CHAPITRE IX
DU CHRISTIANISME SUIVANT JBSUS-CHBIST
§ i. — Préliminaires. — La doctrine de Jésus-Christ nous a-t-elle été
fidèlement transmise?
Le christianisme est présenté par ses sectateurs comme une doctrine que Jésus, l'Homme-Dieu, a révélée aux hommes. Pour établir la divinité de cette doctrine, il ne suffirait pas de prouver que Jésus a justifié de sa mission céleste, il faudrait encore démontrer que la révélation qui porte son nom émane véritablement de lui.
Chose étrange, Jésus n'a rien laissé par écrit. Les inventeurs de systèmes, les chers de sectes philosophiques, les législateurs ont presque tous jugé nécessaire de transmettre eux-mêmes leurs idées à la postérité ; ils n'ont cru pouvoir déléguer ce soin à personne, dans la crainte que des mains étrangères ne reproduisissent infidèlement leur doctrine; ils ont pensé avec raison que personne n'est pins compétent pour exposer un système, que celui qui l'a élaboré. Jésus, en négligeant cette précaution, s'est montré ù cet égard infé-
rieur aax sages de raotiqailé : le Messie est resté aa-dessoos de la prudence humaine.
Si Jésus n'a pas cru devoir prendre lui-même la plume, s'est-ll assuré du moins que sa doctrine aurait de fidèles interprètes ? Ni les £vangiles,ni la tradition ne font mention d'aucune mesure prise dans ce but. Jésus ne charge personne de recueillir ses discours ; il ne dicte jamais; toutes ses communications sont orales, nul ne prend de notes; il ne confie ses paroles qu'à la mémoire de ses auditeurs. Certes, si un philosophe ayant découvert un système d'où dépend le bonheur du genre humain, se bornait à l'exposer devant des individus fort Ignorants et incapables de le comprendre, et s'en rapportait uniquement à leurs souvenirs du soin de le transmettre à la postérité, il n'est personne qui ne blâmât une telle imprévoyance ; et si les relations de ces auditeurs, par leur confusion, leurs contradictions et leur obscurité, donnaient lieu à des disputes interminables, à des divisions, à des guerres sanglantes, qui ne déplorerait amèrement l'incurie de l'homme qui, au lieu d'exposer lui-même ses idées jvec clarté et précision, ei de léguer ainsi, sans crainte d'altération, aux générations futures le trésor de ses lumières, aurait laissé à des mains inhabiles ce soin si important? Qui ne le rendrait responsable, et du bien qu'il n'aurait pas fait, et du mal qu'il aurait causé?...
Les évangéiistes ont la prétention de reproduire les discours de Jésus. Mais quelle garantie offrent-ils de leur fidélité? Remarquons d'abord que trois d'entre eux ont écrit dans une langue différente de celle dont se servait Jésus. H est de tradition que Matthieu seul a écrit en hébreu vulgaire; mais l'original de son livre est perdu, et il est impossible de vérifier l'exactitude de la traduction grecque que nous en possédons, si toutefois c'est une traduction. Quant aux trois autres évangiles, il est généralement admis qu'ils ont été composés en grec. Or, quand on veut faire passer un discours dans une langue différente de celle dans laquelle on l'a entendu prononcer, on est exposé à ne pas rendre fidèlement les idées de l'orateur. En supposant même que l'écrivain connaisse parfaitement les deux langues (ce qui n'a pas lieu dans le cas actuel), il lui sera quelquefois imposli. i
sible de reproduire avec une stricte fidélité son original ; il se fait traducteur, et par conséquent c'est son œuvre qu'il nous donne, ei non une œuvre primitive. Ses lecteurs n'ayant aucun moyen de juger de la fidélité de sa version, puisqu'ils ne peuvent la comparer au texte qui ne leur est pas transmis, seront toujours en droit de révoquer en doute Texactitude d'un tel travail. La traduction a-t-elle été littérale ou libre, jusqu'à quel degré l'écrivain a-t-il cru pouvoir s'écarter delà lettre? n'a-t-il pas défiguré les idées de l'orateur par des additions ou par des expressions Impropres? Toutes ces questions restent à jamais insolubles. A l'égard des discours de Jésus, la perte du texte primitif est d'autant plus regrettable qu'il s'y trouve des mots destinés à jouer dans la doctrine un rôle majeur, et qui cependant ne sont accompagnés d'aucune définition ou explication , tels sont les mots : église, baptême, fils de Vhomme, fils de Dieu, royaume de Dieu, etc. : comme on n'a pas conservé les propres paroles de Jésus, nous ne pouvons savoir si elles n'offraient pas un sens différent de celui des mots présentés comme équivalents par les traducteurs. Qui peut savoir si les discours où l'on croit trouvée la fondation de reucbaristie(§ il, art. iv, ci-après) et l'institution du pouvoir de l'Église (S ^), discours si malheureusement remplis de vague et d'équivoque, n'avalent pas dans l'origine une signification tout autre que celle de nos textes actuels? Sur de pareilles matières, la plus légère Infidélité grammaticale peut avoir une immense portée (1); si, dans d'autres sujets, on peut se contenter d'une approximation, il ne peut en être de même quand il s'agit de dogmes, toute expression ayant alors un sens rigoureux, et tout inexactitude pouvant, même contre l'intention des traducteurs, défigurer la pensée de l'auteur. La perte irréparable des paroles originales ôte toute possibilité d'en connaître avec certitude le véritable sens : l'ËglIse ne
(i) Quand il s'est agi de définir la nature de Jésus-Christ, les chrétiens se sont divisés en homouaiena et homoiousient ; la saine doctrine tenait à un idto. Bien plus, de grosses querelles s'élevèrent à l'occasion de Tépilhète de Théotocos appliquée à la Vierge Marie, et qui, snivant que Taeeent était placé sur la péoallième ou sur raniépénoltième syllabe, signifiait Mère de Dieu {Deipara) ou seulement fille de Dieo ; on accent pcavait vous rendre hérétique.
peut donc affirmer qu'elle possède la doclrine de Jésus ; elle n'a, tout au plus, que des approximations plus ou moins fautives, ce qui ne suffit pas pour exiger la soumission qui n'est due qu'à !a parole authentique du Messie. Le système orlliodoxe qui met la révélation divine dans la bouche de Jésus, place donc la Providence sous le coup du reproche d'avoir laissé périr le texte des oracles par lui prononcés.
A part la difficulté sur le choix de l'idiome, avons-nous du moins quelque garantie que la mémoire des auteurs ait pu fidèlement conserver les enseignements qu'ils avaient reçus de leur maître?.... Il semble que les disciples de Jésus, qui, de son vivant, avaient eu le tort grave de ne pas sténographier ses discours, ou au moins de ne pas prendre journellement des notes de ce qu'ils entendaient, auraient dû, aussitôt après sa mort, se réunir pour recueillir par écrit le souvenir de tout ce qu'ils avaient vu et entendu ; les événements étant très-récents, les impressions étant encore vierges et n^ayant pu s'altérer par la superposition d'idées étrangères, peut-être aurait-il été facile de dresser un historique exact de la vie de Jésus ; en eon^ courant tous à ce travail, lis auraient eu plus de chances de réussir qu'en se livrant plus tard à des travaux individuels. Mais les apôtres ne paraissent même pas se douter de la nécessité de la parole écrite. C'est de vive voix qu'ils transmettent leur doctrine, comme on le voit par le livre des Actes des apôtres : la croyance à une prochaine palingénésie qui devait arriver avant la mort de plusieurs d'entre eux (voir ci-après § 6), leur faisait considérer l'avenir ter^ restre de l'humanité comme borné au laps de quelques années : dans cette persuasion, à quoi bon des livres ? Il n'y avait pas besoin de travailler pour une postérité qui n'existerait pas; il n'y avait à songer qu'aux contemporains pour lesquels le témoignage verbal était bien suffisant.
Plus tard on sentit le besoin d'écrire. Nous avons examiné (ch. vu) l'authentipité des quatre évangiles ; nous discutons actuellement dans l'hypothèse où cette authenticité est admise. Les reproches que nous avons adressés à Marc et à Luc, quant au peu de confiance qu'Us méritent pour leurs narrations (ch. viii, § 1), nous les leur faisons, à plus forte raison, pour les relations qu'ils nous donnent des
discours de Jésus. Ils ne l'ont jamais connu, et ils ne transmettent ses paroles que d'après le témoignage d'aulrui. Luc ne les donne que d*après Paul qui, lui-même, n'avait pas été disciple de Jésus. Luc doit donc être récusé péremptoirement comme n'ayant pas puisé à une source certaine les documents qu'il nous a laissés. Quant à Marc qui, dit-on, avait été disciple de Pierre, ce n'est que par un Intermédiaire qu'il a eu connaissance des enseignements de Jésus : comment croire que Pierre, après un temps considérable, écoulé depuis la mort de son maître, ait pu retenir mot pour mot des discours fort longs et les répéter textuellement à Marc, qui plus tard les aurait reproduits par écrit sans y rien changer (i)? Est-il possible que la mémoire de ces deux hommes ait ainsi conservé, pendant des années, ce dépôt intact, et qu'aucune altération ne se soit glissée dans le texte dont elle était chargée? C'est ce qu'il est difficile d'admettre.
Matthieu et Jean, disciples immédiats de Jésus, auraient du moins écrit sans intermédiaire. Matthieu, comme nous l'avons vu, n'a écrit que plusieurs années après la mort de Jésus, et les auteurs ecclésiastiques varient entre huit et vingt- huit ans d'Intervalle. Pendant ce temps, bien des événements ont pu modifier les idées de l'auteur. Qu'on se figure un homme cherchant à se rappeler des discours métaphysiques ou énigmaliques qu'il a entendu prononcer plusieurs années auparavant, et qu'il avoue n'avoir pas compris alors? Quelles difficultés n'aura-t-il pas pour reproduire le texte exact? Sans s'en rendre compte, il mêlera ses propres idées à celles du maître dont il veut consigner les paroles; les réflexions survenues dans l'Intervalle auront mûri son jugement, lui feront voir les choses sous un Jour tout différent de son premier point de vue; croyant avoir trouvé le vrai sens des discours de son maître, Il en disposera les expressions de manière à rendre ce sens; il se laissera aller inévitablement à faire parler son héros d'après sa manière actuelle de juger et de sentir.
(1) D'après Papias (Edsèbe, Hist. ecelés., ii, 15), Marc aurait écrit du Tivant de Pierre; maiâ, suivant saint Irénée {Adv. Hœrea.^ m, 1), ii n'aurait composé son Évangile qu^après la mort de cet apôtre. On voit que la tradition était très-vague à ce sujet.
Ce que nous venons de dire de Matthieu, s'applique à plus forte raison à Jean qui, d'après l'opinion de l'Ëglise, a composé son évangile dans un âge extrêmement avancé, en 96, c'est-à-dire soixantetrois ans après la mort de Jésus. Conçoit-on un vieillard presque centenaire, dont l'âge doit nécessairement avoir affaibli rintelligence on au moins obscurci la mémoire, et qui entreprend de retracer mot pour mot de longues harangues prononcées à soixantetrois ans d'intervalle? Ne rirait-on pas de la naïveté de ceux qui croiraient possible un tel tour de force, et qui, sur la seule attestation de ce vieillard, prétendraient posséder le texte littéral de ces harangues?... Ajoutons que Jean était un pécheur galiléen, sans éducation {Ad. ap., iv, 13), et qui sans doute Ignorait la langue grecque à l'époque où il était auditeur de Jésus ; s'il l'a apprise dans un âge avancé, il est douteux qu'il l'ait jamais bien possédée ; il a dû s'exposer, par conséquent, à de nombreuses erreurs en écrivant en grec les discours qu'il avait entendu prononcer en hébreu.
Ce que les Ëvangiles nous apprennent des apôtres Tait encore ressortir l'impossibilité où ils auraient été de rendre un compte exact des enseignements de Jésus. Leur intelligence paresseuse ne peut presque jamais concevoir les idées de leur maître : les paraboles les plus claires, telles que celle du grain répandu sur divers terrains, ne peuvent être conçues par eux sans une explication minutieuse (Mat., xiii); ils prennent dans le sens littéral les expressions figurées et tombent continuellement dans de grossières erreurs (Jean, iy, 32-34; Mat., xy, 15, et xvi, 6, 7; etc.); leur longue habitude d'entendre Jésus ne peut les familiariser avec son style et ses idées. Même après sa mort, ils paraissent n'avoir compris que bien imparfaitement sa doctrine. Ils refusent de croire à sa résurrection (Marc, xvi, 11; Luc, xxiv, 11). Longtemps encore après, ils sont indécis sur la vocation des gentils et sur le maintien ou l'abrogation de la loi de Moïse {voir ci -après, §§ 8 et 9), et Pierre ne se détermine sur ces questions, que d'après de nouvelles révélations {Act, ap.y x), tant était confuse l'impression laissée dans son esprit par les paroles de Jésus. C'est un nouveau venu, un homme étranger à Jésus, c'est Paul qui, d'une main ferme saisit le gouvernail de l'Ëglise vacillante, redresse les apôtres {Gai., ii), et leur II. t.
impose ses idées sur le dogme ciirétien. Les apôlres n'étaient donc pas capables d'exposer nettement une doctrine qu'ils n'avaient pas comprise, et qui, dès sa naissance, se complétait en deliors d'eux. L'examen extrinsèque des conditions dans lesquelles ont été composés les Évangiles, est donc loin de leur être favorable sous le rapport de la reproduction exacte des idées de Jésus. L'examen intrinsèque du contenu des Évangiles conduit à la même conclusion, comme le prouve très-bien Strauss {Vie de Jésus, %% 74 à 8i).
Supposons un procès immense, pendant depuis plusieurs siècles, intéressant au plus haut degré le sort d'une multitude de personnes : une des parties plaidantes invoque à l'appui de ses prétentions la décision prononcée sur la question litigieuse par un illustre jurisconsulte. La partie adverse veut bien accepter cette autorité. La difficulté consiste donc à se procurer exactement et textuellement la sentence de ce jurisconsulte qui, malheureusement, n'a pas jugé à propos de la consigner par écrit. On produit le témoignage écrit de quatre personnes qui prétendent avoir recueilli fidèlement celte sentence, ittals, indépendamment de ce quei'authcnticilé des ouvrages de ces quatre disciples est fort suspecte, Tun d'eux n'a rédigé son livre que d'après un Individu qui lui-même n'a jamais vu ni entendu le maître; un second ne l'a pas connu directement; mais, bien qu'il ne dise pas où il a puisé ses renseignemenis, le bruit court qu'il a été Informé par an de ses disciples immédiats. Ces deux écrivains n'ayant été guidés que par des ouï-dire, ne méritent pas le nom de témoins, et seront immédiatement écartés. Quant aux deux autres témoins, ils n'ont écrit que longtemps après la mort de leur maître et d'après leurs souvenirs. Leurs récits se contredisent, fourmillent d'invraisemblances, et laissent souvent apercevoir la personnalité des auteurs. Ils font parler le maître d'une manière fort différente, tant au fond qu'en la forme. Ils avouent que le plus souvent ils n'ont pas compris ses paroles : comment croire dès lors qu'ils aient pu, au bout d'un temps fort long, reproduire exactement des discours dont ils n'avaient tiré, dans l'origine, qu'une notion vague et incomplète ! Comment s'assurera-t-on qu'ils n'ont pas altéré sa doctrine? Que fera le juge en présence de pareils documents? Ce qu'il lui faut, c'est le texte pur et sans mélange,
de la décision qu'on prétend avoir été rendue. Pourra-l-il affirmer qu'il possède dans toute leur intégrité les discours du jurisconsulte, et prendra-t-ii pour base de son Jugement les paroles qu'on lui attribue? Non : en son âme et conscience, il ne pourra admettre les éléments incomplets qui lui sont présentés, et ii rejettera la demande faute de preuve.
Ëtant supposée admise l'authenticité des discours que les évangélistes prêtent à Jésus, il reste à examiner si ces discours renferment la doctrine qui porte son nom.
Si Dieu daignait jamais parier aux hommes, son langage serait tellement clair qu'il captiverait immédiatement leur raison, et que sa parole, acceptée par le genre humain comme une autorité irrécusable, servirait de règle constante : toute discussion sur les points résolus serait superflue; un pareil oracle ne pouvant comporter ni obscurité ni équivoque, aurait prononcé péremptoirement sur tout ce qu'il importe à l'homme de connaître pour son bonheur. Mais, bien loin qu'il en soit ainsi, jamais le monde n'a été plus troublé par les querelles religieuses, que depuis l'apparition du christianisme qui seul lui a fait connaître un fléau inconnu des anciens peuples, savoir les guerres de religion, et a réalisé ainsi les funestes paroles de son fondateur : Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre (Luc, xii, 51). Ce seul résultat ne suffit-il pas pour faire voir que le cbrislianlsme ne peut être divin? Dieu auraitil laissé à son langage une ambiguïté si féconde en calamités? Seraitil resté au-dessous des législateurs vulgaires qui, du moins, s'attachent de tous leurs efforts à prévoir, dans la rédaction des lois, tous les cas de difficulté et à prévenir toute fausse interprétation? L'Église nous apprend que les hérésies sont aussi anciennes que le christianisme, et que les Simonites, les Ébionites, les Cérinthiens, les Gnostiques, etc., étaient contemporains des apôtres. Le révélateur avait si peu pris soin d'assurer Tunlté de doctrine chez ses disciples, qu'aussitôt après sa mort, ils se divisèrent en une foule de sectes qui, invoquant l'autorité de ses paroles et se disant chacune la seule dépositaire de la vraie foi, s'attaquèrent avec violence, s'analUématisèrent réciproquement, et commencèrent, dès lors.
celte lutte longue et sanglante qui dure encore et ne s'est calmée que devant les progrès de la raison moderne.
Les Evangiles renrerment>ils une signification tellement claire que tout homme, doué de bon sens et de bonne Toi, doive uniformément l'apercevoir comme la règle de ce qu'il doit croire et pratiquer? C'est ce que nous allons examiner en passant en revue les diverses parties du christianisme et en en recherchant la conformité avec les paroles attribuées à Jésus.
Tout en maintenant nos réserves sur l'authen licite de ces paroles, nous ferons observer préalablement que, dans cette recherche, on ne doit attacher d'autorité qu'aux discours que les évangélistes mettent dans la bouche de Jésus ; les discours prêtés aux autres personnes et les réflexions des narrateurs ne peuvent avoir le même poids que la parole du révélateur. Les apôtres eux-mêmes n'ont point reçu le privilège de rinfailiibllité, et rien ne nous garantit que leurs opinions personnelles soient toujours eu harmonie avec l'enseignement de leur maître. Le livre des Actes des apôtres et les épîtres apostoliques doivent être placés à un rang encore inférieur, puisque Jésus y est étranger. Enûn les épîtres de Paul, qui n'a pas même connu Jésus, ne peuvent en rien nous servir à établir quelle a été la doctrine de ce dernier. Nous ferons néanmoins usage de tous ces documents, mais en recommandant de ne pas perdre de vue la distinction qui précède.
§ 2. ~ De rautorité de TÉgiise.
D'innombrables sectes chrétiennes sont en guerre depuis des siècles, chacune prétendant posséder exclusivement la vérité, et toutes étant d'accord sur l'inspiration divine de la Bible qu'elles regardent comme l'œuvre de Dieu et comme la base de la foi. Ces sectes peuvent se ramener à deux groupes principaux. Les unes posent en principe qu'il existe une Ëglise ou assemblée de pasteurs, investie, comme ayant succédé aux apôtres, du droit de gouverner le troupeau des fidèles, d'interpréter les Écritures, de fixer les dogmes et de décréter les règles de conduite aussi obligatoires que si elles émanaient de Dieu même ; tels sont les catholiques, les
Grecs de Grèce el de Turquie, les chréUens russes, appelés aussi vulgairement Grecs, les ArméDieus et même les Anglicaus. Les autres, au contraire, reconnaissent à chaque homme le droit d'interpréter les Ëcritures selon ses propres lumières ; ce principe d'examen individuel est le fondement du protestantisme. La première question à examiner est celle de savoir si Jésus a autorisé l'un ou l'autre de (es systèmes, s'il a établi une autorité chargée de le re* présenter dans la suite des siècles et de gouverner le monde en son nom, et quelle est cette autorité. Celte question est la plus essentielle de toutes ; car si une pareille autorité avait été réellement instituée par Jésus, tous les chrétiens n'auraient plus qu'à s'y soumettre humblement ; il n'y aurait plus lieu de discuter sur tous ies autres points, ni même de rechercher comment ils ont été résolus dans les Écritures; il n'y aurait qu'à demander ce qu'a décidé l'Église, et sa réponse serait une loi Infaillible.
La liberté d'examen apparlient naturellement à l'homme qui n'est obligé de se soumettre à une autorité qu'autant qu'on lui en a démontré la légitimité. C'est donc aux partisans du principe d'autorité à prouver ce qu'ils avancent et à établir comment Jésus leur a conféré les hautes prérogatives qu'ils réclament. Voici les textes invoqués en faveur de leur système : c i« Celui qui vous écoute, m'écoute ; celui qui vous méprise, me méprise ; et celui qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé (Luc, x, 16). — 2* Si votre frère a péché contre vous, allez lui représenter sa faute en particulier, entre vous et lui; s'il vous écoute, vous aurez gagné votre frère; mais s'il ne vous écoute pas, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afln que tout soit confirmé par l'autorité de deux témoins; s'il ne les écoute pas non plus, dites* le à l'Église; et s'il n'écoute pas TÉglise même, qu'il soit à votre égard comme un païen et un publicain. Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre, sera aussi lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera aussi délié dans le ciel (Mat., xvih, 15-18). — Z'* Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Jean, xx, 23). •— 4* Et je serai avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles (Mat., xxviii, 20).»
Le premier de ces passages se trouve dans le discours adressé par Jésus aux soixante-douze disciples par lui choisis, au moment ou il les envoie en mission dans les villes et bourgs de Judée : tout ce discours ne concerne que cette mission particulière, et est sans application aux événements postérieurs. Jésus donne aux soixantedouze le pouvoir de guérir miraculeusement les maladies (Luc, x, 9), de cliasser les démons (v. 17), de fouler aux pieds les serpents et les scorpions (v. 19). Dans le discours analogue à celui-ci et que, d'après Matthieu, Jésus adressa aux douze apôtres en leur confiant une semblable mission, il leur donne même le pouvoir de rendre la santé aux malades et de ressusciter les morts (x, 8). Aucune communion chrétienne ne songe à attribuer à ses chefs de telles prérogatives. Il faut donc bien reconuaitre que ces Instructions ne s'appliquaient qu'aux individus auxquels elles étalent particulièrement adressées, et qu'on ne peut rien en conclure à l'égard de ceux qui postérieurement se sont dits les successeurs des douze ou des soixante 'douze. Même à l'égard de ceux-là, Jésus a voulu qu'ils fussent accueillis comme ses envoyés pendant le cours de la mission temporaire qu'il leur confiait ; mais on ne voit pas qu'il leur ait attribué une juridiction permanente sur les autres fidèles, ni qu'il leur ait assuré le privilège surhumain de l'infaillibilité. Ce qui le prouve, c'est que, postérieurement à celte mission, les disciples sont dans l'impuissance de chasser les démons (Mât., xvii, 14-19), tombent souvent dans l'erreur, manquent d'intelligence et continuent d'entendre dans un sens matériel les discours de leur maître et de les juger d'après leurs préjugés étroits (1) : ainsi il est dit positivement qu'ils ne comprennent pas la nécessité, pour Jésus, de mourir pour le monde (Luc, xviii, 31-34), par conséquent ils n'ont encore aucune idée du christianisme ; Pierre repousse même la prédiction de la passion (Marc, viii, 32, 33), tant cette idée a de peine à pénétrer dans son esprit ; tous les apôtres abandonnent Jésus dans le danger, Judas le trahit, Pierre le renie ; tous, à sa mort, sont désespérés et regardent sa cause comme perdue; ils refusent de
(i) La veille de sa mort, Jésus leur dit : Je suis avec vous depuis si longtemps^ tt vous ne me eonnaissezpas encore (Jean, xiv, 9) !
croire à sa résurreclion, et Tbomas ne se rend qu'au témoignage de ses sens; ie jour même de Tascension, ils ont si peu compris les paroles de Jésus, qu'ils lui demandent quand il rétablira le royaume d'Israël {Act. ap,,i, 6); ils hésitent, comme nous le verrons bientôt, sur les questions capitales de la conservation de la loi de Moïse et de la vocation des gentils ; et même, après la solution de l'Ëgltse, Pierre se conduit de manière à faire croire que les gentils sont exclus, ce qui lui attire la mercuriale de Paul. On volt donc que les disciples de Jésus n'étaient pas garantis contre les cbances de faillir; notre premier texte n*a donc pas le sens que lui attribuent les docteurs catholiques. On ne peut pas davantage y trouver la promesse de rinfaillibilité du corps de TËgllse, puisque, lors de la mission en question, les disciples furent envoyés deux à deux et ne purent se réunir en assemblée (Lcc, x, 1).
Le second passage est adressé aux disciples en général, ce qui comprend tous ceux qui suivaient habituellement les leçons de Jésus, et notamment les femmes qui étaient venues avec lui de Galilée et qui l'avaient accompagné à Jérusalem (Luc, xxiii, 49) ; ces auditeurs n'étaient certainement revêtus d'aucun sacerdoce, ils formaient le peuple chrétien. Jésus, en engageant les individus à soumettre leurs contestations à VÊglise^ c'est-à-dire à Vassemblée ou à la multitude, fonde véritablement la démocratie dans sa république. Ses paroles, bien loin de favoriser les prétentions de l'aristocratie sacerdotale, y sont, au contraire, on ne peut plus opposées, puisque la décision des difficultés, au lieu d'être remise à un petit nombre de pontifes, est confiée au corps entier des fidèles, d'où il suit qu'il n'y a entre eux aucune distinction de prêtres et de laïcs, c'est-à-dire de personnes sacrées et profanes, mais que tous doivent exercer au même titre la juridiction qui n'appartient qu'au corps entier du peuple. C'est donc ce corps qui a le droit de lier et de délier. Les théologiens, en isolant le verset 18 (Mât., xviiO de ce qui précède et en l'appliquant aux seuls apôtres, commettent une infidélité manifeste et dénaturent complètement la pensée de Jésus.
Le troisième passage relatif au pouvoir de remettre et de retenir les péchés est encore extrait d*un discours de Jésus aux disciples en générai, qui, après sa résurrection, étalent assemblés dans une
maison de Jérusalem. Ces paroles ne confèrent donc aucun privilège, soit aux douze apôtres, soit à quelques-uns des fidèles, puisque Jésus s'adresse à tous, sans distinction d'âge ni de sexe, et sans avoir égard au plus ou moins de lumière ou de sainteté des divers membres de rassemblée. Le pouvoir qu'il leur attribue est celui de légiférer, d'édicter des règlements qui obligent la conscience, de réintégrer dans la communion chrétienne ceux qui, après en avoir été exclus par leurs fautes, sollicitent la réconciliation ; il ne diffère pas du pouvoir de lier et de délier dont il vient d'être parlé. Mais ce n'est pas tel ou tel individu que Jésus investit de cette haute fonction, c'est l'assemblée entière à laquelle il s'adresse d'une manière collective.
S'il pouvait encore rester des doutes sur les intentions de Jésus, ils disparaîtraient en présence des passages où il établit nettement l'égalité entre ses disciples et réprouve avec force toute prétention à la suprématie. Ainsi les apôtres ayant discuté entre eux pour savoir quel était le premier, il leur dit : c Celui qui veut être le premier doit être le dernier de tous et le serviteur de tous (Marc, ix, 34). » S'il n'avait eu d'autre but que de leur donner une leçon d'humilité. Il n'eût pas manqué de répondre à leur question et de désigner clairement ceux d'entre eux auxquels appartiendrait le pouvoir, tout en les instruisant sur la manière douce et humble dont ils auraient du en user. Mais il confond leurs vaines prétentions en leur disant que celui qui veut obtenir la plus haute place dans le royaume de Dieu, doit ici-bas se faire semblable à un enfant et devenir le serviteur de ses frères (Mat., xtiii, 1-4); ii n'y aura donc ni autorité d'un individu sur ses semblables, ni prééminence entre les chrétiens. C'est ce qu'il exprime encore plus formellement quand il dit : « Vous savez que les princes des nations les dominent, et que les grands exercent leur pouvoir sur les peuples. Mais il rVen sera point ainsi parmi vous. Que celui qui voudra devenir le plus grand parmi vous, soit votre serviteur; et celui qui voudra être le premier, soit votre esclave; comme le Fils de Thommequi n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et afin de*donner sa vie pour la rédemption de plusieurs (Mat., xx, 25-28). Ne vous faites pas appeler rabbi (docteur), parce que vous n'avez qu'un seul maître, car vous êtes
tous frères» N'appelez aussi personne votre père sur la tetre, parce que vous n*avez qu'un père qui est dans les deux, El qu'on 7ie vous appelle pas maîtres, parce que vous n^avez qu'un maître qui est le Christ. Celui qui est le plus grand parmi vous, sera votre serviteur (irf., xxiii, 8-41). »
Ainsi, point de prééminence entre les chrétiens ; aucun n'a autorité sur les autres, aucun même n'est père ou maître; ainsi sont condamnés d'avance la liiérarchie sacerdotale de l'Église romaine, et les titres pompeux pris par le pape et les évêques, et leurs prétentions à gouverner la société chrétienne et à exercer seuls le pouvoir au nom du Christ. Ainsi, Jésus a voulu que les membres de la communion chrétienne fussent tous frères et égaux et ne reconnussent pour père que Dieu, et pour maître que le Christ ; et par conséquent aucun homme n'a le droit de se poser en intermédiaire obligé entre ses frères et Dieu, et tout sacerdoce est interdit. C'est ce qa'exprime Pierre quand il dit à tous les fidèles indistUictement : « Vous êtes la race choisie, l'ordre des prêtres rois, la nation sainte, te peuple conquis, afin que vous publiiez les grandeurs de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (I Ep,, ii, 9.) » Paul, dans son Ëpître aux Hébreux, développe longuement cette idée, que Jésus est désormais le seul prêtre ; c'est pourquoi l'ancien sacerdoce est détruit; autrefois, dit-il, le grand-prêtre seul pouvait entrer une fois par an dans le sanctuaire en y portant le sang des victimes, tandis que Jésus, le pontife des biens futurs, en répandant une seule fois son propre sang, nous a ouvert à tous l'entrée du sanctuaire (ch. ix).
La promesse que fait Jésus à ses apôtres, d'être avec eux Jusqu'à la consommation des siècles, ne peut s'entendre à la lettre, puisqu'il est monté au ciel suivant l'Ëvangiie : on ne peut donc l'entendre que dans ce sens qu'il est toujours en esprit avec son Ëglise; qu'il la soutiendra et l'éclairera. Mais il est impossible d'y voir un privilège assuré à quelques-uns de ses membres, ni même la garantie de rinfailiibilité pour le corps entier de la chrétienté. L'esprit de Dieu soutient et éclaire l'humanité, et cependant l'humanité est faillible comme tout ce qui est borné. Jésus ne dit pas un mot qui puisse autoriser à croire qu'il doive être dérogé à cette loi. Ce texte, au sur-
plus^ s'interprète par un antre où se trouvent les mêmes expressions. Jésus dit que quand deux ou trois personnes se réuniront en son nom, il sera au milieu cP elles (Mat., xtiii, 20). Tous les auteurs ecclésiastiques ont vu là une promesse par Jésus de bénir les réunions dont il serait l'objet ; mais aucan. d'eux n'a prétendu que Jésus, en y intervenant, dût assurer à ces réunions rinrailllbilité ou aucune autre prérogative. Pourquoi attribuerait-on un sens plus large à la promesse faite par Jésus à ses disciples , d*étre avec eux ' à toujours ?
Dès que les intentions de Jésus nous sont connues par les passages exempts d'ambiguïté^ que nous avons cités, nous devons interpréter dans le même sens ceux qui sembleraient conduire à une doctrine contraire. Tel est le fameux passage si souvent cité par l'Ëglise romaine : tt Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume du ciel. Et tout ce que Ui lieras sur la terre, sera lié dans le ciel; et tout ce que tu délieras sur la terre, sera délié dans le ciel (Uat. , xvi, 18, 19.) » En disant que l'Ëglise serait bâtie sur Pierre, comme sur un fondement, Jésus a indiqué que Pierre serait le principal instrument de la propagation de l'Évangile; il lui assignait ainsi un mérite supérieur à celui de ses coopérateurs, ce qui se concilie très-bien avec l'égalité de rang et de pouvoir. En disant que les portes de l'enfer ne prévaudraient pas contre son Église, il lui assure la perpétuité et le triomphe au milieu de toutes les luttes. Quant au pouvoir des clefs, les paroles de Jésus à Pierre sont exactement les mêmes que celles qui, chez le même évangéiiste (xviii, 18), sont adressées à tous les disciples : on ne peut donc séparer ces deux textes l'un de l'autre. Pierre ne peut pas posséder seul une prérogative accordée à l'Église entière, c'està-dire à l'assemblée de tous les fldèles. ^n ne peut donc mettre d'accord ces deux discours, qu'en admettant que Jésus, quand 11 s'adressait à Pierre, comme au plus zélé et au plus dévoué de ses disciples, le considérait comme le représentant de sa future Église, et lui annonçait d'avance ce que plus tard il devait annoncer à ses autres disciples. Ce qui prouve que celle interprétation est parfaitement exacte, c'est que nulle part ailleurs il n'est parlé de la préten-
due préémfneDce de Pierre que nous voyons toujours, quant au pouvoir, confondu avec les autres disciples, et que jamais, dans les livres canoniques, on ne le vofl user de cette faculté terrible d'ouvrir ou de fermera son gré les portes du ciel (i).
Les théologiens nitramontains ont voulu aussi appuyer la supé* riorité de Pierre sur le dernier chapitre de l'Ëvangile de Jean, où Jésus, après avoir demandé trois fols de suite à Pierre s'il l*aimai(, lui dit d'abord de paître ses agneaux, puis de paître ses brebis. S'il était vrai que Jésus n'eut pourvu au gouvernement de son Ëglise, que par des expressions aussi peu signiflcatives, Il faudrait déplorer qu'il n'eiit pas apporté plus de soin à prévenir les schismes et les hérésies en constituant clairement l'autorité qui devait le repré* senter sur la terre. IHais ce passage de Jésus n'a évidemment pour but que de rappeler à Pierre qu'il doit, comme tous tes disciples de Jésus, aller enseigner les nations et paître les agneaux et les brebis, c'e8t-a-diredislril)uer aux hommes, aussi bien aux forts qu'aux faibles, la nourriture spirituelle proportionnée aux besoins de leurs âmes. Il ne s'ensuit pas qu'il doive être regardé comme le pasteur par excellence, c'est-à-dire le chef spirituel de l'humanité : Jésus avait déjà dit que lui-même était ce chef et le pasteur universel des hommes.
Ainsi Jésus n'a pas constitué de corps sacerdotal, n'a conféré à aucun homme en particulier d'autorité sur ses semblables, n'a établi personne comme juge du monde ou comme interprète de la volonté divine ; par conséquent, pas d'Ëglise dans le sens catholique. L'Ëgiise fondée par Jésus, c'est la réunion des fidèles, tous égaux en tant que fils de Dieu, tous participant, au même titre, au gouvernement du corps ; les pouvoirs des apôtres se bornent à l'enseignement; mais cette mission appartient à tout fidèle suivant ses facultés.
En supposant même qu'on donnât aux paroles de Jésus une autre interprétation et qu'on crût voir dans les Évangiles la concession aux apôtres du droit de juger les hommes et de remettre ou retenir les péchés, on serait forcé de reconnaître au moins que Jésus ne s'est
(I) « Les autres apôlres étaient ce qa'était saint Pierre et partageaient également avec loi un même honneur et une même puissance (saiitt Cyprieh, De unitate Eccletiai). »
jamais exprimé que pour les disciples immédiats auxquels il s'adressait, et qu'il n'a point étendu ces prérogatives à ceux qui leur. succéderaient. Les pouvoirs (quels qu'ils* fussent) des apôtres ont donc expiré avec eux, et les prêtres qui se prétendent leurs héritiers ne peuvent aucunement se prévaloir de paroles appliquées spécialement par Jésus à ceux qui partageaient ses travaux. Ce qui prouve que les pouvoirs conférés par lui à ses apôtres n'étaient pas transmisslbles, c'est que Jésus leur accordait en même temps la faculté de guérir miraculeusement et de ressusciter les morts, facultés qui ne se sont point conservées dans l'Ëglise. Il en résulte donc que Jésus accordait aux apôtres des dons surhumains et qui ne devaient appartenir qu'à eux. Pourquoi dès lors supposer, malgré le silence de Jésus, que plusieurs de ces dons aient été transmissibles? Le pouvoir d'ouvrir les portes du ciel et de remettre les péchés est au moins aussi miraculeux, aussi contraire aux lois de la nature, que celui de guérir les lépreux. Quand ces deux pouvoirs ont été remis en même temps et aux mêmes individus, sans aucune explication sur la durée de l'un ou de l'autre, de quel droit admettra-t-on la persistance de l'un, dès qu'il est reconnu que l'autre n'a été que temporaire? Certaines facultés miraculeuses de l'ordre intellectuel, telles que le don des langues et celui de prophétie, ont été, de l'aveu de l'Ëgiise, le privilège de quelques hommes d'élite et n'ont jamais été transmissibles. Pourquoi en serait-il autrement du pouvoir bien plus exorbitant de purifier les consciences et de disposer des places dans le royaume céleste? Si Jésus avait eu réellement l'intention d'établir à perpétuité un corps de prêtres se recrutant lui-même et investi du droit de gouverner l'Ëgiise et de juger les hommes, pourquoi ne i'aurait-ii pas déclaré explicitement? Pourquoi, après avoir prononcé les paroles dans lesquelles on prétend trouver la juridiction des apôtres, n'a-t-il pas ajouté qu'elle passerait à leurs successeurs? Une telle omission serait inexcusable. Il ne pouvait ignorer que par là il allait plonger le genre humain dans des dissensions affreuses, qu'une foule d'individus tomberaient dans l'hérésie; et pourtant il n'a rien dit pour prévenir ces calamités !... On ne pourrait le justifier d'une semblable incurie.
Les auteurs catholiques conviennent que Jésus aurait mérité le
reproche d'imprëvoyaoce s'il n'eût pas pourvu pour toujours et d'une manière stable au gouvernement de son ËgHse : mais comme, selon eux, il est impossible d'admettre que la sagesse suprême ait été en défaut, il faut nécessairement reconnaître que tout ce qui a été dit par Jésus aux apôtres, doit s'appliquer à leurs successeurs h perpétuité. Rien n'est plus dangereux que de se lancer ainsi dans les suppositions en prêtante un auteur des idées qu'il n'a pas formellement exprimées et cela sous prétexte que sa sagesse a dû les lui suggérer.' En outre, regarder Jésus comme Dieu^ c'est décider ce qui est en question. Nous ne pouvons savoir ce qu'exige la sagesse de Dieu, ni s'il entre nécessairement dans ses plans qu'il existe constamment sur terre des hommes recevant miraculeusement l'inspiration divine, doués du privilège de l'infaillibilité et investis du droit de remettre les péchés. Nous voyons au contraire, d'après l'enseignement même des diverses Églises chrétiennes, qu'il n'avait jamais existé, avant Jésus, de corps auquel aient appartenu de semblables prérogatives ; qu'en effet le genre humain a vécu jusqu'à Moïse sans loi écrite, sans sacerdoce divinement institué; que, depuis Moïse, un corps de prêtres a été établi pour la seule nation juive, mais ces prêtres, chargés par privilège de l'accomplissement de certains rites, n'ont jamais prétendu au droit d'édicter des lois au nom de Dieu, ni même au droit exclusif d'interpréter les Écritures; que les diverses sectes qui se livraient à ces interprétations suivant leurs lumières propres, vivaient toutes en paix dans le sein de la synagogue , et que personne ne s'élevait au-dessus du peuple pour lier les consciences, pour remettre ou retenir les péchés. Il n'est donc aucunement démontré, même en raisonnant suivant les idées chrétiennes, que la sagesse divine ait dû introduire, à partir d'une certaine époque, ce qui n'avait jamais eu lieu auparavant, c'est-à-dire des bommes divins, organes de Dieu et exerçant sur terre les pouvoirs de Dieu. Quelque opinion, du reste, que chacun se fasse sur ce que Dieu pouvait ou devait faire, Jésus a cru devoir garder le silence sur ce point; personne ne peut y suppléer ni apporter ses conceptions à la place de celles de Jésus. Quelque étendus qu'aient pu être les pouvoirs des apôtres, rien, absolument rien, ne leur a survécu, et personne au monde ne peut s'attribuer leurs privilèges.