‹ Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, précédé de propositions renfermant la substance de la médecine physiologiqueChapitre 104 sur 148 · DU RAISONNEMENT EN MEDECINE · texte numérisé non relu

DU RAISONNEMENT EN MEDECINE

Des médecins d'un mérite fort éminent, à la tête desquels on trouve Celse, ont discuté longuement la

question de préférence entre les deux doctrines , et ont déduit d'excellentes raisons pour prouver sans réplique que la médecine nesaurait se passer du raisonnement , et que tout se réduit à en faire un bon emploi. En effet, si jamais on n'eût raisonné dans cette science, jamais elle n'eût fait de solides progrès. Mais , que dis-je ! cette supposition elle-même ne peut pas être admise : il est impossible que l'homme ne raisonne pas sur ce qu'il observe dans quelque genre de recherche que ce soit, et ceux qui se sont vantés de rejeter toute espèce d'explication en médecine, ne l'ont fait que pour les cas où ils ne pouvaient en trouver aucune. Ce n'est que par le raisonnement et en cherchant l'explication des symptômes, que l'on peut découvrir les maladies des organes cachés; il n'est pas une céphalalgie , un vomissement , un accès de toux, un mouvement convulsif, qui ne doivent être soumis au raisonnement , pour que Fou puisse déterminer s'ils sont primitifs ou secondaires. Ce n'est qu'à force de rapprochemens , souvent même très pénibles à faire, que l'on parvient à distinguer, dans une maladie, ce qui dépend des remèdes, du régime, des influences atmosphériques, des affections, des passions, etc. , d'avec ce qui tient à la marche naturelle de la maladie; et même, dans cette dernière question, dans celles de la nature, de l'essence, du caractère distinctif d'une affection quelconque, il y a des remarques à faire , il y a des faits à noter, qu'il faut soumettre à l'épreuve du raisonnement , si l'on veut échapper au danger d'admettre des entités indépendantes de toute modification externe. Par exemple, quelle maladie peut marcher

sans le concours de l'air respirable , des molécules étrangères dont cet air peut être chargé, de l'eau qui désaltère le malade , de la chaleur des corps dont le sien est entouré : peut-on le supposer dans un état qui ne changeât pas à l'instant même, si ces agens extérieurs venaient à changer ou à cesser d'agir, et comment se faire une idée de toutes ces choses, si l'on n'emploie sans cesse la voie des rapprochemens et des déductions !

Les auteurs les plus judicieux ont recommandé de n'appliquer le raisonnement , dans la recherche des causes, qu'à celles qui sont accessibles, et, dans l'interprétation des symptômes, qu'à ceux qui sont susceptibles dfune explication satisfaisante. Rien de plus sage sans doute ; mais qui posera la limite entre ce qui peut être et ce qui ne peut pas être expliqué, entre ce que l'on doit espérer de connaître et ce qu'il est inutile de rechercher ? Chaque esprit n'a-t-il pas des limites particulières? Les limites ne sont pas encore posées, pour ce qui concerne les faits et les déductions qu'on peut en tirer; j'ajoute qu'elles ne le seront jamais, si l'on ne prend pour terme de recherches le témoignage des sens. D'ailleurs , il y aura toujours des hommes bornés dans leurs vues , qui ne tireront des faits qu'un petit nombre de déductions, quoique d'ailleurs ils puissent être doués d'un esprit juste; comme on trouvera toujours des têtes plus heureusement organisées, qui verront beaucoup de faits les uns dans les autres, et qui découvriront à leurs semblables des perspectives nouvelles. Enfin l'on rencontrera dans tous les âges des esprits faux et hardis , qui s'élanceront au-delà des faits et se perdront dans

les régions de l'imaginaire : jamais les conseils des sages n'auront d'effet que sur les sages, ou sur ceux qui sont organisés pour le devenir. Les exemples longtemps répétés d'une grande réserve dans les conjectures n'empêcheront pas l'homme fait pour les illusions de s'y livrer, aussitôt qu'il ne sera plus contenu par un sévère mentor ; et, d'un autre côté, jamais les observations des esprits faux et romanesques n'entraîneront complètement les esprits justes et sévères; il y aura toujours en eux quelque chose qui résistera au prestige ; la conviction pourra être apparente, mais elle ne sera jamais complète. Cependant, tout ceci ne doit s'entendre que des hommes dont l'esprit reçoit une certaine culture; car l'ignorance expose à toute* espèce de séduction et d'erreur. Quant aux médecins, comme ils font partie des hommes instruits, je pense qu'il y a toujours eu et qu'il y aura toujours dans cette classe des hommes faisant parade de l'empirisme le plus restreint, de celui qui ne va pas au-delà de l'observation la plus grossière et des conclusions les plus bornées, de même que l'on y rencontrera dans tous les temps des hommes qui, sans abuser du raisonnement, sauront tirer des faits un parti plus avantageux. Enfin , je suis d'opinion qu'on ne cessera jamais d'y voir des esprits faux et romanesques, qui ne connaîtront jamais, à cause du vice de leur organisation , aucune mesure dans la triste faculté de multiplier des faits imaginaires et d'élever sur cette base fragile des échafaudages d'abstractions et de vaines subtilités.

Les partisans de l'empirisme sont assez généralement d'avis que la découverte d'un méclica-

ment spécifique est plus utile à Fart que les plus beaux raisonnera ens du monde. C'est ainsi que celle du quinquina leur paraît avoir rendu plus de services à la médecine que les ouvrages les mieux raisonnes de tous les auteurs de systèmes. Une pareille proposition n'aurait jamais dû sortir de la bouche d'un médecin éclairé. Sans doute, la découverte d'un moyen aussi héroïque est une conquête précieuse pour la science ; mais c'est à condition que le raisonnement ne cessera jamais de diriger l'expérience dans son emploi. Quel service pourrait rendre à l'humanité une substance énergique que l'on distribuerait, d'après une fausse analogie de symptômes, à des personnes affectées de maladies différentes de celles contre lesquelles les premiers essais auraient réussi ? Cette réflexion ne s'applique pas moins au mercure qu'au quinquina. Ces deux médicamens guérissent, comme par une espèce de miracle , certains malades dont les viscères ne sont pas trop irritables; mais, avant que le raisonnement, devenu le guide de l'expérience, eût révélé ce fait ( sur lequel nous reviendrons), que de victimes n'ont pas succombé à l'administration purement empirique de ces deux substances ! Ce qui prouve encore mieux combien le raisonnement est ici d'une utilité supérieure, c'est qu'il ne se borne pas à faire connaître les mauvais effets du quinquina et du mercure; il fait bien plus: il apprend à s'en passer dans la plupart des cas où ces médicamens paraissaient autrefois indispensables; et c'est un service immense qu'il rend à la société, surtout pour le premier, dont le prix est excessif, la disette imminente pour les Européens, à

SECTE EMPIRIQUE. Cp

l'occasion des guerres, et la falsification à peu près inévitable.

De vagues déclamateurs ont encore exaité comme découvertes purement empiriques celles de la circulation et de l'irritabilité, sans se douter que les grands hommes à qui nous. en sommes redevables n'y ont été conduits que par le raisonnement. L'expérience purement empirique ne va pas loin ; elle trébuche au premier pas , elle tombe pour ne jamais se relever, si le raisonnement ne lui tend une main secourable : ce qni le prouve sans réplique, c'est que la plupart des grandes découvertes qui ont changé la face de la science, et particulièrement les deux que je viens de citer, avaient été faites sans fruit long-temps avant l'époque où elles ont produit leur effet ; et cela par la seule raison que ceux qui en eurent les premières notions, ne surent point les féconder par le raisonnement et l'induction. Si les découvertes purement matérielles qui se font en anatomie, en physiologie et en matière médicale, sont utiles à l'humanité souffrante, c'est parcequ'elles éveillent l'attention des hommes de génie, c'est-àdire des hommes qui savent rapprocher et déduire, et qu'elles la fixent sur des faits encore peu observés, et sur lesquels on n'avait que des idées fausses ou du moins des notions fort imparfaites.

ON REVIENT AUX ANCIENS EMPIRIQUES. ILS FETAIENT TRES AGISSANS DANS LES MALADIES.

Si les empiriques de l'école d'Alexandrie se piquaient de garder le silence sur les maladies, en revanche ils affectaient de beaucoup agir et de produire

des effets; ils cherchaient partout des moyens propres à hâter la marche d'une foule d'affections que les dogmatiques se contentaient d'observer, en attendant le moment de placer quelques évacuans. C'est ainsi que les empiriques , selon l'opinion de Gelse , introduisirent l'usage de l'opium : ils mêlaient souvent ensemble les narcotiques, qu'ils regardaient comme froids, avec les aromates les plus chauds, dans le dessein de compenser l'un par l'autre. Cette méthode est parvenue jusqu'à nous, comme le prouve la composition du laudanum de Sydenham. Mais les anciens ne tremblaient pas devant les médicamens les plus actifs : la ciguë, la jusquiame, la myrrhe, le castoréum, la mandragore, le poivre, le cumin, etc., figuraient fréquemment dans la même formule pour la confection de pilules que l'on regardait comme calmantes. Chaque empirique célèbre avait ses formules de prédilection, toujours plus ou moins compliquées, et dans la composition desquelles il se guidait sans doute par un genre quelconque de raisonnement, puisque l'histoire de l'art ne pouvait lui fournir de pareils modèles.

Il serait inutile de grossir ce volume par lenumération des empiriques qui ont fait quelque bruit à l'époque qui nous occupe : il ne fallait que saisir la substance de leur doctrine et la mettre en rapport avec celle des dogmatiques, afin d'en reconnaître les influences sur les écoles subséquentes.

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