MALADIES CHRONIQUES EN PARTICULIER
Au sujet des paralysies par lesquelles notre auteur débute dans les maladies chroniques, nous aurons peu de chose à dire. Il les considère dans les différentes parties du corps, et admet celles du cœur, de l'estomac et des intestins. Nous avons fait voir, il y a déjà long-temps, que ces paralysies, que l'on avait acceptées jusqu'à nos jours, sont impossibles, et nous avons prouvé que quand les immobilités des viscères intérieurs pourvus de fibres musculaires ne dépendent plus de leur irritation primitive ou consensuelle, elle est toujours l'effet de leur désorganisation. Mais nos auteurs, privés de notions po-
sitives sur les fonctions des deux grandes divisions de l'appareil nerveux, n'ont point vu de raison pour que la partie intérieure du canal digestif fût exempte d'une affection qu'ils observaient tous les jours aux deux embouchures de ce canal. On sent que les stimulai! s de toute espèce doivent être prodigués intus et exlus dans les paralysies , et qu'on n'a nulle raison de les épargner à la membrane interne de l'appareil digestif.
Uépilepsie est une des affections qui causent le plus d'embarras aux humoristes. Boerhaave et Van- Swieten reconnaissent et avouent cela : ils indiquent bien certaines causes qui leur pawissent incontestablement matérielles, comme la pléthore, les évacuations supprimées, certains acres spécifiques ; ils tiennent compte aussi des causes mécaniques, comme les tumeurs, ou des corps étrangers qui compriment certains nerfs, des pointes osseuses qui blessent le cerveau; mais ils sont forcés d'admettre parmi ces mêmes causes des affections violentes du genre nerveux , qui ne peuvent pas figurer sur la même ligne: telles sont les douleurs périodiques, la passion hystérique , les vers , la dentition , le chatouillement , l'imitation , les affections morales, etc. C'est pourquoi nous les voyons citer avec complaisance Vanhelmont, qui prétendait que la seule cause de cette maladie, aussi bien que de la goutte, de la manie, de l'asthme, consistait dans un ferment incorporel et dans un caractère séminal empreint comme cause dans les idées de l'être actif Au surplus, les symptômes sont bien décrits, et toutes les médications empiriques, dont l'expérience a constaté les bons effets,
sont appelées au secours du médecin traitant, par l'érudition de Van-Swieten, lorsque les pratiques rationnelles tirées des principes de l'humorismesont restées impuissantes.
L'opinion de Boerhaave et de l'école humoriste sur la mélancolie est précieuse pour nous , parcequ'elle est un type dont on ne s'est écarté que de nos jours. Cette maladie est pour Boerhaave une affection dans laquelle le malade délire long-temps et opiniâtrement, toujours attaché à peu près à la même idée. Quant aux causes, il l'attribue à l'atrabile des anciens ; mais il pense que la maladie peut aussi commencer dans l'âme par le chagrin, et produire consécutivement l'atrahile. Celle-ci lui paraît prouvée, ainsi qu'à Van-Swieten, par cette bile noire et poisseuse que l'on trouve dans le canal digestif et dans les canaux biliaires et la vésicule hépatique. Les idées noires leur prouvent qu'elle peut rentrer dans le sang, en pénétrant de l'estomac dans la veine porte par les vaisseaux courts : on ne doit donc pas croire, avec quelques auteurs, que les matières noires rendues par les mélancoliques soient toujours du sang. Quant aux causes , nul doute qu'il ne faille s'en prendre, selon les principes de la secte, à tout ce qui peut dissiper l'humidité du sang, le rendre par conséquent épais, terrestre et disposé à former des obstructions ; tels sont les travaux de l'esprit , surtout quand il s'occupe d'un seul objet, les veilles, toutes les émotions de l'âme , les exercices du corps, surtout dans une saison chaiKte et sèche, les excès vénériens, les alimens austères, durs, secs, terrestres , tels que les viandes salées , fumées , dessé-
chées, les fruits non mûrs, non fermentes, les médicamens astringens, coagulans, fixant la lymphe, les fièvres chaudes prolongées sans crise favorable. Je ferai grâce, comme de raison, des explications particulières sur le mode d'action de chaque cause, et sur les changemens que doivent éprouver les tissus affectés. Tout cela n'est fondé que sur des bases identiques; ce sont toujours des explications physiques et mécaniques : le corps humain paraît aux humoristes modifié par les agens extérieurs, à la manière des corps inertes. Les phénomènes nerveux avaient semblé les rappeler vers le vitalisme dans la théorie de lepilepsie; mais ici le physicisme reprend toute son influence , malgré les nombreux symptômes nerveux de la maladie qu'on décrit, parceque nos théoriciens ont cru trouver une cause matérielle pour leur répondre de toute espèce de désordres. Pour ce qui concerne les modifications de l'appareil assimilateur dans la mélancolie, je dois renvoyer à ce que j'ai dit plus haut sur le tempérament mélancolique. Quant au délire, que depuis Hippocrate les humoristes attribuent à l'influence sur le cerveau de l'humeur mélancolique qui a fait dégénérer la masse du sang, on sait assez qu'il annonce une irritation cérébrale qui vient toujours s'ajouter aux gastrites chroniques, quand elle n'en est pas elle-même la cause, et que cette irritation peut devenir la maladie principale.
Il serait inutile de m'arrèter aux détails du traitement de la mélancolie des humoristes, puisqu'ils ne sont qu'une application de ce qu'on a vu dans les généralités de leur système. On n'a pas oublié qu'au
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milieu des rafraîchissans , des adoucissans , des délayans, des émoussans, etc., se trouve une fouie de discussifs, fondans, évacuans, qui ne peuvent être que nuisibles tant que l'irritation n'est pas détruite; et l'on sait trop que ces systématiques n'avaient aucun moyen de reconnaître quand elle l'était.
Nous concevons aujourd'hui qu'un traitement mixte de ce genre devait avoir des résultats variés , selon le degré de la maladie, la susceptibilité des sujets , le succès ou le non-succès des révulsions. Si le malade guérissait, on en tirait un motif de confirmation pour la théorie ; si le mal s'exaspérait par l'explosion d'une phlegmasie aiguë des viscères, on s'en prenait aux changemens survenus dans la matière mélancolique. Cette matière , jusque là inerte dans les vaisseaux où elle était arrêtée , fixée, coagulée, mais du reste peu chaude et ne produisant que des maux chroniques , s'était enfin échauffée , liquéfiée , fondue en devenant mobile ; elle avait pris par la chaleur un surcroît d'acheté ; quelquefois même elle était devenue corrosive ou réellement vénéneuse, et, répandue dans le corps, elle avait porté partout l'inflammation, la corruption, causant des anthrax, des pustules malignes, et jusqu'à des gangrènes formidables. Tel est, selon Van-Swieten , un sphacèle du pied survenu à la suite d'un purgatif antimoniai , au rapport de Wœpfer, etc.
C'est ainsi qu'on expliquait le passage de l'état chronique à l'état aigu, dans les irritations du canal digestif, et toutes les irritations consécutives à ces phlegmasies. De là le conseil de mettre la plus grande circonspection dans l'emploi des excitans et des fon-
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dans que Ton associait aux humectans pour le traitement des mélancoliques. Mais quelques précautions que l'on recommandât, les mauvais effets redoutés ne pouvaient pas être toujours évités; car, définitivement, il fallait bien que le praticien en revînt aux moyens de détacher et d'évacuer les humeurs visqueuses et coagulées sur lesquelles les boissons aqueuses n'avaient pas assez de prise. Il entremêlait donc forcément les excitans aux antiphlogistiques , il appelait à son secours une foule de médicamens qu'il essayait d'assortir à des nuances imaginaires de ténacité, de viscosité, dacreté des fluides, de tension et de rigidité des solides, et le plus communément il détruisait d'une main ce qu'il avait fait de l'autre. C'est ce traitement à bascule que nous voyons encore aujourd'hui mettre en pratique par les médecins qui n'ont pas assez médité la doctrine physiologique , et qui , pour ne pas perdre le fruit de leurs lectures , se donnent le titre prétentieux d'éclectiques. liront rejeté ce langage savamment stérile de l'école boerhaavienne; mais ils en ont conservé tous les moyens , et ils en déploient tout le luxepolypharmaque dans l'occasion.
En persistant, dit Boerhaave, cette maladie produit la démence, l'épilepsie, l'apoplexie, la manie , les convulsions, la cécité, le* imaginations, les ris, les pleurs, les chants, les soupirs, les rôts, les anxiétés, le flux copieux d'urine, la rétention du sang et de la bile dans les vaisseaux de l'abdomen , et souvent l'excrétion subite de ces humeurs, l'astriction opiniâtre du ventre, une salivation liquide, ténue, fréquente, une faculté incroyable de suppor-
ter les veilles, l'abstinence , le froid , et Van-Swieten attribue tous ces maux à l'influence de l'humeur mélancolique sur le cerveau. Changez les mots humeur mélancolique en ceux de gastro-entérite ; ajoutez-y que l'affection cérébrale, de sympathique, devient tôt ou tard idiopathique , et vous aurez l'explication physiologique. Elle vous suggérera des moyens de traitement plus efficaces que ceux que vous pourriez déduire de l'explication humorale, tant est grande l'influence des mots sur le sort des hommes.
La manie n'est pour Boerhaave et pour son commentateur autre chose qu'une mélancolie portée jusqu'à la fureur par l'augmentation toujours croissante du mouvement des esprits, au moins dans le cerveau. Elle se distingue de la mélancolie par la fureur, et de la frénésie par le défaut de fièvre. Quant aux causes, celles de la mélancolie sont nécessairement en tête, et l'on doit se souvenir que ces auteurs ont fait corrompre le sang par la matière mélancolique résorbée. D'autres matières peuvent irriter le cerveau et exalter les esprits de la même manière : tels sont l'esprit de vin et plusieurs poisons narcotiques; mais il y a des manies sans matière , celles, par exemple, qui dépendent de la colère et des autres passions violentes.
Dans la description de la manie, ces auteurs n'ont d'abord en vue que le plus haut degré de cette affection, ou ce que nous appelons la manie furieuse. Boerhaave la décrit fort bien; puis il parle d'une autre manie qui survient en automne à la suite des fièvres intermittentes, et qui doit être traitée par des
fortifians, tandis que la manie furieuse exige l'emploi des saignées copieuses, des purgatifs usités depuis Hippocrate , et des bains froids , surtout des bains de surprise prolongés.
Yan-Swieten n'oublie jamais Vanhelmont, qui , pour cette maladie comme pour toutes celles qui ont quelque chose de nerveux, veut qu'il y ait autre chose que des humeurs , de la saburre , des saletés , et s'en prend à la modification de l'archée, et ici particulièrement à une impression de fureur que la colère a laissée dans le sensorium commune , laquelle, comme de raison , ne doit avoir rien de matériel : voilà ce qui explique les retours périodiques de la manie furieuse aux époques équinoxiales. Ce jargon rappelle aussitôt celui de nos psychologistes modernes, qui se gênent aussi peu que le dévot Vanhelmont pour faire agir matériellement , à la manière des corps, l'entité prétendue immatérielle qu'ils ont préposée aux fonctions de l'appareil encéphalique.
On chercherait en vain dans les auteurs dont je m'occupe des observations sur la marche des aliénations mentales considérées après la période d'exaltation. Leurs nécroscopies n'ont rapport qu'à cette période, puisqu'elles se bornent à incliquer l'excès de consistance et l'engorgement sanguin de l'encéphale. Il semble qu'ils n'aient remarqué aucun intermédiaire entre la fureur maniaque et la clémence : encore n'est-il rien dit du plus haut degré de cette dernière, et de la paralysie générale qui l'accompagne.
La rage canine esl placée à côté de la manie , à cause de la fureur qui l'en rapproche. Elle est dite hydre-phobie, à raison de l'horreur de l'eau qu'on y remarque souvent. Les faits rassemblés sur la rage par Van-Swieten sont curieux ; mais cette maladie lui fournit peu d'applications de sa théorie humorale, si ce n'est pour le virus, dans les cas de contagion, et pour le vice du fluide nerveux, dans tous les cas. Il admet chez l'homme , aussi bien que chez les animaux carnassiers, deux espèces de rage , une spontanée , qui doit toujours son origine à la colère et qui peut se communiquer, et l'autre reçue par voie de contagion : Boerhaave et lui ont noté la rougeur du pharynx et surtout celle de l'estomac. Van-Swieten parie de la rage d'après une foule d'autorités , dont quelques unes pourraient être suspectes. C'est pour cette raison , et pour celle déjà indiquée, que nous nous dispenserons de le suivre dans la théorie de cette affection, ainsi que dans sa pratique qui repose presque toujours sur l'empirisme quand il ne conseille pas les saignées à outrance. On est frappé de l'audace avec laquelle les bains d'immersion ont été donnés dans la rage : quelques auteurs vont jusqu'à recommander de laisser les malades sous l'eau pendant le temps nécessaire pour réciter le psaume Miserere, ce qui serait suffisant, dans bien des cas , pour amener une asphyxie incurable.
Le scorbut est la maladie qui prête le plus aux théories humorales : aussi Boerhaave et Van-Swieten Font-ils amplement exploitée. Les descriptions qu'ils en donnent d'après leurs observations et celles des auteurs qui ont le mieux observé le scorbut , sont i. 28
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plus que complètes , car on y trouve beaucoup de symptômes inflammatoires et nerveux, mais autrefois tous ces accidens étaient mis sur le compte de la maladie qu'on décrivait. La faiblesse musculaire , les ecchymoses d'un sang noir, les extravasations de sang, soit dans les cavités du corps, soit par les ouvertures extérieures , les accumulations d'un sérum souvent imprégné de sang , dans toutes les surfaces sans ouvertures, constituent , selon nous, les caractères du scorbut. Les douleurs qui résultent des épanchemens , les contractions de membres qui les accompagnent , sont les premiers symptômes consécutifs, qui ne doivent leur valeur comme signes de scorbut, qu'aux précédens. Mais il en est une foule d'autres qui ne peuvent passer que pour des complications accidentelles: tels sont la gengivite , les pustules , les vésicules et les ulcères de la peau , les phlegmons, les érysipèles extérieurs, les gangrènes, les énormes délabremens et les pourritures des membres, les fièvres intermittentes et continues dépendant de l'inflammation de l'ensemble splanchnique, ou de quelque viscère en particulier, ainsi que toutes les altérations cadavériques qui en sont la conséquence. On peut être scorbutique sans avoir ces inflammations , on peut avoir ces inflammations sans être scorbutique ; mais la disposition scorbutique du corps leur donne un degré de gravité qu'elles n'auraient pas chez des individus qui en seraient exempts. C'est donc en vertu de cette même disposition , qui constitue elle seule la spécialité , que d'abondantes hémorrhagies se font , par la rupture des vaisseaux, dans les parties enflammées avec
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ou sans ulcération ; que la gangrène y fait de rapides progrès; que les épiphyses se détachent, et que le cal, qui réunissait les extrémités des os rompus, se dissout, et renouvelle ainsi des fractures consolidées depuis long-temps.
Puisque la disposition scorbutique du corps vivant , la même qui se manifeste d'abord par la faiblesse musculaire et par les extravasations de sang et de lymphe, est ce qui rend les inflammations si redoutables , c'est elle seule qui constitue ici la spécialité dont il faut étudier les causes et rechercher les moyens de guérison.
Voilà comme nous raisonnons en médecine physiologique : voici maintenant comment les auteurs qui nous occupent ont envisagé la question. Partant d'une double donnée, i° la causalité qui se résout dans l'usage des alimens gâtés, corrompus, imprégnés de sels et de fumée , etc., agissant presque toujours sur des sujets devenus mélancoliques par de grandes calamités, la disette, un siège, la prison , l'isolement dans un pays marécageux septentrional, etc. ; 2° l'aspect des symptômes qui montrent des ruptures de vaisseaux, des putréfactions, des sanies acres et comme rongeantes , diverses élevures de la peau avec sentiment d'ardeur, la décomposition et la dissolution des parties les plus dures du corps humain; partant de toutes ces données, disons-nous , l'école humorale n'a pu voir dans le scorbut que les effets de l'acrimonie et de la corruption des fluides. L'acrimonie est acide ou afcaline : acide , elle coagule le sang et produit toutes les stases et toutes les congestions sanguines que l'on
observe chez les scorbutiques ; alcaline , elle le dissout et corrode les vaisseaux, d'où résultent les hémorrhagies, les ulcérations, les affections cutanées avec sentiment d'érosion, des sanies qui semblent brûler une peau devenue érysipélateuse, etc. C'est par le concours de ces deux dispositions du corps que se développent les fièvres et les douleurs simulant une foule de maladies dont se plaignent les scorbutiques , et par suite ces énormes désorganisations , tant externes qu'internes , que Ton rencontre dans leurs cadavres, au milieu desquelles, toutefois, on a trouvé le cerveau sain. Les auteurs en ont jugé par des nécroscopies faites chez des personnes mortes sans fièvre , ou du moins par la conservation des facultés intellectuelles jusqu'au dernier moment. Ce dernier lait fut singulièrement remarquable chez des scorbutiques hibernant dans un parage septentrional, où ils moururent tous faute d'alimens convenables ; car le dernier vivant acheva l'histoire parfaitement rédigée du malheur commun par ces mots, Je meurs. Toutefois, ces faits n'excluent pas la possibilité de l'irritation consécutive , et ensuite idiopathique de l'encéphale, chez les scorbutiques en proie à des inflammations violentes des autres viscères.
La thérapeutique du scorbut, fondée sur la théorie que nous venons de résumer, ne peut être que fort complexe chez les humoristes. L'épaississement du sang dans la première période du mai requiert naturellement lesfondansetles savonneux, parmi les quels se trouvent des plantes dont l'action peut nuire à la complication inflammatoire quand elle existe.
La saignée peut être utile pour combattre les congestions d'un cruor trop épais , et qui plus est , pour diminuer l'abondance d'une sérosité acre et corrosive. L'acrimonie alcaline réclame l'emploi des acides; l'une et l'autre acrimonie veulent une combinaison d'absorbans, d'émoussans et d'incrassans. Il ne s'agit que de placer toutes ces substances à propos. Il en est ainsi des purgatifs par lesquels les voies gastriques doivent être délivrées des amas d'impuretés qui les surchargent. On doit en dire autant des sudorifiques, des diurétiques nécessaires pour diriger vers les sécréteurs les particules acres ou putrides qui circulent dans les humeurs ; des toniques aromatiques et des astringens plus ou moins forts, dont on ne peut se passer pour redonner du ton, à un certain degré de la maladie. On conçoit également que les an ti -putrides, tantôt acides minéraux ou végétaux, tantôt spiritueux et aromatiques, sont indiqués par les désorganisations gangreneuses , les suppurations sanieuses toujours fétides, si communes dans le scorbut.
Que de sagacité n'exigeait pas l'application de tant de moyens si disparates! C'est ainsi qu'on excellait à multiplier les difficultés dans le traitement des maladies, et que l'art s'imaginait avoir tout fait et s'applaudissait de ses longs efforts et de ses savantes combinaisons, lorsqu'il n'avait fait que rendre plus difficiles les opérations salutaires de la nature. Je ne veux pas dire toutefois que la nature peut opérer seule dans le scorbut , c'est une des maladies où elle a le moins de pouvoir, mais seulement que la multiplicité des modificateurs opposés, auxquels on la
soumettait , devait nuire fréquemment au sage emploi qu'elle pouvait faire des bons. Aussi , les humoristes confessaient-ils que rien n'est si facile que d'errer dans le traitement du scorbut. Van-Swieten, que distingue un caractère de prudence très remarquable , ne cesse de revenir sur le conseil de ne pas prodiguer mal à propos les anti-scorbutiques acres et les autres stimulans si utiles dans les cas de faiblesse générale, parcequ'ils peuvent donner trop d'activité aux acrimonies, hâter les ruptures de vaisseaux, et accélérer toutes les désorganisations auxquelles la délicatesse et la fragilité des tissus exposent continuellement les scorbutiques.
Cette idée m'a toujours semblé d'une haute importance; elle doit former, selon moi, la base de la théorie du scorbut. Le principal effet du vice de nutrition qui constitue cette maladie , n'est-il pas de relâcher les tissus ; surtout ceux qui sont formés de gélatine et de fibrine, et de diminuer leur force de cohésion, sans affaiblir simultanément leur irritabilité ; et n'en doit-il pas résulter un danger éminent de désorganisation, lorsque de violens efforts o«u l'inflammation agissent sur ces tissus? Que l'on réfléchisse maintenant aux organes qui doi /ent être le plus fatigués par ces deux causes, et l'on s'expliquera pourquoi la gastrite existe dans le scorbut, et pourquoi les gencives sont si souvent frappées d'une phlegmasie gangreneuse.
Van-Swieten avait trop de sagacité pour ne pas s'apercevoir que les médecins, en général, commettaient la grave erreur de trop multiplier le scorbut , ce qui les portait à abuser étrangement des
médicamens incendiaires. Il se joint donc à Sydenham, dont il se déclare ici l'imitateur, pour condamner les praticiens qui considèrent le scorbut comme une espèce de Protée, le soupçonnant au fond de, toutes les maladies qu'ils ne savent pas reconnaître, et se jettent dans la prescription des antiscorbutiques, pour se tirer de l'embarras où leur ignorance les a plongés. Il avoue cependant, avec Sydenham, que le scorbut lui-même est souvent la conséquence du quinquina prodigué mal à propos dans le traitement des fièvres intermittentes : remarque bien précieuse, qui nous retrace aujourd'hui le rôle que l'irritation de la membrane muqueuse de l'estomac a joué de tout temps dans la production des symptômes dits scorbutiques, et par son irritation propre entraînant la congestion des parenchymes abdominaux, et par l'influence qu'elle exerce sur les ouvertures muqueuses et sur la peau , où elle produit des pétéchies, des ecchymoses, et même des pustules ulcéreuses et saignantes des plus rebelles , telles qu'on en voit chez les sujets qui ont été surexcités par le mercure.
Une des maladies les plus importantes dans le système humoral, c'est la cachexie. Ce mot , auquel Van- Swieten, d'après Celse, donne la définition de malus habitns , qui est la traduction du grec , est , selon Boerhaave, une disposition du corps qui déprave sa nutrition dans toute son habitude en même temps. Remarquez d'abord qu'ailleurs la disposition du corps est elle-même la dépravation : mais passons sur ces petites obscurités du langage ontologique. Ces auteurs entendent par habitude du corps l'aspect exté-
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rieur, où Ton note plusieurs déviations de l'état normal dans la coftleur de la peau, le volume des parties, l'état des mouvemens, l'expression du visage. Quand tout cela indique un état maladif, lors même que le malade ne se plaindrait pas , les humoristes disent qu'il y a cachexie. Ils en jugent surtout par la pâieur de la peau, les nuances jaunes, brunes, rougeâtres, livides, qu'elle peut présenter, l'amaigrissement du corps ou une disposition œdémateuse, et la diminution de la force musculaire. A cet aspect, Boerhaave prononce qu'il y a dépravation du liquide nutritif, que ce liquide est mal élaboré , soit parcequ'il est difficilement élaborable , ou tout-à-fait inassimilable, soit parcequeles vaisseaux ont perdu leur faculté assimilatrice. Cette imparfaite élaboration , il l'attribue à la débilité qu'amènent souvent le défaut d'exercice, l'excès du sommeil, etc., à des pertes de sang, à la surabondance ou à la rétention des excrétions, à un vice humoral ou à quelques virus, à un ulcère, à un squirrhe intérieur, etc., qui font obstacle au travail de l'assimilation par la soustraction des forces , ou bien en dépravant le sang par des humeurs corrompues qu'ils ne cessent de lui fournir. Van-Swieten donne un grand développement à l'aphorisme qui contient cette rapide énonciation; il a soin de renvoyer aux dépravations générales, qui se réduisent au glutineux spontané, à 1 epaississement inflammatoire, à l'alcalin et au rance, qui produisent la putridité, et enfin à l'acide, etc. On déduit forcément de tous les détails dans lesquels il juge à propos d'entrer, que leur cachexie n'est pas une maladie spéciale, mais un genre extrêmement nombreux,
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peuplé de maladies très différentes, et qu'elle est le voile officieux sous lequel ils cachaient toutes les suites de maladies aiguës et toutes les maladies chroniques dont ils ignoraient l'étiologie ou ia véritable nature physiologique. C'est bien ainsi que les ciassifîcateurs ont envisagé la question, puisqu'ils ont fait des cachexies non seulement un genre, mais encore une des principales classes de la nosologie.
Il est facile déjuger, d'après cela, que le pronostic était très variable dans les cachexies , et que les indications devaient être extrêmement multipliées et souvent contradictoires. Faute d'avoir une idée du phénomène de composition qui crée et organise tous nos tissus, ces médecins se figuraient l'assimilation à chaque instant imparfaite, tes vaisseaux remplis de sucs hétérogènes, le sang plus ou moins corrompu , tantôt coagulé, tantôt trop dissous. La surabondance , sans extravasation , de l'humeur la plus normale, par exemple du sangle plus élaboré, donnait lieu, d'après leur système , à la corruption de ce fluide : c'était leur cacochy mie pléthorique. L'étiolement ou la décoloration de la peau par le défaut de la lumière du soleil , leur semblait un signe certain d'une cachexie aqueuse ou glutineuse , sorte de crudité qu'ils voyaient prédominer chez tous leshabitans des villes et des lieux humides et bas ; et l'embonpoint de ces sortes de sujets leur paraissait un colluvies pituiteux. La nuance jaunâtre du teint était pour eux le signe d'une corruption bilieuse de la masse du sang; et si les ructus nidoreux, effet d'une gastrite, s'y trouvaient joints, ils ne voyaient dans le canal alimentaire qu'une sen- Une debiîeranceet putride, fermentant avecdugluten?
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des résidus d alimens à moitié assimilés et plus ou moins pourris, de l'atrabile ou des alcalis prédominans. Le sujet offrait-il une nuance verdâtre ou livide avec un corps décharné, l'atrabile l'emportait sur les autres humeurs; était-il pâle et bouffi, les sucs crus inondaient l'intérieur de ses tissus; ses vaisseaux, car les tuniques vasculaires opéraient toutes les codions à cette époque encore voisine de la découverte harveyenne , ses vaisseaux avaient mal élaboré les alimens dont il s'était nourri, et nos humoristes croyaient voir à travers le tissu d'une peau transparente ou dans celui des embouchures des membranes muqueuses, les sucs à demi cuits qui dépravaient les humeurs naturelles du corps. Us parlaient en effet tantôt de sucs terreux, denses, astringens, provenant de fruits crus qui fixaient les molécules et les arrêtaient dans les vaisseaux capillaires ; tantôt de sucs glutineux: venant des farineux surabondans ou des chairs des jeunes animaux, et qui invisquaient les orifices sécréteurs où les fluides ordinaires ne pouvaient plus pénétrer; d'autres fois de sucs acides fournis par des végétaux crus, et qui pouvaient fermenter en parcourant les vaisseaux et entraîner toutes les humeurs dans leur fermentation; d'autres fois de sucs alcalins, rances, résultant de substances animales trop faites, de graisses animales rances , de poissons gâtés, et qui ne pouvaient manquer d'imprimer à toute la masse en circulation le caractère putride qui les dominait. Une irritation quelconque avait-elle suspendu les fonctions secrétaires, on se figurait toutes les humeurs qui auraient dû sortir comme autant de fer-
mens corrupteurs qui allaient entraîner la dépravation complète du sang; les ulcères intérieurs, les squirrhes, les collections purulentes étaient autant de foyers de corruption qui tendaient incessamment au même résultat. Il n'y avait pas jusqu'au fluide subtil, semi-éthéré , dont on avait enrichi la masse encéphalo-rachidienne et les nerfs, qui ne fût susceptible de dépravation, tantôt par cause morale, et tantôt par rinfluence de l'air ou la propagation de la corruption des autres fluides.
Toutes les dépravations humorales dont je viens de donner l'idée constituaient autant de cacochymies : il y avait donc des cacochymies bilieuses, sanguines , atrabilaires, pituiteuses, etc., et le mot cachexie convenait à toutes indistinctement.
Appropriez maintenant à chacune de ces déviations humorales de l'état normal une ou plusieurs des substances alimentaires ou pharmaceutiques et toutes les influences hygiéniques dont le médecin peut disposer; songez à la difficulté qu'il devait y avoir de rencontrer juste, aux subtilités dont on avait besoin pour expliquer les insuccès , les pertes non attendues, les guérisons subites de maladies qui devaient être de longue durée , les changemens de forme des maladies, et jusqu'aux guérisons opérées par des moyens contre-indiqués , et vous aurez une idée sommaire des difficultés sans nombre que le génie de l'humorisme avait semées sur la route du praticien. Mais, en revanche, vous expliquerez, par la même voie, la haute importance que se donnaient et que devaient acquérir, aux yeux de bien des personnes, les médecins éfudits et beaux parleurs, sur-
tout s'ils se trouvaient assis dans une chaire éminente, ou revêtus, auprès des princes, de grandes dignités. La médecine donnant occasion de parler de tout, il fallait tout étudier : de là la prépondérance que les hommes de cette profession ont toujours exercée dans le commerce social; de là aussi la rectification inévitable , quoique un peu tardive , des théories qu'ils avaient reçues de leurs pères.
Il n'est point de maladies qui prouvent mieux que celle dont je m'occupe en ce moment, combien l'imagination prédominait en médecine sur toutes les autres facultés, et combien l'art de créer des hypothèses et de les multiplier par elles-mêmes, l'emportait chez les médecins sur tous les autres procédés intellectuels. La cachexie, malus habitas, et les diverses cacochymies dont elle se composait, embrassaient presque toutes les maladies, hors les aiguës, et ce que j'en ai dit suffirait pour caractériser la secte humorale, dont le joug pèse encore aujourd'hui sur la partie la plus importante de l'art de guérir , la thérapeutique.
Nous aurons peu de chose à dire sur la manière dont Boerhaave envisage la phthisie pulmonaire: il nous suffira de faire remarquer qu'il ne la range point nécessairement au nombre des maladies inflammatoires , excepté les cas où elle se lie à un empyème ou à quelque abcès du poumon. Mais i'étiologie de la phthisie par excellence se réduit à toutes les causes qui peuvent fixer le sang dans les poumons, de telle sorte qu'il soit forcé de dégénérer en pus ; et ces causes sont rapportées à la disposition du corps par laquelle les sujets tendent à l'hémoptysie d'abord, et
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ensuite à l'ulcération de la plaie par où s'est faite rhémorrhagie pulmonaire. Sur ce , Van-Swieten rappelle l'antique distinction des hémorrhagies , et rapporte, i° à la rupture , celle qui dépend des causes violentes : alors le sang sort avec abondance, et l'hémorrhagie peut être mortelle en peu de temps; 2° à V érosion , celle qui a .été précédée d'une toux prolongée et de douleurs dans quelques points du thorax, sans cause connue, ce qui peut indiquer un ■ulcère, un amas d'humeurs acres, capables de ronger les vaisseaux; 3° à Y anastomose, leshémoptysiesoù le sang n'est pas acre, mais au contraire doux, de bonne qualité et copieux, comme à la suite des suppressions de menstrues.
La disposition organique aux hémoptysiesconsiste, suivant ces auteurs, dans la délicatesse et la fragilité des vaisseaux dont la rupture devient facile par toute congestion, et dans l'âcreté du sang, qui est soumise elle-même aux causes connues des acrimonies. Il donne la description des sujets exposés à la phthisie dite héréditaire ; puis il signale le passage de la rupture, de la déchirure ou de l'érosion pulmonaire qui a fourni l'hémorrhagie, de l'état de plaie simple à l'état de plaie suppurante, en partant d'un léger mouvement fébrile avec des redoublemens, un peu d'oppression, des quintes de toux, la rougeur des joues et des lèvres , etc. Mais tout cela n'est point rapporté à l'inflammation, de sorte que la phthisie pulmonaire, dite primitive ou constitutionnelle, se trouve une maladie entièrement humorale. Trois phénomènes seuls y figurent : i°. L'accumulation , dan? le poumon, d'un sang qui en déchire les vais-
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seaux par la violence avec laquelle il est lancé, ou par des particules acrimonieuses qu'il contient; 20. la suppuration des embouchures des vaisseaux qui ont souffert une solution de continuité, si l'on n'a pu réussir à en procurer la réunion par première intention; 3° l'infection générale et la corruption de tout le corps, avec fièvre plus ou moins vive par le pus, dont le foyer va toujours faisant des progrès quand on n'a pas eu le bonheur de le cicatriser lorsqu'il n'était encore qu'à son début.
C'est sur ce texte que nos humoristes ont à gloser, et l'on se figure assez tout ce qu'ils sont capables de débiter sur les différens modes de ruptures, déchirures, érosions, dilatations; sur les signes extérieurs qui doivent leur correspondre ; sur les degrés de corruption, soit du sang, soit des différens viscères ; enfin , sur les méthodes diverses et sur les nombreux spécifiques avec lesquels on doit contrebalancer l'action des causes et s'opposer aux progrès des altérations imminentes des solides et des fluides, par exemple, désobstruer, déterger, mondifier, consolider, corriger la putridité, fortifier, etc. Leur langage a disparu; mais ieurs recettes remplissent encore nos formulaires.
Boerhaave assigne à chaque viscère sa phthisie spéciale, qui peut être la suite de sa suppuration, dont les causes sont exposées ailleurs. Van-Swieten renvoie aux chapitres des inflammations de ces viscères, où l'on trouve toujours le même fond de théorie, l'accumulation d'un sang plus oumoins corrompu dans les vaisseaux où il se convertit en pus, eL en-
suite l'infection générale du sang par ce même pus.
THÉORIE DE BOJERHAAVï:. /^n
Boerhaave voit dans Yhydropisie une sérosité extravasée contenue dans des cavités qu'elle distend. Il spécifie les lieux où l'hydropisie est possible , et pense qu'elle dépend toujours delà difficulté du retour de la lymphe vers le cœur. Tout obstacle dépendant du cœur lui-même, tout étranglement des veines et des gros troncs îympathiques, ainsi que la faiblesse des veines et des absorbans, pourront donc produire les hydropisies. En rapprochant les causes, il les réduit à trois séries : i° celles qui retiennent le liquide séreux de manière à ce qu'il ne puisse retourner aux veines , mais qu'il stagne dans ses propres vaisseaux dilatés ; 2° celles qui rompent ces mêmes vaisseaux et donnent lieu à l'épanchement du sérum dans les membranes ou petites cavités du tissu aréolaire; 3° celles qui obstruent les vaisseaux qui reviennent chargés de sérum, des cavités membraneuses (membranes séreuses), dételle sorte que ces vaisseaux ne puissent se dégorger.
Pour bien entendre cette étiologie, les explications de Van-Swieten sont nécessaires. Il pose d'abord comme fait démontré que toute lymphe, de quelque partie qu'elle vienne , se rend, par les vaisseaux lymphatiques , dans les veines sanguines , soit immédiatement, soit en passant d'abord par le canal thoracique, pour aboutir dans la veine sous-clavière. On voit que l'existence des absorbans qui , des surfaces, se rendent dans les veinules, est admise depuis long-temps : mais allons pins loin.
Les obstacles que les humoristes assignaient au cours de la lymphe étaient toujours mécaniques. Ainsi, selon l'interprétation de Van-Swieten, cesont,
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pour l'extérieur des vaisseaux, des tumeurs ou des viscères engorgés et endurcis qui compriment les veines ou les lymphatiques , et jamais il n'est question de la part que ces vaisseaux pourraient prendre à la maladie du tissu qui les avoisine; pour l'intérieur des mêmes vaisseaux, on parle du sang qui adhère, à cause de sa viscosité', aux parois de ces canaux, et l'on s'appuie du témoignage de Sauvages, en ajoutant qu'il suffit pour cela dune cachexie qui rende le sang aqueux. On veut qu'alors la sérosité prenant la route des sécréteurs , laisse le sang trop consistant pour circuler avec liberté , et le dispose, à raison de sa viscosité , à former un enduit qui rétrécisse le calibre des vaisseaux. En un autre passage, cette matière qui encroûte et rétrécit le calibre des vaisseaux de différens genres , est considérée comme une sorte de dépôt, fruit d'une dépuration du sang, et on la qualifie du nom de crasse. Ces exemples d'inflammations vasculaires ne sont point utilisés par nos auteurs : l'usage des alimens gras, épais, visqueux, coagulans, etc., suffit bien, à leur estime, pour produire une semblable cachexie et de pareils dépôts dans l'intérieur des vaisseaux. C'est ainsi que les faits les plus précieux peuvent être long-temps inutiles à la science. En parcourant les classiques des différentes écoles, on retrouverait tous les faits sur lesquels ia science doit reposer : il ne s'agirait que d'en donner une bonne interprétation ; mais il faut une méthode pour la trouver, et, quand on la connaît, des motifs particuliers peuvent encore en ajourner les résultats.
I^es classiques qui nous occupent n'ont garde
d'oublier la rupture des vaisseaux chyîeux parmi les causes des épanchemens lymphatiques des grandes cavités , ni la déchirure des glandes lymphatiques et mésentériques. Mais on peut encore se demander si les médecins humoristes qui ont attesté ces lésions les ont toujours bien vérifiées, et s'ils n'ont pas quelquefois pris pour du chyle le produit d'une péritonite. Les explications des altérations cadavériques sont toujours en raison des idées dont les observateurs sont préoccupés : il y a peu de temps que l'on publiait à Paris des brochures contre la nouvelle génération qui admettait les péritonites des femmes en couches ; on soutenait que le pus dont la cavité abdominale était remplie n'était autre chose que du lait. Personne maintenant n'oserait imprimer une telle absurdité ; mais notre Faculté de Paris possède encore assez de sectateurs des vieilleries , assez d'ennemis bien décidés de toute espèce d'innovation, pour que plusieurs jeunes gens croient travailler à leur avancement, en faisant l'éloge de l'humorisme et méconnaissant non seulement les phlegmasies du système vasculaire, mais aussi celles du poumon dans la phthisie , et celles de la membrane interne du canal digestif dans les prétendues fièvres essentielles. Revenons à l'hydropisie.
Ce que je trouve de plus singulier parmi les explications des humoristes , c'est celle d'un sang tellement desséché par la chaleur d'une fièvre ardente, qu'il devient comme poisseux et refuse de se mêler à l'eau que les malades boivent en abondance : de là, selon nos auteurs , la nécessité de l'élimination anormale de cette eau par les artères capillaires qui i. - 29
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la déposent dans les tissus aréolaires ou dans les membranes que nous nommons aujourd'hui séreuses. N'ayant aucune idée des inflammations chroniques non phlegmoneuses , et n'en ayant qu'une très fausse des phlegmoneuses, les médecins de cette école ne pouvaient que se torturer l'esprit pour chercher des explications aux hydropisies qui sont la suite des maladies aiguës. Or, quand ils ne s'en prenaient pas à la décomposition de la masse du sang , il ne leur restait plus qu'à accuser les obstructions que les fièvres laissent dans les viscères , ou le relâchement des vaisseaux. Ce relâchement explique bien les œdèmes et les ïeucophlegmaties que le retour des forces fait disparaître ; mais il n'explique pas plus que l'obstruction viscérale , les hydropisies qu'entretient une phlegmasie chronique consécutive à l'aiguë. Ce n'est que par suite des travaux de l'école de Stahl , que la théorie des fluxions , qui repose sur l'axiome ubi stimulus, ibi affluxus , a fourni la véritable explication des hydropisies qu'entraînent les phlegmasies chroniques et les subinflammations des grands viscères.
Van-Swieten tire un grand parti , en faveur de la décomposition du sang et de l'isolement de l'eau comme causes d'hydropisie, de l'expérience de Haies, répétée de nos jours , qui prouve que l'eau injectée dans les vaisseaux sanguins s'épanche par les exhalans dans les diverses surfaces viscérales. Il y a bien quelque rapport entre cette expérience et les hydropisies qui se développent dans le pourtour d'une congestion sanguine, fût-elle même inflammatoire; mais ce rapport n'est que celui du trop plein. Il
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existe également entre les cas de fluxion vitale et ceux de ligature ou d'étranglement des veines ; mais tout cela n'a rien de commun avec la décomposition du sang. Haies en concluait, au dire de Van-Swieten, que les globules de l'eau n'ont pas assez de volume pour tenir les capillaires artériels et veineux ouverts, et que ce privilège n'appartient qu'aux globules sanguins beaucoup plus gros que les ouvertures exhalantes ne sont larges, et pouvant par conséquent s'opposer à l'oblitération du système vasculaire. Voilà l'exemple d'une explication mécanico-humorale. Nous dirions avec plus de fondement que , dans le cas de superplénitude vasculaire par injection d'eau, il est tout simple que les molécules qui ont le plus d'affinité avec les vaisseaux, y restent préférablement à des molécules non assimilées. Qui peut douter que la fibrine, la gélatine et l'albumine du sang , ne soient liées avec les vaisseaux qui en sont formés, par des affinités vitales plus étroites que les liquides nouvellement introduits par l'absorption, et à plus forte raison par l'injection , dans les artères ou les veines ? N'est-ce pas aussi cette affinité vitale qui maintient le calibre des petits vaisseaux , en retenant la matière nutritive dans leurs cavités ?
La superpotation d'eau est bien notée par nos auteurs comme caussn puissante d'hydropisie, et, pour eux comme pour nous , elle se rattache aux observations précédentes.
L'épuisement général et le relâchement vasculaire qui succèdent aux hémorrhagies répétées aussi bien qu'aux diarrhées et à tous les flux trop long -temps copieux, sont des causes d'hydropisie sur lesquelles
toutes les sectes médicales sont obligées d'être d'accord. Mais ce n'est pas seulement à la perte de ton des vaisseaux , c'est surtout à la dissolution et à l'extrême aquosité du sang, qui résulte des évacuations surabondantes, que nos humoristes attribuent l'hydropisie. Ils pensent que cette même dissolution peut aussi résulter de l'abus des substances acres f et de la présence dans le sang de plusieurs virus. Ainsi , l'excès comme le défaut de la consistance du sang sont également pour eux des causes d'hydropisie. Mais ne négligeons pas, à l'appui de cette assertion, de faire remarquer la manière dont les humoristes se rendent compte de la production des hydropisies par affection du foie et de la rate : elles dépendent, suivant eux, ou de la pression mécanique de ces viscères sur la veine cave et sur les vaisseaux lymphatiques, ou de la coagulation et de la décomposition du sang produite par les substances alcooliques chez ceux qui doivent ces maladies à l'ivrognerie, ou enfin de la dissolution de ce fluide chez ceux où prédominent certaines âeretés. L'appel trop considérable des fluides par l'effet d'une irritation locale n'a garde d'être pris en considération. Van-Swieten incline plus que Boerhaave vers le solidisme et vers la théorie du collapsus atonique , précurseur du browui&me ; car il croit que l'état d'affaissement et d'immobilité où tombent les buveurs à la suite du sommeil et de la stupeur de l'ivresse, est une cause débilitante qui les dispose puissamment à Thydropisie. Il ne redoute pas moins, toujours comme cause débilitante, les excès qu'ils peuvent faire de l'eau , après s'être fort échauffés
par des boissons ardentes. Enfin la crainte de la débilitation est telle chez cet auteur qu'il redoute peut-être encore davantage, en se fondant sur un axiome du père de la médecine, que Les buveurs de profession ne renoncent trop promptement à leur pernicieuse habitude.
La théorie du spasme se lie , dans l'histoire de l'art, avec celle de l'atonie : il est curieux de voir le même auteur attribuer la dilatation du ventricule droit du cœur à un spasme du poumon qui, en se resserrant à l'excès, oblige le coeur à redoubler d'action pour y faire pénétrer le sang. C'est de cet obstacle au sang, causé par lespasme pulmonaire, que Van-Swieten fait résulter l'hydrothorax et même l'hydropisie de tout le corps; mais il pense que les amas de fibrine coagulée dont les cœurs des anévrysmatiques se trouvent souvent remplis, sont dans la plupart des cas la cause de l'état hydropique dans lequel ces malades succombent. Ces assertions dans la bouche d'un médecin qui avait médité le traité de Senac sur les maladies du cœur, font assez voir, si on les rapproche de l'explication donnée plus haut des incrustations vasculaires, qu'on ne doit rien attendre de satisfaisant de la part des humoristes sur l'étiologie des hydropisies qui se rattachent comme effet aux maladies du cœur et de tout le système circulatoire. Van-Swieten n'omet pas de rapprocher le scorbut des hydropisies , et il range l'une et l'autre affections dans les cachexies.
Je ne m'arrêterai pas sur toutes les hydropisies en particulier : on n'y retrouverait pas d'autres élémens théoriques que ceux dont j'ai rendu compte,
Quelques unes seulement mériteront de fixer notre attention. Par exemple, il est bon de noter que les phlegmasies des membranes séreuses n'étant point connues des humoristes, ils ont été forcés de chercher dans la mauvaise qualité des fluides formant la matière des épanchemens, la cause de leur aspect, tantôt purulent, tantôt sanieux, et des dépôts de matière épaissie qu ils trouvaient sur le péritoine et sur la plèvre. Les traces de gangrène des intestins qu'offrent souvent les péritonites chroniques leur semblaient un effet de la malignité du liquide > pendant qu'ils attribuaient la collection séreuse à l'endurcissement du foie, des épiploons et du mésentère; car, suivant eux, les squirrhes produisent l'hydropisie par l'obstacle mécanique qu'ils opposent au cours de la lymphe. Si le liquide était rougeâtre et le péritoine injecté, c'était Tépanchement qui, en macérant les vaisseaux, avait débilité leurs parois au point d'en occasioner la rupture, etc. La tympanite accompagnée d'un épanchement était attribuée à la débilité ; et les anneaux d'induration inflammatoire qui rétrécissent les intestins dans les entéro-péritonites chroniques, avec épanchement plus ou moins purulent et dégagement de gaz, n'avaient pas, selon ces auteurs, d'autre cause que la débilité, la cacochymie ou l'obstruction. Ils voyaient dans ces collections purulentes, qui remplissent souvent une des plèvres, en déprimant le parenchyme, le produit d'un abcès formé dans le poumon , sans se donner la peine de vérifier si cet abcès avait existé, et l'on sait que tout abcès était pour eux une corruption. Les hydropisies enkystées des ovaires leur
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étaient connues; mais elles étaient mal expliquées.
N'oublions pas, en rendant compte des vues thérapeutiques des humoristes sur l'hydropisie , de mentionner la théorie de Vanhelmont , rappelée par Van-Swieten : il s'agit de l'archée , officiant des reins, qui ferme ces organes dans la conception de l'idée de sa perturbation. 11 est cligne de remarque qu'une explication aussi éloignée de l'humorisme ait été prise en considération par le commentateur de Boerhaave ; mais elle conduit à des remèdes qui, quoique singuliers, ne pouvaient être négligés par un homme aussi érudit et aussi exact. Voici ce qu'il rapporte de Vanhelmont à ce sujet : « Quelques auteurs conseillent » de lier des crapauds vivans sur l'un et l'autre reins «pour guérir l'hydropisie par le flux d'urine. J'ai vu » du moins un paysan guéri pour avoir entouré ses » reins et son ventre de peaux de serpens. De cette » manière on donne l'idée de la crainte à l'archée des » reins, qui lui fait perdre l'indignation. De la même » manière, on suscite assez l'idée de tristesse ou d'ap- » petit refusé, par où l'archée des reiris oublie son «indignation. » Van-Swieten ajoute qu'Hippocrate avait déjà eu l'idée d'attribuer l'hydropisie aux reins, et de tenter la cure de cette maladie par la provocation du flux d'urine. Mais cela n'ôte rien à la singularité ontologique du fanatique brabançon. Toutefois, qu'on se garde bien de rire de sa théorie : celles de nos psychologistes kantopîaîoniciens ne reposent pas sur des bases plus solides, et tout le monde n'est pas d'avis de s'en moquer.
Boerhaave établit méthodiquement , selon sa coutume, les indications curatives de l'hydropisie. Elles
se réduisent, selon lui , i°à procurer un libre écoulement au liquide épanché; 2° à l'extraire des cavités où il est accumulé; 3° à corriger le vice des viscères débilités, soit qu'il dépende de la cause ou qu'il soit l'effet du liquide épanché.
La première indication générale en fournit trois secondaires; car il s'agit d'enlever les causes qui empêchent l'écoulement des liquides épanchés , et ces causes sont, suivant l'auteur, (a) la diminution de la force vitale dans la circulation; (b) la compression, la rupture, l'obstruction des vaisseaux; (c) la trop grande ténacité du liquide. Pour remplir le premier objet, on recommande, si la soif n'est pas grande, une foule de stimulans sous les noms de roborans et de cardiaques, que l'on emprunte aux aromatiques, aux salins , aux huileux chauds ; et si la soif est grande, que la cause ait été chaude , ou qu'il y ait de la fièvre avec beaucoup de chaleur , on prescrit les mêmes moyens combinés avec les acides. Or, ces cas de grande soif et de fièvre chaude sont ceux où il existe des inflammations dans les viscères. Hippocrate avait observé que les stimulans provoquent souvent de la chaleur et de la fièvre chez les hydro piques : Van- Swieten , qui le cite , rapporte ces cas plus particulièrement aux scarlatines et aux miliaires de mauvaise nature , c'est-à-dire à des phlegmasies qui pénètrent si profondément dans les viscères, qu'elles atteignent jusqu'à l'intérieur des principaux vaisseaux et produisent des artérites, des phlébites, des cardites. De là l'impossibilité de supporter les sudorifiques , les cardiaques même, quoiqu'ils soient mitigés par le mélange de quelques acides végétaux , surtout si Ton
se conforme au précepte recommandé par Yan- Swreten , et suivi, selon lui, depuis Hippocrate, d'épargner l'eau le plus possible aux hydropiques, dont le régime, en général, doit être chaud et tendre à la dessiccation.
Il est facile de juger, par ces premiers préceptes de l'école mécanico-humorale, que la cure des hydropiques devait rencontrer beaucoup d'obstacles toutes les fois que les viscères étaient enflammés ou même avaient quelque disposition à la phlogose ; ce qui n'est que trop fréquent, puisque le plus grand nombre des hydropisies dépend des inflammations du bas-ventre , soit muqueuses , soit séreuses : il n'y a guère d'exceptions que pour celles qui dépendent des fièvres intermittentes qui régnent dans des pays marécageux, pour celles des lieux froids et humides où les malades sont presque tous plus ou moins modifiés par la disposition scorbutique, et pour les hydropisies qui attaquent subitement les personnes saines dont les excrétions séreuses ont été subitement interverties par une cause active comme le froid , etc.
Heureusement que les moyens externes, tels que les frictions sèches ou huileuses , la chaleur sèche , les exercices, intervenaient souvent pour produire la révulsion; on obtenait quelquefois aussi une utile compensation des eaux minérales , que Boerhaave conseille pour remplir le second objet , parcequeles voyages que cette médication exige sont toujours accompagnés de nombreuses excitations extérieures, et ne peuvent être entrepris par les malades où l'inflammation est fort intense. Toutefois, Van-Swieten se croit
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obligéd'avouerque si ellesneguérissent pas toujours, elles sont des palliatifs utiles pour les cas non curables. Mais lorsque , pour remplir le troisième objet indiqué .par Boerhaave, celui de dissoudre, ce qui s'appliquait aussi bien aux hydropisies chaudes qu'aux froides, on avait recours simultanément aux cardiaques fortifians , mêlés avec les acides agréables et les légers aromatiques, aux alcalins, et surtout aux sels volatils, aux mercuriaux, aux antimoniaux et aux préparations cuivreuses; lorsque, pour mieux secouer les obstructions , dissoudre ce qui était tenace, chasser ce qui était stagnant , on prodiguait , d'après Boerhaave, les vomitifs à doses plus ou moins fortes, mais toujours rapprochées, comme le voulait Van-Swieten, qui, dans ce point, était encore l'imitateur de Sydenham; lorsque l'on y joignait, pour remplir l'indication d'évacuer les eaux, les diurétiques forts , et même les purgatifs donnés avec la même hardiesse que les vomitifs; qu'est-ce qui pouvait contre-balancer les maux affreux attachés àde pareilles médications dans tous les cas où l'hydropisie, soit générale, soit partielle, était entretenue par une phlegmasie chronique? Kous l'avons dit ailleurs, et voici le lieu de le répéter : c'étaient les cures des hydropiques à viscères vigoureux, ou du moins à système gastrique peu irritable, tels que ceux qui ont contracté la maladie par Faction subite du froid , par une fièvre d'accès peu inflammatoire et sans abus des fébrifuges, par une disposition anévrysmatique du cœur, c'est-à-dire par un obstacle au cours du sang subitement accru par l'impression d'un froid humide: c'étaient , disons-nous , les cures de ces hy-
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dropiques privilégiés qui avaient donné de la vogue à cestraitemens brutaux; mais jamais ils n'ont pu procurer une guérison solide dans les ascites par entérohépatite, par péritonite, par hypertrophie inflammatoire du cœur avec gastro-duodénite, qui sont des maladies extrêmement communes dans les sociétés civilisées , et les médecins de l'époque qui nous occupent n'avaient aucun moyen de distinguer les contreindications fondées sur la coexistence de ces phlegmasies avec les épanchemens généraux ou partiels. C'en est assez pour que nos lecteurs puissent juger du degré d'imperfection où se trouvait l'art de guérir dans la secte humorale , relativement aux suites les plus redoutables des inflammations mal traitées, que l'ignorance sur beaucoup d'autres points rendait alors très communes. Quelle que fût la prudence des praticiens les plus renommés de cette école, aussi bien que de l'empirique et de i'hippocratique, tels que Sydenham et tant d'autres, le fond de leur croyance devait toujours les ramener, après une faible palliation, à l'usage intempestif des stimulans dans la cure des hydropisies^ et des rechutes multipliées , conséquences de ces traitemens à bascule, avaient souvent pour résultat définitif l'incurabilité. De là, l'extrême terreur que causaient autrefois les hydropisies, maladies d'autant plus formidables qu'elles étaient plus communes , par la raison déjà notée de l'imperfection du traitement des phlegmasies.
On trouve une nouvelle preuve de cette assertion dans la manière dont nos auteurs envisagent le météorisme qui accompagne si souvent les épanche-
mens ascitiques. L'accumulation de l'air dans la cavité péri tonéale ne dépend, suivant eux, que de la putridité de lepanchement qui fournit des vapeurs, et quand l'air est contenu dans les intestins, cela vient de la débilité des parois de ces organes qui se laissent distendre par l'air que fournissent les aîimens ou les humeurs qui se trouvent dans les intestins. Les nodosités ou anneaux inflammatoires qui rétrécissent les intestins d'espace en espace dans les entérites chroniques ne peuvent pas même les détromper; ils n'ont égard qu'à la débilité des points du canal qui se sont laissé distendre, et en tirent l'indication des toniques, comme ils en tirent celle des évacuans quand ils les attribuent à des humeurs acres qui se sont attachées aux tuniques des intestins. Cette théorie ne laisse aucun recours vers la médecine vraiment rationnelle, dans toutes les maladies qui intéressent les organes de la digestion. Mais je passe sur les points les plus révoltans ; car nos auteurs manifestent le projet, dans les cas de tympanite suropiniâtre , de forcer les doses des purgatifs pour rétablir le mouvement péristaltique, d'obliger les gaz à sortir à force de carminatifs, et de percer le ventre avec une aiguille , si rien ne réussit à leur donner issue. Beaucoup d'empiriques de nos jours en sont encore à ce degré de grossièreté médicale, malgré tous les progrès de la doctrine physiologique.
La goutte est une des maladies sur lesquelles on a le plus écrit : Boerhaave a posé sa doctrine sur cette affection d'une manière ferme, et Van-Swieten l'a traitée avec détails , érudition et profondeur. Aussi
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familier avec les préceptes de Sydenham qu'avec ceux de son maître, il a vraiment réuni tout ce qu'on pouvait trouver de mieux à l'époque où il écrivait sur cette maladie si fameuse. Ce qui frappe d'abord , c'est la manière dont il distingue la goutte de l'arthritis ou rhumatisme goutteux, maladies qui ont été confondues chez les anciens, comme on le voit par des passages de Fernel, d'Hippocrate, d'Àrétée , de Paul d'Egine. Elles diffèrent, selon lui , en ce que la goutte frappe les pieds à son début, et que l'arthritis attaque plusieurs articulations à la fois. Il poursuit : l'arthritis débute par une fièvre continue, celle de la goutte a lieu par accès ; l'arthritis une fois commencée continue toujours un certain temps, la goutte, dans ses premières attaques, disparaît quelquefois subitement et ne revient que l'année suivante ; la goutte, souvent précédée de ructus et de flatus , débute quelquefois dans la plus brillante santé, et c'est alors qu'elle peut disparaître sans laisser de traces , ce que ne fait jamais l'arthritis , qui laisse toujours les articulations douloureuses pour un temps fort long. Arétée a vu des goutteux subitement délivrés de leurs douleurs remporter le prix de la course aux jeux olympiques , chose dont on n'a jamais eu d'exemple dans les cas d'arthritis. Si donc une douleur inopinée, sans cause manifeste, occupe les extrémités d'un pied, et qu'elle se dissipe spontanément ou par de légers remèdes, en peu de jours, sans laisser aucune trace, il y a suspicion de goutte. Elle augmente, si les causes dont on va parler ont précédé ; elle est confirmée , si on la voit revenir au printemps ou en automne.
Il dit revenir, d'après Hippocrate, comme si la matière goutteuse accumulée dans les intervalles , attendait ces époques pour détonner ; c'est son expression , comme celle de Sydenham.
Quelle est donc cette maladie si singulière dans son début, qui paraît d'abord toute nerveuse, et qui par sa durée embarrasse plusieurs articulations de matières humorales d'aspects divers , les unes bénignes et comme muqueuses, les autres acres, rongeantes et presque caustiques , en y provoquant des douleurs pour lesquelles les infortunés ne trouvent pas d'expressions ; car la torture , la dent des animaux féroces , l'action du fer et du feu, la fureur d'une Euménide acharnée sur l'objet du courroux céleste, suffisent à peine aux goutteux pour donner l'idée de leurs souffrances? D'où viennent ces amas crétacés, tophacés, qui encroûtent et pétrifient en quelque sorte les jointures de ces malheureux attachés au lit de douleur ? Comment la matière goutteuse peut elle se multiplier avec le temps, au point d'envahir tous les viscères , de les engorger tous , et de déborder, pour ainsi dire , par toutes les voies d'excrétion , jusqu'à ce qu'elle ait enfin suffoqué le principe de la vie? Voilà des questions bien faites pour exciter la curiosité d'un humoriste qui , par la nature de sa foi , ne peut diriger ses accusations sur autre chose que sur des matières morbifiques. Ce qui produit la goutte paraît, dit Van-Swieten, s'accumuler insensiblement dans le corps avant de se porter ou d être porté aux pieds ; et s'il est dérangé dans sa marche fatale , il produit mille maux qui cessent, si on le rappelle à son siège voulu.
Il y a là plus que de la médecine humorale: on y découvre du fatalisme, et l'on entrevoit un principe d'ontologie dans l'animation de ce quelque chose qui se venge de la contrainte que lui opposent les obstacles, et ne s'apaise que lorsqu'il a définitivement accompli son projet.
Mais d'où vient qu'il n'établit son empire tyrannique, ni dans les corps des enfans, avant la puberté, ni dans ceux des femmes, à moins qu'elles n'aient perdu leurs règles, ni dans ceux des eunuques , tandis qu'iL semble chérir les hommes sur le retour , pourvu qu'ils soient robustes , qu'ils aient bonne table et qu'ils aiment le plaisir ? D'où lui vient aussi sa prédilection marquée pour les gens d'esprit, surtout quand ils sont sujets à sacrifier le besoin du sommeil à celui des jouissances intellectuelles ? Pourquoi tant de richards s'en sont-ils vus délivrés en tombant dans l'indigence ? Pourquoi d'opulens prélats, de gros prieurs, des chanoines vermeils et brillans de santé , hors de leurs attaques de goutte , en ont-ils été guéris sur les galères d'Alger, en maniant une lourde rame sous les coups d'un impitoyable comité ? Voyons si 1 etiologie des humoristes pourra lever ces graves difficultés.
Van-Swieten essaie d'abord de s'en prendre aux acides, attendu que l'abus des vins acides lui paraît être une des causes de la goutte, et parcequ'un médecin anglais a été délivré d'un accès en vomissant des acides. Toutefois , il ne trouve pas que cette cause puisse être toujours accusée, car les boissons acides soulagent souvent le goutteux; et d'ailleurs 1 acreté alcaline paraît plus prédominante chez ces sor-
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tes de sujets. Toutefois, Vanhelmont, cet anti-humoriste par excellence , pensait que les acides pouvaient donner la goutte en coagulant la synovie. Les vins généreux la produisent, selon Van-Swieten, en débilitant l'estomac; les excès vénériens prématurés, en déterminant peut-être la dégénération mucilagineuse des humeurs , comme le soupçonnait Liger ; le froid des pieds et la suppression de la sueur de ces parties, en retenant une excrétion dépuratoire. L'hérédité est sans doute une des principales causes , mais comment l'expliquer? On interroge encore Vanhelmont, qui répond que le caractère de la goutte est imprimé dans la semence. D'ailleurs, Paracelse n'a-t-i! pas dit que , « dans le moment du coït, le caractère de la «goutte, dormant d'ailleurs dans l'esprit de l'archée, » se réveille dans l'excès de l'agitation libidineuse, et «se combine en même temps avec l'esprit et avec la «semence d'une manière entièrement anomale, parce- «que la nature, incapable de diriger les rênes, ne «peut empêcher que le venin libidineux de ce carac- » tère ne souille fermentativement la semence? Ainsi, »de même que la semence ou le caractère de la «goutte souille régulièrement le sperme, il souille «aussi très promptement la synovie, qui jamais ne » se présente mieux isolés que lorsque deux os se tou- «chent mutuellement. Voilà comment le siège ou le » nid de la goutte se trouve dans les orteils. »
On trouvera cette citation à la fin du chapitre de la goutte dans Van-Swieten. Que penser maintenant de la doctrine d'un auteur qui, nourri des écrits de Boerkaave et de Sydenham. , les deux grands maîtres de l'humorisme, et de ceux de Frédéric Hoff-
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mànn , est obligé de chercher de nouvelles lumières dans des écrivains tels que Paracelse et Vanhelmont? 11 n'était donc pas bien sûr que la doctrine de ses maîtres fût la meilleure. Au surplus la voici.
Boerhaave décrit d'abord les symptômes de la goutte, et indique rapidement la marche des phénomènes locaux: il parle des douleurs tensives, déchirantes, astringentes, les montre croissant peu à peu, décroissant de même, avec moiteur, rougeur, tumeur, et finissant par la diaphorèse, le prurit, la desquamation, ou se changeant en craie ou en chaux, rompant les vaisseaux, les liens articulaires, et détruisant la forme, le mouvement, les usages des articles. Notez que c'est toujours la matière; goutteuse qui est active dans ce tableau. Il croit pouvoir conclure de là que la cause prochaine de la goutte est la viciation deTaction du caractère des plus petits vaisseaux , des plus petits nerfs du corps, ainsi que du liquide qui arrose les parties nerveuses: c'est par acrimonie et par une grande ténacité que ce liquide lui semble péclier, tandis que le vice dû solide consiste dans le resserrement et la rigidité des vaisseaux. C'est pour cela, selon lui, que, bien que le vice existe dans toute l'économie , la goutte se manifeste d'abord dans les parties les plus éloignées du cerveau, qui opposent le plus de résistance au mouvement des fluides à cause de leur solidité, de leur dureté, de l'exercice qu'elles font , des poids qu'elle;' supportent. Resteàdéterminer. l'origine prochaine de ce vice, et il la trouve dans l'indigestion des viscères qui n'atténuent pas bien les ingesta et ne les assimilentpas suffisamment au liquide nerveux. La dernière élaborais 5o
tion du fluide ou de l'esprit vital, étant en défaut , le vice s'introduit clandestinement dans la matière prolifique de la semence et y adhère, ce qui rend la goutte constitutionnelle et héréditaire.
Si l'on désire savoir ce qui a conduit Boerhaave à cette théorie d'inassimilation de l'esprit vital, on trouvera que ce sont certaines lésions de la fonction digestive qu'il attribue au défaut de coction ou à la crudité. Tels sont les rots avec saveur d'alimens non digérés, et tout ce qu'il rapporte à la faiblesse de l'estomac et à l'imperfection de la digestion , comme les pesanteurs de tète, la torpeur générale, la flatulence, la constipation, des attaques de fébricule en rapport avec les dérangemens de l'estomac , le frisson et le refroidissement des pieds, etc. De l'imperfection des digestions , l'auteur conclut à l'imperfection des humeurs qu'elles fournissent à l'économie; et comme les premiers désordres se font apercevoir dans les parties nerveuses et ligamenteuses les plus serrées , il lui semble pouvoir établir que le vice •d'assimilation spécial de* la goutte ne peut exister ailleurs que dans le fluide propre aux nerfs de ces régions, nerfs qui se trouvent en effet insérés dans des tissus très résistans.
Un premier degré de corruption en entraîne bientôt un second : le vice goutteux fait l'office d'un fermentqui tend à s'assimiler tous les fluides du corps humain. Il ne faut pour cela que du temps et de l'âge, qui doivent nécessairement amener la diminution des forces vitales : de sorte qu'à la fin l'infection goutteuse est universelle.
Non seulementVan-Swieten admet cette théorie, illa
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renforce même des réflexions que son esprit toujours ingénieux lui suggère , et des faits que son érudition lui fournit. Ce qui me frappe d'abord, ce sont les rapprochemens qu'il fait à l'occasion de l'idée émise parles anciens, d'une fluxion venant d'en haut sur les pieds, prouvée par le gonflement pâteux et par les varices dans certaines gouttes. Il commence par comparer ces fluxions avec celle du coryza , qui paraît bien venir de la tête ; il suit, avec les anciens, le rhume descendant jusque dans la poitrine; puis il ajoute : « Mais l'œsophage, le ventricule, les intes=tins sont tapissés par une membrane qui sécrète aussi du mucus; de là résulte que le mal descendant successivement, ces parties sont affectées de la même manière ; il survient des vomissemens pituiteux , des mucosités sont rendues par l'anus, il y a de véritables diarrhées muqueuses, non seulement chez les jeunes sujets, qui ont coutume d'avaler un mucus catarrheux, mais même chez les adultes. « Il lui semble assez probable que les flueurs blanches utérines , bénignes, sans ulcération, ne sont pas autre chose* Ne voilà-t-il pas des données tendant à déterminer le rôle des membranes muqueuses en pathologie, et leur nom même n'est-il pas trouvé ? Mais, de ce point de vue à celui qui les considère comme des membranes de rapports et des sens provocateurs de mouvemens vitaux très multipliés, la distance est grande, comme nous Favoris fait voir en d'autres lieux.
C'était sous le rapport de la fluxion des humeurs muqueuses que les catarrhes étaient comparés aux rhumatismes par l'école mécanico- humorale, et du
rhumatisme à la goutte la distance était si petite, qu'on tentait naturellement de la franchir. Rien de plus naturel, pour des gens qui n'avaient pas l'Anatomie des systèmes organiques de Bichat , que de comparer l'humeur synoviale à celle des membranes muqueuses, ainsi qu'à la lymphe qui entoura les articulations des goutteux. C'est ce qu'a fait Van-Swieten en prononçant les mots de membranes muqueuses. On voit, dit -il, l'impression du froid produire subitement les fluxions muqueuses , comme les fluxions articulaires , chez des personnes jeunes et saines, nullement suspectes d'un vice humoral, et cela même au point de les rendre percluses ; et il cite le fait si connu d'Alexandre -le -Grand. Quel dommage qu'après jjes observations si judicieuses, il revienne sur ses pas, et forme peu à peu, sous l'influence des causes indiquées par Boerhaave, une matière particulière, indépendante du rhumatisme aussi bien que de i'arthritis, et la dépose dans certaines articulations pour y produire la spécialité goutte! Mais Van-Swieten se croit autorisé à l'admission de la matière goutteuse et de ses effets assimilateurs par tous les cas de dépravation réelle ou imaginaire qu'il rapporte : il va même jusqu'à suspecter la goutte de contagion , à l'exemple de Boerhaave. D'ailleurs peut-il résister à l'autorité de Sydenham et de Hoffmann dont toutes les expressions, quand il est question de la goutte, rappellent l'existence d'une matière morbifique ? et de plus n'a-t-on pas vu la sueur du goutteux noircir l'argent , par l'effet du virus qu'elle emporte avec elle ? L'érudit commentateur n'ignore ni l'opinion deHoff-
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mann , qui regarde !a matière goutteuse comme une substance crétacée, ni les expériences de Haller, tendant à prouver que les os ne sont qu'une gelée concrète qui perd sa transparence en prenant une matière terreuse ; ni celles de ^ Duhamel , qui font voir que la matière colorante de la garance ne s'attache qu'à cette substance terreuse et calcaire (phosphate de chaux). De tous ces faits il se croit en droit de conclure que les accès de goutte répétés ayant changé l'état des vaisseaux de la partie osseuse des articulations, la matière terreuse ou calcaire, qui ne peut plus y être admise, doit stagner dans le pourtour de l'articulation et encroûter les ligamens, comme dans l'état normal elle encroûte les cartilages qu'elle change en os. De là les ankyloses incurables ; et il cite l'empereur Galba. Ce rapport de la matière calcaire 'avec la matière gélatineuse ( albumine ) le surprend d'autant moins , qu'il a vu se. former des flocons crétacés dans un engorgement lymphatique .goutteux, à la racine du gros orteil ; que Sennart en a remarqué dans le conduit auditif et sur les bords des paupières; que d'autres en ont observé dans les crachats, etc. Pour rendre raison de tout cela et se préserver d'une fausse théorie, il manquait à notre savant commentateur les notions de la chimie moderne et celles plus utiles encore en pathologie , de la marche et des variétés de l'inflammation. Dénué de ces secours, il n'eut garde d'arriver à l'idée de la décomposition de l'albumine extravasée couche sur couche par des fluxions inflammatoires trop souvent répétées , et au rapprochement spontané des* sels calcaires entraînant
avec eux quelques matières animales : il chercha donc un virus pour expliquer la dégénératiqji des humeurs normales, et l'idée de son maître dut l'emporter sur toutes les autres. Comment d'ailleurs douter de l'existence de ce virus , lorsqu'on a vu les sueurs de goutteux noircir l'argent, etc.? Considérant ensuite que la goutte reste souvent plusieurs années sans donner aucun témoignage de son existence, il n'a point hésité à supposer, avec Boerhaave, que pendant que les autres humeurs sont encore saines, il se forme dans le fluide qui sépare les cordons nerveux divisé* et subdivisés dans le névrilemme, et qui s'oppose à leur adhérence, un vice caché qui devient l'origine de la goutte. Ce fluide devrait rentrer dans les veines; mais si le gonflement de ces vaisseaux rend cette résorption impossible, il s'épaissit^ il dégénère et produit tous les maux qui sont les conséquences de la goutte. Cette opinion est fondée, comme on le voit, sur une mauvaise explication des altérations pathologiques : c'est une hypothèse pour nous; mais elle lui paraît appuyée par tous les faits qui démontrent le caractère nerveux de la goutte; tels sont Iqs suivans. Un homme souffrit pendant deux ans différentes incommodités; tranquille, il était bien : aussitôt qu'il se levait et qu'il se tenait le corps droit, il éprouvait un vertige qui le faisait tomber. Traité long-temps sans succès par d'habiles médecins (1) , cet homme fut guéri par un accès de goutte , maladie qu'il n'avait point encore éprouvée. Un au-
(i) On juge assez ce que pouvait faire un habile médecin du temps.
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tre souffrait souvent des douleurs de l'abdomen , avec délire et tremblement intense de tout le corps; il devint ensuite épileptique, et eut trois attaques en trois mois : tout-à-coup il fut guéri par une attaque de goutte très douloureuse au gros orteil, et, rangé parmi les goutteux** il n'eut plus désormais d'autres maux à redouter. Van-Swieten joint à ses argumens en faveur de la cause nerveuse, des cas de production et de guérison de la goutte par des influences purement morales. Il y ajoute le fait noté par Vanhelmont, que le premier siège et les premières traces de l'affection goutteuse sont dans l'épigàstre;ily joint la considération importante que les passions agissent sur ce lieu, et que les saburres amassées dans l'estomac produisent le délire, ainsi qu'il prétend l'avoir prouvé en dissertant sur le délire fébrile, et il exige ensuite que l'on concilie avec lui, d'après Hippocrate et Arétée, que le siège de la goutte est dans les veines les plus déliées et dans les nerfs les plus profonds, et que sa cause prochaine adhère dans le caractère vicié des plus petits nerfs et des plus petits vaisseaux; ou dans la dégénération du fluide très subtil qui s'y meut et les arrose.
Nous ne nous arrêterons point à critiquer cette théorie et à prouver logiquement et physiologiquement que les déplacemens d'irritations dont on vient de fournir des exemples ne sont point convenablement expliqués : nous ferons seulement remarquer que, comme tout doit porter une empreinte de mécanisme dans cette école, la trame la plus fine des nerfs ne pouvait échapper à cette fatalité : c'est tout simplement, selon Van-Swieten, la réplétion de&veines
des nerfs qui donne lieu à la détérioration du fluide nerveux, en supposant à sa résorption. On conçoit difficilement aujourd'hui comment un grave auteur a pu affirmer une chose qu'il n'avait aucun moyen de constater ; mais le mécanisme qu'il admettait pour la goutte ressemble à cekii de l'inflammation , et , à cette époque, une présomption fondée sur des analogies , et concordant avec un système , se changeait très facilement en certitude. Cette crédulité date de loin; elle n'est pas encore détruite, malgré tous les efforts de la philosophie ; et Descartes lui-même , qui, le premier , entreprit de nous apprendre à douter , s'est montré sur bien des points d'une crédulité qui nous choque.
L'explication de Van-Swieten se réduit donc à indiquer, comme effet de la mauvaise assimilation ou des crudités humoralesdeBoerhaave,Uépaississement du sang et la difficulté de son mouvement dans les petites veines dunévrilemme. Mais comme la pléthore veineuse n'existe pas toujours chez les goutteux , même dans les premières attaques, il se trouve en-» core forcé d'admettre une acrimonie spéciale chez les personnes sèches, peu sanguines, qui souffrent d'atroces douleurs presque sans gonflement articulaire. Alors il se rappelle les ulcères , les caries , les gangrènes que la goutte peut aussi produire , et définitivement l'âcreté paraît l'emporter dans son système sur l'embarras et sur la compression mécanique.
Je ne puis laisser échapper une occasion qui se présente ici de faire remarquer les inconvéniens de l'ontologie médicale* Ce qui, selon Van-Swieten, a porté
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Vanhelmont à poser le caractère goutteux dans l'archée \itale , c'est que, dans les intervalles des accès, au moment où les goutteux se croient le plus sains, une vive douleur les détrompe tout-à-coup ; elle disparaît, il est vrai , mais elle est toujours imminente et leur atteste l'existence d'un caractère goutteux permanent, c'est-à-dire l'existence de l'entité goutte, qui ne peut alors être placée ailleurs que dans la trame la plus subtile du système nerveux. Il est certain que pour ceux qui ne connaissent que des maladies en pathologie*, cette difficulté est grande ; car comment colloquer le groupe de symptômes auquel on attache l'idée de l'entité goutte dans un corps qui présente tous les attributs de la santé ? Mais je réserve pour un autre temps les discussions sur les entités pathologiques.
La guérison n'est possible , selon Boerhaave , que par les médicamens qui peuvent corriger radicalement les vices des humeurs , et détruire le défaut de subtilité qu'il a reconnu dans le fluide -nerveux. C'est ce qui a fait regarder la goutte comme presque incurable. Van-Swieten , en commentant ce pronostic , dit que la goutte peut guérir par le régime , mais que la moindre faute détermine des rechutes.
La saignée générale ne saurait atteindre le but qu'indique Boerhaave». Mais "Van-Swieten ajoute que l'ouverture des veines du lieu malade, et les ventouses scarifiées, ont été souvent utiles. La purgation même répétée a joui de plus de crédit; car les troubles digestifs, toujours attribués aux saburres, depuis Hippocrate, ont suggéré l'idée d'en épuiser le foyer par la médication cathartique» Mais nos au-
tetirs ont observé qu'elle excite souvent du tumulte dans le fluide nerveux dont elle enlève le plus liquide, et qu'elle ébranle la ve§tu expulstrice. D'ailleurs Sydenham pense que , pour être retardée par les purgatifs , la goutte n'en détone qu'avec plus de force, et qu'on empêche la matière goutteuse d'aller à sa destination* On reconnaît deux choses dans ce langage : le résultat de l'expérience, qui déposait souvent contre les purgatifs , et les fausses explications de leurs mauvais effets parmi lesquels on note cependant un fait bien observé et nettement exprimé par ces auteurs : Les purgatifs répétés font des voies digestives un centre de fluxion et de dérivation des humeurs , ce qui ne. peut avoir lieu qu'aux dépens des principales fonctions, c'est-à-dire sans la détérioration de la santé. Ceci soit dit comme vérité générale , constatée par les classiques les plus judicieux de 1 ecole humorale , vérité dont tout praticien doit faire son profit. Signalons maintenant ridée-mère qui préside, chez les humoristes, à la thérapeutique de la goutte.
Ayant observé qu'une foule de maux résultaient des traitemens perturbateurs irrationnels qu'on était dans l'habitude d'opposer à la goutte , ils avaient pris le parti de respecter la marche de cette maladie, et ils avaient appelé la théorie à leur secours pour justifier leur expectation. La goutte avait été rattachée à l'autocratisme de la nature inventé par Hippocrate. On l'attribuait à une humeur qui s'était insensiblement accumulée dans le corps et qui ne pouvait en être éliminée que par la voie des articulations ; il importait surtout que cela se fît avec
beaucoup de douleur, car on avait observé que plus les malades avaient souffert dans les accès , meilleure était leur santé dans les intervalles. Boerhaave a parfaitement résumé les accidens qui résultent d'une pratique inconsidérée, qui dérange le plan éliminateur de la nature. « Rien de plus dangereux, nous dit-il , que d'empêcher la fluxion de la matière goutteuse, désormais bien formée et bien mûrie, sur sa voie accoutumée ; car elle n'a pas d'autre voie d'élimination. Ces fluxions si douloureuses sont sans danger ( opinion qui est aussi celle de Sydenham ) , au lieu q9e la rétention entraîne des apoplexies , des paralysies , des délires , des débilités , des affections Roporeuses , des tremblemens , des convulsions universelles , si la matière est portée au cerveau ; l'asthme , la toux , la suffocation , si elle est déposée dans les poumons ; une pleurésie cruelle, convulsive, si elle se porte sur les tissus intercostaux et sur la plèvre ; des nausées , des anxiétés, des vomissemens, des rots , des tranchées , des spasmes viscéraux, si elle est dirigée sur les viscères abdominaux. À peine peut-on croire combien cette matière déviée produit de maux , et qui sont souvent mortels d'une manière subite ; maux que l'on traiterait inutilement par les remèdes les plus puissans , ou par des arcanes , car ils ne cèdent qu'à l'apparition d'un accès de goutte, et même il faut que cet accès soit très fort. »
Il signale ensuite les agens qui peuvent occasioner tous ces malheurs , et l'on y remarque les topiques narcotiques , réfrigérans , astringens , incrassans , et en général tous les débiîitans , évacuans , révulsifs , tels que la saignée, la purgation par haut et par bas,
les emplâtres et les cataplasmes (qui sont les incrassans) , la glace et toutes les préparations opiacées. Il en résulte , selon lui , l'accélération cle la décrépitude, et une mort sénile prématurée.
Quoiqu'il soit défendu d'agir perturbativement contre la goutte, au moment du paroxysme, le médecin ne laisse pas d'avoir beaucoup à faire , surtout dans les intervalles des accès: car, d'après Boerhaave, il doit i° rétablir la vigueur perdue dans les viscères, afin de rectifier les digestions et les assimilations ; 2° provoquer l'élaboration du liquide corrompu qui flotte dans les vaisseaux, ou qui est déposé dans les lieux goutteux. De la première indication , résulte la médication tonique, qui, comme on le sent bien, doit être souvent nuisible chez les goutteux, presque tous affectés de gastro-duodénites chroniques. Les humoristes s'en aperçoivent, et recommandent de la circonspection dans l'emploi de ces moyens ; mais comme ils les ont prescrits , et comme , d'une autre part, ils redoutent la débilité, l'embarras va toujours croissant. Quelques constitutions robuste^, à gastrites ou à duodénites très circonscrites , s'en trouvent fort bien pendant un temps à la suite de quelques moyens an tiphlogis tiques , et fort mal quand on les donne mal à propos. Plusieurs personnes délicates et nerveuses ne peuvent les supporter. Même embarras pour remplir l'indication complexe d'élaborer, de cuire et d'évacuer l'humeur goutteuse; car enfin l'on ne saurait y procéder que par des stimulais. De là des indications , des contre-indications, des contre-co-indications ou corrépugnances ; de là dm verttté attribuées à certains spécifiques » beau*
coup d'importance donnée aux préceptes concernant leur choix et le moment de leur emploi ; et définitivement le retour perpétuel à deux ordres de moyens banaux, sortes de spécifiques des affections chroniques dans tous les systèmes à hypothèse, mais qui ne donnent jamais de guérisons radicales : je veux; parler des purgatifs doux et des narcotiques , que Ton voit tour à tour reparaître sur la scène, pour corriger momentanément les mauvais résultats d'une restauration prématurée.
Le régime seul peut amener, comme on sait, une cure radicale , en empêchant le retour des accès , ou r selon leur langage, la régénération de la matière goutteuse. Il est prescrit sans doute par nos trois principaux humoristes, Boerhaave, Sydenham et Van-Swieten ; mais comme on redoute trop les conséquences de la débilité qu'il produit, on proclame en même temps la nécessité des toniques pour perfectionner l'assimilation, ainsi que des digestifs, des sels lixiviels, des sudorifiques pour cuire ce qu'il pourrait y avoir de cru dant les humeurs. On entretient donc toujours des foyers intérieurs d'irritation, et comme on n'a point le secret de détruire les foyers extérieurs articulaires , ils réagissent continuellement sur les premiers , qui à leur tour ne manquent pas de les ranimer. On pallie de la manière que j'ai déjà indiquée, et de palliations en rechutes, la vie se passe au milieu de souffrances variées que l'on ne manque pas d'attribuer à l'inefficacité des moyens et à la dégénération goutteuse générale des humeurs.
Quant à la nature de cette dégénération , on en prend le type dans la lymphe et dans la matière cal-
caire des articulations subenflammées : quelques autres faits d'accumulation de semblable matière , en d'autres lieux, sont appelés à l'appui de ce préjugé; l'on ne tient aucun compte des nombreuses altérations de la tête, de la poitrine et du bas-ventre, qui n'ont aucun rapport avec la matière calcaire, dite terreuse. D'ailleurs, la iymphe plastique, qui se rencontre un peu dans tous les organes, n'est-elle pas une des formes et même la première forme de cette matière grossière mal élaborée , que l'on donne comme génératrice de la goutte ? Ne sait-on pas , par l'exemple du squirrhe , que l'âcreté la plus rongeante peut résulter de la dégénération des humeurs lymphatiques, en apparence les plus innocentes? En faut-il davantage pour ne rien laisser à désirer sur la production, sur les douleurs et sur tous les ravages de la goutte, sans en excepter les ulcères, les caries, les nécroses, les gangrènes, etc.? Telle est, en somme, l'idée de ce colosse goutte, élevé par les médecins humoristes, et que tous les efforts du vitalisme n'ont jamais pu renverser entièrement; Qar, comme nous le verrons bientôt, si les mots de cette secte ont été proscrits, le fond des idées reste et se retrouve dans les formules de nos jours, même encore les plus accréditées, contre la goutte, parmi les médecins qui sont restés étrangers aux progrès de la doctrine physiologique.
ISous avons désormais l'idée complète de la doctrine humorale ; nous la concevons comme une soidisant science très compliquée, fondée sur des faits nombreux, attentivement observés , mais mal expliqués , et sur lesquels on a bâti un système général,
et ensuite une foule de systèmes partiels ou de soussystèmes, qui servent de fondemens aux indications particulières, c'est-à-dire à celles de chaque maladie. Cette conception, enfantée par plusieurs siècles, est vaste, mais sans dignité, et même sans aucune ombre de beauté. Elle se sent de la barbarie des premiers temps de la civilisation. Le corps vivant y est représenté comme assiégé sans cesse par les corps bruts, qui conservent leurs attributs en pénétrant dans son intérieur , et qui ne manqueraient pas de se l'assimiler entièrement, sans les efforts toujours redoublés du médecin. Un tel système donne beaucoup d'importance à ce dernier ; mais il n'est pas conforme à la vérité, et de plus il a l'inconvénient d'offrir à l'esprit un tableau dégoûtant, qui place la médecine fort au-dessous des autres branches de l'histoire naturelle. Les idées de fermentation , ébullition spontanée ou entretenue par un serviteur qui attise le feu; celles de dépuration , saleté , ordures , immondices, corruption, balayage, nettoyage, empruntées à l'économie domestique et transportées dans la science de la vie, y sont horriblement malséantes et n'y sont pas moins fausses et moins dangereuses. Cette théorie servit pourtant de guide à tous les praticiens fameux, jusqu'à ce que le brownisme en eut complètement triomphé. Ce serait à tort qu'on nous donnerait les travaux empiriques des médecins les plus renommés des dix-septième et dix-huitième siècles comme formant un système isolé. Il n'y avait point alors d'empirisme pur. Les observations que l'on s'empressa de faire de toutes parts d'après les conseils de Bacon
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de Vérulam, furent pendant long-temps ajustées tant bien que mal aux théories humorales. Les disputes que suscita la découverte du quinquina , dont on fit Fessai dans toutes les maladies ; celles qui eurent lieu relativement à l'ipécacuanha, rendu célèbre par Helvétius en 1680; les discussions que suscita de nouveau Fopium , si mal apprécié par Galien et par son école ; tout cela eut moins pour objet de constater empiriquement les résultats que de les faire concorder avec les théories humorales.
D'autre part, la chimie avait enrichi l'humorisme de nombreux moyens, et les progrès de l'humorisme tendaient à rehausser l'importance des officines et à faire de la pharmacie une profession des plus lucratives ; car peu de personnes opulentes échappaient à la condition de valétudinaires. Les médecins ne mettaient pas moins d'amour-propre à trouver des explications à tous les symptômes, qu'à coapter un correctif à chaque altération humorale. C'est ainsi que les idées du vitalisme se mêlant à celles de l'humorisme , qu'elles n'avaient pas eu le temps de renverser, et fournissant des indications nouvelles, la polypharmacie dut faire de nouveaux progrès. Telles sontles principales causes de la ténacité, sinon des doctrines, au moins des formules de l'humorisme et de la chémiatrie. Nous retrouverons plus tard l'influence de ces formules ; nous verrons aussi comment elles sont passées des mains des humoristes dans celles des solidistes les plus exclusifs.