‹ Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, précédé de propositions renfermant la substance de la médecine physiologiqueChapitre 103 sur 148 · EXPOSITION DU SYSTÈME EMPIRIQUE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DU SYSTÈME EMPIRIQUE

Les empiriques prétendaient reconnaître et traiter les maladies par la seule expérience, et sans se permettre aucune explication sur les causes cachées, ni sur les changemens survenus dans les humeurs : je ne dis pas dans l'action vitale ni dans la texture des parties; car on n'avait pas, à cette époque, des idées assez claires de ces choses pour que les dogmatiques, contre lesquels les empiriques argumentaient , eussent eu l'idée d'y chercher des explications. Ils ne

connaissaient que la force vitale agissant sur tout le corps, Yénormon, l'âme matérielle ou l'âme ignée pour agir directement sur les organes. On expliquait tout par les élémens, le chaud, le froid, le sec, l'humide, certaines humeurs corrompues et corrompant les autres , etc. Or, c'étaient ces explications que repoussaient les empiriques , et nous pouvons aujourd'hui confesser qu'ils n'avaient pas tort.

A tous les raisonnemens fondés sur ces théories, les empiriques proposaient de substituer les résultats de l'expérience ; connaître la maladie , connaître le remède, étaient leur but. Or, pour connaître la maladie, ils employaient l'autopsie et l'histoire. La première leur montrait les symptômes , la seconde leur fournissait les moyens de comparaison.

On voit combien l'histoire était importante pour eux : il leur fallait des modèles écrits des maladies , et des autorités imposantes , afin qu'on ne put douter de l'exactitude de ces modèles , qui devaient avoir été copiés sur la nature. Aussi faisaient-ils grand cas d'Hippocrate et des principaux dogmatiques ses élèves. C'était ce qu'il y avait alors de plus respectable.

En faisant le recueil des phénomènes morbides , les empiriques distinguaient les accidens ou les symptômes et le concours. Les premiers, tels que la chaleur, l'enflure, la douleur, la toux, la dyspnée, ne pouvaient constituer seuls une maladie ; la réunion d'un certain nombre d'entre eux ne constituait même pas indifféremment le concours : on ne donnait ce nom qu'à la réunion des symptômes qu'on avait vus par une longue observation se convenir sous les

SECTE EMPIRIQUE. Sj

rapports du nombre , du développement et de l'intensité de l'augmentation et du déclin, de manière à constituer ce que l'on pouvait appeler une maladie. Ainsi, l'idée de maladie s'est composée, dès la plus haute antiquité, d'un certain nombre de symptômes marchant simultanément vers C augmenta se maintenant un certain temps dans l'état, et se terminant ensemble d'une certaine manière. Il est bien évident que ces idées sont des émanations de la doctrine d'Hippocrate, créateur, comme nous l'avons vu, des entités morbides qui ont traversé tous les siècles. On voit aussi que, dans cette théorie, il n'y a point de place pour les maladies chroniques entretenues par des causes toujours renaissantes ou par l'altération des tissus ; que toutes les affections qui ne s'annoncent que par un symptôme en étaient également bannies , et qu'alors on devait dire , comme disent encore aujourd'hui quelques médecins aux personnes attaquées de l'une de ces dernières et qui demandent à être promptement secourues : Attendez que votre maladie soit définitivement caractérisée.

Ainsi, autant de concours ou de groupes de symptômes qualifiés dans les livres où était consignée l'histoire, autant de maladies; mais, comme il n'y avait point de principe pour les caractériser, rien de plus vague et de plus insignifiant que les dénominations de ces entités, les unes étant dénommées , d'après les principaux accidens du concours, inflammations ou fièvres inflammatoires, fureur ou frénésie; les autres, d'après le point le plus affecté, pleurésie, péripneumonie; d'autres, d'après de prétendues ressem-

blances avec quelques animaux , chancres , éléphantiasis , etc. Mais , comme souvent il n'y avait pas parité exacte entre le concours observé et celui de l'histoire qu'on cherchait à lui comparer, les empiriques déclaraient que la majeure partie des symptômes suffisait pour établir la similitude et caractériser la maladie ; sorte de ressource qui leur était d'une grande utilité. Toutefois, malgré cette ressource, il pouvait arriver, par le manque d'un symptôme des plus importans, comme la fièvre dans la pleurésie, que la comparaison ne pût être admise : dans ce cas, le concours était rapproché d'une autre maladie et prenait une autre dénomination, sans que l'on s'écartât de la même méthode. Les empiriques n'avaient donc rien changé , ni à l'essence supposée des vieilles entités morbides, ni à leurs dénominations. Les mêmes signes servaient aux dogmatiques et aux empiriques, qui ne différaient entre eux que par l'admission ou le rejet des explications tirées de l'ancienne théorie élémentaire.

Comparer une maladie actuelle avec les maladies déjà vues suffisait donc aux derniers pour tous les cas ordinaires. Mais il en était d'autres où nulle comparaison n'étant possible , c'étaient ceux de maladies nouvelles. Alors on avait recours à Y analogie, c'est-à-dire que l'on jugeait du caractère de la maladie inconnue ou non consignée dans l'histoire par ceux des maladies connues qui paraissaient avoir le plus de rapports avec elle; on appliquait à la nouvelle ce qu'on savait des anciennes qui lui étaient ainsi mentalement substituées ; c'est ce que l'on appelait la substitution.

Ainsi, l'observation ou Y autopsie, Y histoire et la substitution « transitus ad simile » formaient, selon les empiriques, le triple fondement ou le trépied de la médecine. Certes il eût été bien difficile de trouver des bases plus philosophiques pour asseoir cette science à une époque où l'anatomie , la physique , la physiologie étaient si peu avancées.

La maladie reconnue , il s'agissait de la traiter : les dogmatiques avaient , pour y parvenir, Yindication, qu'ils définissaient une insinuation tirée de la nature delà maladie, de ses causes ., des circonstances qui V accompagnaient , sans avoir aucun égard à l'expérience ; car ils n'y avaient recours que lorsque le raisonnement ne suffisait pas pour leur fournir des moyens. En cela, Ton ne peut disconvenir qu'ils n'eussent tort et qu'ils ne prissent le change sur l'opération de leur esprit; car il est< incontestable que la seule expérience pouvait leur servir à fonder leurs médications curatives. Mais, de leur côté, les empiriques n'avaient pas moins tort de prétendre déduire le traitement de la seule expérience, sans employer le secours du raisonnement : ils admettaient bien, à la vérité, un raisonnement qui consistait à dire: « Puisque cette maladie est semblable à cette autre , elle doit être traitée de la même manière. » C'est ce qu'ils appelaient épilogisme ; mais ils rejetaient tout raisonnement fondé sur les causes cachées, parcequ'iîs assuraient qu'on ne pouvait jamais découvrir des choses aussi obscures que la nature et les altérations des élémens et des humeurs. Rien de mieux sans doute; mais il ne fallait pas pousser l'horreur des raisonnemens jusqu'à rejeter ceux qui se pré-

sentent deux-mêmes sur certaines causes des plus évidentes. Par exemple , un homme était mordu par im chien : les empiriques s'informaient , aussi bien que les dogmatiques , si le chien était enragé ; mais ils ne s'inquiétaient de cette circonstance que comme d'un point de l'histoire de la maladie , afin d'en conclure qu'il fallait opposer à cette plaie les moyens dontTexpérience avait démontré l'utilité dans celles qui sont faites par les animaux enragés : ils ne voulaient tirer aucune conclusion de la présence du virus, ou, si l'on veut, du modificateur matériel dont ils feignaient d'ignorer l'existence. Les dogmatiques, au contraire , non contens de tirer les mêmes conclusions que leurs antagonistes, se permettaient encore des raisonnemens qui pouvaient les conduire à la découverte de nouveaux moyens de guérison. Ainsi, de ce que le venin s'avance de l'extérieur à l'intérieur, ils concluaient qu'il fallait lui imprimer une marche contraire par les ventouses et autres moyens attractifs; son introduction dans le sang leur inspirait l'idée de l'en chasser par certains moyens d'expulsion* tels que les remèdes sudorifiques, les bains de vapeur, etc. Il est clair que, dans ce cas, ils avaient l'avantage sur les empiriques, ou plutôt l'on reconnaît ici la mauvaise foi de ces derniers, qui sans doute agissaient comme leurs antagonistes, quoiqu'ils refusassent formellement d'en convenir.

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