III
2Î EXAMEN OU CiTriSTIANISME
seule vraie science qui est celle du salnl. Que serl à un homme d'approfondir toutes tes connaissances tiumalues et de savoir tout ce qui a été dit et écrit par les auteurs les plus habiles et les plus érudits, sMl manque de la grâce qui peut le conduire à son but (1)? Un homme en sait toujours assez quand il marche dans le chemin du salut, et il ne sait rien s'il n'est pas dans la voie étroite qui mène au ciel. Les ignorants sont les enfants chéris de Dieu qui se plaît à les combler de grâces et à confondre la science des sages du monde (Luc, X, 21). D'ailieurs, la science est suspecte de fournir des armes à rincrédulité, et les plus beaux siècles de la religion sont des siècles d'ignorance.
Le dévot, constamment attentif à son salut Individuel, évite avec soin tout ce qui ne se rattache pas à ce but unique ; la société des autres hommes lui devient insupportable, elle ne lui apporte le plus souvent que des occasions de péché; Tusage de la parole même est dangereux, car il est difficile de ne-dire que les choses strictement nécessaires à Tédification de ses Interlocuteurs. Aussi les guides dans la science de la perfection chrétienne n'ont-lls pas hésité à recommander la solitude et le silence^ et tel est le sujet d'un des chapitres de Vlmitalion. « Ne souhaitez, nous dit-on, d'être familier qu'avec Dieu et les anges, et évitez d'être connu des hommes {lmit,y liv. I, ch. tiii). Les plus grands saints évitaient la société des hommes et préféraient vivre en secret avec Dieu. Celui qui désire faire des progrès dans les choses intérieures et spirituelles, doit avec Jésus se retirer de la fouie. Nul ne se montre avec sécurité, s'il ne se cache volontiers; nul ne parle sûrement, s'il ne se tait volontiers. L'âme dévote profite dans le silence et le repos, et y trouve le sens caché des Écritures (id,, liv. I, ch. xx). > — Ce genre de vie a été pratiqué par les hommes les plus pieux, par ceux que l'Église regarde comme l'avant-garde de sa milice, comme des types de perfection. Les moines fuient la société des hommes; les anciens anachorètes, les Paul, les Antoine, les Pacôme, etc., vivaient dans une solitude absolue et n'en étaient que plus parfaits. Ils s'imposaient aussi la loi du silence, comme font encore les Trappistes et les Chartreux.
(1) Imitation^ liv. I, ch. i.
Ainsi il esl entendu que lechréiien, pour arriver à ia perfecUon, doit sMnterdire l'usage de la parole, c'est-à-dire du principal moyen qu'ont les tiommes pour établir entre eux des relations, et s'isoler du genre humain. Mais pour l'bomme, l'isolement c'est la sauvagerie, puis la mort. Isoler les hommes, c'est méconnaître leur nature et leur destinée. Telle est pourtant la prétention d'une loi qui se prétend divine.
Le désir excessif qu'a le chrétien de sortir de sa vie d'épreuves et de combats pour entrer en possession de la vie réelle dont la mort doit lui donner l'entrée, le rend de plus en plus étranger au monde et à tout ce qui s'y passe; à me&ui^c qu'il fait des progrès dans la dévotion, e« n'est plus seulement de Tindifférenee qu'il éprouve pour les choses terrestres, c'est un profond dégoût, c'est de Phorreur. Par la contemplation II cherche du moins à se détacher du monde et' à vivre en esprit dans le royaume céleste; Il en savoure déjà les douceurs dans des extases mystiques où son imagination le ravit dans la société de Dieu et des anges. Et quand la nature le ramène au sentiment de sa condition présente, il maudit cette chaîne qu'il est encore obligé de traîner quelque temps. Il arrive ainsi à désirer la mort comme le plus grand des biens, Il s'écrie avec saint Paul : « Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom.y vii, 24)? Jésus-Christ est ma vie, et la mort est pour moi un bénéfice. Je désire être dégagé des liens du corps et être avec Christ, ce qui est le plus avantageux (Philip., i, SI, 22). > -~ cQuel doit être notre désir, sinon celui de l'apôtre, savoir celui de sortir du monde et d'aller régner avec Jésus-Christ (Tibtdllibr, Contra Spectacula, ch. xxviii)? > — - « Plus l'homme veut être spirituel, plus la vie présente lui devient amère, parce qu'il sait mieux et voit plus clairement les vices de la corruption humaine. Cest une vraie misère que de vivre sur terre (Imitation, liv. I, ch. xxi). L'adversité est utile; car alors Vhomme s'ennuie de vivre plus longtemps sur terre, et désire la mort, afin de pouvoir être séparé de son corps et être avec Christ (id., liv., I, ch. xii). Soyez persuadé que la vie doit être une mort continuelle ; plus l'homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre pour Dieu (tflf.. liv. II, ch. xii). > — c Ce qui nous importe ici, c'est de nous en aller le
plus tôt possible {quàm celeriler excedere) (Tkrtdllien, Adv. génies, ch. II). » — Nous avons vu, au paragraphe précédent, que, conséquemmenl à ce principe, la morl était la plus grande faveur que le dévot piît souhaiter à ses parents.
Voilà donc où conduit l'idée chrétienne, le désir de la mort ! Qu'attendre d'hommes chez lesquels domine un pareil sentiment ? Quel secours voulez-vous que réclame d'eux la société? Comment les intéresser au sort de rhumanilé, à sa tâche laborieuse, à ses projets, à son avenir? Ce ne sont plus des hommes, ce «ont des cadavres dont l'esprit s'est déjà retiré pour aller habiter un autre monde. Toute sève en eux est desséchée, toute vigueur éteinte ; tout ce qui leur reste de vie est concentré sur le ciel dont ils se regardent déjà comme citoyens. Si le christianisme formait beaucoup d'adeptes fidèles à sa doctrine, c'en serait fait de la société dont les membres céderaient à une apathie funeste; la langueur paralyserait bientôt toute action, tout mouvement, et l'ensemble lui-même, atteint du sommeil de la mort, ne tarderait pas à s'éteindre.
Le dévot, poursuivant toujours sa tâche, ne s'occupe que de luimême : il sait que très-peu d'hommes peuvent être sauvés, et il s'efforce d'être compris dans ce petit nombre. Quant à la masse qui doit être damnée, il n'en a cure, il sait que c'est sa destinée irrévocable, il ne s'émeut pas de son sort et ne conserve pour elle aucun sentiment d'affection ni de commisération ; car 11 serait aussi condamnable de plaindre les damnés, que d'aimer les démons leurs associés. Le dévot ne s'occupe donc que de son propre salut : chacun pour soi, telle est la ligne de conduite de ceux qui se disent religieux par excellence. Nous ne disons pas qu'ils ne cherchent pas à sauver les autres; mais chacun agit toujours en vue de luimême, de sa propre place dans le ciel, et accepte comme une chose toute simple la perspective de la damnation du plus grand nombre où se trouveront peut-être ses plus proches parents qui dès lors deviendront pour lui un sujet d'horreur; qu'importe, ne sera-t-il pas dédommagé au centuple, comme le lui promet l'Évangile? Nul ne veut lier son existence à celle des autres, ni accepter de solidarité d'aucune espèce; c'est comme le sauve-qui-peut dans une
déroute. L'individu marctie en avant sans regarder si les autres le suivent : tant pis pour les retardataires ; la griffe du diable va les saisir, c'est leur affaire et non la sienne ; il ne s'arrête pas pour si peu. Qu'il se sauve, voilà tout ce qu'il lui faut; il n'a pas à s'inquiéter du reste. « Ne t'attire point les affaires des autres, et ne te mêle point de la cause des puissants. Aie toujours les yeux sur toi d'abord, et avertis loi toi-même avant tous ceux qui te sont cbers {Imitation, liv. I,ch. xxi). »
La dévotion ainsi entendue n'est qu'égoïsme et, par conséquent, l'opposé de la religion, La croyance à l'autre vie a donc, dans le cliristianisme, un caractère antisocial et antihumain, ce qui vient principalement de ce qu'elle est unie à un principe faux, la condamnation de la terre. Heureusement, la plupart des hommes sont inconséquents en matière de religion : les chrétiens adhèrent des lèvres aux formules dans lesquelles on leur fait déclarer qu'ils méprisent le séjour terrestre et n'aspirent qu'au paradis ; mais leur conduite fait voir qu'en réalité leurs affections, leurs intérêts les plus chers, leurs préoccupations de tous les instants sont dans ce bas monde; la voix du bon sens les empêche de se laisser égarer par les rêveries du mysticisme, et sert de correctif à i'enseignement chrétien qui leur ferait négliger leurs devoirs les plus impérieux et les plus sacrés. Aussi l'homme, chrétien ou non, ne cesse de remplir sa tâche providentielle, de cultiver et d'embellir cette terre nourricière que les anciens révéraient comme la Mère commune (aima parens), ce globe dont la destinée est unie à la sienne. Sacbantde mieux en mieux tirer parti des ressources inépuisables que la nature a si libéralement mises à sa disposition, il les fait servir pour ses besoins et ses plaisirs, et chaque jour il fait éclore de nouveaux progrès aussi bien dans l'ordre physique que dans l'ordre moral et intellectuel. Certes, en jouissant de tous ces perfectionnements, il sent qu'il accomplit une grande mission, il ne peut se croire étranger dans ce séjour fécondé par ses sueurs, ii ne peut plus songer aux malédictions prononcées contre la matière et contre le globe terrestre; ii lui est Impossible de dédaigner le monde où de si nobles fonctions lui sont assignées, de perdre de vue l'avenir des grandes choses auxquelles il s'est associé. Aussi est-il vrai de dire que dans
les sociétés modernes, Tespril chrétien n'existe pins, et les hommes ne sont chrétiens que de nom. De même, nous reconnaissons que la plupart des chrétiens ont heureusement laissé à l'écart les préceptes qui tendaient à l'individualisme ; et c'est même dans les sociétés chrétiennes, qu'ont brillé les plus admirables prodiges de charité et de dévouement. Tout cela prouve que l'homme, malgré tout le mal qu'on a dit de sa nature corrompue, vaut souvent mieux que ses guides et sait corriger dans la pratique les vices de l'enseignement qui lui est distribué au nom de Dieu. Nous avons rapporté des préceptes véritablement odieux et immoraux, tirés de l'Ëvangile, conséquents à l'ensemble de la doctrine chrétienne, confirmés par le livre de Vlmitation, par les saints Pères et par tous les livres ascétiques, mis en pratique par les hommes que l'Ëglise a classés parmi les saints et proposés à notre admiration. Bien que ces préceptes n'aient été suivis que par une faible minorité, nous n'en sommes pas moins fondés à en faire un chef d'accusation contre le christianisme et sa morale.
g 5. » De l'ascétisme.
Nous avons vu au chapitre précédent (§ 2), que, d'après le dogme chrétien, tout homme naît coupable du péché d'Adam et méritant par là une peine infinie ; que chaque faute qu'il commet par lui-même, mérite également le supplice infini de l'enfer : la grâce de la rédemption, quand elle est appliquée aux individus par les procédés qu'indique l'Ëglise et spécialement par les sacrements, a bien pour effet d'affranchir le coupable de la peine de l'enfer et de le réconcilier avec Dieu ; mais pourtant ce coupable, bien que justifié, doit encore une expiation ; c'est ce qu'on appelle la satisfaction. Ainsi Dieu, quoique ayant reçu par le sacrifice de Dieu une réparation infinie, n'est pas encore satisfait ; il pardonne, nous diton, et cependant sa colère subsiste toujours, et il exige du pécheur une expiation personnelle ; et plus l'homme souffrira, plus cette expiration sera parfaite. En combinant ces deux principes, que l'homme bien que justifié est toujours débiteur de peines envers Dieu, et que les mérites surabondants des saints profilent aux autres
hommes, l'Ëgllse a admis que les souffrances volontaires sont des actes de vertu qui servent à expier nos fautes et celles d'autrui. Ijne fois entrée dans cette vole funeste, il ne lui a plus été possible de s'arrêter, et elle est arrivée aux maximes les plus monstrueuses et les plus inhumaines. Elle a fait de Dieu un tyran féroce, avide de sang et de larmes, qui se complaît dans les souffrances, et auquel on ne peut rien offrir de plus agréable que les supplices de ses enfants. Les privations, les jeûnes, les macérations, les tortures, voilà l'encens dont est flatté cet autre Molocb, c'est là l'hommage qui seul peut désarmer son courroux et forcer l'entrée du ciel. La philosophie avait admiré l'homme chez lequel l'âme commande aux sens^ et qui sait endurer avec constance les supplices les plus cruels quand les devoirs envers l'humanité font une loi de tels sacrifices : on avait ainsi glorifié Muclus Scsevola, Régulus, Épictëte, etc. Mais l'ascétisme chrétien ne se borne pas là : il exalte les tourments qu'on s'inflige à soi-même sans aucune utilité pour le prochain. Celui qui souffre la mort pour sauver son pays, est un héros : le solitaire qui dans sa cellule s'applique des coups de discipline et croit par là gagner le ciel, n'est qu'un fou. Se priver de ce qu'on a pour en aider son prochain, comme saint Martin qui se dépouille de son manteau pour en couvrir un pauvre, c'est un acte de charité louable ; se priver en pure perte et par mortification, c'est une niaiserie. On ne peut rien imaginer de plus extravagant que de supposer que Dieu nous aurait doués de facultés précieuses avec condition de ne pas en faire usage, nous aurait prodigué les richesses de la terre pour que nous ayons le mérite de les mépriser, et nous aurait donné pour lâche ici-bas de martyriser notre propre corps. Les privations figurent au premier rang parmi les mortifications que s'imposent les catholiques, et il en est même une dont l'Ëgllse fait une obligation rigoureuse^ c'est le Jeûne pendant le carême et à certains jours de l'année, et l'abstinence de viande tous les vendredis et samedis. Cette règle est ridicule, en ce que tous les mets sont indifférents par eux-mêmes, et que l'usage d'aucun d'eux ne peut emporter avec sol mérite ou démérite. Pourtant le dévot se figure que Dieu voit avec satisfaction ceux qui le vendredi mangent du poisson ou des légumes, et jette un regard dliorreur sur ceux
qui ce même jour mangent de la viande ; et celle dernière nourriture qui hier était criminelle, va se trouver aujourd'hui parfaitemenl licite. Une telle prescription est éminemment capricieuse ; car si pour beaucoup d'individus la privation de viande pendant quelque temps est une gêne, pour d'autres elle est indifférente; au point de vuede l'Ëglise,il était plus simple d'interdire le luxe de la table. Un pauvre malheureux, mourant de faim, va recueillir un morceau de viande coriace, à demi pourrie; s'il le mange, il sera damné. Cependant le voluptueux prélat fait servir sur sa table des poissons exquis relevés par l'art des plus habiles cuisiniers, il sera sauvé (1).
(1) Il est avec le ciel des accommodements.
En 1856, remperenr et Timpératrice étant allés visiter la Bretagne, la ville de Rennes leur offrit un splendide banquet auquel furent conviées toutes les hautes notabilités du pays, et de ce nombre était Pévéque de Rennes promu récemmeul ù la dignité d'archevêque. C'était un vendredi ; mais le Vatel de Tendroit, pour satisfaire aux exigences de son art et à celles de Tétiquette, avait fait entrer dans son menu bon nombre de mets gras. On se demandait quel parti allait prendre monset^neur. Faire gras dans une circonstance pareille, c'était scandaliser tous les fidèles. Assister au banquet et s'abstenir des plats gras, c'était donner une bonne leçon aux autorités trop oublieuses des commandements de TÉglise, mais ce n'était pas agir en habile courtisan. Le prélat prit le parti d'accorder, par induit spécial, à tous les convives, lui compris, la perinisston de faire gras ce jour-là. S'il se fût agi de venir au secours de malheureux faméliques placés dans raltcrnative de se passer de manger ou de faire gras, on aurait compris la dispense. Mais il n'y avait 16 que des gens ayant déjà fort bien déjeuné et qui, même en se bornant aux plats maigres, servis sur la table impériale, auraient encore fait un repas exquis et copieux, bien supérieur à l'ordinaire du commun des hommes. La dispense n'avait donc pour but que de les autoriser à jouir des délices de la bonne chère, à cultiver tout à leur aise un des sept péchés capitaux. Nous ne savons comment le populaire exclu du banquet et obligé d'observer dans toute sa rigueur la loi de l'abstinence, aura envisagé l'évêque bravanj/)stensiblement la règle qu'il impose aux autres. S'il a pu se dispenser de faire maigre ce vendredi-là, il peut en faire autant tous les vendredis, et s'affranchir complètement de la règle, tout en en prescrivant l'observation sous peine de l'enfer. S'il peut, sans autre motif que son bon plaisir, s'affranchir d'une règle, Il peut s'affranchir de
Ce ne sera donc pas la privation qui sera méritoire , mais le choix du mets ; il y a donc des mets purs et impurs, comme dans l'ancienne loi. La viande se trouve frappée de réprobation : aussi les Ordres austères se l'interdisent constamment. Néanmoins, la nourriture animale est la plus substantielle et la plus fortifiante de toutes. L'homme étant fait pour le travail, doit employer tous les moyens les plus propres à augmenter ses forces physiques. C'est donc agir contre le bien de Thumanité, que d'interdire, même temporairement, un de ces moyens ; c'est diminuer la masse du travail utile et par conséquent de la production. Du reste, la loi de Tabstinence est une des plus négligées du catholicisme, et le jeûne du carême se converti en un tribut à payer au clergé. C'est à un pareil résultat qu'aboutissent presque toutes les prescriptions : enrichir le clergé, c'est la vertu des vertus, c'est l'expiation de toutes les fautes, c'est la clef du ciel.
Les jeûnes des personnes pieuses sont beaucoup plus rigoureux que ceux qu'impose l'Ëglise. On rapporte que plusieurs saints sont restés privés de toute espèce de nourriture pendant un temps fort long (trente à quarante jours). Sans examiner l'exactitude de ces récits, on ne doit pas hésiter à condamner de telles abstinences comme des attentats de l'homme contre lui-même. En ne se nourrissant pas convenablement, on affaiblit son corps, on en atrophie les organes, et l'on se rend impropre à toute fonction, à tout travail. On pèche donc contre la société qu'on frustre ainsi du concours que chacun est tenu de lui apporter. Enfin, on abrège ses jours, et de pareilles austérités doivent être regardées comme un suicide en détail. Il est également condamnable de s'empoisonner tout d'un coup ou de le faire à petites doses, de se tuer d'un coup de pistolet ou de ruiner sa santé par des tortures volontaires.
Les dévots ne se bornent pas aux privations imposées par l'Église; lis ont pour principe, que toute souffrance, volontaire ou non, si elle est acceptée comme une mortification, est une croix, c'est-à-
toutes ; il peut, comme les pharisiens dont parle Jésus-GhrisI, « lier des fardeaux énormes pour en charger les épaules d'autrui, sans être tenus de les remuer du bout du doigt (Mat., xxiii, 4). »
iil. 9
dire a une vertu expiatrice, et que, au contraire, toute jouissance, de quelque nature qu'elle soit, est un obstacle au salut; qu'on plaît d'autant plus à Dieu, qu'on souffre davantage sur cette terre. La tâche de celui qui veut arriver à la perfection, consiste donc à avoir le moins de jouissances et à hérisser sa vie du plus grand nombre d'épines et de tribulations qu'il sera possible ; c'est là le moyen ie plus sûr de gagner la vie éternelle. Avec ce système on s'interdira, non seulement les plaisirs du luxe, mais encore tout ce qui peut flatter les sens, même à un très-faible degré. Choisir, par exemple, des mets repoussants au lieu de mets agréables, c'est de la vertu. Avoir un vêtement rude et Incommode, c'est de la vertu. Les nonnes s*interdisent le linge de corps, et elles s'accusent à confesse d'avoir mangé leur pain sec avec concupiscence. On doit s'ingénier à supprimer tout ce qui peut faire plaisir, afin de -l'éviter avec le plus grand soin. On fermera l'oreille à un concert ou au cbant du rossignol ; en passant près d'une fleur, on détournera la tête, pour ne pas en respirer le parfum ; si l'on se trouve au milieu d'un beau paysage et que les charmes de la nature causent une sensation agréable, vite il faudra repousser cette jouissance et porter les yeux sur son chapelet. £n un mot, il faudra fuir les dons de Dieu, aussi bien que les merveilles de l'activité humaine, afin de vivre aussi peu que possible. Si la dévotion devenait commune, il est évident que les hommes renonceraient à tous les arts qui ont pour objet de procurer les Jouissances du luxe ou même du bien-être ; il faudrait, au contraire, donner une nouvelle impulsion aux arts dans le but de leur faire produire de nouvelles croix ; on encouragerait les inventions de nouveaux cilices, d'habitations incommodes, de véhicules désagréables, de nourritures nauséabondes (1), etc.; on cultiverait le mal au lieu du bien,
(I) tt Saillie Élisabeih se fuisait souvent accomiuodcr, pour tout rtpas, des légumes à dessein mal cuils, sans sel, sans assaisonnement quelconque; et elle les mangeait avec une grande joie. » Montalembert, op. cit.f p. 359.
« Saint Guignolé mêlait toujours avec son pain une certaine quantité de cendre, qu'il avait coutume de doubler en curéme, et, durant ce saint temps, il ne faisait que deux repas par semaine. Il couchait sur le sable
un poursuivrait le laid en tout. Le laid serait une source cuDllnueile de mortifieation et par suite de sanctification, et le beau serait proscrit comme une source de délectation et par suite de perdition. Les dévotes suivent exactement cette ligne de conduite : elles s'Iialiillent de manière à laisser à découvert le moins possible de leur personne, à voiler leurs attraits à tous les yeux ; elles choisissent les costumes les plus disgracieux et proscrivent l'élégance comme pouvant donner lieu à de coupables pensées (i).La laideur de la plupart des costumes de religieuses est due sans doute à un pieux calcul des fondateurs d'Ordres. Bien plus, on trouve dans le Martyrologe, des exemples de saintes qui ont courageusement sacrifié leur beauté et se sont défigurées afin de n'être plus un objet de convoitise et de repousser plus sûrement les tentations. Toute parure, tout effet de l'art pour orner le corps sont sévèrement défendus parles saints Pères (2). La propreté même, dont la sagesse populaire a fait une demi-vertu, et qui n'a pour but que de laisser au corps ses agréments naturels dans toute leur pureté et de le préserver des souillures qui peuvent devenir des germes de maladie, la propreté se trouve encore répréhensible comme un soin accordé à notre enveloppe grossière dont un vrai dévot ne doit pas s'occuper le moins du monde; et il était réservé à l'ascétisme chrétien d'ériger la saleté en vertu. Les capu-
ou sur des écorces d^arbres, n'ayant qn^une pierre pour chevet. » Godes- CARD, Vies des saints , t. II, p. 414.
(i) Tertulliens^élëve avec force contre toute parure, tout apprêt, contre tout ce qui peut flatter les regards ; il dit aux femmes : ■ Vous ne devez pas seulement rejeter cet appareil d^oruements au moyen desquels la passioa commence à s'allumer, mais vous devez encore laisser diminuer ou effacer Téclat de votre beauté naturelle par une espèce de négligence qui ait Dieu pour principe. De cette sorte vous arrêterez les écarts dangereux que les yeux ont coutume de faire {Contra Spectacula). » — Voyez aussi SAINT Cyprier , De virginibus.
(2) Saint Paul interdit aux femmes, non seulement les ornements d^or, les perles et les vêtements somptueux, mais même les cheveux frisés (I Cor , XI, 5, 6) Tertullien défend aux hommes de se raser et de défigurer par cette infidélité le visage que Dieu leur a donné {Contra Spec^ <actt(a, ch.xxiii).
32 EXAMEN DU CIiniSTIAMS.ME
cins soiil passés maUres en ce genre. Sainl lilulogc, dans la vie du martyr africain Georges, cite comme une cliose très-louable, qu'il ne s'était ni lavé ni baigné une seule fois depuis qu'il était entré dans les ordres (1). Saint Jérôme raconte, dans la vie d'Hilarion, que co saint ne lava jamais le sac dont il était revêtu, disant qu'il n'y avait pas d'apparence de chercher la propreté dans le cilice. Le même Père, dans le Traitéde Védticaiion des filles, inlerditl'usagedubaln. Saint Âthanase défend aux vierges consacrées, de se laver autre chose que le visage et les mains (2). Le bienheureux Labre qui vient d'être canonisé par le pape Pie IX, et que le peuple railleur a déjà salué du titre de patron des paresseux, embrassa volontairement l'état de mendiant; il était couvert de guenilles et rongé de vermine; il ne se lavait jamais, passait sa vie à aller en pèlerinage d'une église à l'antre, et cherchait sa nourriture sur les fumiers où il disputait aux plus vils animaux les débris immondes de viandes et de légumes. C'est ainsi qu'il a gagné le ciel, sic iturad astra.
Il est un genre de plaisir dont le catholicisme exige Impérieusement le sacrifice, c'est celui du théâtre. Là, où l'homme du monde ne voit qu'un concours magnifique de tous les arts pour flatter en même temps l'esprit et les sens, pour former le goût, élever l'âme et inspirer de nobles sentiments, le prêtre voit un complot de l'enfer pour la perte des âmes; il lance l'anathème, non seulement contre les acteurs, mais contre tous ceux qui contribuent, même de loin, à cette œuvre maudite. Le pieux Racine, effrayé de ces foudres, estobligéde briser sa lyre pour faire son salut. Le dévot se croirait damné s'il mettait le pied dans un théâtre, c'est pour lui l'antre de Satan. Les Pères de l'Église, Tatlen [Contra Grœcos, n«22), saint Clément d'Alexandrie (Péçdflfflr.,liv. \U,ch.ï),leTin\\\eR{Apol.,ch.\iei\}ixym;Con' tr à Spectacula,passim), 8 AWT CYvviiEii{Epist.Iad Donatum), Lac- TANGB (Inst. div., liv. VIT, ch. xx), saint Jean Chrysostome, dans la plupart de ses homélies, saint Augustin {In Psal, lxxx), etc., décident qu'un chrétien ne peut assister aux spectacles sans abjurer sa religion, sans violer la promesse qu'il a faite dans son baptême, de re«
(1) Ros$Bi.uw Saiiit-Hilaire, Histoire d''E8pagney t. Il, p. 494. (2j De virginitate, l. I, p. 1051, 10u2.
lioncer au démon, à ses pompes el à ses œuvres (i). Le Concile d'Eivire anatbématise la profession d'acteur et celle de cocher du cirque. Saint Cyrille de Jérusalem frappe de la même réprobation le théâtre el les courses de chevaux (2).
La danse est également réprouvée. Que ce soit un des plaisirs les plus innocents de la bonne compagnie, que ce soit le seul divertissement par lequel le peuple des campagnes puisse se distraire de ses labeurs: n'importe. Le clergé qui ne danse pas, veut que personne ne danse. Rien n'est chrétien comme l'ennui, rien de plus propre à mortifier et à faire avancer dans la voie du salut. La danse a été prohibée par les conciles de Laodicée en 367, de Tolède en 589, in Trullo en 692, et par tous les théologiens moralistes. L'évêque de Chartres, dans son mandement pour le carême de i847,« assure que le bal est le repaire hideux des démons^ que le diable assiste aux danses, y préside,en mesure la cadence et règle l'accord des symphonies (p.i7)» (3).
Mais ce n'est pas assez de se priver de jouissances ; ce n'est \^ qu'une vertu négative. Il faut en outre, pour atteindre la perfection cbrétienn(>, s'imposer des souffrances positives. Tons tes auteurs ascétiques recommandent sans cesse de châtier son corps afin de purifier son âme {Imitation^ i, 23). « S'il y avait quelque chose de mieux à faire, de plus utile pour le salut de l'homme, que de souffrir, certes le Christ nous en aurait informés par sa parole et son exemple. Nous n'entrerons donc au règne de Dieu que par beaucoup de tribulations (irf., ii, 12). »
Les annales de l'Ëglise prouvent qu'en cette matière l'imagination des saints a été extrêmement féconde. On connaît lecilice que por-
(1) Voyez Bbrgier, Diet.^ ¥<> Speclaele.
(2) Ce Père s'exprime ainsi : « La pompe du diable, c'est la folie des théàlres, les courses de chevaux dans Tbippodrome, les chasses dans le cirque el les vanités du même genre ; ne gardez aucun goût pour celle fulie du théAtre où vous verriez les honteuses et indécentes agaceries des mimes, les folles danses des hommes efféminés. Fuyez même les courses de chevaux. Ce sont là les pompes du diable auxquelles vous renoncez par le baptême. »
(3) Ubi saltalio^ ibi Diaboltts, dit saint Chrysostome {Homil. in Mat. ^ p. 498.)