CHAPITRE P
Introduction.
On peut résumer en deux mots les services et la gloire de la philosophie française^ pendant la première moitié du xix* siècle : elle a réfuté d'une manière définitive la doctrine sensualiste, déjà sérieusement ébranlée par Leibnitz , Reid et les Écossais ; elle a , par de nombreux et remarquables travaux sur Thistoire de la pensée humaine , démontré qu'il y a une méthode vraie , féconde , accessible a tous ; que celte méthode , enseignée
autrefois par Socrale , et par Bacon et Descartes dans les temps modernes, est la seule qui conduise a la vérité ; et que cest a la pratique ou a la non - observance de celte méthode qu'il faut attribuer les progrès ou les retardements de la science.
Quelques hommes doués d'un admirable sens critique ont mis en lumière et hors de contestation ces deux points importants. Les défenseurs du sensualisme sont convertis ou réduits au silence ; et la méthode qui fait une juste part à Texpérience et a la raison est , sinon universellement pratiquée, du moins universellement admise.
Cette réforme a été populaire. L'opinion publique a prêté main-forte aux philosophes contemporains. Elle les a compris ^ elle a recueilli leurs paroles , elle a applaudi à leurs succès et salué leur victoire comme une victoire nationale. Par la r^utation définitive de Locke et de son école , la France a triomphé de cette grande rivale qu'elle retrouve sur tous les champs de bataille et qui lui disputait le pacifique empire des idées.
CepeDdant , il ne faftt pas se dissimuler qu'il s'est opéré , depuis quelques années , une profonde transformation dans les esprits. Peu k peu Fenthousiasme s'est refroidi y on s'est éloigné de la philosophie et des philosophes; a l'admiration ardente et passionnée a succédé je ne sais quel sentiment froid que je voudrais appeler une sympathie respectueuse , mais que la vérité me force de nommer de son véritable nom : l'intérêt qui s'attachait aux travaux et aux hommes a fait place à r indifférence. Le public ne suit plus les cours (sauf de rares et honorables exceptions), et ne lit guère les livres de nos professeurs ; on dirait même , tant il se montre dédaigneux , qu'il rougit de les avoir trop admirés.
D où provient ce changement ? comment expliquer ce délaissement de la plus noble des sciences? qui accuserofis-nous , le public ou les philosophes ? notre génération serait- elle moins élevée, moins capable de comprendre les grandes choses que celle qui l'a précédée? ou doit -on penser que les disciples qui tiennent aujourd'hui le drapeau de la
pliilosophie française sont indignes de leurs illustres maîtres ?
Nous répondrons franchement : aucune de ces hypothèses n'est vraie. Non ^ Tesprit national n'a pas changé , le goût du beau et du vrai n'est ni perdu ni ahéré ; et l'indifTérence que Ton montre pour la philosophie n'est point la marque d'un coupable mépris pour les hommes de talent qui la représentent , ou d'une lassitude honteuse. Ce refroidissement si marqué et si général prouve seulement que la philosophie et les philosophes font fausse route.
Tant qu'il a été nécessaire de combattre le dangereux système de Hobbes et d'Helvétius, et de mettre a nu l'absurdité de ses principes ou l'immoralité de ses conséquences ; tant qu'il a été nécessaire d'opposer la raison à l'empirisme, l'observation à l'hypothèse , et de fonder la critique sur les monuments mêmes de la philosophie ancienne ou moderne ; tant qu'il a paru nécessaire détudier^ d'expliquer, de commenter le passé , les esprits ont été dociles, attentifs, patients, et l'on pourrait
DE LA BfOIUU: SOCiALE>. 5
ajouter que leur patience a été fortement éprouvée.
Mais , à la fin , ils se sont lassés de cette revue rétrospective indéfiniment prolongée. Il leur a semblé qu'il était temps de mettre un terme aux exégèses , aux commentaires et aux traductions , ou du moins de ne pas s'y borner, et qu'ils étaient suffisamment préparés pour des études plus pratiques et ayant un rapport plus étroit avec ht vie réelle; et voyant qu'on persistait dans ces études où l'érudition l'emporte même sur la spéculation , ils se sont retirés.
Yoilk y selon moi , la véritable raison du discrédit dans lequel la philosophie est tombée. Cette raison explique , en outre , le succès des utopistes. Les hommes inquiets et avides de croyances , ne trouvant rien dans l'école qui répondit aux besoins du mom^it , ont cherché des maîtres hors de l'école. Et pendant que dans nos chaires publiques on dissertait longuement sur la métaphysique des Éléates ou sur le panthéisme allemand, pendant qu'on écrivait de beaux et savants mémoires sur les langues sémitiques ou sur le nominalisme, des pen-
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seurs vulgaires , mais habiles a exploiter les préoccupations de leurs contemporains , ont dogmatisé sur les questions morales et sociales, et exercé une profonde et terrible influence.
philosophes ! n*est-ce pas vous qui avez fait le succès dess sophistes ?. n'avez-vous pas, vous: qui leur avez laissé usurper voire place , à partager^ en quelque sorte, la responsabilité de lews doctrines ? avez-vous gouverné les âmes comme vous deviez les gouverner ? n*étiez-voiis pas à Athènes ou a Alexandrie, lorsqu'il fallait être a Paris? Qu^nd on vous consultait sur l'organisation sociale , pourquoi parliez'vous des hypostases de Plotin ou des analytiques d'Âristote ? Et vous êtes surpris que la jeunesse vous ait abandonnés ? que la foule ait recherché d'autres guides ?
« Si ta philosophie , dît un écrivain (fistingné , dé* sertant la tâche que les circonstances lui imposent , et qui est , il fant le dire , le véritable but de son existence, nexerce aucune influence sur la vie réelle , ou ne montre aucun intérêt pour les grandes questions de l'ordre social, la société, naturellement^
DE LA MORALE SOCIALE. i
je dirai même nécessairement , se tournera contre
eUe(M.»
II est donc urgent que la philosophie reyienne
k son objet , qui est Tétude de Thomrne considéré comme être moral et dans ses rapports avec ses semblables et Dieu. Il faut qu'elle descende jusques^ à la vie réelle pour Félever et Taraéliorer, de concert avec la religion.
Que les cours , les thèses , les examens , même les plus humbles , portent l'empreinte de cet esprit pratique , de cette préoccupation morale qui n*cst pas particulière à notre époque , eomme on feint de le croire , et au-devant de laquelle il aurait mieux valu aller que de paraître céder k l'entraînement général , et la philosophie retrouvera sa popularité , sa gloire et son influence.
L'excursion historique a été utile , qui en doute ? mais est-ce un motif pour qu'il faille s'y renfermer ? la critique est bonne, mais est-ce un motif pour
( ^ ) Franck, sur les devoirs de la philosop/iic, introduction p. ;fô-36.
ne pas s'avancer au delà ? k quoi sert que le champ soit purgé des mauvaises herbes, s'il doit rester stérile ?