CHAPITRE XXI
RAISONS TIRÉES DE LA POLITIQUE GÉNÉRALE EN FAVEUR DE LA LIBERTÉ DU COMMERCE.
Il y a déjà longtemps que le procès du système protectioniste est instruit par-devant le tribunal de la raison ; voilà près d'un siècle qu'Adam Smith , Turgot et Franklin ont
1 Voir plus haut, page 152, le texte des résolutions que les protectionistes ont fait voler au Conseil général de l'agriculture, des manufactures et du commerce en 1850. Il y est dit, entre autres choses, que les professeurs d'économie politique devront, dans leur enseignement, se placer surtout au point de vue proteclioniste.
démontré l'inanité de ses prétentions par une argumentation sans réplique , en se plaçant au point de vue où il faut être désormais pour gouverner les peuples civilisés , c'est-àdire en raisonnant dans l'hypothèse que les hommes sont ou méritent d'être en possession d'une forte dose de liberté civile , et que les rapports des citoyens d'un même Etat entre eux doivent être fondés sur l'égalité. En tant que doctrine, aux yeux des esprits libéraux, le protectionisme est jugé comme Test la théorie du phlogistique pour les chimistes, l'astrologie pour tous les hommes de quelque éducation. Néanmoins, les hommes, nombreux dans les régions politiques, qui se font gloire de ne pas avoir de théorie, c'està-dire de ne pas lier leurs idées et de ne pas savoir la raison de ce qu'ils font, daignaient à peine répondre à ceux qui leur présentaient des arguments contre le système protecteur : Laissez-nous gouverner en paix, disaient-ils; vous n'êtes que des théoriciens; le gouvernement ne vous regarde pas, c'est notre lot, nous sommes les hommes pratiques. — On n'était pas un homme pratique, on n'était plus qu'un esprit chimérique dès qu'on recommandait de marcher d'un pas délibéré vers la liberté du commerce. Les protectionistes se donnaient pour les promoteurs de la civilisation, les bienfaiteurs du peuple. Chez nous, dans leur manifeste de novembre 1846, ils se présentaient modestement comme les hommes «qui ont la responsabilité de l'existence de presque toute la nation», et on ne leur contestait guère les qualifications qu'ils s'attribuaient. Sur toute l'étendue de l'Europe et de l'Amérique, le système protecteur était officiellement reconnu par les gouvernements comme une des bases même de l'ordre social. Les hommages que de loin en loin on rendait au principe de la liberté du commerce dans les documents officiels étaient supposés des formules bonnes pour l'apparat, mais ne tirant pas à conséquence.
En un mot , tous les gouvernements , même les plus civilisés et ceux qui se croyaient les plus avancés , suivaient
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à cet égard les errements de l'ancien régime , lorsqu'il y $ treize ans un spectacle inattendu se révéla chez une grande nation, notre plus proche voisine. En Angleterre , jusquelà les pouvoirs de l'Etat , de même que les gouvernement* continentaux, avaient admis le principe de la protection comme un axiome, quoique souvent il en résultât chgg les Anglais une cherté extrême pour le pain. Quelques hommes d'Etat avaient individuellement professé des opinion» différentes; mais ils formaient de très-rares exceptions, parmi lesquelles cependant on pourrait citer, non-seule* ment l'illustre Huskisson, mais aussi le fameux Pitt, qui, assailli par d'autres soucis et débordé par les haines nationales qu'il avait nourries lui-môme, ne fut pas en position de pratiquer en cela le bien qu'il pensait. Huskisson, plus heureux que Pitt, put commencer la réalisation de $e$ idées ; il prit avec succès l'initiative de la réforme du tarif des douanes anglaises. Mais le Parlement, alors même qu'il cédait à l'ascendant d'Huskisson, n'avait jamais eur tendu abjurer le protectionisme. La protection restait toujours Sfur le pavoi, et recueillait toiyours les fervent^ hommages du public. Si quelques prohibitions avaient disparu, si plusieurs droits protecteurs avaient été atténués, c'pst que Ton estimait qu'avec la protection, au degré ou elle était conservée, le producteur anglais n'aurait ppjnt à s'inquiéter de la concurrence étrangère, et qu'il en serait à peinç un peu plus stimulé. ïluskisson , en uu mot, obtint qu'on diminuât quelques-unes des restriction* dlu système protecteur,, mais il ne lui fut pas donné d'at* teipdre le système dans son principe,
Tout 4 eoup, en 1838, quelques hommes alors obscur? levèrent d'une main ferme le drapeau de la liberté commej> çiale, en s'organisant sous le nom de Ligue contre la législation des céréales (anti cornAaw league) . Leur entreprise semblait désespérée. Ils étaient sans renom, sans influence, et ij§ s'attaquaient £ux forces du pays les plus éprouvées f £
EN FAVEUR m U MWITt DÇ COMMERCE. t&9
l'aristocratie qui possède les terres , aux propriétaires dos plantations dans les colonies à sucre f à l'industrie maritime qui, de l'autre côté du détroit, a pour elle de si chaudes sympathies , aux propriétaires dp mines de cuivre, et même à la plupart des manufacturiers ; car, à cette époque, ceux-ci étaient en Angleterre* comme ils le sont che? nous aujourd'hui encore, complètement abusés sur les effets de la protection.
Mais on est bien puissant quand on a pour soi la liberté et la justice, quand on revendique les droits du grand nombre , et qu'on met de rares talents et uoe infatigable persévérance au service d'une aussi bonne cause. A mesure que la civilisation se perfectionne, les droits qui découlent de la liberté et de la justice deviennent des forces de plus e$ plus irrésistibles. Ce fut du sentiment du droit que s'ar? mèrent M. Gobden et ses amis ; ils marnèrent cette arme ayec une prodigieuse activité , un dévouement sans bop* nés, une admirable éloquence. Ils ne prirent pas enverg les protectkmistqs l'attitude de solliciteurs ; forts du droit de la nation môme, ils les attaquèrent avec une impétuosité et une vigueur que rien ne lassait. Ils affirmèrent, çç qui était vrai, que le système protecteur était une atteinte aux libertés publiques, qu'il violait l'équité; ils représen» tarent que, dans un pays libre , où il est de principe que tous les hommes soient égaux, devant la loi , c'était une vexation intolérable et une iniquité que les propriétaires du §q1 en particulier se fissent payer par le pauvre une rede* vance sur le pain qu'il mange. Cette tactique bardie eut un succès extraordinaire , qu'elle méritait parce qu'elle était franche et loyale. En peu d'années, la Ligue, qu'à son début les chefs protectionistes avaient accablée de leur dédain, eut d'innombrables prosélytes dans tous les rapgs de la société; et enfin, au commencement de 1846, le plus ilhjstre des hommes d'Etat de l'Angleterre, alors premier ministre, un homme pratique apparemment, sir Robert