M. PRADIER
M. Pradier, le maître de la grâce , jouit d’une réputation trop méritée et trop universelle pour que nous parlions de tout autre statuaire avant lui .
Aux yeux de l’Europe entière , M. Pradier personnifie l’art statuaire français, et cette immense renommée est le juste fruit des œuvres nombreuses et supérieures dues au talent de ce grand artiste.
Mais si M. Pradier a des droits incontestables à notre admiration , n’a-t-il pas aussi des devoirs impérieux à remplir, lui en qui l’opinion publique voit le représentant du bel art de la sculpture? Est-il libre d’exposer aux yeux de tous les fantaisies les plus légères qui naissent sous ses doigts? Ce célèbre statuaire ne doit-il point, au contraire, se juger sévèrement? Et quand même
SCULPTURE
le succès couronne son œuvre, ne doit-il pas craindre de devoir cette nouvelle palme au prestige de son nom?
En faisant sortir d’un bloc de Paros la déesse du printemps, l’illustre disciple des statuaires grecs ne s’est point surveillé lui-même , ainsi que son grand nom lui en faisait un devoir. D’abord , la pensée manque de pureté et d’élévation , l’idée charnelle domine et efface la délicieuse poésie qui devait présider à la représentation de Chloris caressée par le Zéphyr . Et si jamais un sujet peut inspirer chastement, c’est assurément la suave personnification du printemps.
M. Pradier aurait dû s’étonner qu’une pose toute sensuelle se présentât dans sa pensée â l’occasion du chaste réveil de la nature. Et , laissant à de misérables mercenaires ce vil moyen de séduction , il eût fait preuve de l’excellence de son goût en choisissant un geste noble et simple, qui aurait exprimé cette joie innocente caractérisant et la nature à son réveil et tous les êtres à leur printemps.
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Mais , nous dira-l-on , M. Pradier n’est point coupable de ce geste. Cet artiste a son autorité dans les artistes grecs , et la Chloris tant blâmée n’est autre chose que la Vénus de Médicis , universellement admirée , et que le statuaire moderne a déguisée sous des fleurs et drapée de manière à être moins chaste que si elle était nue.
Cela est aussi notre pensée. Mais quelle terrible excuse !
Et, bien loin de disculper l’artiste, n’est-ce point l’accuser gravement? D’abord de plagiat; eusuite de n’avoir pas su distinguer le type de Vénus de celui de la déesse du printemps. Et cette confusion, qu’elle soit intentionnelle ou le résultat de l’ignorance , ne peut faire honneur à l’artiste.
Celte œuvre est donc blâmable du point de vue intellectuel et moral. Examinons maintenant le mérite de l’exécution.
Si le spectateur jugeait seulement avec les yeux du corps , nul doute que cette statue , d’un marbre admirable , ne le séduisît. Les
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fleurs répandues à profusion sur cette déesse du printemps pourraient bien nous faire croire à la présence de Chloris, d’autant plus que ces fleurs sont empreintes des douces nuances dont la nature sait parer les dons de Flore.
Mais cette figure, bien qu’exécutée par un ciseau merveilleux , produit peu d’effet ; il ny a point assez d’harmonie entre les différentes parties qui la composent, et ce manque d’unité détruit toute impression profonde. C’est vainement que l’on tenterait d'assigner un caractère dominant à cette création dont la tête , le corps ou les bras se contredisent entre eux et n’appartiennent point à la même nature.
Nous ne reproduirons pas entièrement l’opinion des hommes savants dans l’art statuaire. 11 faudrait alors blâmer sévèrement l’emmanchement du col j la naissance des cheveux, la main surtout et la faiblesse du bras n’échapperaient point non plus à notre critique. Les pieds ne trouveraient pas d’excuse pour n’être qu’ébauchés; nous serions obligés de n’accorder aux draperies qu’une exécution brillante; et les quel-
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(j lies parties savamment exécutées ne balanceraient pas l’effet détestable de cette statue considérée de dos.
Il est très-regrettable que le célèbre statuaire, qui s’est trompé cette fois, n’ait pas jugé son œuvre avant de la soumettre à l’aporéciation du public ; nous sommes assuré que l’auteur de tant de belles statues aurait avoué sincèrement que Chions ne rappelle les œuvres des statuaires grecs que par le sujet et seulement par le marbre.