CHAPITRE IV
Peinture mythologique et allégorique. — Peinture d’histoire : sujets empruntés à l’histoire grecque et à l’his toirc romaine.
Au commencement du XIXe siècle , l’exposition de peinture semblait être le refuge des divinités de l’Olympe. Dieux et déesses s’y souriaient volontiers comme jadis au ciel ; et mille beautés en peinture se disputaient le prix de la grâce que leur adjugeait l’opinion publique.
Psyché et V Amour naissaient du pinceau de Gérard. Prud’hon peignait Zèphire ; Girodet, Endymion. Non-seulement le ciel mythologique laissait peu de place au ciel des chrétiens, mais aussi les Grecs et les Romains
faisaient invasion dans le domaine de l’art français Léonidas, Brutus, Achille, Romulns, avaient seuls le droit de cité parmi nous.
On serait tenté de croire que cette direction nouvelle dans le choix des sujets était la conséquence de la Révolution française. On supposerait facilement que l’esprit révolutionnaire exigeait alors des artistes la représentation des scènes de l’antiquité analogues à celles qui dominaient à l’époque où l’on vivait. Et il paraîtrait naturel de penser qu’en fermant les églises on faisait revivre le culte des faux dieux.
Néanmoins, bien que ces raisonnements ne soient pas dépourvus d’une certaine vérité, il est juste de dire que c’est au génie éminemment philosophique de la fin du dernier siècle, qu’il faut attribuer le caractère de l’art à cette époque. Nous ne voulons point nier l’influence que la Révolution a pu exercer sur le choix de certains sujets, mais la grande direction de l’art est, cette fois, comme toujours, la manifestation du sens moral de la société ; et long-
temps avant les grands événements de la fin du xyiii* siècle, déjà l’impulsion était donnée; déjà la littérature avait devancé les arts du dessin , et lorsque l’illustre David répudiait sa première manière pour adorer l’antiquité, il obéissait à cette force puissante qui l’entraînait avec son époque vers l’imitation des temps anciens.
Aussi l’on se trompe grandement quand on veut rapporter à David seul la direction de l’école française. C’est au caractère de son siècle qu’il faut l’attribuer, et nous ne devons reconnaître dans David qu’un artiste supérieur, conduit par l’esprit philosophique de son temps dans une voie qui convenait assurément à son propre génie, mais dont il n’est cependant point le créateur.
Et il est arrivé nécessairement ce qui se produit toujours lorsqu’une époque veut en copier une autre aveuglément. On a suivi sans examen les œuvres antiques , sans se préoccuper assez des principes qui avaient présidé à la création de ces chefs-d’œuvre. Cette grave
erreur a entraîné l’art dans une voie sans issue, en confondant les effets avec la cause , et le but avec les moyens. Aussi quelque grand et puissant que fût le génie de David , il n’empêcha point cette immense et ridicule décadence à laquelle son école fut conduite. David voulut mettre un frein à cette admiration que l’on professait sans discernement pour toutes sortes d’antiques au détriment de la nature; et il prouva, par le portrait de Pie Vil, que l’imitation simple et vraie du naturel pouvait marcher parallèlement avec les hautes études qu’exige la représentation des scènes héroïques.
Mais la folie était poussée si loin que beaucoup de peintres s’imaginaient suivre les Grecs en imitant dans les tableaux les chevelures des statues antiques, sans comprendre qu’entre la peinture et la statuaire il existe des différences d’exécution que les Grecs étaient les premiers à reconnaître. D’ailleurs, bien loin de chercher à s’initier aux secrets de ces maîtres fameux de l’antiquité, un grand nombre d’artistes égarés faisaient de l’étude du morceau le but
unique et constant de leurs efforts, et délaissant les œuvres sublimes des Scopas et des Phidias, ils n’étudiaient plus que certaines statues antiques qui, bien que belles encore, ne peuvent point être considérées comme les meilleurs guides dans la recherche de la savante théorie des Grecs.
Au milieu de cette décadence de l’art, David et quelques artistes d’élite soutenaient la gloire de l’école française et prêchaient par l’exemple : Guérin dans Cljtemnestre, Gros dans la Peste de Jaffa , Prud’hon dans cette admirable scène de la Vengeance poursuivant te Crime, prouvaient que les artistes français avaient retrouvé ce feu sacré qui produit les œuvres supérieures. Cependant, tout en rendant justice à David et à son école, nous devons dire qu’elle n’avait point su concilier toutes les exigences de l’art. Cette illustre école avait suivi les Grecs et surtout les Romains dans l’étude de la forme; mais elle oubliait que les Grecs et les Romains consacraient les arts aux dieux de leur religion et aux héros de leur pays. Les Grès, les Romains, ne
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songeaient jamais à employer l’éloquence (le leur art pour glorifier les dieux ou les héros étrangers. Aussi l’art chez ces peuples est-il toujours essentiellement national.
L’école de David a donc méconnu les principes des anciens en ce qui concerne le but de l’art : ce point capital étant oublié, il devait arriver ce qui s’est produit à l’égard de cette école.
Cette école qui avait régénéré l’art dans sa forme, ne pouvait pas survivre à sa mission ; aussi disparut-elle ou se transforma-t-elle entièrement, n’étant plus nécessaire et ne devant intéresser personne, puisqu’elle ne répondait ni aux idées religieuses de notre siècle, ni aux pensées de gloire et de patrie qui ont de si profondes racines dans notre noble France
Au reste, cette décadence totale de l’école de David ne prouve rien contre l’immutabilité de la théorie des Grecs; au contraire, puisque, raisonnant sans passion, nous sommes amenés à reconnaître que cette école préférait l’art romain à l’art grec; encore ne le suivait-elle que
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de loin et dans sa forme seulement; car, comme nous l’avons déjà prouvé, l’école de David oubliait l’essentiel, le but de l’art ; et elle se trompait en pensant suivre les anciens, lorsqu’elle reproduisait les sujets qu’ils auraient peints, eux Grecs ou Romains, à qui Jupiter, Mars ou Romulus ne pouvaient être indifférents, mais auxquels ils n’auraient point songé, s’ils étaient nés sous un autre ciel et dans une autre religion , pas plus qu’ils n’ont fait des divinités ou des rois égyptiens. Tout en proclamant le mérite qui distingue l’illustre David et sa célèbre école, reconnaissons que c’était la voix de la justice que l’on entendait s’écrier naguère : « Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? »
11 faut le reconnaître, l’école romantique a entendu ce cri de la conscience publique, et c’est là peut-être le plus grand motif de ses succès. Aussi a-t-on accueilli les chefs de cette secte avec joie et comme des libérateurs , sans prévoir l’avenir.
Maintenant que nous n’avons plus rien à
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redouter des Grecs ni des Romains, examinons le peu qui nous en reste, et constatons d’abord la présence à l’exposition d’un certain nombre de sujets empruntés à la fable ou à l’histoire des temps anciens.
M. JOLUVET.
L’œuvre la plus importante par sa dimension, dans le genre mythologique, et que nous citerons d’abord , est de M. Jollivet. Cet artiste distingué, à qui tous les genres de peinture sont familiers, et dont nous nous rappelons un charmant Intérieur d’atelier, se fait remarquer par une composition d’un étrange aspect. La délivrance d' Andromède est le sujet de ce tableau singulier, dont la couleur triste et froide réunit toutes les variantes des tons gris. Le cheval Pégase qui porte Persée, semble être du plus beau marbre ; sa crinière n’a point la légèreté de la nature, et paraît être sortie du ciseau d’un habile statuaire, non du pinceau d’un maître dans l’art de peindre.
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Devant ce tableau, le spectateur n’est point ému, et à qui la faute ? Le sujet est cependant dramatique. L’admirable description d’Ovide ne nous fait-elle pas tressaillir à l’approche du monstre vomi par l’Océan pour dévorer la belle Andromède? Et pourquoi le peintre, qui avait en sa puissance les ressources de son art, ne louche-t-il point notre cœur? N’est-ce pas parce que l’artiste a oublié qu’il devait, avant tout, nous persuader de la vérité de la scène qu’il retrace? Et, pour atteindre à ce but, il fallait l’âme d’un artiste enthousiaste du beau, et non pas seulement la main d’un peintre de talent. Toutefois, il faut reconnaître que le monstre marin n’est point dépourvu d’un certain charme ; mais à quoi bon en faire le personnage principal du tableau , à moins que ce ne soit pour justifier les vers de Boileau :
11 n’est point de serpent, ni de monstre odieux,
Qui par l’art imilé ne puisse plaire aux yeux.
Ne suffisait-il pas d’indiquer dans le fond, à l’exemple des grands maîtres, cet affreux am-
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phibie à mille pieds, ce qui l’eût rendu plus terrible encore par le prestige de l’ombre et de l’éloignement?
Un dernier mot sur ce tableau remarquable : M. Jollivet est trop consommé dans son art pour que nous ne soyons pas autorisés à critiquer le mouvement de la figure d’Andromède. Cette figure qui se renverse sur elle-même du côté droit, devrait avoir des lignes simples et grandes de l’autre côté, car il est impossible au corps humain de se plier en même temps des deux côtés opposés; aussi le torse d’Andromède est faux dans son mouvement comme dans sa couleur, et semble converti en rocher à l’aspect de la Méduse, ce dont la fable ne fait pas mention. Persée mériterait bien qu’on lui reprochât de manquer de noblesse et d’énergie ; mais ne serait-ce point oublier que l’artiste n’a considéré ces figures que comme accessoires, utiles seulement pour motiver sa magnifique et ambitieuse étude du monstre marin?
MM. Chariks LEFEBVRE, JOBBÊ-DUVAL , LABRADOR, GARIOT.
Reposons-nous de ce tableau si bien fait et cependant si fatigant à voir, pour Nyssia , de de M. Charles Lefebvre , qui attire nos regards et mérite nos éloges. La couleur forte et vraie de ce tableau rappelle les tons élevés des peintures des anciens maîtres, mais le dessin manque peut-être un peu du grandiose qui sied si bien à la représentation d’une reine renommée par sa beauté. La tête serait plus agréable si la lumière l’éclairait assez pour qu’elle ne parût point détachée du corps.
De chaque côté de cette séduisante peinture, nous remarquons deux petites toiles d’une couleur différente qui font une vive opposition de tons avec l’œuvre de M. Charles Lefebvre. L’une de ces toiles représente la Moisson, par M. Jobbé Duval, dont nous avons déjà cité un beau tableau religieux. La moisson personnifiée n’est plus la blonde Cérès des Grecs, mais une robuste femme ayant deux forts enfants dans les
bras, et portant sur la tête une gerbe miraculeuse. Cette abondante composition n’est point sans caractère; mais le ton général est trop jaune, le ciel gros bleu ne reflète pas assez les ombres du tableau.
L’autre toile nous montre l’une des plus charmantes créations de la fable. Pandore contemple la boîte fatale où sont renfermés les maux qui se répandront sur la terre; son geste est simple et noble ; tout l’ensemble du tableau respire un suave parfum d’antiquité. Mais quelles études profondes il faudrait pour peindre les mille perfections dont était douée cette statue animée par Vulcain et parée de la ceinture de Vénus! Quel sujet difficile ! Néanmoins, l’œuvre de M. Labrador, sans répondre à l’idéal de Pandore, a un caractère éminemment distingué.
Plus loin, nous retrouvons une autre Pandore due au pinceau de M. Gariot. Cette figure ne manque pas assurément de charme , mais elle ferait un meilleur effet si les rochers qui l’entourent étaient un peu sacrifiés.