‹ Examen du système commercial connu sous le nom de système protecteurChapitre 48 sur 82 · DE LA POLITIQUE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

DE LA POLITIQUE GÉNÉRALE

Peel, qui, depuis quelques années déjà, prenait à chaque session l'initiative de modifications très-libérales au tariî de douane, se rallia ostensiblement, officiellement à cette glorieuse pléiade. Dans un discours solennel, il déclara que pendant longtemps il avait cru au système protecteur, mais que , éclairé par la méditation et par l'expérience, il reconnaissait que la Ligue avait raison ; qu'à partir de ce jour il serait l'antagoniste de la protection comme d'un système contraire à la liberté et à la justice, inconciliable avec l'intérêt du grand nombre ; et immédiatement, dans le même discours, il proposa l'abolition à peu près complète des droits sur les céréales. On sait le reste. Malgré le dépit et la rancune de la plupart des anciens alliés politiques de sir Robert Peel , malgré le mauvais vouloir des classes les plus influentes, les lois qui gênaient la libre importation des grains furent abrogées, et le tarif douanier de la Grande- Bretagne fut remanié de fond en comble dans le même esprit.

Le successeur de sir Robert Peel , lord John Russell , et les ministres ses collègues , ont continué l'œuvre avec une fermeté qui les honore. Malgré les clameurs des propriétaires des colonies, ils ont établi qu'à partir du 5 juillet 1854 , le sucre de toutes les parties du globe serait accueilli, en Angleterre, aux mêmes conditions que celui. des colonies anglaises qui possédaient le monopole du marché britannique , ce qui , disons-le en passant , ouvrira un débouché fort large à nos fabriques du Nord. Par des réductions échelonnées d'année en année, les droits sur le sucre , en Angleterre, marchent rapidement vers cette égalité. Enfin , pour couronner l'œuvre, le cabinet de lord John Russell n'a pas craint d'abolir une loi que jusqu'ici le patriotisme des Anglais avait entourée d'une auréole toute particulière, l'acte de navigation de Cromwell , auquel le préjugé public attribuait des effets -merveilleux, qui avait passé pour le palladium de la puissance maritime, de l'An-

gleterre , et devant lequel l'esprit éminent d'Adam Smith lui-même, au milieu de sa vigoureuse réfutation du système protecteur, s'était incliné. Cet acte tant prôné, tant vénéré, a été entraîné dans la chute générale du système protecteur. Aujourd'hui, les restrictions qui avaient été imposées au commerce et à la marine britannique elle-même, dans le but de multiplier sans nécessité les voyages de long cours, ont été supprimées, et les navires étrangers participent, aux mêmes conditions que le pavillon anglais , au commerce de l'Angleterre avec le monde , ainsi qu'à celui des colonies britanniques.

L'abolition de l'acte de navigation est un des titres qui recommanderont à la postérité le ministère de lord John Russell, car il a fallu de la vigueur pour remporter cette victoire sur le préjugé public et sur les protectionistes qui luttaient, avec l'énergie du désespoir, afin de sauver l'acte de navigation comme une dernière citadelle où ils seraient restés menaçants.

En un mot, le protectionisme a succombé en Angleterre. D y est renversé pour ne plus se relever; il l'est, parce qu'il a été attaqué par M. Cobden et ses amis , comme il le fallait, au nom des principes générateurs du droit public parmi les peuples civilisés des temps modernes.

Avant eux , la révision du tarif était une question d'expédient. M. Cobden et ses amis en ont fait ce que c'est réellement, une question de principes. Il ne s'est plus agi de savoir si les propriétaires du sol étaient plus ou moins dignes d'encouragement et de privilèges que les filateurs de coton ou les fabricants de toiles peintes, les propriétaires des mines de cuivre plus que les propriétaires des mines de fer ou des hauts-fourneaux. On a eu à décider si, dans les sociétés modernes, la liberté du travail pour tous n'était pas une loi fondamentale , un droit supérieur aux convenances de quelque classe que ce fût ; s'il était licite qu'il y eût des impôts établis au profit d'une classe sur les autres classes, et si les

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particuliers, quels qu'ils fussent, lords ou manufacturiers, cultivateurs , armateurs ou commerçants, étaient admissiblés à se faire un revenu autrement que par l'emploi légitime de leurs facultés et de leurs capitaux sur la base du droit commun. De nos jours, quand une question est posée en ces termes, elle est aux trois quarts résolue, et quand lj|t solution a été une fois inscrite dans les lois, c'est sans retour. L'Angleterre a encore des droits de douanes, elle en tire même un revenu de plus de 500 millions * ; mais dès à présent, à peu d'exceptions près , ce ne sont plus des droits protecteurs, ce sont des droits fiscaux ; car les objets qui sont le plus frappés, ou desquels on demande le plus fort revenu, tels que les vins et eaux-de-vie et les denrées coloniales t n*ont pas de similaires au dedans. Malgré ces droits divers, qui pourront être diminués, dont quelques-uns pourront être abolis , la liberté du commerce | est désormais, en Angleterre, un axiome, une règle de gouvernement; elle y fait sentir ses avantages au grand nombre, et 1 ame de sir Robert Peel, dans la retraite où Dieu Ta placé parmi les bienfaiteurs du genre humain , a lieu de se réjouir des té* moignages de reconnaissance respectueuse dont son noin est entouré chez ses compatriotes. Peu de jours avant l'accident fatal qui le ravit à son pays, il disait au Parlement qu'il espérait laisser un souvenir dans les chaumières et au foyer du pauvre. Cette douce récompense , trop peu ambitionnée par les orateurs politiques , lui a été déjà décernée ; elle le fut d'une voix unanime parmi les populations ouvrières , le jour même où se répandit sur la Grande-Bretagne la nouvelle de sa mort , et sa statue érigée par les souscriptions du pauvre l'attestera à la postérité.

1 Le reveau brut de la douane s'est élevé, en 1350, à 21,065,725 iiv. steri. (557,156,000 Fr.); en 1851, à 22,258,304 liv. sterl. (562,221,000 fr.), d'où il J aurait à déduire des drawbacks et autres remises pour 4 millions de fr. environ, indépendamment des frais de perception qu'on peut évaluer à 37 millions.

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Il est tellement vrai que le protectionisme est frappé & mort en Angleterre, que, plusieurs fois déjà, les hommes qui s'en étaient faits les champions contre sir Robert Peel ont été en position de devenir ministres et, jusques à 1852, ^s ne l'avaient pas osé. Au langage qu'ils tiennent depuis qu'ils sont rentrés au pouvoir, il est évident aujourd'hui qu'ils n'y sont revenus que pour fournir la preuve éclatante que c'est une cause perdue sans retour. Après avoir tergiversé pendant quelques jours, pressés de s'expliquer par leurs ennemis et par leurs amis, ils ont, le 15 mars, prononcé, à la Chambre des lords et à la Chambre des communes, des discours qui ne peuvent se traduire qu'ainsi : Nous abjurons le protectionisme, après nous en être servis pour arriver au pouvoir ; nous reconnaissons que la liberté cju commerce est impérissable, et nous la respecterons quoir que nous l'ayons toujours dépeinte comme une utopie pernicieuse. — Qu'en pensent nos prétendus hommes pratiques qui soutenaient naguère que l'Angleterre, tout en critiquant le régime protecteur chez les autres, n'y renoncerait jamais chez elle?

Vraisemblablement , par un ensemble de réformes conçues dans le même esprit dont Robert Peel s'était montré $pijné, et qui eussent de même grandement favorisé le développement du travail et la vie à bon marché, on eût empêché uotre révolution de Février. En Angleterre, c'est une opinion généralement admise que , sans les réformes de sir Robert Peel, cette révolution aurait eu pour contrecoup le bouleversement de la société anglaise.

L'adoption par le gouvernement britannique du principe de la liberté commerciale est un des grands événements politiques de notre siècle. Quand une nation aussi puissante et aussi éclairée donne l'exemple de l'application d'un grand principe, et qu'il est notoire qu'elle a lieu de s'en applaudir 1 ,

1 Je ^envoie sur ce point, pour les développements, au chapitre suivant.

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