‹ Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, précédé de propositions renfermant la substance de la médecine physiologiqueChapitre 101 sur 148 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

PREMIÈRES ATTEINTES PORTEES AU DOGMATISME. CHRY- SIPPE, ÉRASISTRATE, HÉROPHILE , ETC. LA SECTE EM- PIRIQUE SE PRÉPARE.

Les premières atteintes que reçut le dogmatisme lui furent portées par Chrysippe le Gnidien, qui s'éleva contre l'emploi des purgatifs, des saignées, et en général contre les principaux points de laprati-

ATTEINTES PORTÉES AU DOGMATISME. 'jS

que des anciens , fondés sur la nécessité d'évacuer des humeurs peccantes. Mais les ouvrages de ce médecin étant perdus , on ne peut lui attribuer aucune doctrine, à moins de s'en rapporter à son disciple Érasistrate, l'un des fondateurs de l'école d'Alexandrie.

C'est désormais dans cette ville qug se .trouve transporté le théâtre des sciences. La Grèce avait été vaincue et humiliée par Philippe et par son fils Alexandre. Le beau temps de ses républiques était désormais passé, et la mort d'Alexandre avait laissé son vaste empire à la merci de ses capitaines. Ce furent les Ptolémée , qui se succédèrent au nombre de treize sur le trône d'Egypte, qui encouragèrent le plus les sciences et les arts, et Alexandrie, capitale de ce royaume, devint le centre de la civilisation du monde. La doctrine de Platon et celle d'Aristote y eurent de nombreux sectateurs; la dernière surtout paraît y avoir jeté beaucoup d'éclat, non seulement par les subtilités de la dialectique, mais aussi par les recherches en tous genres et les expériences utiles auxquelles se livrèrent les péripatéticiens.

Les médecins ne restèrent point en arrière sous ce rapport : ils profitèrent de la protection que leur accordèrent les souverains pour étudier Fanatomie de l'homme sur des cadavres humains, ce qui ne s'était point encore fait. Les noms d'Érasistrate et d'Hérophile seront à jamais célèbres , parcequ'ils rappellent les véritables fondateurs de Fanatomie; mais cette étude devait apporter quelques modifications aux anciennes croyances sur les causes et le mécanisme de plusieurs maladies; c'est aussi ce

qui ne manqua pas d'arriver, et ce qui porta un

nouveau coup au dogmatisme.

ÉRASISTRATE.

Les principales découvertes d'Érasistrate en anatomie sont d'avoir reconnu aussi bien qu'Hérophile , qui paraît lavoir annoncé le premier, que les nerfs partent du cerveau et non pas des méninges, et même d'avoir cru pouvoir les distinguer en nerfs du sentiment et nerfs du mouvement; d'avoir indiqué l'usage du cerveau; d'avoir remarqué les valvules du cœur et de l'embouchure de la veine cave; d'avoir aperçu les vaisseaux lactés, sans pouvoir en deviner l'usage. Il rectifia quelques points de physiologie ; il en dénatura d'autres sans y apporter d'amélioration : c'est ainsi qu'il réfuta le passage des boissons dans les poumons, quoiqu'il admît celui de l'air dans les artères et dans le cœur: et qu'à la coction des alimens d'Hippocrate, il trouva l'art de substituer le broiement par les tuniques de l'estomac. C'est encore ainsi que l'idée de l'absorption du chyle par les veines du mésentère fit place à l'opinion si long-temps accréditée, si difficile à détruire, que ce liquide pénètre en partie dans le foie pour former du sang, tandis qu'une partie se rend dans les réservoirs de la bile.

Quant à sa théorie médicale, elle diffère sur plusieurs points de celle des dogmatiques : la fièvre dépend en premier lieu de la pléthore ; le sang, trop abondant dans les veines , se précipite dans les artères, et en chasse l'esprit ou le pneuma quia cou-, tume de les parcourir. Ce mélange du sang avec l'es-

prit met tout le corps en feu et dérange toutes les fonctions. L'inflammation des plaies s'explique de la même manière ; la solution de continuité fait évaporer l'esprit, et les artères sont aussitôt inondées par le sang qui les échauffe, les enflamme, et désorganise les tissus.

Érasistrate donnait peu d'importance aux humeurs comme causes de maladies ; il se contentait, selon Galien (car nous n'avons plus rien de lui) , de leur attribuer quelques maladies, ce qui nous importe fort peu, puisqu'il n'est rien resté dans les écoles de ces opinions. Il n'en est pas ainsi de cette déviation du sang, dont il faisait la cause de l'inflammation et de la fièvre. Nous retrouverons plus tard cette hypothèse, et nous la verrons jouir d'un grand crédit dans une secte assez peu éloignée de notre époque.

Outre la plénitude générale des veines, Erasistrate admettait les plénitudes locales, par lesquelles il expliquait des maladies que nous attribuons aujourd'hui à l'inflammation , à la congestion et même à l'état nerveux et spasmodique, telles sont l'angine, la pleurésie, l'apoplexie, lepilepsie, l'hépatite, i'arthritis, la néphrite, la gravelle, etc.; mais il n'opposait à ces pléthores locales , ainsi qu'aux générales, ni les saignées, craignant toujours qu'elles ne déterminassent, comme toutes les blessures, le passage du sang dans les artères, ni même les purgatifs, qu'il redoutait , ayant sans doute observé de mauvais effets des drastiques qu'on employait alors pour cet usage. Cependant il n'hésitait pas à faire prendre des vomitifs, et même il les donnait le soir après

le repas pour prévenir les effets des pléthores déjà formées; il les combattait encore par l'abstinence, le régime végétal , dont il excluait les farineux , par l'exercice et en provoquant les sueurs avec le bain chaud. Mais si les malades se sentaient trop échauffés après l'emploi de ce dernier moyen , il en prévenait les conséquences par le bain froid, qu'il faisait prendre aussitôt après. Quelques cas particuliers, comme l'épilepsie, l'apoplexie, repoussaient cependant à ses yeux l'usage des bains ; mais alors il insistait beaucoup sur la sévérité du régime.

Érasistrate , selon l'usage de ces temps où le régime était la partie principale du traitement des maladies , entrait dans de grands détails sur la manière de préparer les alimens. Mais il rejetait sans pitié toutes les formules de médicamens compose's où l'on faisait entrer des substances des différens règnes de la nature. Il ne voulait pour boisson que la ptisane, sorte de décoction féculente, et des lavemens d'eau et d'huile.

Yoilà sans doute une médecine bien peu active, bien peu faite pour arrêter les progrès des maladies violentes : cependant elle eut de la vogue, et même pendant long-temps , puisqu'elle devint la base du traitement des méthodiques. Je m'expliquerai plus tard sur les causes des succès apparens des médications les moins appropriées aux maladies qu'on veut traiter.

On demandera sans doute sur quels raisonnemens se fondait Érasistrate pour adopter une semblable méthode : cette question devient majeure au moment où nous sommes parvepus ; Érasistrate se conduisait

ATTEINTES PORTÉES AU DOGMATISME. ng

en grande partie d'après sa propre expérience, craignant d'être conduit à un traitement nuisible par les raisonnemens de l'école dogmatique, dont la futilité ne lui inspirait d'ailleurs que du mépris et du dégoût. Ces sentimens étaient partagés par un grand nombre de médecins de la même époque qui allèrent encore plus loin , puisqu'ils se jetèrent dans l'empirisme. Mais notre auteur n'était pas entièrement de leur avis : nous venons de voir qu'il se oermettait quelques explications sur les causes prochaines ; il fit encore un usage fort heureux du raisonnement en conseillant de provoquer le vomissement pour faire rejeter les poisons avalés, et d'appliquer les ventouses scarifiées sur les plaies vénéneuses, ou de les faire sucer afin du s'opposer aux progrès ultérieurs du venin. Est-il possible qu'un moyen aussi simple, aussi fondé en raison, aussi salutaire, ait été perdu de vue au point que, de nos jours, tout le monde médical ait paru frappé d'étonnement et d'admiration au moment où un médecin l'a proposé pour les mêmes cas dans lesquels Érasistrate l'avait employé? 11 paraît, par certains passages des ouvrages perdus de cet auteur, qu'il avait observé des cas morbides sur lesquels les médecins ont également cessé d'être attentifs; car il désigne sous le nom de paradoxe une infirmité dans laquelle les personnes sont obligées de s'arrêter subitement en marchant, et peuvent un instant après continuer leur route. La médecine physiologique a démontré que ce phénomène , dont on avait fait une maladie essentielle sous le nom d'angine de poitrine, est un pur et simple effet du spasme momentané ou

de l'inertie passagère du cœur, et fait partie du groupe de symptômes appartenans aux obstacles à la circulation du sang.

Érasistrate , quoique opposé jusqu'à un certain point à la doctrine d'Hippocrate dont il respectait beaucoup la personne, peut donc être considéré comme un grand observateur et comme un de ces hommes précieux dont les travaux ne sont pas entièrement perdus pour la science (1). Le nom d'Érasi strate marche toujours à côté de celui d'Hérophile : cherchons donc à prendre une idée de ce dernier.

HÉROPHILE.

Hérophile, que les uns disent de Chalcédoine et les autres Carthaginois, était contemporain d'Érasistrate , et vivait comme lui à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Soter. On ne dit pas si ces deux médecins se sont connus. Les ouvrages de celui-ci ne nous sont pas plus parvenus que ceux de l'autre, et nous n'en connaissons que ce qu'en ont extrait Gœlius Aurélianus et Galien.

Hérophile fut disciple de Praxagore et grand dialecticien. Il est encore au nombre des hommes qui ont laissé des traces dans la science , et dont le nom ne peut jamais être oublié : il se livra d'une

(i) Je ne rapporte point la découverte attribuée à Erasistrate de l'amour du jeune Antiochus pour sa belle-mère Stratonice, parceque ce trait historique se trouve dans plusieurs ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde, et que peufrêtre il manque encore d'authenticité.

ATTEINTES PORTEES AU DOGMATISME. Si

manière toute particulière à l'anatoniie du cerveau et du système nerveux. Non seulement il annonça que les nerfs ne partent point des méninges , mais bien de la substance même du cerveau et delà moelie alongée et épinière; il fut encore le premier qui les donna pour les organes des sensations. Mais, à l'imitation d'Aristote, il les considérait encore comme des canaux. Il distingue des nerfs qui viennent du cerveau ou de la moelle , et d'autres qui ne font que se rendre d'un muscle à un autre muscle , ou d'un muscle à un os, ou enfin d'un os à un autre os, ce qui prouve qu'il n'avait pas encore séparé le système nerveux du fibreux , c'est-à-dire des tendons et des ligamens. Il attribuait les forces motrices aux nerfs , aux muscles et aux artères. Sa description du cerveau est supérieure à toutes celles .de son temps: on lui doit la découverte de l'arachnoïde ; il la vit tapisser les ventricules; il fit connaître plusieurs particularités des ventricules du cerveau , où il plaçait l'âme raisonnable ; il entrevit les vaisseaux chyliens du mésentère, qu'il ne comprit pas mieux qu'Érasistrate; il distingua et limita à douze travers de doigt la portion supérieure des intestins grêles , qui depuis a conservé le nom de duodénum. Remarquant que l'artère pulmonaire contient un sang pareil à celui des veines , il lui donna le nom de veine artérieuse , et, par la raison contraire, il désigna la veine des poumons par celui d'artère veineuse. Il connut la rétine, remarqua la prostate , les épididymes, etc. Enfin ses nombreuses découvertes rendirent son nom célèbre en anatomie, et cela d'autant plus que , bientôt après , la dissection des cadavres 1, 6

Si ATTEINTES PORTÉES AU DOGMATISME.

humains fut interdite de nouveau et demeura prohibée dans toutes les contrées du monde pendant une longue suite de siècles.

Hérophile pratiqua la chirurgie aussi bien qu'Érasistrate, quoiqu'ils aient vécu tous deux à l'époque et dans le lieu même où l'art de guérir fut partagé en trois branches.

Il composa quelques ouvrages en médecine,, mais la postérité en a tiré peu de profit; on sait seulement, par les controverses de Galion, qu'il fut un dialecticien subtil , et que sa théorie fut Immorale et pneumatique. Il fut un des premiers qui donna dans les formules compliquées, où l'on faisait entrer nn remède pour chaque symptôme, et dans les spécifiques, qui bientôt devinrent le partage exclusif de l'empirisme. Ce médecin ne paraît guère avoir fait l'application de ses découvertes anatomiques à la pathologie, que pour le phénomène de la paralysie, qu'il attribuait, non pas comme tous les autres . à un vice des humeurs , mais au défaut d'influence de la force vitale par les nerfs. Mais à quoi sert une vérité noyée dans un déluge d'erreurs ! Il a parlé aussi d'une paralysie du cœur, qu'il croit capable de causer la mort subite. Je vois un grand rapport entre cette observation et celle de son contemporain Érasistrate, sur le symptôme que les modernes ont signalé comme l'entité essentielle angine de poitrine. Ce qui donne un nouvel intérêt à Hérophile, ce sont les observations qu'il ht sur le pouls, dont son maître Praxagoras lui avait fait remarquer les variétés dans les maladies. Il le compara à la musique, lui appliqua lemotrhythme,et établit entre les différentes espèces

de pouls de subtiles distinctions dont Galiena beaucoup profité , mais qui ne peuvent nous offrir maintenant aucune espèce d'intérêt. Hérophile est combattu par Galien pour un grand nombre d'opinions opposées à la doctrine d'Hippocrate.

Parmi les disciples d'Aristote qui ont vécu dans le même temps, on ne remarque que Théophraste dont les travaux aient eu quelque influence sur la médecine. Il cultiva cette partie de l'histoire naturelle qui a rapport aux végétaux ; mais il traita des plantes plus en naturaliste qu'en médecin. Toutefois, comme il fit un peu mention de leurs vertus , et que ses descriptions ont concouru à les faire reconnaître, on l'a placé au rang des auteurs dont les écrits se rattachent à la médecine. Il écrivit aussi quelque chose sur les maladies; mais, en somme, ses travaux n'ont exercé aucune influence sur les doctrines de son siècle.

Le dogmatisme avait été fortement ébranlé par les travaux et les découvertes du temps , depuis que Chrysippe avait commencé à le décrier en rejetant la saignée et les purgatifs. Erasistrale avait beaucoup nui à cette doctrine, en substituant la pléthore et l'erreur de lieu aux altérations des élémens et des humeurs , en réduisant presque toute la thérapeutique à l'hygiène , et surtout en refusant de se livrer au raisonnement, pour expliquer ce qui paraissait obscur dans les causes et dans les phénomènes des maladies. Hérophile, de son côté , quoique grand humoriste, n'avait pas été moins funeste à la théorie dogmatique , en oubliant les préceptes des anciens pour se livrer à la recherche des spécifiques , et com-

84 ATTEINTES PORTEES ATI DOGMATISME.

posant des formules où chaque symptôme avait son remède particulier. D'autre part, le scepticisme, qui ne cessait de faire des progrès, ne pouvait manquer debranler la crédulité des médecins. On disputa sur tous les dogmes : chacun, en soutenant son opinion , prodigua les subtilités ; ce qui inspirait le plus de vénération , depuis Hippocrate, fut mis en doute ; on ne s'occupa plus que des spécifiques; les formules se multiplièrent; de nouvelles substances médicamenteuses, arrivées des Indes par la voie du commerce, fournirent une ample matière pour cela, pendant que les guérisons qu'on attribuait à ces drogues déconcertaient les raisonnemens fondés sur les anciens dogmes.

C'est au milieu de cette confusion que naquit la secte empirique , qu'il ne faut pas confondre avec l'empirisme non raisonné , antérieur à Hippocrate , c'est-à-dire avec cet empirisme grossier , dénué de tout système capable de coordonner les traditions et les faits.

Page 1