PE LA MORALE
Le bat de toutes les religions est de rendre les hommes meilleurs : la morale en forme donc la partie essentielle. La beauté de la qoorale est Indépendante de la vérité ou de la fausseté du dogme. Une croyance erronée peut être très-propre à Inspirer la vertu. Ainsi de la persuasion où sont les mahométans, que celui qui succombe dans uue guerre sainte, est un martyr destiné au ciel, ont surgi des prodiges de courage ; ainsi, aux Indes, lar métempsycose a introduit parmi certaines populations une très-grande douceur envers les bommes et les animaux. On ne serait donc pas en droit de se prévaloir de résultats plus ou moins satisfaisants en fait d'amélioration morale, pour conclure à la vérité de la religion qui les aurait inspirés.
La morale chrétienne a été l'objet de grands éloges, même de la
part de ceux qui rejetaient la doctrine; on se serait volontiers fait
chrétien si la morale de l'Ëvangile eût été tout le christianisme.
Sans doute il y a du bon dans la morale chrétienne; mais il s'en iu. i
ë EXAMEN DU CHRISTIANISME
faut de beaucoup que tout en soit irréprochable. Soit en Taisant une fausse interprétation de l'enseignement de Jésus, soit en adoptant certaines maximes fausses que lui ont prêtées les auteurs canoniques,, soit en puisant à des sources étrangères, les sectes chrétiennes ont construit un système où, à côté de préceptes salutaires qu'on trouve dans toutes les religions, sont des préceptes dangereux et antisociaux, de sorte que le christianisme actuel, bien loin de mériter les éloges inconsidérés dont il a été Tobjet, est aussi faux quant à la morale que quant au dogme ; le plus souvent, faute de savoir poser un principe sûr, il n'évite un excès qu'en se jetant dans l'excès opposé, et ne préserve l'homme d'un mal qu'en lui en inoculant un autre.
§ 1. - L'humilité.
L'orgueil est certainement un défaut dont il était bon de chercher à guérir l'homme : l'orgueilleux, par la trop haute opinion qu'il a de lui-même, se préfère à tous et rapporte tout à sa personne. La vertu contraire est la modestie qui consiste dans une Juste défiance de son propre mérite et dans une bienveillante appréciation de celui d'aulrui. Mais cela n'a pas suffi au christianisme qui a exigé l'humilité consistant à se mépriser sol-même, à fuir les louanges, les honneurs, les dignités, à rechercher toujours le dernier rang (Luc. xiv, 8-11), à ambitionner même l'opprobre comme une offrande agréable à Dieu. Tel est l'enseignement que donnent l'Ëvangile et le livre proclamé le premier de tous, après l'Écriture sainte, V Imitation de Jésus-Christ, que son adoption par toute l'Ëglise a érigé en code du chrétien : » Aime à être ignoré et à être réputé pour rien. La plus haute et la plus profonde sagesse, c'est de se reconnaître et de se mépriser (Imit. liv. I, ch.ii). Celui-là est vraiment grand qui est petit en soi et regarde comme rien le comble des honneurs. Celui-là est vralipent prudent qui regarde toutes les choses de la terre comme du fumier, afin de gagner le Christ. Et celui-là est vraiment savant qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne (id. I, ch. m). Il est bon de vivre dans l'obéissance sous un chef, de n'être pas maître de ses actions; il vaut mieux obéir
que commander {id. I, cfa. ix). Il faut qae tu deviennes imbécile à cause du Clirist, si tu veux mener une vie religieuse {id., I, ch. xvii). »
L'iiomme doit tenir à l'estime de ses semblables ; ce sentiment le porte à la mériter et à ne rien faire qui l'en rende indigne; il doit même désirer que ce qu'il y a de bon et d'honorable dans sa conduite, soit convenablement apprécié, et qu'une juste considération le récompense de ses bonnes actions. L'Ëvangile, au contraire, veut que l'homme se complaise dans le mépris d'autrni, qu'il soit enchanté quand il est l'objet de médisances et de calomnies, (i), qu'il regarde comme un malheur que les hommes disent du bien de lui (2).
Le dévot formé à ces maximes perd toute dignité personnelle, tout sentiment de sa force, tçute énergie; il évite comme une occasion de péché toute circonstance qui ferait ressortir les talents qu'il possède ; à force de cacher aux yeux ce qu'il peut y avoir en lui de remarquable, et de se mépriser lui-même. Il étouffe en lui les heureux germes que la nature y avait mis ; il abhorre l'ambltioD qui l'obligerait à se mettre en évidence, à parler de lui-même avantageusement, à exercer un commandement; il préfère de beaucoup l'obscurité et la retraite, et ne désire être connu que de Dieu; il dédaigne toutes les grandes entreprises, quelles qu'elles soient; la seule entreprise qui le captive, c'est celle de son salut ; il méprise la science qui enorgueillit; on est toujours assez savant, quand on connaît le chemin du ciel , il vaut bien mieux être imbécile à cause du Christ, que d'orner son esprit de tous les trésors de la science. Le dévot indifférent aux louanges aussi bien qu'au suffrage de l'opinion publique, regarde comme une bonne fortune d'être bafoué
(1) « Vous serez heureux lorsque les hommes vous chargeront de malédictions, qu'ils vous persécuteront et qu'ils diront faussement toute sorle de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu'une grande récompense vous eài réservée dans le ciel (Mat., V, H, 12). »
(2) « Malheur à vous lorsque les hommes diront du bien de vous ; car c'est ainsi que leurs pères faisaient à l'égard des faux prophètes (Luc, VI, 26). »
et méprisé (1) : ce ne sont autant de bons points pour Tautre monde. Pius il est méprisé des Iiommes, plus il se croit près de Dieu, li en résulte que tout ce que fait un individu pour se rabaisser à ses propres yeux et à ceux de ses semblables, est un acte de haute vertu. L'Égiise nous propose comme des types de sainteté plusieurs princes qui, renonçant au monde où ils auraient pu rendre les plus grands services par leurs talents et leurs vertus, ont été s'ensevelir dans les cloîtres et y ont perdu jusqu'à leur nom.
Sainte Ëiisabetb, reine de Hongrie, non contente de panser les lépreux, baise leurs plaies et boit Peau infecte qui a sefvi aux pansements (2) : c'est un modèle d'iiumiiité.
Les vies des Saints sont remplies de traits pareils, et les ordres monastiques ont été institués principalement pour liiettre en pratique l'humilité.
Nous ne craignons pas de dire que l'humilité chrétienne est un vice blâmable. Accepter le mépris public, c'est le mériter; recevoir avec joie les affronts et les outrages, abdiquer ainsi toute dignité personnelle, c'est s'avilir, c'est étouffer chez soi tout sentiment généreux. Tout homme a reçu des aptitudes auxquelles correspond une mission à remplir. S'il laisse stériles ces précieuses dispositions, si, comme le serviteur paresseux de l'Ëvangile (3), il enfouit le talent au lieu de le faire fructifler, il est coupable envers Dieu dont il ne remplit pas les vues, envers lui-même, parce qu'il se prive des progrès auxquels il aurait dû atteindre, et envers la société qu'il frustre des services qu'elle était en droit d'attendre de lui. L'ambition, si on la considère comme le désir d'occuper dans la société la place à laquelle on est
(1) « Saint Labre, dit son biographe (Lille, 1860), faisait ses délices de passer auxyeax da valgaire pour un vagabond, un paresseux, un sol et un idiot. »
(2) Histoire de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert, i« édition, p. 263, i89, 490. Le P. Lacordaire a rapporté en chaire, comme on exemple admirable, ce trait d'humilité {Conférences de Notre-Dame, 38« conf.). M. de Montalembert ajoute que la sainte, toujours par esprit d'humilité, faisait coucher un lépreux dans le lit qu'elle partageait avec son mari (p. 264).
(3) Luc, XIX. .
propre, est un senlimenl légitime ; on ne peut faire de grandes choses sans une grande ambition. Elle n'est un vice que quand iasoif immodérée des honneurs et des richesses cherche à se satisfaire par des moyens vils et odieux, per (as et nef as ; mais ce sera une qualité louable chez celui qui n'aura pour but que de se signaler par des actions utjlesaupays, et qui aspirera à excelierparle mérite et la vertu. II serait bien fâcheux pour la chose publique, qu'un Miltiade, un Aristide, un Sully, un Golbert, fussent sans ambition. Enlever l'ambition du cœur de l'homme, c'est lui ôtcr le mobile de son développement, c'est le frapper de stérilité. L'homme ne peut faire de progrès en rien, s'il n'a une noble estime de lui-même, s'il n'a confiance en ses propres forces, s'il n'est animé d'un vif désir d'être récompensé du succès par les suffrages de ses semblables. Lui interdire tout ce. qui peut lui attirer les éloges d'autrui et même sa propre estime, c*esl briser chez lui toute activité, c'est lui arracher toutes ses plus belles facultés, c'est en faire une machine inerte et misérable.
§ 2. — Da pardon des injures.
Le pardon des injures tient tout à la fois à un sentiment d'humilité qui empêche l'offensé d'être ému par l'injure et la lui fait même accepter avec joie, et à un sentiment de charité qui exclut toute idée d'animosité envers l'offenseur. Si le christianisme se bornait à Interdire la vengeance et à prescrire de rendre le bien pour le mal (Mat. t, 44), il n'y aurait qu'à applaudir. Mais malheureusement il a outre-passé le but quand il a donné les préceptes suivants : c Moi, je vous dis de ne point résister au mal qu'on veut vous faire. Mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore Tautre joue. Si quelqu'un veut plaider contre vous pour vous enlever votre tunique, abandonnez-lui encore votre manteau. Et si quelqu'un veut vous contraindre à faire mille pas avec lui, faitesen encore deux mille (Mat., v, 39-41). Si quelqu'un vous enlève votre manteau, ne l'empêchez pas de prendre aussi votre tunique (Luc, VI, 29). »
Ce n'est plus là de la charité, mais une lâcheté coupable. Ne pas résister au mal, c'est l'autoriser, c'est s'en rendre complice. C'est un devoir pour chacun de veiller à la conservation de sa personne m. i.
et de la défendre coiUre les ennemis de tout genre. On ne peut y manquer sans commellrc un vrai suicide. En se soumettant à toutes les violences, aux attaques injustes, aux prétentions mal fondées, on établit le règne de la force brutale, on assure la victoire au crime (i). Qu'un grand nombre d'hommes suivent les maximes de Jésus, et le premier brigand venu n'aura qu'à se montrer pourse rendre leur maître et faire peser sur eux la tyrannie la plus oppressive.
Avec un tel système de laisser tout faire, personne ne pourra jouir d'aucune sécurité: chacun sera exposé à se voir dépouiller de toute sa fortune, puisqu'il faudra toujours céder et même accorder au ravisseur plus qu'il ne demande. L'homme laborieux sera donc contlnuellenoent à la veille de voir disparaître le fruit de son travail; et loin de pouvoir résister à une spoliation qui va le plonger avec sa famille dans la plus profonde misère, il faudra encore qu'il vienne humblement aider lui-même à sa propre ruine. Et comme il ne doit rien faire pour arrêter les entreprises criminelles de son agresseur, il lui est aussi bien interdit de recourir aux tribunaux, que de se faire justice lui-même. Ce qu'on exige de lui, c'est une résignation absolue ; s'il se plaignait au magistrat, il enfreindrait la défense qui lui est faite, de résister au mal d'une manière quelconque. Saint Paul défend aux fidèles d'avoir des procès et leur donne un moyen infaillible pour les éviter, c'est de souffrir toute espèce d'injustice et de fraude (2). C'est aussi ce qu'enseignent la plupart des Pères ; Athénagore dit aux païens : « Noo-seulement nous ne nous défendons pas contre ceux qui nous frappent, et nous n'intentons pas de
(1) Les Pères ne s^efTrayent pas de celte conséquence. « L'homme juste et sage, dit Laclance, ne faisant de tort à personne, ne désirant rien du bien d'autrui, ne défendant pas même te «t'en torsqu*on le lui enlève avec violeneet doit nécessairement tomber sous la puissance des méchants et des impies, et souffrir les persécutions qu'ils lui voudront faire, afin que, d'un côté, ils comblent la mesure de leurs crimes, et que, de Tautre, il triomphe de leurs crimes par la vertu {Instit. div., liv. V, ch. xxiii). »
(2) « C'est déjà un péché parmi vous de ce que vous avez des procès les uns contre les autres : pourquoi ne souffrez-vous pas qu'on vous fasse ton? Pourquoi ne souffrez- vous pas qu'on vous trompe (1 Cor., v,7)?»
procès à ceux qui nous enlèvent noire bien, mais nous avons appris à tendre l'autre joue (Legatio pro Christo). » Lactance (Divin. iiîstituL, liv. VI, ch. xviii, n*" i%, saint Basile {Epist. ad Amphil., ch. Lv), saint Grégoire de Naziance (OraL III) soutiennent également que c'est un devoir rigoureux pour un chrétien de se conduire ainsi. Avec un tel système, dit Barbeyrac (Morale des Pères), tous les désordres seront impunis, la société sera bouleversée.
Telles sont les conséquences des préceptes imprudents contenus dans le discours de la montagne. Peu de gens s'en inquièlent, il est vrai, et Ton ne manquera pas de dire que l'homme est si enclin à la vengeance, qu'il n'y a pas grand inconvénient à lui exagérer la vertu opposée, et qu'il rabattra toujours assez des leçons qu'on lui fera. Que cette considération rassure sur les résultats pratiques des leçons de Jésus, nous y consentons. Mais sa doctrine n'en est pas moins fausse et dangereuse, dès qu'on reconnaît que prise à la lettre elle détruirait la société, et qu'on est obligé, en la prêchant, de compter sur le correctif qu'y fera subir la faiblesse humaine. Ce qui est absolument vrai et bon, n'a besoin d'être ni mitigé ni corrigé.
* § 3. — De la charité envers le prochain.
Jésus a dit d'excellentes choses sur le pardon des injures, sur la charité envers tous les hommes, sur l'indulgence pour les fautes d'autrui. Mais il est certain qu'il ne s'est pas toujours piqué de mettre en pratique ces préceptes, et que parfois son enseignement est diamétralement contraire à la charité.
Lui qui dévoue au feu de l'en fer celui qui s'emportera contre son frère ou le traitera de fou {raca) (Mat., v, 22), il prodigue souvent des injures beaucoup plus graves. Sans égard pour la dignité souveraine, il traite publiquement Hérode de renard (Luc, xiii, 32) ; il appelle ses interlocuteurs race incrédule et dépravée, et leur dit qu'il aspire à être délivré de leur société (Mat., xvit, 16); dans ses sorties contre les pharisiens, il se livre aux invectives les plus violentes, leur adresse en face et même à leur table des injures san-
glanles, les traite d'hypocrites^ de sépulcres blanchis, pleins de pourriture et dHniquité, de race de vipères, d'hommes destinés inévitablement au Teu de l'enfer (Mat., xxni; Luc, xi, 39 et suiv.). Est-ce là un modèle de discussion, est-ce par de tels moyens qu'on peut se flatter de ramener ses adversaires à la vérité quand ils s'égarent? Un langage aussi acerbe n'est-il pas plus Inexcusable que l'épitbète de fou ou de raca qui suffit cependant pour mériter la damnation éternelle? Un tel procédé, loin de convenir à un homme apostolique, n'esl-il pas propre à gâter la meilleure cause? Ëtait-il juste d'outrager ainsi en bloc toute une secte qui, malgré les erreurs où elle pouvait être tombée, devait compter dans son sein des hommes sincères et honorables?... Cette inconséquence de Jésus n'a été que trop fldèlement Imitée par ses disciples qui, tout en prêchant la charité aux autres, ne se font pas scrupule d'invectiver tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme eux. Rien n'égale les emportements des écrivains dévots. Les règles de décence et de bienveillance imposées aux profanes ne regardent point les hommes de Dieu, et il paraît tout simple que les avocats du Christ jouissent des mêmes prérogatives que leur client. C'est un privilège que revendiquent journellement les journalistes religieux qui trempent dans le fiel leur plume bénite et s'autorisent de l'exemple de Jésus.
Si celui-ci, par sa conduite à cet égard, a détruit toute l'efficacité de ses préceptes, les apôtres ne sont pas plus à l'abri du même reproche. Saint Paul étant accusé devant le grand-prêtre et frappé au visage par son ordre, au lieu de tendre l'autre joue, répond insolemment : Dieu le frappera toi-même, muraille blanchie {AcL ap., XXIII, 3). Cette réponse contient tout à la fois une injure et un désir de vengeance. — Le même apôtre dit aux fidèles {Rom,, XII, 20) : « Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger. » Rien de mieux jusque-là ; mais il ajoute : « Vous amassez ainsi des charbons de feu sur sa tête (Prov., xxv, 21,22). » Sa charité apparente n'est donc qu'un calcul infernal pour nuire plus sûrement à l'ennemi. — Il s'exprime ainsi : « Alexandre m'a fait beaucoup de maux; le Seigneur lui rendra selon ses œuvres (Il Tim, iv, 16). » II remettait ainsi à Dieu le soin de sa vengeance qui n'en était que mieux
assurée; c'est être bien loin du pardon. Quand il écrivait ces lignes, il n'avait sans doute pas récité l'oraison dominicale (si même il la connaissait). — Il traite un certain Ëlymas de fils du diable, et use de son pouvoir miraculeux pour l'aveugler (AcL ap,, xii, 8).
Dans les textes que nous venons de citer, il n'y a, de la part de Jésus et de Paul, que l'inconséquence consistant à démentir le précepte par l'exemple. Mais on trouve dans TËvangile quelque chose de bien plus funeste, ce sont des préceptes dissolvants, antisociaux, contraires aux devoirs de famille et à ceux du citoyen. Jésus, en exigeant de ses disciples qu'ils quittent tout pour lui, va Jusqu'à faire absorber par le zèle apostolique tout autre sentiment et à étouffer les affections les plus légitimes, les plus naturelles ; et au lien de demander que sa doctrine se répande paisiblement dans le inonde par l'effet de la persuasion, qu'elle soit partout un drapeau d'union et procure aux bommes sur cette terre uiybonbeur avantcoureur de celui qui leur est réservé dans le ciel, — Il prédit avec une cruelle satisfaction les calamités innombrables qui accompagneront la propagation de sa loi, il se pose en fléau du monde et semble jouir d'avance des guerres sanglantes qui vont en son nom désoler l'bumanité. — Ainsi un âls veut s'attacher à lui et demande en grâce à rendre auparavant à son père les honneurs funèbres. Non, lui répond durement Jésus, laissez aux morts le soin d'enscvc//r/fMr5 mor/5(Luc, IX, 60).— II annoncequ'à la suite de la prédication de ses apôtres, le frère livrera le frère à la mort, et le père le fils ; que les enfants se soulèveront contre leurs pères et leurs mères et les feront mourir (Mat., x, 21). »— « Ne pensez pas, dit-Il, que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive; car je suis venu séparer Vhomme d^avec son père, la fille d'avec sa mère et la belle- fille d^avec sa belle-mère; et l'bomme aura pour ennemis ceux de sa propre maison (Mat., x, 34-36). Celui qui vient à moi et ne hait pas son père et sa mère et sa femme et ses fils et ses frères et ses sœurs et encore son âme, ne peut être mon disciple,.. Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il a, ne peut être mon disciple (Luc, XIV, 26-33). Cest la division que je suis venu apporter : car dès lors, s'il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divt-
sées, trois contre deux (Lvc, xii, 51-52). Celui qui aime son père , ou sa mère plus que moi, ou son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi (Mat., x, 37). Quiconque abandonnera sa maison, ses frères, ses sœurs, son père, sa mère^ sa femme, ses enfants, ses propriétés à causede mon nom, en recevra le centuple et possédera la vie éternelle (Mat., xix,29). Personne ne quittera pour moi et pour i'Ëvangile, sa maison ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou ses enfants, ou ses terres, que présentement et dans ce siècle même il ne reçoive cent fois autant de maisons, de frères, de sœurs, de mères, d'enfants et de terres, avec des persécutions, et dans le siècle à venir la vie éternelle (Marc, x, 29, 30). » — « L'âme qui aime Dieu, méprise tout ce qui est audessous de Dieu (Imit. de J,-C., liv. III, ch. v). Tu ne saurais servir Dieu en t'altachant aux joies passagères de la vie; éloigne-toi donc de tout ami, de tout parent, de toute consolation temporelle. Les vrais fidèles se regardent, ainsi que dit l'apôtre Pierre, comme des pèlerins, des étrangers, des voyageurs dans ce monde (id,, liv. III, cb. un). »
Les liens les plus sacrés ne sont plus qu'un obstacle au salut. « En vous, dit saint Bernard, je ne reconnais pas des parents, mais des ennemis. D'ailleurs, qu'y a-l-il entre vous et moi ? Qu'ai-je de vous, sinon le pécbé et la misère? (Epist, III, ex personâ Beliœ monachi ad parentes suos). Mépriser sa mère est une action impie; mais la mépriser pour le Christ est une action éminemment pieuse (EpisL CIV, ad Hugonem novitium). »
La religion, dans la véritable acception du mot, a pour but de relier les hommes entre eux et de les relier à Dieu ; elle doit rapprocher les membres épars de la grande famille humaine pour n'en faire qu'une société de frères; si elle Imposée l'homme des devoirs envers Dieu, ces devoirs, bien loin d'être inconciliables avec ceux qu'ont établis la nature et la société, ne font que leur donner plus de force. Mais une religion qui, au lieu de satisfaire à ces conditions, s'annonce comme un brandon de discorde et exige, avant tout, le renoncement aux plus sacrés des devoirs ; qui offre une prime à l'abandon de la femme par son mari et des enfants par leur père; une telle religion ne peut venir de Dieu ; elle porte plutôt le cachet
de l'esprit des ténèbres, de cet être affreux qui, selon les cljréliens, se plaît dans le mal, et dont le souffle sème le crime sur la terre.
En promettant à celui qui abandonne sa femme et ses enHints de le dédommager au centuple, on fait un appel au plus abject égoïsme, on fait entrer Tesprlt de calcul dans une sphère où ne doivent régner que les plus purs sentiments, on assigne un prix à celui qui aura brisé ses liens de famille, aura laissé sa femme sans soutien, ses enfants sans protecteur; tout cela lui sera amplement payé, il ne perdra rien; bien plus, en recevant le centuple, il aura fait un marcIié d'or... oui, un marché digne de Judas!
Ce que Jésus demande, c'est un dévouement absolu, sans bornes, c'est un amour exclusif, qui ne laisse place à aucun autre amour. « Il veut posséder le cœur du fidèle, l'occuper sans partage et y siéger comme un roi sur son trône (Imit., liv. II, ch. vu). » Le dévot absorbé par un tel amour, ne laisse plus subsister chez lui d'autre sentiment ; il ne rêve plus qu'au Créateur, et prend en mépris toutes les créatures ; patrie, parents, amis, tout lui devient indifférent. En y renonçant entièrement, il fait un acte de haute vertu que l'Ëglise admire et sanctifie chez tous les religieux. C'est ainsi qu'ont agi tous les grands saints. C'est conformément à cette doctrine que sainte Elisabeth de Hongrie, sur l'ordre de son confesseur, renonça à toute amitié, puis se reprocha comme un péché, d'aimer encore ses enfants, et les fit éloigner d'elle pour toujours (4). — Saint Alexis, le jour même de son mariage, s'enfuit secrètement, q^itta sa femme et sa famille pour se faire ermite ; longtemps après, il se présenta en mendiant chez son père, y fut accueilli comme un étranger et y passa le reste de sa vie sans être reconnu; il bénissait le Seigneur toutes les fois qu'il avait occasion de souffrir les injures et les mauvais traitements des autres domestiques; ce ne
(i) Histoire de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert. « Elle s'aperçut qu'il n'y avait plus de place dans son cœur pour deux amours, qu'elle ne pouvait impunément le partager entre Dieu et une créature quelconque. Elle vit que les caresses et les baisers prodigués au fruit de son sein, V empêchaient de se livrer avec son assiduité habituelle à la prière f elle craignit de trop aimer un autre que Dieu, et elle fit éloigner pour toujours ce dernier vestige de son bonheur terrestre (4* éd., p. 558). »
fut qu'au moment de rendre le dernier soupir qu'il déclara qui il était (i). — c Les Pères, dit le livre de Vïmilation, trouvaient une si grande douceur dans la contemplation, qu'ils oubliaient de nour-
(1) Vies des saints, de Godescaro (17 juillet). — Voici un autre exemple, également édifiant, tiré de la Vie de la vierge sainte Jacinthe JUarlsatli, par le P. Flamirius, Rome, 1805, livre approuvé par le maître du sacré palais apostolique. « Ch. v. Elle se dépouille de toute affection naturelle pour ses parents. — Sachant du Rédempteur lui-même qu'on ne doit pas aimer ses parents plus que Dieu, et se sentant naturellement portée à chérir les siens, elle craignit qu^un tel amour, encore que naturel, s'il venait à prendre racine et à croître dans son cœur, ne pût avec le temps surpasser ou empêcher Tamour qu'elle devait à Dieu, et la rendre Indigne de lui. Elle prit la très-généreuse résolution de se dépouiller de toute affection pour les personnes de son sang. Déterminée à se vaincre dans cette courageuse résolution et à triompher de la nature elle-même qui résistait, animée puissamment par une autre parole du Christ qui dit que pour aller à lui, il faut même détester nos parents quand Tamour que nous avons pour eux nous barre le chemin, elle s'en alla faire solennellement un grand acte de renonciation devant Tautel du très-saint sacrement. Là, tombant à genoux et embrasée d'une grande flamme de charité pour Dieu, elle lui fit l'offrande de toutes les affections naturelles de son cœur et particulièrement de celles qu'elle sentait les plus fortes en elle, pour ses parentés les plus chères et les plus étroites. Elle fit intervenir dans cette action héroïque la très-sainte Vierge, comme on le voit dans une lettre de sa main à un prêtre régulier, promettant, avec l'aide de la sainte Vierge, de ne plus s'attacher ni à ses parents, ni à aucuneaulre chose terrestre. Ce renoncement fut si fortement courageux et si sincère, que, dès ce moment, ses frères, sœurs, neveux, toutes les personnes de son sang devinrent l'objet de son indifférence, se considérant désormais comme orpheline et seule sur la terre, au point de voir les susdits et de leur parler lorsqu'ils venaient la visiter au couvent, comme si elle avait été avec des étrangers et des inconnus. — Elle s'était formé dans le paradis une parenté toute spirituelle, choisie parmi les saints qui avaient le plus péché. Son père était saint Augustin, sa mère sainte Marie l'Égyptienne, son frère saint Guillaume l'ermite, exduc d'Aquitaine, sa sœur sainte Marguerite de Cortone; son oncle le prince des apôtres, saint Pierre; ses neveux, les trois enfants de la fournaise de Babylone. »
rir leur corps; ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux booneurs, à leurs amis, à leurs parents ;ils ne voulaient rien avoir du monde; ils étaient étrangers au inonde, mais amis et familiers de Dieu (iiv. ], cli. xviii). Celui qui s'éloigne de ses amis et connaissances, s'approcbe de Dieu dans la société des anges (Iiv. I,cb. xx). » — Dans les ordres religieux les plus austères et, par conséquent, les plus parfaits, tels que les Chartreux et les Carmélites, il est de règle que les religieux, une fois qu'ils ont fait profession, ne reçoivent jamais de visite de leurs plus proches parents et ne doivent pins en entendre parler. Que ses père et mère, que ses enfants deviennent ce qu'ils peuvent, le reclus ne s'en inquiète plus, il esten dehors du monde et n'a plus pour le monde qu'une dédaigneuse indifférence ; il a tout quitté pour suivre Jésus-Christ, selon le précepte de l'Évangile. Aussi lui promet-on pour récompense la béatitude céleste.
Les dévots qui n'atteignent pas ce haut degré de perfection, s'en rapprochent autant que possible par le détachement de toutes les affections terrestres. Aussi a-t-on toujours remarqué leur sécheresse de cœur; il semble que leur privilège de familiers de Dieu les dispense de tous égards envers le prochain. Molière fait parler un dévot en vrai disciple de Jésus, quand ii met dans sa boucbe'le portrait du saint homme,
Qui comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien ; De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrais mourir frère^ enfants ^ mère et femme ^ Que Je m'en soucierais autant que de cela.
C'est l'esprit fort qui répond :
Les sentiments humains, mon frère, que voilà (1) I
Tertuilien explique comment on doit aimer ses enfants, ce qui s'applique aux autres parents : < Il y en a, dit-il, qui se marient
(1) Tartufe, acte k', scène vi.
pour avoir une postérité et qui sont poussés par le désir d'avoir des enfants, plaisir quelquefois si amer. Cette pensée doit être loin du cœur d'un chrétien. Pourquoi désirerions-nous avoir des enfants, puisque, quand nous en avons, nous souhaitons de les voir enlever de ce siècle impie pour quHls soient reçus dans le royaume de Dieu, comme Vapôtre le désirait pour lui-même (Ad uxorem, liv. I, ch. v). » Ainsi, Tamour de nos proches doit consister à leur désirer la mort. Singulière charité !
Fortunat raconte que saint Hilaire de Poitiers, dans l'exaltation de sa piété, demanda à Dieu la mort de sa fille, et il fut exaucé : . « Sans douleur, sans maladie, la jeune vierge passa de la dérision de cette vie au Christ. » A peine saint Hilaire avait-il enseveli sa fille, qu'il adressa au ciel la même prière pour sa femme^avec un succès pareil... Voilà qui est vraiment édifiant. Mais on n'est pas en sûreté quand on a dans sa famille un si saint homme, qui pousse aussi loin la charité.
On nous dira sans doute que, dans la pratique, l'Ëglise ne prend pas à la lettre les textes évangéliqnes que nous avons cités, et qu'elle fait au contraire un devoir d'aimer sa famille. Il n'en est pas moins vrai que ces préceptes odieux se trouvent dans le livre qui, selon elle, est le guide de l'humanité, dans le code de morale révélé par Dieu même. Si l'Église n'impose pas à tous les fidèles l'obligation rigoureuse de suivre ces préceptes, elle en fait du moins une condition de la perfection chrétienne, elle glorifie par-dessus tout ceux qui s'y sont conformés, et elle excite à suivre leur exemple. Elle accepte donc, sur ce point, les maximes de l'Ëvangile, et mérite, par conséquent, tous les reproches que nous adressons à cet horrible enseignement.
§ 4. — Da soin du salut.
La croyance à une vie future est certainement une des plus belles qu'on puisse concevoir ; elle console le Juste malheureux et inspire au criminel un salutaire effroi. Mais elle peut devenir funeste à l'humanité si la pensée de la vie future absorbe l'homme au point de lui faire négliger la vie présente dans laqueUe il a des fonctions
importantes à remplir. C'est ce qui est arrivé chez les chrétiens. Ayant conçu leur Dieu comme un juge rigoureux, inflexible et vindicatir, qui punit les fautes les plus légères par des supplices sans fin, il en résulta que chacun dut se préoccuper sérieusement du soin de détourner sa colère; dès qu'il fut admis que très-peu d'hommes pouvaient être élus, et que l'immense majorité serait la proie de l'enfer, on dut trembler sur les suites du jugement à subir, jugement tellement rigoureux que l'homme aura à répondre même d'une parole superflue (Mat., xii, 36). Et comme le salut réservé à quelques-uns ne peut s'acheter qu'à des conditions très-dures et très-muitipliées, il en résulte que le chrétien ne doit jamais perdre de vue sa fln dernière, qu'il doit toujours avoir devant les yeux le compte qu'il aura à rendre au souverain juge, que tous ses actes doivent être dirigés en vue de son salut, et qu'enfin, comme disent les auteurs ascétiques, la vie de l'homme ne doit être qu'une préparation à la mort.
De ces prémisses découlent forcément les conséquences les plus nuisibles à la société. La vraie patrie de l'homme étant le ciel anquel II est destiné, et la terre n'étant qu'une vallée de larmes, un séjour passager d'expiation, l'homme doit prendre en dégoût toutes les choses d'ici-bas, et c'est là un des préceptes qui se trouvent à chaque page des livres pieux. Dès lors, plus d'activité, plus d'énergie, plus de prévoyance, plus de lien entre les diverses générations, plus de désir de progrès, plus d'esprit de solidarité entre les hommes. Qu'importent les destinées des empires et les grands intérêts sociaux pour l'homme qui ne songe qu'au ciel et qui regarde la terre comme une tente qui demain va être enlevée? Â quoi bon se préoccuper d'améliorations, pourquoi chercher à embellir ce séjour périssable, quand le séjour de la béatitude céleste nous attend ? Pourquoi accorder un seul moment d'attention, un seul regard à ce monde fragile, à cette vile matière, à ce domaine du péché? Le dévot, tout entier au soin de son salut, devient donc indifférent à toutes les choses de ce bas monde ; 11 ne songe, ni aux intérêts de sa famille, ni à ceux de sa cité, de sa nation, du genre humain. Que lui servirait de gagner le monde et de perdre son âme (Mat., xvi, 26) ? Il ne veut qu'une chose, être sauvé : le reste ne peut ni l'émouvoir ni
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]e distraire de son but. Il voit d'un œil sec les convulsions des empires, les déchirements des partis, les rénovations de la société ; il se renferme tranquillement dans sa coquille et reste sourd aux bruits du dehors (i) ; il réciterait ses oraisons sur les ruines de l'univers.
Avec une telle disposition d'esprit, le dévot éprouve naturellement une répugnance profonde pour les fonctions de la vie sociale, et il regarde avec dédain l'importance qu'y attachent les autres hommes; il n'y voit, lui, qu'une occasion de se détourner du soin de son salut et une source de péchés. Aussi les premiers chrétiens, ne reculant devant aucune des conséquences de leurs principes, s'éloignaient de tous les offices. La profession des armes leur paraissait particulièment réprouvée. Jésus, en disant que tous ceux qui se Serviraient de l'épée, périraient par Tépée (Mat., xxvi, 5^), n'avait-il pas condamné tout emploi des armes? Leurs adversaires leur demandaient Ironiquement ce que deviendrait l'empire assailli par les barbares, si tous les citoyens adoptaient des sentiments aussi pusillanimes : les réponses des apologistes sont fort embarrassées, et prouvent que l'objection était sérieuse et que leurs adversaires ne leur avaient point attribué des sentiments qui n'appartinssent réellement pas aux chrétiens (!2). Terlullien acceptait la difficulté et conseillait de déserter (3), c'est-à-dire de trahir l'état. Lactance déclare formellement qu'il n'est pas permis à un homme de bien d'aller à la guerre, parce qu'il ne connaît pas d'autre guerre que celle que la vertu fait continuellement au vice (4). Il faudrait qu'un gouvernement fût bien difficile pour ne pas se contenter d'une raison aussi solide. — Les fondions publiques exigeant toutes la formalité du serment, le chrétien conséquent devra se les interdire aOn de ne pas contrevenir
(1) « Que la vigne trompe Patiente du vigneron, que les oliviers soient infertiles, que les blés meurent de sécheresse, qu'est-ce que cela fait à des chrétiens que toutes sortes de délices et de biens attendent en paradis? » (Saint Cyprier, Ad Demetrianum.)
(2) Obigbre, Cont. Cels., liv. VIII, p. i25 ; liv. V, p. 253; liv. VII, p. 318.
(3) De coronâ militiSf ch. xi.
(4) institut, div,, liv. VI, ch. xx.
EXAMEN DU CHRISTIANISME il
à la défense de Jésas- Christ qui prohibe de la manière la plus formelle toute espèce de serment (Mat., v, 34). Le même motif l'empêchera d'être juré, témoin ou expert. Il s'abstiendra surtout des fonctions de magistrature, car il est écrit : « Ne jugez pas, de peur que vous ne soyez jugés ; ne condamnez pas, si vous ne voulez pas être condamnés (Luc, vi, 37 ; Mat., vu, i ; Rom., ii, i) (i). »
Fortement convaincu quHl n'y a qu^une chose de nécessaire (Luc, X, 42), il doit être très-indifférent aux arts, aux lettres, aux sciences. Il sait que pour faire des progrès dans la vie spirituelle, II faut se détacher de tout soin temporel {Imitation, liv. II, ch. v), et mépriser la vie présente {id., liv. III, ch. lvi). Les arts ne sont à ses yeux qu'un futile agrément, une occupation mondaine, un vain plaisir des sens ; celui qui veut se sauver, doit s'interdire tout plaisir, refréner ses sens, mépriser la matière et concentrer toutes ses affections et ses désirs vers la Jérusalem céleste où il pourra goûter un bonheur inaltérable. Quant aux sciences, elles ne sont que vanité, elles servent à nous enfler d'orgueil et à nous faire perdre de vue la
(1) Suivant Tertallien, le chrétien peat rester innocent en parcourant la carrière des honneurs et des dignités, mais à des conditions nombreuses dont voici les dernières : « QuUl ne fera point de serments ; que, dans Texercice de son pouvoir, il ne décidera jamais de la vie ou de Thonneur des autres, excepté pour les affaires d^argent, qu'il ne jugera, ne condamnera ni n'emprisonnera personne, et enfin qu'il ne mettra aucun accusé à la torture : c'est & lui, dit-il, à juger si cela est possible {De idokilriâf ch. xvii). » Quant à la profession militaire, il la déclare absolument incompatible avec la qualité de chrétien {id., ch. xx). — Laclance met au même rang les professions de marin, de soldat et de commerçant, et les réprouve toutes {ïnstil. efit;.,liv. V, ch. xviii). Voici la raison qu'il en donne quant au commerce : « Tout commerce est un crime, puisque le commerce n'a d'autre but que le gain, et que le gain, ne pouvant avoir lieu qu'au détriment des perdants, c'est une usurpation de ce qui appartient à autrui, un vol. » — Saint Clément d'Alexandrie, Origène {Cont. Cels., liv. IV) et Tertullien {De idolatriâ) déclarent que les arts de peindre et de sculpter sont interdits aux chrétiens aussi bien qu'aux juifs, et les détournent de la fabrication des images.
A force d'éliminations, il ne reste plus guère au chrétien que la profession de moine.