CHAP1THE IX
Sculpture.
L’art statuaire doit à la rigidité de ses principes fondamentaux d’avoir pu résister victorieusement à cet immense entraînement qui , naguère, précipitait la peinture dans une voie toute nouvelle.
Les principes et les lois de l’art statuaire sont tellement simples et absolus que, sous peine de s’abîmer entièrement, il lui était interdit de se joindre à la bruyante croisade entreprise alors au nom de la liberté, et dont le but véritable était de révolutionner les arts du dessin, en substituant a l’admirable théorie des artistes de
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l’antiquité, les principes les plus erronés, ou plutôt l’absence de tout principe.
Cependant plusieurs statuaires isolés répondirent à ce cri de liberté ; mais bientôt la plupart de ces artistes, qui s’étaient laissé séduire un instant par l’exemple de la peinture, ne tardèrent pas à voir combien était pernicieuse et sans issue la voie dans laquelle ils se trouvaient engagés; et ces artistes comprirent enfin qu’ils faisaient fausse route en abandonnant les principes immuables de l’art grec. Aussi comptonsnous à peine aujourd’hui quelques œuvres de sculpture exécutées sous l’empire des idées subversives de ces temps révolutionnaires de l’art.
En ne cédant point au flot qui entraînait alors la peinture dans une voie nouvelle, l’école contemporaine de sculpture obéit aux exigences invariables qui distinguent l’art de Phidias de l’art d’Apelle; car bien que l’unité absolue de Tart soit incontestable et de toute éternité, il faut reconnaître aussi des différences entre les moyens d’expression particuliers à la peinture et ceux qui appartiennent à la sculpture. Les
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limites séparant les arts du dessin entre eux ne dépendent aucunement de la volonté des hommes, et ressortent naturellement du caractère propre des arts eux-mêmes.
Toutes les productions de l’art statuaire doivent , sans aucune exception , être revêtues du caractère monumental. Et l’esprit concevrait difficilement des statues ou des bas-reliefs qui n’auraient point pour effet la décoration intérieure ou extérieure d’un monument.
La peinture diffère de la sculpture en ce qu’elle a plus de liberté et peut prétendre, sans s’éloigner de son caractère, à la représentation des scènes de la vie privée , aussi bien qu’à la décoration des temples.
Il est essentiel de constater les différences qui distinguent ces deux arts, afin d’expliquer pourquoi il existe des sujets que la peinture peut aborder, et dont le statuaire doit s’interdire la représentation.
Ainsi que nous l’avons déjà dit dans nos considérations générales, le but de la peinture et le but de la sculpture se confondent dans la plus
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parfaite unité. Mais les moyens que ces deux nobles arts ont à leur disposition pour se manifester diffèrent complètement entre eux. Et c’est souvent à cette ignorance des ressources particulières à chaque art que l’on doit attribuer cette dégénérescence des œuvres modernes. 11 serait difficile de dire si cette confusion des limites des beaux-arts est plus funeste à la peinture qu’à la sculpture; cependant il nous semble que la statuaire a le plus à perdre à ce désordre dans les doctrines artielles.
Le langage sculptural, pour s’élever à la plus haute éloquence qu’il puisse atteindre, doit toujours conserver une noble simplicité. Cet art, chaste et divin par essence , brille de la plus vive splendeur lorsqu’il représente les formes admirables dont le créateur a paré l’humanité , et que l’art ou la pensée peuvent seuls réunir pour en former cette beauté idéale que notre âme contemple avec ravissement.
La forme seule est le moyen de la statuaire. Mais alors combien faut-il que cette forme soit parfaite ! Ce langage laconique de la sculpture a
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été considéré souvent comme une difficulté ou comme une impuissance de cet art relativement à celui de la peinture, qui est si riche et si varié. Mais quelquefois aussi la même question a été résolue d’une manière tout opposée.
Il faut distinguer dans la sculpture deux divisions bien marquées : la ronde-bosse et le basrelief. La ronde-bosse s’emploie pour la représentation des figures isolées ou des groupes; le bas-relief, au contraire, présente des compositions entières.
Le bas-relief est peut-être la plus haute difficulté que présente l’art statuaire : c’est un mélange de naturel et de convention renfermant des problèmes complexes, qu’il n’est donné qu’aux savants artistes de pouvoir résoudre.
11 existe des principes communs à la rondebosse et au bas-relief, par exemple : la noblesse du sujet, la recherche rigoureuse des belles formes et aussi la vérité de l’expression. Mais ces genres de sculpture diffèrent extrêmement quant au mode de composition , et beaucoup aussi par l’exécution.
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La sculpture ronde-bosse exige peu de mouvements, ou des mouvements tranquilles; en cessant d’être simple, elle perd sa majesté, et il faut, avant tout, qu’elle s’harmonise avec l’architecture qui l’entoure et dont , en quelque sorte, elle doit faire partie. Les statuaires grecs suivaient invariablement ces principes absolus qui ressortent directement de l’art lui-même; et, lorsqu’ils ont représenté des actions véhémentes, ils ont eu le talent de choisir le moment de repos qui sépare les mouvements vifs et animés.
Le bas-relief laisse plus de liberté dans la composition ; les frises surtout permettent , exigent même une certaine vivacité dans les mouvements , pour rompre l’uniformité des grandes lignes architecturales, dont ce genre de sculpture est la décoration. D’ailleurs les sujets représentés sur les frises des monuments sont généralement empruntés aux scènes humaines, et c’est une raison de plus pour établir une différence notable entre ces représentations et les statues ronde-bosse, ordinairement consacrées à la glorification de la divinité.
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Néanmoins, lorsque les bas-relief décorent les frontons de monuments , ils doivent se rapprocher davantage des lois qui règlent les statues ronde-bosse, et présenter une composition symétrique par ses masses , et variée seulement par ses détails. C’est dans ces compositions solennelles que se montre le génie du véritable statuaire, et l’immortel Phidias excellait dans ces difficiles travaux qui demandent la réunion de l’art le plus élevé avec la science la plus profonde.
La sculpture , étant un art essentiellement monumental, ne peut se maintenir dans un état de perfection absolue, qu’à la condition expresse d’observer rigoureusement les principes qui l’unissent à l’architecture. Toutes les fois que la sculpture cherche sa puissance dans le sensualisme , elle se dégrade entièrement et perd ses qualités constitutives sans aucune compensation. La décadence de cet art sévère n’est jamais plus certaine que lorsqu’on voit les statuaires donner à leurs œuvres un aspect charnel et sensuel , indigne du langage épuré qui doit toujours être l’expression des beaux-arts.
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L’école nouvelle, après avoir blâmé clans l’école de David cette tendance à régir la peinture selon les lois propres à la sculpture , est tombée dans le défaut inverse, mais plus pernicieux encore, en conduisant le statuaire sur les pas de la peinture. Les novateurs déclamaient hautement contre l’étude du marbre pour les peintres, et ne manquaient point de rendre les antiques responsables de tous les mauvais tableaux que faisaient les artistes inférieurs.
Les meilleures raisons abondaient alors pour signaler l’erreur de ceux qu’on appelait classiques lorsqu’ils traduisaient littéralement en peinture les gestes ou les ajustements propres à la sculpture. Des chevelures sans légèreté , une symétrie peut-être trop rigoureuse dans les compositions; en un mot, tout ce qui pouvait découler de l’étude inintelligente des antiques, était le texte de dissertations très-ingénieuses et très-vraies sur les différences évidentes existant entre les moyens d’exécution des différents arts du dessin.
L’éloquence du romantisme était colorée.
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L’école nouvelle, ayant raison sur un point, se croyait infaillible sur tous. D’ailleurs, l’école de David avait dégénéré, le maître était exilé, et , bien que plusieurs de ses disciples fussent à la tête des artistes, la queue de l’école de David dénaturait les bons enseignements du grand artiste, et prétendait imposer un joug aveugle aux jeunes intelligences, et, comme il arrive toujours, la force explosive fut en raison directe de la compression.
De là ces disputes passionnées qui remuèrent le monde artistique et littéraire. Tous prirent part au combat , les uns sous la bannière classique , les autres sous l’enseigne romantique , et ce fut au bruit de ces grands mots que la bataille s’engagea. Les combattants les plus bénins employèrent les armes de la colère et de la fureur; d’autres, plus ardents à la lutte, tombèrent dans une folie qui atteignit le paroxisrne le plus complet du ridicule.
Le résultat certain de cette lutte acharnée fut la déconsidération des artistes. Les écoles antagonistes, bien loin de discuter avec sagesse et
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dignité, s’étaient jeté de la fange au visage, et cette réciprocité d’injures produisit un concert dont l’harmonie ne séduisit point la foule.
L’école nouvelle de peinture, ayant secoué le joug , se produisit avec liberté. Sous le prétexte de faire nature , on fit laid ; de même que l’autre école , en vue de présenter le beau idéal, produisit souvent des œuvres impossibles. Et comme il ne suffit pas, pour être artiste supérieur, d’être enrôlé sous telle ou telle bannière, les arts virent la médiocrité romantique remplacer la médiocrité classique, et tendre au despotisme le plus furieux.
La révolution opérée dans la peinture ne trouva qu’un faible écho dans la sculpture. La rigidité de la matière s’opposa, bien plus que la raison , à la transformation de l’art statuaire. A défaut des artistes, le marbre résista à l’entraînement général ; en vain quelques novateurs impuissants à produire la beauté voulurent créer l’extraordinaire, ils n’atteignirent qu’au risible.
Ceux-là même qui défendaient à la peinture
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d’obéir aux lois de la statuaire ? tentèrent de soumettre le marbre au pittoresque et au perspectif que comporte la peinture. Les basreliefs furent traités comme des tableanx. Les ciels et les nuages, ainsi que le soleil, entrèrent dans la composition des bas-reliefs ; on essaya aussi les effets de brouillard , la rosée du matin fut tentée par les plus hardis , par les véritables inspirés; mais, ce qui doit surprendre, c’est que ce vers de Boileau se trouva souvent justifié :
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
La sculpture ronde-bosse n’eut point à subir d’aussi étranges transformations ; ses novateurs se contentèrent de recbercher le naturalisme le plus vulgaire. Imiter la chair de poule que les individus-modèles éprouvent quand ils ont froid à l’atelier, fut considéré comme une découverte admirable qu’il n’avait point été donné aux Grecs de réaliser.
Heureusement, hâtons-nous de le dire, ce délire fut passager , le marbre et le bronze s’op-
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posèrent à ces folies. Et en rendant compte de l’exposition de sculpture de cette année, nous n’aurons point à signaler un grand nombre de ces ridicules tentatives.