les préceptes éternels qui doivent la gouverner, et qui se trouvent renfermés dans les Livres Saints.

Une seconde j subdivision comprendra les citations contenues dans le Sermon sur la montagne, et qu'il faut probablement croire empruntées aux >.oyia dont parle Papias. Ces citations sont remarquables par la liberté de leur allure, et dans la forme et dans l'esprit. Là Jésus Renseigne plus au nom de l'Écriture ; il parle en son propre nom. Il ne montre pas quelles vérités divines sont contenues dans la Loi : il complète cette Loi de sa propre autorité.

Une grande différence de forme entre l'enseignement donné par ces dernières citations et renseignement donné par les citations empruntées à l'Évangile de Marc, consiste en ce fait que le premier est contenu -par fragments dans des discussions, tandis que le second est exposé sous une forme continue, dans un discours.

Nous mettrons en troisième lieu les citations que renferme Je récit delà Tentation. Ces citations sont placées dans la bouche de Jésus et ne contiennent rien qui contredise son enseignement. Mais elles n'ont pas la vie, la spontanéité qui se trouvent dans les citations des deux groupes précédents. On sent dans le récit où elles sont enclavées un travail de condensation réfléchie. De plus, elles contiennent une argumentation qui tient plutôt de l'orthodoxie juive que de la réforme évangélique.

Enfin nous avons signalé un certain nombre de passages sur l'origine desquels nous ne pouvions hasarder que des conjectures. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que toutes les citations ne puissent pas être rangées dans des catégories absolues. Il doit se trouver dans un ouvrage aussi complexe que le premier Évangile des détails qui auront été recueillis non pas dans des ouvrages systématiques, mais épars ; des paroles de Jésus, qui avaient été conservées à part, et que le rédacteur a placées dans son œuvre à l'endroit où il l'a jugé bon. Nous pensons que ces citations, dont l'origine est douteuse, doivent être rangées au nombre de ces détails isolés. Constatons d'ailleurs que leur esprit est toujours parfaitement évangélique.

Restent maintenant les citations qui sont le travail spécial et raisonné de l'Évangéliste. Elles offrent une unité parfaite dans la

façon dont elles sont présentées, dans les formules qui les intro^ duisent, dans leur tendance générale, dans leur fonne. Ce sont toutes, à l'exception d'un verset ou deux des Psaumes donnés comme des paroles prophétiques, des citations tirées des livres des prophètes. Elles sont toutes annoncées par des expressions de ce genre : «Ceci arriva, afin que. fût accomplie la parole du prophète, » ou «Car c'est celui à propos duquel il a été dit», ou «Alors fut accomplie la prophétie», etc. Elles attestent la connaissance de l'hébreu. On voit, en les examinant en détail, que l'auteur savait choisir, entre les LXX et le texte original, le texte qui s'accommodait le mieux à sa démonstration. Le but de la démonstration est très-clair ; il s'agit de prouver que Jésus est bien le Messie prédit à Israël. Nous ne revenons pas sur les procédés exégétiques et la manière de raisonner ; nous les avons exposés tout au long dans un chapitre spécial.

Ayant appris ainsi à connaître qu'elles étaient les intentions, la méthode, les habitudes d'esprit du rédacteur du premier Évangile, nous pouvons nous rendre compte des déformations qu'il a pu faire subir aux citations qu'il trouvait toutes faites dans les sources qu'il consultait. Ainsi il a plusieurs fois détourné de leur sens primitif les citations qu'il empruntait à l'Évangile de Marc. Il leur a parfois donné, en les annonçant par ces formules qui lui sont particulières, une valeur prophétique qu'elles n'avaient pas chez Marc. C'est ainsi qu'il a fait précéder la citation d'Ésaïe VI, 9-10 de l'expression âvaTC>.yipoij>Tat aÙTot; tq irpoçTireia, — et qu'il a dit à propos de l'abomination qui devait souiller le lieu saint, que cette abomination était spécialement celle dont avait parlé le prophète Daniel. Il modifiait ainsi la pensée de Jésus telle que d'autres témoins nous la rapportent, et il est permis de croire qu'il la faussait, puisque ces additions s'expliquent par les habitudes d'esprit de l'Évangéliste et contredisent au contraire celles que nous avons rencontrées chez le Maître.

D'autres fois il est arrivé simplement que sans modifier l'esprit de la citation, le rédacteur en a modifié la forme. C'est ce qu'il a fait par exemple pour la citation de Deut. VI, 5, donnée par Marc d'après les LXX, et qui présente dans notre Évangile des éléments empruntés au texte hébreu.

Reconnaissons cependant que le rédacteur de l'Évangile selon Saint-Matthieu a reproduit en général textuellement les citations telles qu'elles s'offraient à lui dans les documents qu'il utilisait,

— et c'est cette exactitude qui explique le manque d'unité que nous avons constaté, et nous fait comprendre comment le même prophète, Zacharie ou Esaïe par exemple, peut être cité d'après les LXX quand la citation est empruntée à Marc, d'après l'hébreu quand la citation est le fait du rédacteur définitif. (Voir le tableau synoptique.)

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