‹ Examen des citations de l'Ancien Testament dans l'Évangile selon Saint MatthieuChapitre 28 sur 31 · CONCLUSIONS GÉNÉRALES DE LA DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS GÉNÉRALES DE LA DEUXIÈME PARTIE

Il y a dans V Évangile selon ^aint - Matthieu des citations de

première et de seconde main.

Par l'esprit des citations bibUques qu'il renferme, le premier Évangile se présente à nous sous un double aspect. A côté de récits historiques que notre étude nous a laissé deviner sans nous faire

pénétrer au milieu d'eux, nous avons vu se détacher nettement deux enseignements de physionomie distincte : un enseignement religieux, — et un enseignement apologétique. Ils sont absolument indépendants l'un de l'autre ; les confondre n'est pas possible ; ils sont faits chacun dans un esprit différent, et l'on pourrait même dire contradictoire. L'un s'adresse à la conscience, l'autre à l'intelligence ; l'un restera éternellement vrai ; l'autre est depuis longtemps dépassé.

Ainsi la critique interne nous fait découvrir dans les citations du premier Évangile le même manque d'unité que nous avait déjà montré la critique externe. Voyons maintenant si elle en rend compte.

Pour qu'elle en rendît compte, il faudrait que ce manque d'unité fût intentionnel. C'était l'hypothèse que nous avions émise dans les conclusions qui terminaient notre première partie. Nous avions dit! peut-être l'auteur attache -t-il une valeur particulière au texte original, une valeur moindre à la version des LXX, et cette différence de valeur expliquera-t-elle ses variations dans le choix des textes ? Mais cette supposition doit être absolument écartée ; les deux textes ont aux yeux de TÉvangéliste la même autorité.

Cependant n'est-il pas vrai que, en général, renseignement religieux est donné d'après les LXX, tandis que l'enseignement apologétique atteste la connaissance de l'hébreu ?

Quand même il en serait ainsi, quand même nous démontrerions que l'auteur change de texte quand il change d'enseignement, nous n'aurions pas expliqué le phénomène ; nous l'aurions simplement constaté. On ne comprendrait pas quelles raisons peuvent déterminer le choix de Tauteur ; on ne comprendrait même pas comment la question du choix pouvait se poser pour lui, puisque les deux textes, grec et hébreu, lui étaient également vénérables. Au fond, il n'y n'aurait eu qu'une seule raison de citer parfois d'après Thébreu. S41 avait été préoccupé de donner les citations de Jésus d'une façon particulièrement exacte, avec la couleur locale la plus fidèle, on aurait compris, puisque Jésus donnait son enseignement en araméen, que l'Évangéliste se reportât à l'original hébreu pour les citations de Jésus, afin de se rapprocher le plus possible de la vérité. Mais c'est le contraire qui a lieu. Ce sont les citations de Jésus qui sont présentées d'après les LXX ; c'est l'enseignement du rédacteur, et du rédacteur d'un Évangile grec, qui atteste la connaissance de l'hébreu.

Et d'ailleurs il n*est même pas exactement vrai d'attribuer à chacun des deux enseignements de notre Évangile l'usage constant du même texte ou de la même version.

Quoique les citations du premier groupe, les citations de Jésus, soient faites en général d'après les LXX, il y a cependant une exception. Le passage Deut. VI, 5 (Matth. XXII, 37-39) est cité en partie d'après l'hébreu ; et cela sans raison apparente, sans que le texte hébreu présente un sens différent du texte des LXX.

Parmi les citations apologétiques, le manque d'unité est plus frappant. Il est vrai que certaines variations peuvent s'expliquer naturellement. Nous avons vu par exemple que c'était par choix que l'Évangéliste s'était servi I, 23 (Es. Vil, 14) des LXX ; —

II, 15 (Osée XI, 1) de l'hébreu ; —VIII, 17 (Es. LIII, 4) de l'hébreu ; — XIII, 35 (Ps. LXXVIII, 2) d'un mot des LXX ; — XIII, 14-15 (Es. VI, 9-10) des LXX ; — XXVII, 9-10 (Zach. XI, 12-13) de l'hébrteu. Mais à part ces cas particuliers, nous ne comprenons pas pourquoi l'auteur se sert tantôt des LXX tantôt de l'hébreu, quand le sens des paroles du prophète est le même dans les deux textes. Pour Ésaïe, par exemple, il emploie, sans raison exégétique,

III, 3 les LXX, et IV, 15-16, XII, 18-21, une combinaison des LXX et de l'hébreu. Il cite Michée d'après les LXX et rhébreu, Malachie d'après les LXX, sans qu'il y ait aucune raison qui l'empêchât de citer, s'il le voulait, Malachie d'après l'hébreu et Michée d'après les LXX ; les deux textes se conformaient aussi bien l'un que l'autre à sa démonstration.

Nous concluons donc que ce manque d'ordre dans les citations n'est pas intentionnel. Dès lors comment en rendre compte?

La première explication qui se présente naturellement à l'esprit est celle-ci : Au premier siècle, la version des LXX servait de base aux études et aux recherches bibliques en général. L'auteur du premier Évangile, écrivant en grec, devait naturellement s'en servir ; il ne faut pas expliquer qu'il s'en soit servi ; il serait plutôt difficile de comprendre qu'il en eût été autrement.

Gela est vrai, mais insuffisant. Pour que cette explication fût complètement satisfaisante, il faudrait que les cas où notre auteur se sert de l'hébreu fussent tous des exceptions motivées par des raisons exégétiques. Or cela n'est pas, nous l'avons vu. L'Évangéliste se sert de l'hébreu aussi facilement que des LXX, et souvent sans intention particulière.

Il nous faut donc trouver du manque d'unité des citations dans

le premier Évangile une explication qui rende compte de ces trois points :

P le fait général que chacun des deux enseignements semble, malgré des exceptions réelles, être donné d'après un texte particulier ; l'un d'après les LXX, l'autre d'après les LXX et l'hébreu ;

2° le fait que cette règle présente de sérieuses exceptions ;

3** le fait enfin, que malgré tout les LXX doivent naturellement avoir, et ont en effet, dans nos citations une place prépondérante.

Or, rappelons-nous ici que nous avons distingué nos citations en citations matériaux et citations commentaires de la vie de Jésus. Il doit donc se trouver dans l'Évangile selon Saint-Matthieu, à côté d'un travail d'esprit original, des sources de seconde main. Une hypothèse très-naturelle est donc qu'il y ait dans notre Évangile des citations faites par le rédacteur lui-même ; d'autres qu'il aura intercalées dans son livre telles qu elles se trouvaient dans les sources qu'il consultait ; d'autres enfin, dont il se sera servi en les remaniant. Si cette hypothèse était vraie, elle expliquerait admirablement toutes les difficultés que nous avons rencontrées. Représentons -nous un rédacteur sachant l'hébreu et travaillant sur des sources grecques contenant des citations des LXX, trouvant raconté dans ces sources un enseignement qu'il reproduit , et en donnant un second d'après ses connaissances particulières ; et nous comprendrons très-facilement l'état dans lequel se présentent à nous les citations du premier Évangile. Nous expliquerons même ainsi les subdivisions que nous avons constatées dans les citations de Jésus.

Par exemple, les citations qui composent le groupe A de notre première catégorie (sermon sur la montagne) et qui ont pour caractère distinctif d'une part de présenter la Loi comme imparfaite, et d'être introduites par des formules d'un genre spécial, sont faites en général, au point de vue de la forme, avec une liberté très-grande. D'autre part, les citations du groupe G (récit de la tentation), qui sont introduites par la formule particulière ysypaTUTai, et sont faites dans un esprit théologique et mosaïque tout particulier, sont exactement littérales d'après les LXX. Or dans ces deux groupes, le même livre, le Deutéronome, est fréquemment cité ; mais tantôt il semble que l'auteur soit particulièrement familiarisé avec ce livre ; tantôt, et à propos du même chapitre, il semble ne le connaître que très- vaguement. Notre hypothèse rendrait très-bien compte de ces différences. L'auteur

peut avoir pris le récit de la tentation dans une source et le sermon sur la montagne dans une autre, sans se donner la peine de modifier d'après un même type les citations que chacun d'eux contenait.

Notre hypothèse est donc plausible par elle-même ; il ne nous reste qu'à la vérifier. Cette vérification ne peut se faire que d'une seule façon : Il faut chercher si l'on rencontre dans les ouvrages évangéliques contemporains de la rédaction du premier Évangile, c'est-à-dire dans Marc et Luc, des citations qui se retrouvent dans Matthieu, et s'il est possible d'établir des rapports de dépendance entre ces citations et celles de Matthieu. Nous verrons ainsi quelles sont chez notre auteur les citations originales et quelles sont celles qui peuvent être empruntées. C'est à cette vérification que nous allons maintenant procéder.

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