CHAPITRE VI
INNOVATIONS D ASCLEPIADE. RENOUVELLEMENT DU DOGMATISME. IL L'ÉTABLIT A ROME.
La médecine n'était à Rome, comme dans tous les pays du monde qui n'avaient point participé à l'impulsion donnée par Hippocrate , qu'un empirisme mêlé de superstitions. Lorsque Archagatus y parut, comme son influence ne fut pas grande, il est probable que cette science n'y fit aucun progrès jusqu'à l'arrivée d'Asclépiade. Les historiens ont bien soin de remarquer que ce médecin n'était pas, malgré son nom , de la famille des Asclépiades, qui avait donné le jour à Hippocrate. Il était natif de Pruse , en i. 7
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Bithynie , et fut conduit à Rome par l'espoir d y trouver plus de moyens de faire fortune que dans sa patrie. Il florissait en cette ville du temps de Mithridate , roi de Pont , qui lavait inutilement engagé à se rendre auprès de lui : il fut le médecin et l'ami de Cicéron , et d'un grand nombre de personnages fameux de la même époque, et parvint sans infirmité à un âge fort avancé , ce dont il avait grand soin de se glorifier.
Asclépiade n'était pas médecin quand il s'établit à Rome. Il y professa d'abord la rhétorique ; mais espérant tirer un meilleur parti de la médecine , il s'avisa de la pratiquer , quoiqu'il ne l'eût point apprise, et même de l'enseigner, ce qui lui réussit audelà de ses espérances. Il crut qu'avec de l'esprit, de l'éloquence, la lecture des ouvrages de médecine, l'application à cette science des principes de la philosophie, dans laquelle il était très versé, il pourrait passer pour médecin, et ne tarderait pas à le devenir. Cette audace eut un plein succès; mais ce qui n'y contribua pas moins efficacement , ce fut la conduite adroite dunéophyte.Dansl'espoir de plaire au peuple, il prit le parti de blâmer tout ce qu'avait fait son prédécesseur Archagatus , dont le nom était encore détesté parmi les Romains. Il condamna les sueurs forcées que Ton provoquait avec d'épaisses couvertures et par l'action d'une chaleur accablante; il proscrivit une autre méthode douloureuse employée contre l'angine, et qui consistait à introduire un instrument dans le gosier ; il défendit les vomitifs , dont on faisait à Rome un étonnant abus; il bannit même de sa pratique les purgatifs , prétendant qu'ils
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étaient nuisibles à l'estomac. En échange , il adopta les moyens les plus doux et les plus en rapport avec les goûts de ses malades. Il les flattait par l'espoir de les guérir promptement et sans les tourmenter : c'est à lui que l'on doit ce précepte si connu qu'on a voulu appliquer à tous les genres de traitemens : cita, tutb et jucundè. 11 insistait particulièrement sur le régime , qui consistait surtout dans l'abstinence des viandes, sur les bains, et sur la gymnastique, mais particulièrement sur l'équitation.
Ce qui ne contribua pas moins à le rendre recommandable aux bons esprits, c'est qu'il blâma fortement les remèdes superstitieux et magiques, dont on était déjà las, à cause de leur inutilité, et qu'il appela ou du moins parut appeler l'attention des savans sur les lois générales de la nature, pour y trouver les causes des maladies.
Nous avons déjà vu que les anciens étaient avides des systèmes à priori qui promettaient de leur dévoiler les mystères de la nature : celui d'Épicure plaisait beaucoup aux Romains ; x\sclépiade l'adopta pour expliquer les phénomènes de la santé et de la maladie , et ramena de cette manière un nouveau genre de dogmatisme qui fit pour quelque temps oublier celui d'Hippocrate.
On se souvient que l'ancienne école éléatique , représentée par Démocrite d'Àbdère, avait imaginé des atomes primitifs, indivisibles, inaccessibles aux sens. mais que l'intelligence pouvait saisir , et qu'on devait regarder comme les élémens de tous les corps. On avait successivement soumis ces atomes à des esprits , à la, chaleur , à lether , sortes de divinités
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qui en dirigeaient les combinaisons diverses, à des mouvernens dépendant de leurs configurations , de leurs rapports entre eux , enfin à la simple puissance du hasard, qui avait produit, à force de temps, les différens corps de l'univers. Cette dernière opinion, à cette époque fort en vogue parmi les philosophes , était celle d'Épicure.
Asclépiade se figura des atomes plus matériels que ne l'avaient fait ses prédécesseurs; il les représenta comme des molécules de matière, susceptibles ellesmêmes de division, et en quelque sorte fragiles; il les soumit , comme Epicure, à la seule loi du hasard ; mais il pensait que rien n'arrive sans cause , et que tout arrive par une nécessité inévitable ; il soutint encore qu'il n'y a point de régulateur intelligent, et que ce qu'on appelle nature n'est autre chose que les corps ou la matière en mouvement
Appliquant ces principes à la physiologie, Asclépiade disait que le corps humain était comme tous les autres corps animés ou bruts , formé de molécules ou d'atomes tels qu'il les entendait, réunis et laissant entre eux, à cause de leurs différentes configurations , des interstices où se mouvaient continuellement d'autres petits corps destinés à entretenir et à réparer la machine. Il établissait des divisions entre ces derniers petits corps mobiles: les uns étaient plus ténus, c'étaient ceux qui formaient la chaleur et les esprits; les autres étaient plus grossiers , c'étaient les matériaux du sang et des humeurs.
Cela posé , la santé ne dépendait plus que du rapport entre les interstices, qu'il appelait les pores,
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et les petits corps qjtii devaient les parcourir. Ces rapports pouvaient être dérangés par le vice des petits corps mobiles , et par celui des pores ou filières. Il attribuait aux changemens survenus dans les plus petits corps , qui selon lui étaient devenus impropres à traverser les pores et s'y arrêtaient d eux-mêmes, la frénésie , la léthargie , la pleurésie , les fièvres ardentes. Les douleurs lui semblaient dues au vice des plus grossiers d'entre les petits corps , c'est-àdire au vice du sang, qui, devenu trop épais pour circuler librement , car il admettait une sorte de mouvement circulatoire spontané dans les pores , s'arrêtait et distendait péniblement les parties. La mauvaise disposition des pores ou filières occasionait , selon notre philosophe médecin, les défaillances , les langueurs , l'exténuation ou le marasme : les pores trop relâchés , trop multipliés dans les chairs , lui paraissaient avoir réduit le sang en eau dans Fhydropisie ; la faim canine était l'effet de l'ouverture des grands pores de l'estomac, qui absorbaient trop promptement la nourriture ; et la soif n'était autre chose que l'ouverture des petits pores. Enfin notre auteur pensait qu'outre le vice des pores et celui des petits corps qui les parcourent , il pouvait y avoir une troisième cause générale de maladie , et il la faisait consister dans le trouble et la confusion des sucs ou des matières liquides et des esprits. Mais ces causes, aussi bien que la plénitude, il ne les considérait que comme antécédentes , et jamais comme conjointes ou prochaines. Dans son système , les fièvres intermittentes quotidiennes dépendent de la rétention des plus grands d'entre les
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petits corps ; les tierces , du séjour des corps moyens; les quartes , de l'arrêt ou de la fixation des plus petits. Il fondait cette division sur ce que l'on conçoit que les alternatives de plénitude et de vacuité sont plus faciles, et doivent être plus fréquentes dans les grands pores que dans les petits.
Asclépiade soumettait tous les phénomènes du corps vivant, tantôt à une fatalité inévitable, tantôt à des influences éventuelles, sans l'intervention d'un principe intelligent ; car, faisant agir mécaniquement, en quelque sorte, tous les modificateurs des fonctions, il ne pouvait admettre les principes d'Hippocrate sur Yenormon : aussi se moquait-il de ce chef des dogmatiques , en lui reprochant amèrement d'avoir personnifié la nature et les maladies , et de les avoir représentées comme deux athlètes luttant l'un contre l'autre avec acharnement. Il se riait aussi de la patience avec laquelle Hippocrate attendait les jours critiques , et de la confiance qu'il témoignait dans les efforts de la nature. Selon lui , tous les jours d'une maladie étaient également bons ou mauvais, et le médecin était très blâmable de compter sur l'heureuse influence de certains d'entre eux. C'était à lui qu'il appartenait de décider l'événement : c'est lui et non la chimère nommée nature qui doit guérir les maladies.
En observant ainsi la marche des maladies et les effets des remèdes, Asclépiade s'aperçut qu'il en est dont la marche est rapide, et dont la terminaison heureuse ou funeste ne se fait pas longtemps attendre, tandis qu'un grand nombre d'autres ont une marche moins décidée , et ne laissent
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apercevoir aucun terme appréciable. Il nomma les premières aiguës et les autres chroniques, distinction qui jusque là n'avait point été faite ; mais c'est aux méthodiques que l'on doit les premiers traités des unes et des autres, considérées d'une manière isolée.
La pratique d'Asclépiade n'était point en rapport complet avec son système. Qui ne croirait effectivement qu'Asclépiade devait imaginer des spécifiques destinés à rétablir les proportions dérangées, tantôt en atténuant les petits corps devenus trop denses, trop cohérens entre eux, tantôt en leur donnant plus de densité, quelquefois en changeant la direction vicieuse des filières , ou bien en les dilatant ou leur communiquant plus d'astriction ? mais non : ce raffinement de charlatanisme n'était réservé qu'à ses successeurs. Asclépiade n'était pas instruit en anatomie, puisqu'il faisait aller l'urine en vapeur de l'estomac à la vessie, et qu'il s'imaginait que, sans subir de préparation par un séjour de quelques heures dans l'estomac, la nourriture était aussitôt distribuée dans toutes les parties. Il se figura donc aisément que quelques changemens dans la nourriture et quelques frictions suffiraient pour changer la disposition des pores et celle des fluides. Il entendait aussi fort peu de chose à la composition des drogues, qu'il méprisait. D'ailleurs, son principal but, ainsi que nous l'avons déjà noté, était de faire une médecine agréable à ses malades. Il avait pu remarquer que la plupart des maladies sont exaspérées par les médicamens actifs, tels que les vomitifs, les purgatifs, les échauffans, les amers
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s qui d'ailleurs inspirent toujours du dégoût. Il se figurait d'ailleurs , avec Érasistrate , que les purgatifs fondent les chairs et le sang, et les réduisent en humeurs. Son parti fut donc pris : il se borna aux moyens hygiéniques, et prit un soin particulier de les approprier aux goûts de ses malades. Il commençait par retrancher la viande et le vin , et même saignait quelquefois, quand il y avait de la plénitude, c'est-à-dire quand il y avait douleur ; c'est pour cela qu'il s'abstenait de la saignée dans la pneumonie, tandis qu'il l'employait dans la pleurésie. Il avait ensuite recours aux exercices les moins fatigans, tels que la gestation, les frictions: il recommandait les bains, les lavemens, les douches, les fomentations , les onctions.
Il promettait et accordait du vin après l'ardeur de la fièvre à ceux qui le désiraient : on a remarqué qu'il fut le premier à l'employer comme remède dans l'état fébrile ; il le prescrivait même dans la frénésie; il faisait quelquefois souffrir ses malades de la soif, en leur refusant à boire les trois premiers jours de la maladie : c'était pour leur ménager plus de plaisir en les désaltérant avec de Veau rafraîchie. Il cherchait, en un mot, à leur procurer toute sorte de sensations agréables.
C'est ainsi qu'Asclépiade, d'ailleurs grand philosophe et fort éloquent, réussit à se faire une réputation colossale, et à détruire complètement tout le crédit que pouvait encore conserver la médecine d'Hippocrate; qu'il rendit un grand service en écartant des malades toutes ces drogues avec lesquelles on exaspérait les maladies, en excitant intempesti-
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vement les viscères, sans savoir ce que Ton faisait. Il y substitua une médecine qui pouvait ne pas faire tout le bien désirable, mais qui du moins ne faisait pas le mal d'une manière directe. Yoilà sans doute des bienfaits ; mais ils étaient compensés : l'attention des médecins fut détournée de l'observation des faits et de la description des phénomènes ; on ne s'occupa plus que d'explications tirées de principes dits a "priori. Sans doute l'on modifia et l'on changea souvent les méthodes curatives après Asclépiade, sans doute l'on revint fréquemment aux spécifiques; mais c'était uniquement dans l'intention de mieux exploiter les richesses des Romains opulens et voluptueux, et nullement pour établir des expériences positives, propres à servir de base à une véritable science. En un mot, la médecine devint à Rome une vile spéculation , et ne fut plus désormais rappelée vers la voie de l'observation que par les travaux de Galien, ainsi que nous le verrons bientôt, après avoir retracé les systèmes et les méthodes qui découlèrent de la réforme d'Asclépiade.
Plusieurs médecins acquirent à Rome de la célébrité à la même époque; mais tout ce qui les regarde personnellement est étranger à mon objet, ainsi que les discussions relatives aux autres Asclépiades ; car on en compte jusqu'à onze, presque tous ayant vécu à Rome, sans parler du père d'Hippocrate ni de toute sa famille, que l'on désignait par ce nom , comme descendans d'Esculape , en grec Asclépias. Je passerai également sous silence les nombreux disciples d'Asclépiade, à l'exception de
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Thémison ; qae je dois mentionner comme auteur d'un système dont les influences sur la médecine ont été très considérables.