‹ Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, précédé de propositions renfermant la substance de la médecine physiologiqueChapitre 121 sur 148 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

CE QUE DEVINT LA MEDECINE APRES GALIEN. SA DOC- TRINE ET CELLE d'hIPPOCHATE DOMINENT LONG- TEMPS. SIÈCLES D'iGNORANCE ET DE SUPERSTITION. LES ARABES. ON OUBLIE LES CLASSIQUES GRECS ET L'ON Y REVIENT. DE NOUVELLES MALADIES PARAIS- SENT. TRAVAUX DES PRINCIPAUX CLASSIQUES DES QUINZIÈME ET SEIZIÈME SIÈCLES.

Il se passa, comme je l'ai dit, beaucoup de temps avant que le méthodisme et l'empirisme perdissent leur crédit à Rome , et avant queles ouvrages de Gaîien devinssent le code des médecins; mais enfin cette

époque arriva. Bordeu dit que le médecin de Pergame réussit mieux qu'Asclépiade à confondre les sectes; mais il faut observer qu'il fit tout le contraire de ce qu'avait fait ce dernier. En effet, Àsclépiade avait affaibli l'empirisme et arrêté les progrès de la polypharmacie en réduisant la médecine au régime et à quelques pratiques hygiéniques, et l'impulsion qu'il avait donnée se prolongeait par le moyen de la secte méthodique ; tandis que les travaux de Galien, en détruisant le méthodisme, ruinèrent les empiriques avec les dogmatiques, et mirent en grand crédit la dialectique médicale. Galien , dit encore Bordeu, plongea la science dans un bourbier d'oii sortirent des milliers d'insectes , puis la poussière de l'école. AinSi, la vaste érudition de cet auteur ne fut point utile à l'art de guérir ; mais elle a beaucoup servi à éclairer l'histoire de la science, et c'est ce qui lui mérite la reconnaissance de la postérité.

Passons sur ces époques de triste mémoire où la médecine commença d'être souillée par Fastrologie, la magie, la cabale, produits informes d'une fausse philosophie venue des bords du Gange. Rome en fut infectée, et toutes les sciences dégénérèrent, Galien est, parmi les Grecs, le dernier des médecins dont l'antiquité puisse se glorifier. Aètius n'est qu'un compilateur de Galien. Alexandre de Traites, médecin d'ailleurs assez judicieux, fut un éclectique puisant dans toutes les sectes, et jugeant d'après son expérience, quoiqu'il s'attachât de préférence à la théorie des élémens et des humeurs. Du reste, il n'inventa rien.

L'empire grec fut plus occupé des questions de théologie et de la persécution des hérétiques que

des sciences et des arts. Il ne les encouragea point, et la médecine n'y fit aucun progrès.

Les Arabes, qui se sont distingués soit en Afrique, soit en Asie , soit en Europe , ne furent que les traducteurs et les interprètes d'Aristote, deGalien et des autres Grecs , aux théories desquels ils ajoutèrent fort peu de chose. Qu'auraient-iîs pu faire sans anatomie?lls s'adonnèrent beaucoup à la chimie, et furent grands formulistes. Leurs travaux ont pu préparer les progrès des arts , mais ils ont peu servi la médecine proprement dite. Quelques uns cependant observèrent des maladies encore inconnues; mais ils ne firent aucun rapprochement utile.

On doit cette justice aux Arabes, qu'ils conservèrent les connaissances médicales des Grecs : la barbarie et l'ignorance ne s'introduisirent chez eux que lorsque les Turcs eurent envahi leurs états et détruit les principaux califats de l'Asie.

Les Maures d'Espagne cultivèrent les sciences quelque temps après ceux d'Asie; mais enfin, ayant été repoussés et rejetés en Afrique par les Espagnols, ils partagèrent le sort des autres Mahométans, et, depuis lors, cette nation n'a plus rien produit pour les sciences.

Je ne dirai rien des temps où la médecine devint l'apanage exclusif des moines. Tout n'y est que barbarie, préjugés, superstition.

L'école de Salerne passe pour avoir relevé cette science. Elle s'éleva au onzième siècle par les efforts des bénédictins, et devint peu à peu célèbre. On y traduisait les ouvrages des médecins grecs et arabes. Dans la suite, cette école passa aux mains des laïc»,

258 MÉDFXINE APRÈS GALIEN.

et fut soumise à des règlemens. Mais les préjugés du temps s'opposaient à la dissection des cadavres humains, et l'on était réduit à étudier l'anatomie sur les cochons. L'école de Salerne nous a laissé une espèce décode empirique , écrit en mauvais vers latins. Une semblable médecine ne mérite guère de nous arrêter. L'école de Salerne était déjà déchue et éclipsée au milieu du quatorzième siècle.

Ce qui étonne le plus peut-être dans l'histoire de la médecine, c'est cette énorme quantité de léproseries qui s'élevèrent en Europe à la suite des croisades. On en comptait jusqu'à deux mille en France, desservies par différentes espèces de moines ou de confréries. Il faut croire que la propreté et les autres moyens hygiéniques étaient bien négligés à cette triste époque des connaissances humaines. Au surplus , on traitait la lèpre par des médicamens internes dont' les indications étaient puisées dans les théories élémentaires et humorales dont nous avons signalé l'origine Chaque vice des humeurs avait son spécifique. On peut juger, d'après ces simples données , quel était l'avilissement de la médecine.

l 'excès du libertinage produisit aussi une multitude de maladies des organes génitaux : on en fit des descriptions plus ou moins fidèles -, mais on n avait point encore songé à les attribuer toutes à un vnJ *ui gemris. Les croisades eurent encore 1 effet, en établissant des relations commerciales avec 1 Orien* d'introduire en Europe une foule de médicament exotiques, tous épicés ou aromatiques tous ^usoumoinsexcitans,etdontlesouvragesdes Arabes

enseignaient l'emploi dans la médecine. Le* meéca-

MÉDECWE APRES GALIEN. 2 5o,

mens indigènes tombèrent dans le discrédit, et l'art suprême du médecin fut celui de formuler et de posséder des recettes plus ou moins merveilleuses.

Avec de pareils élémens , il était difficile de construire quelque chose qui ressemblât à de la science. Toutefois , comme les croisades avaient beaucoup augmenté le nombre des hommes libres , l'étude cessa d'être le privilège exclusif des moines et des ecclésiastiques, et Ton put espérer, avec le secours des anciens auteurs , de voir renaître la médecine , et de la voir prendre place au milieu des connaissances propres à aggrandir et à élever l'esprit humain.

Pendant que l'école de Salerne perdait de son éclat, la philosophie scolastique se répandait en Europe , et la médecine suivait le sort de cette science. On se perdait dans les subtilités de ladialectique. Les Arabes avaient traduit Aristote. Averrhoès, surtout, avait fait de cet auteur l'objet de ses méditations. C'est dans ces commentaires qu'on étudiait cet ancien philosophe naturaliste , qui fut toujours le fléau des platoniciens. Bientôt parurent des théologiens qui disputèrent sur les facultés de l'homme dans le sens de Platon. On voulut expliquer l'homme physique par l'homme moral, et partir de principes à priori. Les universaux , ante rem , in re , post rein, furent l'occasion des disputes les plus acharnées : les uns soutenaient avec Platon l'existence absolue des notions générales, prétendant qu'elles ne sont point le fruit de notre intelligence. A ce parti devaient nécessairement se rallier tous les théologiens qui sont essentiellement absolutistes. Les autres voulaient , confor*

mément à îa philosophie d'Aristote , que nos idées générales ne se formassent que par abstraction, ayant toujours leurs fondemens dans l'observation des choses. Mais ils avaient le tort de ne pas bien comprendre ces abstractions ; ils les prenaient pour des choses réelles , tandis qu'elles ne sont que des modifications de notre manière de sentir, ou, pour parler plus exactement, de nos organes mêmes. L'ignorance de ce grand fait est la cause pour laquelle les partisans d'Aristote étaient souvent aussi ontologistes que ceux de Platon, quoiqu'ils fussent plus rapprochés de la voie qui seule conduit à la vérité.

Ces deux systèmes, qui se sont constamment partagé et qui se partagent encore l'empire de la philosophie, donnèrent lieu, à cette époque, à des questions insignifiantes , à de vaines discussions , à des distinctions subtiles et pointilleuses, à des antithèses perpétuelles , ridicules jeux de mots qui viennent toujours de ce que les signes ou les émotions reproduites par îa mémoire sont érigés en entités , et pris pour des choses placées hors de l'homme.

Élevés dans ces écoles , témoins de ces criailleries , les médecins ne pouvaient être que de pitoyables sophistes : c'étaient les insectes de Bordeu destinés à se résoudre en poussière. On commenta Galien , Avicenne , Aristote , Averrhoès , et l'on négligea l'observation et l'expérience. L'astrologie était une branche essentielle de la médecine, et servait au pronostic des maladies. On se livrait à des discussions interminables sur les qualités élémentaires des humeurs ; on débitait une foule de subtilités sur la douleur, sur les esprits vitaux qu'on distinguait soigneur

sèment des esprits animaux; on avait multiplié les forces de Galien, et chacun interprétait les paroles du maître en sa faveur. Quelques uns revinrent à la lecture d'Hippocrate, qui rappela l'attention sur l'art de faire les observations; mais on ne l'étudiait que dans les auteurs arabes.

Toutefois, la chirurgie s'écarta moins de la nature; elle y était sans cesse ramenée par le témoignage des sens. Aussi , le collège de chirurgie de Paris se renditil recommandable par des observations bien faites. Mais que peut la chirurgie sans la médecine ! Toutes les fois qu'il se présentait une complication d'affection interne, les chirurgiens se rejetaient dans l'humorisme , et les plaies étaient divisées selon les humeurs dont la dépravation était censée les produire ou les entretenir.

Malgré les efforts de quelques bons esprits pour secouer le joug de l'autorité des anciens , la médecine fit encore peu de progrès dans le quatorzième siècle. Les cures miraculeuses ne cessèrent point de se reproduire : on croyait aux sorciers, et les hommes instruits en physique furent sou vent immolés comme tels. Deux grandes pestes affligèrent l'humanité, et l'on ne sut leur opposer que la prière et l'invocation de Dieu. Cependant on commençait à cultiver l'anatomie humaine ; mais on ne s'écartait pas de l'oracle. On ne décrivait que d'après Galien , et d'ailleurs l'astrologie, la sorcellerie et l'alchimie s'opposaient aux inductions qu'on aurait pu tirer de l'examen des organes pour éclairer les théories médicales. Aussitôt qu'une maladie présentait quelque chose d'extraordinaire , ce qui devait être commun pour des méde-

2§2 MÉDECINE APKÈS GALIEN.

cins aussi ignorans, le malade était déclaré ensorcelé, et l'on avait recours aux prières et aux exorcismes. Au surplus, les ouvrages de médecine fourmillaient des subtilités de la philosophie scolastique.

Le quinzième siècle fut marqué par d'importantes découvertes. Les savans de la Grèce furent obligés, par les invasions des Turcs, de se réfugier en Europe, où ils imprimèrent une nouvelle impulsion à l'étude de la philosophie et des beaux-arts. On se familiarisa avec la langue des anciens philosophes. Platon et Aristote furent mieux connus qu'ils ne l'avaient été par les traductions et les commentaires des Arabes. On sentit ce qu'il y avait à gagner à les étudier dans les ouvrages originaux, et ces deux philosophes eurent des écoles particulières.

Cependant l'astrologie fut érigée en science et eut un corps de doctrine. Le platonisme , qui se prête facilement à toute espèce d'illusions, lui fournit un appui, et l'alchimie s'y joignit pour envahir le domaine de la médecine. Les cures miraculeuses continuèrent ; car les prêtres ne pouvaient se décider à renoncer à un art qui jadis avait tant ajouté à la considération et au respect dont ils jouissaient. L'imprimerie et la gravure en bois prirent naissance dans ce siècle , et favorisèrent les progrès des lumières. Toutefois, la médecine resta ce qu'elle avait été jusqu'alors. Il parut cependant quelques bons observateurs. Les historiens citent surtout deux Italiens formés sur le modèle des anciens Grecs , Antoine Benivieni, médecin de Florence, et Alexandre Benedetti de Legnago , en Lombardie. Mais leurs écrits n'offrent rien de nouveau : on ne peut les louer que

MÉDECINE APRÈS GAXIEN. ^63

d'avoir marché sur les traces d'Hippocrate, en décrivant avec simplicité et fidélité les maladies qu'ils avaient eu l'occasion d'observer. Mais, comme Ta dit notre Bichat : Qu'est ï observation en médecine quand on ignore le siège du mal? Ajoutons qu'il faut savoir ce que c'est que le mal , et convenons que le temps dont nous retraçons la mémoire était encore bien éloigné de ceux où l'on devait avoir quelque notion sur cette question si importante.

Les historiens font mention de plusieurs maladies nouvelles qui ajoutent un nouveau degré d'importance à l'époque que nous parcourons. La coqueluche, la suette ou sueur anglaise, le scorbut, la plique et la syphilis paraissent avoir été observés pour la première fois dans le quinzième siècle. Ces maladies étaient - elles effectivement nouvelles, ou leur introduction dans les fastes de l'art n'est- elle qu'un résultat des progrès de l'art d'observer et de décrire?

Dans les temps antérieurs, on avait observé des maladies contagieuses ; mais elles étaient aiguës et résultaient évidemment ou des calamités de la guerre ou des famines produites par les mauvaises années.

Les anciens historiens sont tous d'accord sur cette question que M. le docteur Lassis a traitée avec beaucoup de succès. Il n'en est pas ainsi des maladies chroniques ; elles ne paraissent avoir été épidémiques et avoir passé pour contagieuses que dans le moyen âge. Ne pourrait-on pas s'en prendre à la corruption des mœurs, à la misère du peuple sous l'empire d'une foule de tyrans , et à la négligence universelle ou même à l'ignorance des moyens hygiéniques ?

Je pense que ces causes ont eu beaucoup de part au développement de la lèpre qui ravagea l'Europe du temps des Croisades. N'est-il pas fort étonnant que les affections des organes génitaux, devenues si communes à la suite de ces grandes expéditions, n'aient été attribuées à un virus que depuis la découverte de l'Amérique ? Cela vient en partie des histoires apocryphes qui ont été rapportées par des écrivains espagnols intéressés à calomnier les indigènes de ces contrées malheureuses , et en partie de l'aspect plus effrayant et comme épidémique que ces mêmes affections revêtirent tout-à-coup dans le quinzième siècle.

Mais d'où vient ce caractère épidémique ? Cette question n'est pas plus facile à résoudre que celle de l'origine de bien d'autres maladies. On n'a pas non plus expliqué pourquoi le mal de Fiume , observé en 1804 dans le village de Scherliévo, en Dalmatie , et qui avait tous les caractères de la syphilis, se développait simultanément et sans contagion chez un grand nombre de personnes. Cette espèce de résurrection de la syphilis ressemble bien au surcroît d'intensité qu'on la vit prendre de toutes parts vers la fin du quinzième siècle. Du reste , les progrès de l'hygiène semblent avoir affaibli le caractère malin des affections syphilitiques : elles ont fini par se réduire au degré où elles paraissent avoir été du temps des croisades , au degré où elles ont été peut-être dans tous les temps. Cependant le virus a subsisté , parcequ'une opinion qui a joui d'une grande vogue ne peut périr en médecine, où le fer et le feu n'interviennent point, comme dans les questions

religieuses , pour obliger les hommes à renoncer à d'anciennes croyances. On peut consulter, sur le virus syphilitique , l'ouvrage de M. Jourdan et celui de M. Richond , où cette question est traitée avec plus de détails que je ne puis lui en donner ici.

Il me semble que c'est avec beaucoup de raison que les auteurs attribuent le scorbut aux longs voyages sur mer, après la découverte de la boussole, et à la disette des vivres frais. Cette maladie me paraît être l'effet d'une assimilation imparfaite de la matière alimentaire; mais on serait loin de la vérité, si l'on attribuait toutes les gengivites au scorbut, et si l'on oubliait que les scorbutiques, exposés aux influences du froid et de l'humidité, peuvent et doivent contracter très souvent des phlegmasies qui agissent sur leurs tissus avec d'autant plus d'énergie, que, formés par des molécules mal assimilées, ces tissus sont plus fragiles que chez les autres sujets.

Les épidémies de coqueluche effrayèrent beaucoup les médecins du quinzième siècle. Comme cette maladie n'est qu'une toux accompagnée de mouvemens convulsifs dans les muscles inspirateurs ; comme les expirations précipitées et convulsives sont déterminées par l'irritation de la membrane muqueuse des bronches , je ne saurais croire que tout cela n'ait existé pour la première fois que dans le siècle qui nous occupe. Peut-être que la disposition inflammatoire des malades ou l'influence de quelques vents piquans ont compliqué cette toux de pleurésies , de péricardites , de pneumonies ou de gastrites très véhémentes , dont les fâcheux résultats ont été mis sur le compte du phénomène le plus apparent et le

266 MÉDECINE APRÈS GAXIEff.

moins connu , la toux férine. Je n'en sais rien , il serait téméraire de rien affirmer ou nier à cet égard ; mais je sais que l'art d'observer était encore si imparfait , et les autopsies si rares et si mal faites , qu'il est prudent de ne pas trop ajouter foi à la nouveauté et au caractère malin de la coqueluche.

Lasuette, ou sueur anglaise, est décrite dans les auteurs du temps avec des symptômes analogues à ceux de toutes les grandes épidémies aiguës et fébriles. On l'attribuait à la malpropreté des habitations anglaises , à l'insalubrité de l'air causée par des pluies abondantes et un vent du sud très prolongé. Ces causes suffisent , en effet , pour rendre raison d'une épidémie de gastro-entérites, telle qu'était cette maladie. Mais, en faisant plus d'attention à un symptôme ( la sueur) qu'à tous les autres, on parvint à en faire une entité spéciale , qui a fini par se perdre dans les fièvres malignes et pestilentielles. En effet, la prostration extrême des forces dès le début, la tendance aux syncopes jointe à un état apparent de bien-être, une mort inopinée après quelques heures de souffrance, sont des phénomènes qui se rencontrent dans le commencement de toutes les grandes épidémies, et les autopsies ont fait voir le plus souvent que les sujets qui succombent de cette manière étaient . avant l'explosion de 1 état aigu , affectés d'une irritation latente des viscères, surtout de ceux qui composent l'appareil digestif. La soif inextinguible, la chaleur dévorante de tout le corps, l'anxiété, les spasmes de l'estomac, des sueurs très abondantes, dont la contination était favorable, mais dont la suppression était ordinairement suivie de la mort, sont

également des symptômes communs aux fièvres de mauvais caractère qui se manifestent durant les chaleurs de l'été.

On ajoute que les personnes robustes et opulentes eurent plus à souffrir de cette maladie que les enfans, les sujets débiles, les pauvres et les personnes âgées. N est-ce pas aussi la même observation que l'on a toujours faite dans les épidémies causées par la chaleur , tandis qu'on a constamment observé que les personnes les plus débiles, les moins nourries et les plus pauvres sont les victimes ordinaires des affections épidémiques de la saison hibernale ? Comment donc a-t-on pu persister pendant tant de siècles à nous donner les maladies de l'été et des climats chauds comme les prototypes de la débilité pathologique ? Comment n'a-t-on pas vu que le caractère adynamique des fièvres causées par la chaleur tient à la nature des organes souffrans, et que si le froid phlogose la membrane muqueuse trachéo-pulmonaire , le chaud produit le même effet sur la muqueuse gastro-intestinale? Comment enfin n'a-t-on pas reconnu que, par son influence sur le cerveau ,1a gastroentérite amène la prostration beaucoup plus promptement que les phlegm&sies des autres muqueuses? Je ne prétends, par ces réflexions, ni soutenir que le froid ne peut enflammer les voies gastriques , ni établir que la chaleur soit l'unique cause des gastroentérites : j'aurai bien d'autres occasions de m'occuper de l'influence des émanations miasmatiques sur toutes les surfaces de rapport , même sur les ouvertures des membranes muqueuses; je n'ai ici d'autre but que de ramasser, chemin faisant, des matériaux

pour fixer plus tard l'attention de mes lecteurs sur les causes qui ont retardé, et sur celles qui ont enfin déterminé l'établissement de la véritable doctrine médicale.

Je ne dirai rien de la plique ou trichoma , maladie que je n'ai point observée , et sur laquelle je ne veux me permettre aucun rapprochement. On peut consulter l'ouvrage de M. le docteur Gasc et les nombreux articles qui ont paru dans les journaux de médecine français, à la suite des dernières guerres qui ont conduit nos médecins militaires dans le nord de l'Europe.

Ce qui distingue le seizième siècle, c'est l'étude d'Hippocrate dans le texte grec. Galien fixa aussi l'attention des savans hellénistes, mais beaucoup moins. On s'attacha à bien déterminer le sens des expressions, à rectifier les écrits du vieillard de Cos, à distinguer ceux qui lui appartiennent, des apocryphes, et les médecins possédèrent d'excellentes traductions latines et de précieux commentaires qui les mirent à même de se bien pénétrer de la doctrine et surtout de la méthode du père de la médecine. Ce siècle est celui des humanistes de la médecine. Il a servi de base à tout ce qui a été fait, dans la suite , de bon et d'utile , parcequ'il a rectifié le goût et préparé les esprits aux observations et aux expériences qui devaient les conduire à la vérité.

Le premier effet de ce genre de recherches fut de décréditer les Arabes en démasquant la frivolité de leurs écrits. On prouva qu'ils n'avaient été que des copistes, et que le plus souvent ils avaient défiguré

le sens des mots : on fit voir que leurs commentaires n'étaient que du verbiage, et qu'ils avaient inspiré le goût de la dialectique et des subtilités.

Il résulta aussi des recherches très multipliées auxquelles on se livra, que, malgré tout ce que l'on devait aux Arabes en fait de matière médicale , on ne pouvait avec sécurité faire des prescriptions d'après les dénominations qu'ils avaient imposées aux plantes , tant était grande leur infidélité à cet égard , tant ils avaient mis de confusion et d'arbitraire dans la dénomination et la synonymie des principaux objets de la matière médicale.

Ces reproches ne sont sans doute que trop bien fondés; mais les médecins modernes n'en doivent pas pour cela moins de reconnaissance aux Arabes , pour avoir conservé les ouvrages des anciens Grecs. Que seraient devenus ces précieux monumens , s'il n'eût existé des hommes capables d'en sentir le prix î Si les premiers Mahométans eussent été aussi barbares que le furent, quelques siècles plus tard, et que le sont encore aujourd'hui , les Turcs , c'en était fait de la civilisation , du moins pour un grand nombre de siècles. Avec une religion comme l'islamisme, à la faveur d'argu mens semblables au dilemme du farouche Omar, l'œuvre de ce stupide conquérant eût été consommée: tous les monumens de l'ancienne civilisation auraient disparu ; la médecine et la philosophie n'auraient point trouvé de modèles. Presque tout le midi était soumis au cimeterre du musulman: la barbarie et l'ignorance lui auraient bientôt livré le reste. Il eût donc fallu que la civilisation recommençât par le nord; et l'on sait avec combien de peine celle du

midi est parvenue à y pénétrer. Serait-ce l'Inde ou la Chine qui nous auraient dédommagé de la perte des souvenirs de l'ancienne Grèce? Serait-ce l'Amérique qui eût pu nous en tenir lieu? Quelles connaissances avons-nous retirées des indigènes de cette vastecontrée ? Mais, que dis-je I l'Amérique nous serait encore inconnue, et nous ne saurions pas plus de nouvelles de la Chine et du Japon que n'en savaient Aristote, Platon, Épicure et tous les savans de l'ancienne Rome.

Félicitons-nous donc de ce que les Arabes et les Maures, quoique soumis à la religion de Mahomet, n'ont pas été aussi barbares que ces Turcs nos voisins qui signalent encore aujourd'hui sous nos yeux leur férocité, et rendons grâces aux premiers mahornétans qui ont sauvé la civilisation , en nous rapportant les monumens du génie des Grecs. Si nous avons accueilli les savans, tristes débris de ce peuple fameux qui se sont réfugiés au milieu de nous en fuyant le sabre des Turcs, c'est que nous avions déjà appris à les apprécier, et c'est aux travaux des Arabes que nous devons ces avantages. Ne refusons donc pas aux savans Arabes la gloire de nous avoir donné l'exemple de la culture de la philosophie et des sciences, et, tout en les critiquant, évitons, nous autres médecins, de leur adresser d'amers reproches pour n'avoir pas fait, dans l'anatomie et dans la médecine d'observation des progrès que ne pouvaient leur permettre leur religion et le de'faut de ces établissemens hospitaliers où la clinique et l'ouverture des cadavres nous fournissent tant de moyens d'expérience et d'instruction.

MÉDECINE APRÈS CALIEN. 27 1

C'est à peu près à l'étude et à l'interprétation des anciens Grecs que se réduisent les efforts des médecins du seizième siècle. Les utiles travaux des Leonicenus, desOllerius, des Duret, des Foè's, etc. , son* de cette époque. On se bornait à admirer ces précieux modèles, et le respect qu'ils inspiraient était poussé jusqu'à la superstition. Les disputes ne roulaient que sur le sens de certaines expressions, ou sur l'application des principes aux cas de pratique. C'était bien peu sans doute en proportion des besoins de l'humanité souffrante ; mais c'était déjà beaucoup , et je ne puis mieux faire, pour en donner une idée, que de raporter ici un passage de Court-Sprengel (1), « Tous ces efforts eurent un résultat extrêmement heureux. Dans un temps où «l'on connaissait encore très peu la nature, où l'on » n'était que trop habitué à accorder la préférence » aux autorités sur l'observation elle-même et le té- » moignage de la raison , l'étude des anciens était le » seul moyen qu'on pût employer pour combattre «les antiques erreurs et remettre l'esprit humain »dans la voie de l'expérience. Sans en avoir formellement l'intention, et d'une manière en quelque v sorte accessoire, on perdait l'habitude de la misérable dialectique des s^olastiques, et dans le même «temps que l'on étudiait la langue des Grecs, on «apprenait à dégager la pensée de ses entraves, on » puisait dans les écrits des grands maîtres de Panti- »quité le goût des recherches et l'art d'observer.

(1) Histoire de la médecine , tome III, page 8, traduction de M. Jourdan.

2J2 MÉDECINE APRÈS GAXIEN.

» Ainsi , les sciences gagnèrent plus à cet égard qu'elles »ne semblaient perdre sous un autre point de vue. »

On adopta une méthode plus claire dans les écrits qui parurent sur la médecine; mais cela ne produisit pas un grand effet, car on ne connaissait pas le fond de la question. On s'engagea dans de vaines discussions sur le lieu où il convenait de pratiquer la saignée dans les pleurésies, les uns voulant avec Hippocrate que l'on saignât du bras correspondant à la douleur, et les autres, avec les pneumatistes et les Arabes, que cette opération fût faite aux veines les pi ùs éloignées, afin de provoquer la révulsion.

C'est d'après ce principe, et de peur de trop affaiblir les malades, que plusieurs saignaient du pied goutte à goutte dans cette maladie , tandis que Brissot soutenait qu'il fallait saigner largement et le plus près possible du point de phlegmasie. Il avait sans doute raison; mais que pouvaient dire pour ou contre lui des hommes qui ne connaissaient ni la circulation du sang, ni les effets de l'irritation? Ces misérables disputes sur la dérivation et la révulsion par l'ouverture d'une seule veine, ne peuvent qu'exciter la pitié, surtout lorsque l'on voit avec quelle précipitation une foule de médecins s'empressaient de tirer des conclusions générales d'un fait isolé: ils ressemblaient aux gens du monde qui jugent de l'efficacité d'une méthode par l'effet qu'elle a produit ou paru produire chez un parent ou chez un ami de la famille.

La propriété attractive ou répulsive de la douleur fut aussi débattue : mais cette question si féconde ne produisit rien. On condamna la saignée dans les fié-

vies putrides; on disputa sur ies humeurs qui déterminent tel ou tel genre de fièvre intermittente , d'après Galien ; on s'éleva contre l'emploi des pierres précieuses que l?s Arabes avaient mises en crédit, etc. Mais ce qui nous intéresse le plus , c'est que la méthode imitée d'Hippocrate, de décrire avec soin les cas pathologiques, sans y ajouter de commentaires, donna lieu, comme dans le siècle précédent, à la découverte de nouvelles maladies.

Un examen attentif des maladreries , fait en France par ordre de François Ier, réduisit prodigieusement le nombre des lépreux , et l'on crut que la syphilis avait remplacé la lèpre. Je ne m'engagerai dans aucune discussion tendant à déterminer les caractères respectifs de ces deux maladies : je me bornerai à fixer l'attention sur le premier résultat d'une observation plus attentive, mais dénuée de tout rapprochement physiologique. Bientôt les médecins ne virent plus que syphilis dans la plupart des maladies chroniques. On pensa qu'elle exerçait une grande influence sur le reste des affections, et on lui attribua presque toutes les infirmités qui se déclaraient dans la suite chez ceux qui en avaient été affectés. Je ne puis m'empècher de reconnaître dans cette opinion, qui a persisté jusqu'à nos jours, tes résultats de l'ignorance des véritables causes des maladies chroniques. On ne connaissait pas les irritations des viscères, et l'on mettait sur le compte du virus vénérien, et la propagation spontanée des phlegmasîes de l'extérieur à l'intérieur, et les effets des médicamens stimulans par lesquels on avait prétendu anéantir ce virus. Cette faute a été également commise par rapport aux dar- 1. 18

très, aux scrofules, à la goutte, au rhumatisme et à toutes les affections de l'extérieur du corps que Ton avait l'habitude de combattre par de prétendus spécifiques qui étaient adressés à l'humeur ou à l'entité morbide , mais qui établissaient dans l'estomac , et consécutivement dans les autres viscères, des points d'irritation qui détruisaient pour toujours la santé des malades. Rien ne prouve mieux, selon moi, la justesse de cette observation , que l'opinion de Nicolas Massa, qui , se fondant sur des autopsies cadavériques, soutenait que la syphilis provenait d'un mélange de la bile avec des humidités épaisses et froides ; ce qui veut dire qu'il avait trouvé le foie malade dans les cadavres des victimes de la syphilis. Or , on sait aujourd'hui ce que signifie un foie altéré chez une personne qui a fait un long usage des stimulans. Il en fut du scorbut comme de la syphilis : on mit sur le compte d'un vice scorbutique une foule de maladies dont on ignorait la véritable cause. Lorsqu'on lit les auteurs qui ont pratiqué dans le nord , on est vraiment étonné du grand nombre de scorbutiques qu'ils ont traités. On ne saurait comprendre comment une maladie qui doit sa cause aux alimens gâtés auxquels sont réduits les hommes dans quelques circonstances rares , ainsi qu'à l'air sombre, humide et insuffisamment renouvelé des habitations trop resserrées, peut se généraliser tout-à-coup dans de vastes contrées. C'est que les pays froids où les vicissituc'es atmosphériques sont fréquentes produisent une foule d'affections catarrhales , attaquent surtout la membrane muqueuse de la bouche, ébranlent les dents , les carient, occasionent àes fluxions

MÉDECINE APRÈS GALIEN. 2j5

répétées et des affections œdémateuses des extrémités. Or ^ comme ces infirmités, qui toutes dépendent de l'irritation des tissus malades occasionée par le dérangement, des fonctions de la peau, se présentent également, et par les mêmes causes, chez les personnes affectées du véritable scorbut, on les attribua toutes à cette maladie , et le traitement irritant, sur lequel les médecins fondaient tout leur espoir, ne fît qu'ajouter de nouvelles forces au mal et confirmer les gens de l'art dans leur opinion. Les observateurs du nord de l'Europe vont jusqu'à parler de tempéramens scorbutiques, et toujours on les voit ajouter quelque ingrédient réputé antiscorbutique aux formules que leur paraissent exiger les maladies de ces sortes de sujets. Ces antiscorbutiques sont souvent pris parmi les médicamens les plus actifs , comme le quinquina, les élixirs amers, etc.: il pouvait donc en résulter des inflammations de tous les degrés. Comment, après cela, être surpris d'entendre des auteurs attribuer la plupart des infirmités au scorbut, et soutenir qu'il se cache sous le masque de plusieurs maladies , sans en excepter les plus aiguës?

La coqueluche, qui avait étonné et embarrassé les médecins du siècle précédent , ne causa pas moins d'effroi dans celui-ci : on la vit reparaître sur tous les points de l'Europe avec des caractères plus ou moins effrayans. Les savans se communiquaient, dans leur correspondance , leur surprise , leurs craintes et les résultats Jrop souvent infructueux des différens moyens dont ils avaient tenté l'emploi. Cette maladie se montrait avec de violentes douleurs dans les lombes, l'estomac, la tête, une fièvre intense, le

délire, une extrême répugnance pour les alimens tirés du règne animal. D'autres fois, et surtout dans le midi de l'Europe, on la voyait paraître avec une prostration étonnante des forces, avec des pétéchies et comme combinée avec une constitution pestilentielle; elle fut même souvent regardée comme contagieuse. Les malades mouraient quelquefois au bout de trois ou quatre jours. A Rome, elle enleva, en 1 58o,jusqu a neuf mille enfans.

En France , on lui donna le nom de maladie des moutons , à cause du son que rendaient les malades en respirant. En Hollande et dans les autres États septentrionaux , on remarqua qu'elle était plus muqueuse ; on l'attribua à une pituite salée. A Vienne, on la regarda comme une fièvre catarrhale des plus violentes. Il se trouva des épidémies où elle n'épargnait pas même les vieillards.

Dans tous les lieux où elle exerça ses ravages, la coqueluche ne fut combattue que d'une manière insignifiante ou directement nuisible. On trouva que la saignée et les purgatifs, ces moyens que l'on appelait généraux, étaient extrêmement nuisibles. Le plus souvent on se borna à provoquer l'expectoration par des béchiques; car on fondait toujours son principal espoirsur la coctionet l'évacuation des humeurs viciées. Le bol d'Arménie fut souvent mêlé avec les béchiques pour faire concourir les sueurs avec l'expectoration à la solution de la maladie. Très souvent on s'en tint à de légers pectoraux.

Que conclure de tous ces faits rapportes par les historiens de la médecine? que l'irritation inflammatoire des bronches, déterminée par le passagedu chaud

au froid, s'est combinée avec d'autres phlegmasies, et quelquefois avec les influences des émanations putrides ; que tous les symptômes ont été mis sur le compte de l'entité coqueluche, que l'on regardait à tort comme une maladie nouvelle ; que l'angine laryngée, aujourd'hui désignée par le nom de croup, a souvent été confondue avec la coqueluche; que, faute de connaître les différens sièges des points principaux d'irritation et la mesure des forces des malades , on a fait un mauvais emploi, un emploi insuffisant de la saignée, ce qui l'a rendue redoutable aux praticiens qui lui attribuaient des accidens qu'elle aurait pu prévenir; que, par une médication inerte, ou par un traitement excitateur , Tune et l'autre dictés par le désir de favoriser la coction et les crises, on a laissé marcher, etsou vent l'on a exaspéré l'inflammation des voies gastriques et du poumon, et hâté le développement de la prostration, qui est toujours le dernier terme des phlegmasies viscérales. Plaignons le sort des malades de ce siècle , où régnait une ignorance érudite; mais convenons que ce sort est pourtant moins fâcheux que celui des patiens qui furent soumis à l'influence du traitement incendiaire de Sylvius de le Boé, comme nous aurons bientôt occasion d'en donner la preuve.

On vit aussi paraître , dans le cours du seizième siècle, des pleurésies et des péripneumonies épidémiques, que l'on jugea souvent unies aune constitution pestilentielle. La saignée fut trouvée tantôt avantageuse et tantôt funeste , sans que l'on parvînt à se rendre raison de cette différence : quelquefois les ventouses parurent aussi utiles que la phlébotomie

était nuisible ; ce qui fait voir jusqu'à quel point on savait mal observer. Dans d'autres cas, la saignée du pied sembla mériter la préférence. On disputa sur les propriétés de l'oxymel comme expectorant et propre à dissoudre les humeurs épaisses, bilieuses ou muqueuses, à la ténacité desquelles on attribuait le danger, à cause de la difficulté que les malades avaient à les expectorer: quelques uns crurent devoir donner plus d'activité à ce médicament par un mélange de scille et d'ellébore. On ne pouvait retirer aucun avantage des purgatifs. Or, lorsque les médecins purement hippocratiques se trouvaient déçus dans l'espoir qu'ils fondaient sur les moyens généraux (la saignée, les vomitifs et les purgatifs), il ne leur restait plus, dans les maladies aiguës, qu'à attendre les crises , en facilitant certaines évacuations qui leur semblaient le prélude de cet heureux événement. Toutes les fois qu'ils étaient trompés dans leur attente , ils se livraient à des dissertations sans fin sur les jours bons et mauvais , sur les signes et sur les caractères des véritables et des fausses crises ; et la science ne faisait pas un seul pas en avant.

Quelques uns cependant osèrent tenter quelque chose d'actif, et le bol d'Arménie, la thériaque et autres antidotes furent opposés à la malignité que ces derniers redoutaient beaucoup plus que la pleurésie. La prostration, les symptômes nerveux, convulsifs, etc. , ne pouvaient se concilier, dans l'esprit des médecins, avec la véritable inflammation; et, toutes les fois que les saignées des gros vaisseaux ne faisaient pas d'abord justice d'une phlegmasie, il fallait un principe délétère , un génie pestilentiel,.

MEDECINE APRÈS GAL1EX. 2jg

pour expliquer les formidables symptômes qui précédaient nécessairement le moment fatal. De nos jours, on avait supprimé le principe malin ; mais on y avait substitué l'entité asthénie ou adynamie, et l'on avait, par ce moyen, consacré les vices les plus désastreux de l'ancienne thérapeutique.

Ce fut aussi dans le seizième siècle que Ton créa l'entité maladie hongroise ou fièvre de Hongrie , parceque l'expédition de Maximilien II contre les Turcs offrit à quelques médecins l'occasion d'observer par eux-mêmes les influences de la guerre, des privations et des fatigues dans la saison des chaleurs. Vus de près et décrits avec un nouveau soin et des expressions différentes , les symptômes de la fièvre épidémique de cette campagne parurent différens de ceux que l'on avait trouvés dans les anciens auteurs, sous le nom générique de peste ; et la fièvre de Hongrie devint une maladie célèbre dont on crut plusieurs fois retrouver l'analogue dans les fièvres qui se manifestèrent en des circonstances différentes. Du reste , tel est l'embarras des médecins qui ne fondent les différences des maladies que sur les groupes de symptômes, que quelques observateurs désignèrent par le même titre une gastro-entérite, à -peine fébrile 9 qu'ils attribuaient aux viandes crues , desséchées au soleil , à l'insalubrité des eaux , à l'abus des vins très généreux , aux passions et à la nécessité de coucher sur un sol humide. Tobie Cober, cité par Court-Sprengel , voulait qu'on la traitât par les vomitifs; mais l'historien infère de sa description que ce n'était pas la fièvre hongroise.

Les ressemblances qui ont conduit les auteurs à

a80 MEDECINE APRÈS G4LÏEN.

ces doutes , à ces hésitations, à ces incertitudes, ne surprendront pas les médecins physiologistes, qui savent aujourd'hui que les phlegmasies des mêmes viscères doivent produire des symptômes au fond toujours les mêmes , mais qui peuvent différer par le degré d'intensité, et, par des complications, se réunir avec d'autres , qui détournent l'attention des principaux phénomènes.

La céphalalgie, les spasmes de l'estomac, qui bientôt dégénéraient en coliques, quelquefois avec dysenterie, sauvent avec une telle angoisse que l'on qualifiait la maladie d'angine du cœur , des traits décomposés, une langue noire et sèche, un frisson suivi d'une chaleur dévorante, et, aussitôt après le premier accès ( car la maladie était souvent rémittente), une extrême prostration , des alternatives de délire et de coma, des symptômes d'angine gangreneuse, des taches de différentes formes sur la peau, un désir ardent de boire du vin , qu'il était très dangereux de satisfaire, parfois des attaques subites de gangrène d'un membre qu'on était obligé d'amputer, des terminaisons par une diarrhée bilieuse, par des parotides suppurantes, quelquefois mortelles; ces symptômes, qui furent ceux de la fièvre hongroise crue la plus légitime, celle décrite par Jordan, ne suffisent-ils pas pour caractériser une violente phlegmasie de la membrane interne de l'appareil digestif, communiquant une vive impulsion à l'appareil cérébro-spinal, et, par la réaction de celui-ci, développant toutes les sympathies ordinaires à ces maladies quand elles dépendent de causes fort actives, comme les marches forcées, les chaleurs, les émana-

lions marécageuses, putrides, l'usage de l'eau-de-vie, des alimens excitans, et quand on n'a pas su modérer, dès le début, l'impétuosité de l'irritation inflammatoire ? Ne retrouve-t-on pas ici les symptômes rapportés dans les épidémies d'Hippocrate, ceux, en un mot, qui se présentent toutes les fois que des masses d'hommes sont soumis à l'influence des mêmes causes? Faut-il que quelques différences accidentelles dans l'intensité des phénomènes sympathiques et des complications portent les médecins à en établir d'essentielles dans la nature même du mal? Un peu plus d'activité dans la chaleur, dans les émanations des foyers putrides, l'habitation d'une ville à ru«es étroites, d'une vallée humide, d'un port de mer infect, suffiront pour établir la complication des pétéchies ou d'un vomissement opiniâtre et douloureux, et l'on aura des fièvres pétéchiaies, des fièvres jaunes; car la sécrétion bilieuse est alors si abondante, que, malgré les évacuations, il y en aura encore assez pour fournir à la résorption. L'influence d'une brise piquante, le campement des troupes au revers de montagnes exposées aux vents du nord, modifieront autrement l'aspect du groupe de symptômes, en ajoutant la pleurésie, l'angine, les douleurs articulaires. Les rosées nocturnes , froides et infectes d'une plage marécageuse, donneront au mouvement fébrile un caractère rémittent. Les bubons, les charbons, qui indiquent l'irritation des systèmes glandulaireet cutané, ont été observés dan« toutes les grandes épidémies; mais il en est quelques unes où ces phlegmasies sont si communes , qu'on les regarde comme caractéristiques, surtout le bubon ; et c'est à celles là , comme

3$2 MÉDECINE APRÈS CALIEN.

aux plus meurtrières, que Ton réserve aujourd'hui le nom de peste. Quelle que soit la cause spéciale de ces bubons phlegmoneux, il n'en est pas moins vrai que les inflammations gastro-intestinales les précèdent, que l'appareil sensitif interne est vivement irrité, et que le danger dépend de cette double modification de l'économie. Il en est ainsi des charbons et autres phlegmasies gangreneuses de la peau. Ainsi, le poison subtil qui a pénétré dans les humeurs ne produit d'effet qu'en irritant les solides : s'il est, ou trop abondant, ou trop actif, il anéantit la puissance nerveuse à force de l'exciter; s'il est moins énergique, il développe de l'inflammation , et les tissus glanduleux et cutané y participent. Les maladies dites putrides et pestilentielles consistent donc essentiellement dans l'irritation d'abord nerveuse et ensuite inflammatoire des principaux viscères , réfléchie avec plus ou moins d'intensité sur leurs annexes et sur l'appareil locomoteur, le glanduleux ou le cutané.

Voilà des vérités aujourd'hui généralement senties, mais dont l'ignorance, au seizième siècle, peut nous servir à expliquer comment on a pu voir des maladies essentiellement différentes dans les fièvres hongroises et dans les nombreuses pestes qui ravagèrent les divers Etats de l'Europe durant le cours de ce même siècle.

Après de longues discussions sur les causes éloignées , que les uns plaçaient dans l'air, d'autres dans les constellations, d'autres dans le régime, et sur la cause prochaine, qui consistait, suivant ceux-c,idans la corruption primitive du sang, selon ceux-là, dans

MÉDECINE APRÈS GAXIEN. 'aS5

un foyer putride résidant dans les premières voies, et dont le passage dans le sang y développait une putridité consécutive, les médecins n'avaient pas encore établi des indications positives pour chacune de ces formes de l'état fébrile. Ce qui réussissait dans une épidémie paraissait inutile ou nuisible dans une autre. Rien de plus infidèle entre leurs mains que la saignée; les vomitifs et les purgatifs étaient tantôt favorables et tantôt redoutés : la rapidité des progrès de Finflammation amenait si promptement la prostration des forces, qu'ils se croyaient toujours obligés de recourir aux stimulans, et la grande mortalité ne pouvait les désabuser; car, croyant avoir épuisé toutes les ressources de Fart, ils ne pouvaient l'attribuer qu'au caractère indomptable de l'épidémie. Ce qui les confirmait le plus dans cette opinion , c'étaient les morts presque subites , dont on avait de fréquens exemples dans le début des épidémies : des malades, en apparence légèrement affectés , ne se plaignant que d'un léger malaise ou d'accablement ; d'autres, attaqués d'un bubon, dont la délitescence était suivie du même état; d'autres, n'offrant qu'un léger délire avec peu de fièvre , tombaient quelquefois à la renverse et mouraient sans agonie. Les autopsies auraient pu fournir des (lumières sur ce genre de mort, mais elles étaient trop rares à cette époque, et les médecins étaient si peu en état de donner la description des altérations des viscères , que l'on ne peut rien établir d'après cette base. Aujourd'hui nous savons que ces gens à mort subite offrent souvent d'énormes phlegmasies dans toute l'étendue du canal digestif, avec engorgement du cerveau , et nous

attribuons le peu de réaction et la promptitude de la mort, ou à la pléthore et à l'excès de force et d'innervation qui favorisent la rapidité des Congestions, ou bien à la préexistence d'une phlegmasie viscérale à l'infection. Nul doute aussi que l'extrême activité du venin et la pusillanimité des sujets ne puissent quelquefois déterminer ces catastrophes, indépendamment de toute phlegmasie préexistante.

Si notre siècle n'est plus témoin de ces épidémies si nombreuses et si meurtrières , il faut s'en prendre aux progrès que l'hygiène a faits parmi nous. En rendant les rues plus larges, mieux pavées, ouvertes aux courans d'air, en facilitant l'écoulement des eaux, en nettoyant le sol, en soignant les inhumations, en surveillant les tueries, les cloaques, en desséchant les marais, nous avons diminué l'activité des miasmes qui s'élèvent de ces différens foyers d'infection. Aussi, ne voyons-nous plus de grandes épidémies dans l'état de paix ; mais, aussitôt que la guerre a fait négliger la stricte exécution des moyens d'hygiène et que des hommes réunis dams un espace resserré, se livrent aux excès du régime après avoir supporté de grandes fatigues, aussitôt que la pénurie des vivres oblige les personnes ainsi réunies à se nourrir d'alimens gâtés ou indigestes , aussitôt que nous rassemblons un grand nombre d'individus sains ou malades dans un local trop resserré et mal percé, nous voyons reparaître ces redoutables épidémies. Cependant, comme nous en connaissons les causes, nous parvenons à les arrêter dès que les circonstances le permettent, chose qui ne pouvait arriver chez nos pères qui, quoique connaissant aussi ces causes, ne pou-

vaient se persuader qu'elles fussent assez puissantes pour expliquer tous les désastres dont ils étaient témoins.

Parlerai-je de l'influence que les mauvaises méthodes curatives ont dû nécessairement exercer sur la marche des épidémies du seizième siècle ? Ce que je pourrais dire à cet égard serait peut-être mal accueilli par quelques uns de mes contemporains; mais je puis affirmer , d'après mon expérience , qui est aujourd'hui semblable à celle de bien d'autres, que le meilleur moyen d'arrêter les épidémies est d'attaquer et de détruire, par un traitement antiphlogistique adapté au cas , les phlegmasies viscérales qui en constituent l'essence ; que la cause déterminante extérieure n'exige l'emploi d'aucun spécifique; qu'elle ne doit être recherchée qu'afin de pouvoir être écartée des personnes saines, ainsi que des malades et des convalescens; mais qu'aussitôt qu'elle a produit l'inflammation , sa nature est indifférente pour le médecin, qui ne tire plus les indications que du siège et de l'intensité de ce phénomène.

C'est d'après ces données, fournies par la doctrine physiologique, que nous devons juger cette partie de l'histoire de la médecine qui a rapport aux épidémies malignes et pestilentielles, afin d'éclairer la religion des personnes qui voudront parcourir les anciens auteurs ; car les contradictions qu'on trouve dans leurs théories et leurs pratiques ne sont propres qu'à jeter la confusion dans l'esprit des lecteurs, et à les dégoûter d'une science qui ne paraît reposer sur aucune autre base que sur l'empirisme.

La raphanie, que Dodoens rapporta au scorbut, et

qu'il observa clans le Brabant en 1 556, doit être rangée parmi les empoisonnemens. Les picotemens dans les membres, les douleurs et les convulsions qui s'y déclarent, ne sont-ils pas expliqués par les vomissemens violens de matière muqueuse, par une faim dévorante , par la diarrhée ? Des symptômes d'épilepsie , de catalepsie , de manie, de léthargie , ainsi que les phlyctènes aux pieds et aux mains, quelquefois suivis de leucophlegmatie et de gangrène, n'attestent-ils donc pas l'existence d'une irritation des voies gastriques ? N'observe-t-on pas des phénomènes à peu près semblables dans la colique de* plomb, dans celle qu'on appelle végétale, provoquée par les vins frelatés, par d'autres boissons acides , par des alimens crus , et même dans quelques phlegmasies du canal digestif déterminées par le froid? La gangrène des extrémités, précédée d'horribles douleurs, ne serait-elle pas un effet de la propagation de l'inflammation dans l'intérieur des vaisseaux et dans le névrilemme des nerfs qui les accompagnent , ainsi qu'on peut l'observer dans les gangrènes dites séniles ou par cause interne ? Nous reviendrons sur cette question.

Les autopsies ont désormais éclairé l'étiologie de ces affections ; mais, à l'époque dont nous parlons , on dut les prendre pour des maladies extraordinaires. On les attaqua par des purgatifs, qui ne manquaient jamais de causer la mort des malades; mais, au lieu de déduire de ce mauvais résultat des conséquences salutaires, on revint, dans d'autres cas semblables, aux mêmes moyens , auxquels on osa joindre le castoréum , le safran , le gingembre , le costus , le

cumin, le girofle, la pivoine, le gui , les crânes humains brûlés , la thériaque , le mithridate , l'aconit , Faunée, les feuilles de laurier, etc; tant il est vrai que les médecins de cette époque , qui croyaient faire merveille et enrichir la science en faisant de minutieuses descriptions à la manière d'Hippocrate , étaient extrêmement monotones dans leur thérapeutique. Lorsque les remèdes généraux n'avaient pas réussi, ils se jetaient aussitôt dans la stimulation, en supposant aux mêmes drogues qu'ils appliquaient à tant de cas divers , à celles-là mêmes que nous les avons vus prodiguer dans les maladies épidémiques les plus pestilentielles, des vertus spécifiques pour le cas présent : ils devenaient empiriques sans le savoir ; ils parcouraient cent fois les détours du même labyrinthe , sans jamais s'y reconnaître , et croyaient avoir mesuré le vaste terrain de la science. Mais, sans remonter aussi haut, on trouve encore, de nos jours, des médecins qui suivent la même routine, et qui ont la simplicité de croire qu'ils possèdent une grande richesse, une grande variété de moyens pour une foule de maladies différentes. Ils témoignent du mépris pour les médecins qui prennent pour guide l'irritabilité des organes et ses rapports avec les différens modificateurs , im les désignant par le titre injurieux, dans leur intention, de systématiques; tandis que le défaut de système, c'est-à-dire d'ordre, les réduit eux-mêmes à l'obscurité et à l'indigence. Qu'il est à plaindre, le médecin qui croit donner aux médicamens des propriétés différentes , en changeant leurs épithètes!...

Je ne m'arrêterai pas à la désignation des travaux

particuliers des observateurs de ce siècle ; je ne fais pas une histoire de la médecine, mais un examen critique des systèmes. Or, le système de ce temps était encore la théorie élémentaire et humorale; mais on s'efforçait à l'envi d'enrichir la science par l'observation et les descriptions soignées, d'après la méthode d'Hippocrate. Galien avait toujours beaucoup de crédit; mais les progrès que l'on fit dans l'anatomie normale et les découvertes que l'on dut à l'anatomie pathologique tendaient à rectifier ses erreurs et à lui faire perdre de son autorité.

Plusieurs médecins d'hôpitaux , plusieurs praticiens très répandus se distinguèrent par des recueils d'observations, dans lesquelles ils décrivirent de leur mieux les symptômes des maladies , les effets des remèdes et les altérations des organes, que les ouvertures de cadavres leur avaient fait découvrir. Les plus célèbres sont : Nicolas Massa , Vénitien ; Amatus Lusitanus 9 qu'on accuse d'avoir été trop crédule et d'avoir donné dans le merveilleux; Bartholomé Eustache , anatomiste fameux ; Remberi Dodoens , à qui l'on doit un grand nombre d'observations d'anatomie pathologique; Félix Plaler, qui s'occupa surtout des effets des passions; Pierre Laforest, dit Forestus, un de nos principaux classiques , homme d'un excellent esprit, qui s'attacha moins à rassembler des cas extraordinaires qu'à bien décrire ; Salius Diversus , de Fiensa ; Marcellus Donatus* médecin de Mantoue; enfin Fernel, qui fit connaître de nouvelles altérations cadavériques. Tous ces observateurs hippocratiques donnèrent une heureuse impulsion à la science, en l'enrichissant de faits; mais ils ont laissé à désirer

un système naturel propre à les coordonner et à les féconder.

En effet, on ne doit pas donner ce nom aux vaines discussions où ces auteurs et quelques autres s'engagèrent sur les jours critiques. Suivant Amatus Lusitanus , le nombre sept joue un grand rôle dans les crises; mais l'auteur y fait aussi figurer le sixièmejour, que la plupart des anciens regardaient comme un tyran. Cette puissance des nombres remonte, comme nou,s l'avons vu, au système de Py thagore et à celui des cabalistiques. Fracaslor voulait, avec Galien, que les jours critiques fussent subordonnés à l'humeur morbifique : ainsi, la pituite étant plus facile à cuire que toutes les autres humeurs, doit fournir des crises tous les jours ; d'où résulte le type quotidien dans les fièvres, tandis que la bile donne le type tierce, et Fatrabile, le type quarte. Mais on lui répondit en invoquant l'influence des planètes et des constellations. D'autres encore raisonnèrent d'après ces hypothèses ; mais ils ne méritent pas de nous arrêter.

On s'occupa beaucoup de l'urine et des signes qu'elle fournit dans l'état morbide. On voulut même fonder un système de séméiotique sur l'ouroscopie; mais plusieurs bons esprits s'élevèrent contre cette ridicule prétention. Les signes tirés de l'inspection de l'urine ne pouvaient avoir de valeur que pour ceux qui connaissaient les inflammations des organes urinaires. Aussi l'antiquité n'y puisa-t-elle aucune donnée satisfaisante, et F or estas ^ qui chercha à fixer cette théorie, ne put y réussir, quoiqu'il la traitât d'une manière assez méthodique. On revint sur le pouls dont Galien avait tant parlé, et de nombreux médei. 19

cins crurent y trouver toutes les bases de la séméiotique; niais, trop esclaves du modèle, ils donnèrent dans des subtilités qui ne produisirent rien de solide. Que pouvait -on dire sur le pouls sans connaître la circulation du sang ?

C'est de cette époque que date l'estimable ouvrage de Prosper Alpin sur la séméiotique pathologique, où il fit une collection de ceux des principes d'Hippocrate et de Galien que la raison et l'expérience lui semblaient avoir confirmés. Il est encore plus connu par son livre de Medecina JEgypliorum; car la théorie des classiques grecs a vieilli, et les observations d'Alpin sur l'Egypte auront du prix dans tous les temps.

On cite encore plusieurs traités de séméiotique, tels que ceux de Jodoc Lomm , d'Emile Campolongo , de Jacques A ubert,âe Thomas Fyens. Pour moi, j'avoue que ce partage de la pathologie en plusieurs sections, considérées comme autant de branches d'un même arbre, ne me paraît qu'une ontologie faite pour retarder plutôt que pour accélérer les progrès de la science. Peut-on traiter séparément les symptômes, les signes, le pronostic des maladies autrement que pour les définir, sans s'exposer à de nombreuses répétitions ? Peut-on isoler les phénomènes des organes dont ils ne sont que les lésions vitales ? Les signes ne constituent-ils pas la science des maladies par excellence, et le pronostic est -il autre chose que de la séméiotique ? Ces distinctions subtiles supposent que les maladies sont des êtres réels existant par eux - mêmes , indépendamment de leur marche et des différentes parties des corps animés,

MÉDECINE APRÈS GAXIEN. 29 1

en un mot, des entités bien déterminées, sur la nature desquelles tous les médecins sont d'accord et dont il ne s'agit plus que d'étudier les différais attributs. Mais puisque les maladies ne sont pas cela , je ne conçois pas comment, à l'époque où nous vivons, on peut encore composer et lire des traités de séméiotique. J'ai parcouru ceux qu'on nous donne comme classiques, et je n'y ai trouvé que des généralités, tantôt purement triviales, le plus souvent gratuites , dépourvues d'intérêt, parcequ'elles sont d'une application extrêmement difficile, intelligibles seulement pour ceux qui ont la cief de l'énigme et qui peuvent s'en passer, inutiles aux ignorans, nuisibles à ceux qui n'ont qu'une demi-instruction , et propres, en un mot, à consacrer cette ontologie médicale qu'il est si important d'anéantir pour toujours. Tout traité de séméiotique exigerait désormais un commentaire, et Ton a bien plus tôt fait en décrivant les affections des organes et en suivant leur marche sous l'influence des modificateurs jusqu'à la guérison ou jusqu'à la nécroscopie. Toutefois, il faut convenir que les anciens traités de séméiotique n'ont pas été inutiles. C'était toujours un moyen d'exciter la pensée et d'exercer le jugement sur des sujets qui n'étaient pas assez approfondis, et quoique l'on eût pu mieux faire, nous n'avons pas le droit d'adresser des reproches à ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir; il faut, au contraire, leur rendre grâces en profitant de leurs fautes, pour nous préserver de celles que leur exemple pourrait encore nous porter à commettre.

Page 1