CHAPITRE XXVI
Cela posé, je hasarderai ici un projet de programme à suivre pour la transition. Je le ferai, on le conçoit bien, «auf meilleur avis. Les ménagements à garder seraient de deux espèces i outre que l'on procéderait par degrés, on accorderait à quelques-uns des intérêts compromis quelques compensations : on verra qu'il serait possible de leur en donner de considérables^ sans grever l'Etat ni le public.
On procéderait par degrés, disons-nous. De prime abord on supprimerait toutes les prohibitions, toutes celles du moins qui ont le caractère commercial *. La prohibition est une mesure extrême qui a toute sorte d'inconvénients. C'est de la prohibition que sont issues les visites domiciliaires et la délation soldée, contre lesquelles la clameur pu-
1 Ainsi, les armes de guerre, la poudre de guerre , les caries à jouer, continueraient d'être prohibées.
blique s'élève avec force. La prohibition paraît aussi avoir donné naissance à certaines fraudes, dignes de la plus 'Sévère réprobation. On assure que des manufacturiers auxquels on avait accordé le bénéfice de cette protection exorbitante, s'en sont servis pour organiser eux-mêmes la contrebande des articles qu'ils étaient supposés produire, et dont ils produisaient en effet une certaine quantité ; ils étaient les sçules personnes chez lesquelles des visites domiciliaires pouvaient faire découvrir les articles prohibés, sans que la découverte fût la preuve de la contrebande, puisqu'ils en fabriquaient, et ils en tiraient avantage pour receler la contrebande chez eux. L'accusation dont je me fais l'écho en ce moment a, je le sais, beaucoup de gravité ; mais je l'ai entendu affirmer de la bouche des commerçants les plus recommandables. De hauts fonctionnaires de l'administration des douanes l'ont formellement énoncée, dans les enquêtes officielles, et un homme à la modération et à la compétence duquel tous ceux qui l'ont vu rendent hommage , M. Lavollée, ancien directeur du commerce extérieur au ministère du commerce, Ta rapportée dans des publications relatives à la législation douanière ». Plus récemment encore, dans un écrit plein de renseignements curieux et recueillis avec soin, Les Douanes et la Contrebande, M. Villermé fils dit à cette occasion : « Les comptes-rendus de nos anciennes Chambres renferment, à ce sujet, de curieux documents : et l'Enquête de 1834, relative à diverses prohibitions, contient de très-édifiantes observations de M. Letourneur, receveur principal des douanes, à Lille, sur la bonne foi de certains protégés. Quant à moi, j'ai trouvé unanimes, sur ce point, les employés supérieurs auxquels j'en ai parlé. Tous se plaignaient des réclamations inintelligentes et quelquefois même peu franches de nos producteurs : tous critiquaient amèrement les droits exces-
* Journal àss Économistes de février 1851.
sifs imposés par le tarif qu'ils avaient à appliquer, et l'un d'eux n'a pas craint de me répéter, en d'autres termes, une partie de la déposition de M. Letourneur *. »
Qu'est-il besoin de plus, pour démontrer que la prohibition est, dans nos Godes, une tache qu'on ne saurait trop se hâter de faire disparaître?
On réduirait les droits qui , à force d'être élevés, sont prohibitifs , à ce qu'il faut pour que l'industrie française s'aperçoive de la concurrence étrangère, et puis, de période en période, ces droits continueraient d'être abaissés jusqu'à un minimum qu'avec de la bonne volonté on considérerait comme un droit tout fiscal, quoiqu'il dût aussi avoir un effet d' enchérisse ment au profit des producteurs nationaux et au détriment du public. Il existe bien peu de marchandises à l'égard desquelles on puisse justifier, en quelque temps (lue ce soit, un droit de plus de 30 pour 100. Lorsqu'on discutait ses projets de réforme, Huskisson disait avec beaucoup de sens : Si une marchandise est produite au dehors avec une telle supériorité, qu'un droit de 30 pour 100 ne suffise pas à la protéger, je répondrai qu'une protection plus forte n'est qu'une prime pour les contrebandiers, et en second lieu, qu'il n'y a pas de sagesse à vouloir engager une concurrence que ce degré de protection ne peut soutenir *.
1 Les Douanes et la Contrebande, par M. Villermé fils , p. 86-87.
Nous reproduisons un passage de la déposition de M. Letourneur devant la Commission d'enquête de 1834.
« Le négociant étranger à l'industrie ne peut que rarement s'exposer dans ce commerce illicite, parce qu'il est trop à découvert. Supposez que ce négociant offre à la Bourse des tulles et des cotons filés ; bientôt les filateurs et les tullistes s'inquiéteront , et les avis se multiplieront à la douane contre lui.
« Le monopole de la fraude est donc forcément au profit des industriels qui se procurent par elle les matières premières, les échantillons, les assortiments dont ils ont besoin , et qui confondent ces suppléments avec leurs propres produits , de manière à dépister la douane et à obtenir ces grands bénéfices qui expliquent les fortunes rapides dans certaines industries. » [Enquête de 1834 , 1. 1 , p. 194.)
* Chambre des communes, séance du 95 mars 1825. Dam le même dis-
Nous passons pour être de tous les peuples de l'Europe celui qui cultive la chimie avec le plus de succès, et qui a le plus d'aptitude pour les arts chimiques. Mais le défaut de concurrence intérieure se combinant avec l'action prohibitive de la législation douanière, fait que pour un certain nombre de produits chimiques, la différence des prix est énorme entre le marché anglais et le marché français. Je citerai, entre autres, le bichromate de potasse, les acides oxalique et tartrique cristallisés, les cristaux de soude, le nitrate de plomb, le chlorate de potasse. A Mulhouse, en 1851, ces articles étaient de 50 à 100 pour 100 plus chers qu'à Manchester. Pour tous ces articles et pour d'autres du même genre, la libre admission déterminerait immédiatement le perfectionnement du très-petit nombre de fabriques qui s'y livrent. Il ne leur manque que d'être stimulées, pour se mettre au niveau de ce qu'il y a de mieux en Angleterre.
On abolirait immédiatement les droits sur les matières premières de toute espèce, telles que la houille, le coton, la laine, le chanvre, le lin, la soie en cocons et la soie grége, les peaux brutes, les graines et plantes de toute sorte destinées à l'agriculture , les graines oléagineuses. C'est ainsi qu'ont procédé les Anglais, dans leur grande réforme. C'était aussi l'esprit du tarif de 1791. C'est ce qu'ont fait ou commencé de faire les Belges, depuis 1848.
Les fils de soie, de coton, de laine, de lin et de chanvre, pourraient être traités comme des matières premières. Les Anglais les ont en effet affranchis complètement» En tout cas, si l'on n'en fait autant chez nous immédiatement, il faut au moins que ce soit fait à bref délai ; aucun intérêt n'en serait compromis, car pour les filés de coton nous sommes
cours , Huskisson prononçait encore les paroles suivantes , qui sont applicables à la frontière du nord de la France aussi bien qu'au littoral de l'Angleterre : « Parcourez la côte de Brighton à Hastings, vous trouverez partout des personnes qui s'engageront à vous livrer en dix jours, ou dans une quinzaine au plus , tout article prohibé à peu près en telle quantité que ce soit, moyennant une prime de 30 pour cent sur le prix d'achat à Paris. *
à très-peu près au niveau des Anglais ; pour ceux de laine et de soie nous leur sommes supérieurs.
En prenant la qualification de matières premières dans un sens large, ainsi qu'on Ta fait en Angleterre, on abolirait de même les droits sur les substances tinctoriales proprement dites, et sur les produits chimiques servant à la teinture. On se trouve bien d'avoir procédé ainsi chez nos voisins d'outre-Manche. L'habileté de nos fabricants de produits chimiques est telle, que rien ne leur serait plus aisé que de supporter cette épreuve.
Le fer et l'acier, qui jouent un si grand rôle dans l'industrie , doivent être francs de droit ; l'intérêt général de la production le commande. Par exception cependant, eu égard au grand nombre des ateliers où l'on prépare le fer et l'acier en barres », on pourrait, en ce qui les concerne, accorder un
* Jl ne faut pourtant pas s'exagérer le nombre des ouvriers qu'occupe l'industrie du fer pour la préparation de la fonte, du fer en barres, même 'avec les tireries, tréfileries, tôleries et fonderies, et pour la préparation de l'acier.
Les Comptes-rendus de l'administration des mines répandent sur cetfa question beaucoup de lumière. Voici le nombre des ouvriers qu'indique le Compte-Rendu relatif k 1946 , année d'une grande activité :
Fabrication de la fonte à affiner ou à mouler (page 63) 4,987
Affinagede la fonte, et forges catalanes .. 11,665
Tireries, fonderies» tréfileries, tôleries et platineries.. ...... 10,t7l
Moulage de première fusion • 3,600
Fabrication de l'acier de forge, de cémentation et fondu 566
Total. 31,957
Si Ton observe que le travail des tireries, fonderies, tréfileries, tôleries et platineries n'est pas nécessairement lié, au moins en totalité, à Ja fabrication du fer proprement dite, on reconnaîtra que ce total peut , à la ri* gueur, être diminué encore.
Il est vrai que l'extraction du minerai occupe un certain nombre de bras dans les campagnes : mais c'est un travail qui se fait d'une manière peu suivie. Le Compte-rendu de 1946 porte le nombre des bras qui j prennent part à 19,870, en faisant remarquer que « ces ouvriers ne se livrent, pour la plupart, à cette industrie que dans l'intervalle des travaux agricoles (page 61) •.
^es 33,000 ouvriers de l'industrie du fer ne sont pas une quantité indifférente de population ; c'est pourtant bien moins qu'on ne çrojjraft M pie*
260 Projet de réforme du tarif.
délai, sauf à décréter dès à présent une réduction sérieuse, en indiquant le terme où tout droit protecteur cesserait. On agira avec modération et on restera en deçà de ce que réclame l'intérêt public, si à l'égard du fer, effaçant toute distinction entre le fer au bois et le fer à la houille, on maintient un droit égal à la moitié de celui qui existe pour le fer au bois, et si, à l'égard de l'acier, on se contente d'abaisser le droit des trois quarts ou des cinq sixièmes; tant les droits actuels sur le fer et l'acier sont exorbitants, et tant ces droits pèsent non-seulement sur le public consommateur, mais encore sur le travail national qu'on prétend qu'ils protègent " ! La fonte brute devrait plus prochainement encore que le fer être admise en franchise ; car c'est plus encore que le fer une matière première, c'est celle du fer lui-même. Pour cette substance, les inconvénients passagers de l'admission en franchise seraient moindres que pour le fer; la fabrication de la fonte occupe médiocrement de bras, et le capital qui y est employé est presque tout à l'état de capital de roulement et non de capital fixe. A ce titre, il peut passer sans peine de sa destination actuelle à une autre industrie*.
mier abord, et c'est fort peu en comparaison de ceux qui mettent le fer en œuvre, nous voulons parler seulement de ceux qui font subir à la fonte, au fer en barres, à la tôle, et à l'acier diverses élaborations, c'est-a-direde ceux qui fabriquent les machines, les outils, les ustensiles de loute sorte, dont la fonte, le fer et l'acier sont la base. Seul le moulage de seconde fusion de la fonte occupe 7,402 hommes (p. 67 du Compte-rendu de 1846). Quant à ceux qui se servent du fer ou d'objets en fer, c'est tout le monde. Or, lous ceux-ci et ceux-là souffrent de la cherté du fer. L'industrie du fer, prise avec lous les ateliers où ce métal s'élabore comme matière principale, donnerait de l'emploi à un plus grand nombre de bras, si l'entrée de la fonte brute, du fer brut et de l'acier brut était libre, qu'avec les droits abusifs qui frappent aujourd'hui ces articles.
1 Rappelons que , pour le fer en barres, le droit de 1791 était de 20 fr. 40 c. par 1,000 kilogr. ; que, sous l'Empire, il était dé 44 fr. ; qu'aujourd'hui, pour le fer le plus usuel, il est de 206 fr. 25 c. Ce que nons proposons ici le mettrait à 82 fr. 50 c. Pour l'acier fondu en barres, le droit était , en 1791 , de 30 fr. 06 c. ; sous l'Empire, de 99 fr. ; aujourd'hui il est de 1,320 fr.
- » La fonte brute était exemple de droits dans le tarif de 1791 et dans celui de l'Empire.
Ce que nous disons du fer s'applique au fer-blanc, au zinc dont la France n'a pas de mine exploitée et qui se prête aujourd'hui à tant d'usages; au cuivre, àl'étain, dont il est chimérique d'espérer qu'on puisse tirer du sol français une quantité proportionnée à nos besoins, quoique plus d'une fois on en ait annoncé des mines d'une grande richesse, à ce qu'on prétendait.
A plus forte raison, les articles presque tous insignifiants que le projet de loi de 1847 " rayait du tarif, les uns absolument, les autres sous conditions, cesseraient d'être taxés, sans distinction de pavillon ou de frontière.
A charge de réexportation , l'industrie française serait admise à tirer du dehors immédiatement , sans droits, les tissus écrus en soie, en coton, en laine, en lin ou chanvre, à la condition de les réexporter après y avoir donné une autre façon. Il en serait de même des fils écrus qu'on doit avoir la faculté d'importer en franchise pour les réexporter après les avoir teints \
Les denrées alimentaires de première nécessité , et notamment la viande , à quelque état qu'elle soit , sur pied , salée, conservée ou fumée, seraient exemptes à plus forte raison. C'est un des changements qu'il est le plus urgent d'introduire dans notre tarif.
Les droits de douanes purement fiscaux , c'est-à-dire ceux qui sont établis sur des articles que la France ne produit pas ( y compris le droit sur le sucre, qui est exclusivement fiscal, puisque le sucre indigène est taxé de même), seraient réduits au taux qui, par l'accroissement de la consommation, serait le plus productif pour le Trésor.
Les industries à l'égard desquelles il existe un monopole caractérisé, parce qu'elles se réduisent en France à un tout petit nombre d'établissements, qui s'entendent au détriment du consommateur, devraient être des premières l'objet de
* Voir plus haut, p. 148.
* Nous renvoyons, à ce sujet, à ce qui a été, dit plus haut, p. 5.
l'attention des pouvoirs de l'Etat, afin que, par l'abaissement des droits et l'intervention de l'étranger qui en serait la conséquence , la concurrence devienne à leur égard effective. 11 ne doit pas être toléré que, par les détours de la violence et de la ruse, des branches d'industrie esquivent la concurrence , grande loi des temps modernes.
Le tarif devrait être simplifié. La tarification actuelle offre des distinctions de zones qui doivent disparaître, et des distinctions de variétés qui doivent beaucoup diminuer de nombre * .
Tous les droits à l'exportation seraient supprimés, ainsi que la plupart des formalités à la sortie. Le montant des droits qu'on économiserait de cette manière à l'industrie française est modique ; mais on lui épargnerait beaucoup d'ennuis et de temps, ce qui équivaut à beaucoup d'argent.
Les pavillons étrangers seraient admis à transporter les marchandises entre la France et les autres pays, y compris nos colonies, sur le même pied que les navires français. Les restrictions bizarres, qui nous empêchent de profiter des marchandises d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique, enfermées dans les entrepôts européens, seraient abolies comme elles viennent de l'être en Angleterre. Par une imitation peu intelligente du passé, nous nous imposâmes de nouveau, il y a quelques années, ces restrictions fâcheuses. Aujourd'hui, ce sont d'onéreuses absurdités. Avec la concurrence active, qui existe entre nos manufacturiers et ceux de l'Angleterre sur les marchés neutres, il est insensé
1 Ainsi pour le fer forgé noH ouvré, c'est-à-dire en barres, en verges, en fils ou laminé, le tarif distingue, selon les dimensions, trente-huit variétés, qui sont soumises à quatorze tarifications différentes. Le mieux ici serait de supprimer toutes les distinctions et de n'avoir qu'un droit unique pour le fer forgé non ouvré; tout au plus pourrait-on avoir deux droits, l'un pour le fer rond, plat ou carré, l'autre pour la tréfilerie, là tôlerie et le fer-blanc.
Le tarif de 1791 ne distinguait que cinq variétés ayant chacune sa taxe. Le tarif de l'Empire portait des droits plus élevés , mais ne distinguait pas un plus grand nombre de variétés.
que, lorsque le coton de laine est à plus bas prix à Liverpool qu'au Havre, nous ne puissions le faire venir que par un détour coûteux, en lui faisant toucher une terre tierce. U est déplorable que l'agriculture française ne puisse tirer des entrepôts britanniques le guano qu'y versent en si grande abondance les navires de tout pavillon aujourd'hui; les nôtres ne sauraient nous rapporter une masse importante de cet engrais précieux de la seule manière qu'autorise la législation actuelle, c'est-à-dire en droiture, parce que nous n'avons pas à leur donner, pour les régions éloignées qui le recèlent, une quantité de fret telle qu'ils puissent y aller en nombre passable ». Il est ridicule que les ananas, transportés aujourd'hui en nombre immense des Antilles en Angleterre par les navires à vapeur, ne puissent venir rafraîchir les Parisiens que par une violation de la loi. Au surplus , pour tous les changements qu'appelle notre législation maritime , nous n'avons plus la liberté d'ajourner. Après la nouvelle loi maritime de l'Angleterre et l'adhésion qu'y ont donnée les autres peuples navigateurs, et notamment les Hollandais, les Piémontais, les Suédois et Norwégiens et les Américains, nous sommes tenus de nous mettre au même régime, sous peine de nous exposer à des représailles par lesquelles notre marine marchande , que nous prétendons ainsi protéger, se verrait enfermée dans un cercle de fer. La même nécessité qui nous fit accepter, en 1822 et en 1826, la loi de la réciprocité, nous oblige à nous en accommoder cette fois encore. On peut croire que, façonnés qu'ils sont maintenant par l'ex^ périence, nos armateurs n'auraient pas à s'en plaindre. La preuve en est claire : les plus notables d'entre eux le revendiquent avec un zèle qui les honore, dans nos principaux ports.
1 La quantité de guano qui est arrivée dans les ports français a été en 1849 de 3,925 tonnes , en 1850 de 2,399. L'Angleterre en a reçu en 1849 118,678, en 1850, et enfin en 1851, 246,600. Quelle perte nous causons volontairement à notre agriculture en la privant de cette substance !
Les visites à corps devraient être abolies , et pourraient l'être sans aucune espèce d'inconvénient dans peu d'années, lorsqu'on serait arrivé à un tarif modique. Dès à présent, elles devraient n'être plus possibles qu'aux risques et périls des agents. Ceux-ci çt, à leur défaut, l'administration, auraient à payer des dommages-intérêts, que régleraient les tribunaux ordinaires, toutes les fois que les personnes visitées n'auraient point été trouvées en état de fraude.
Les visites domiciliaires disparaîtraient par le fait même de l'abolition de la prohibition.
La compensation qu'il serait possible de donner à quelques-unes des industries, sans préjudice pour le Trésor ou pour le public, pourrait avoir beaucoup de formes. Déjà il en résulterait une de la plus grande liberté qui serait accordée au commerce. Il ne manque à notre industrie manufacturière, en général, que d'avoir les matières premières à bas prix pour produire à aussi bon marché que qui que ce soit; or, d'après ce qui précède , toutes les matières premières seraient au plus bas prix possible. Indiquons pourtant quelques mesures particulières.
Nous avons conseillé de réduire immédiatement de trois quarts au moins la protection extravagante dont jouissent les fabricants d'acier. On pourrait, par une faveur spéciale, les autoriser à tirer de la Suède, sans droits dès à présent, les fers éminemment propres à faire de l'acier que cette contrée a le privilège de produire. Cette immunité ne laisserait pas que de favoriser la production. Elle ne causerait aucun dérangement à nos maîtres de forges. Il a fallu qu'ils fussent ombrageux et hautains, comme ils Tétaient en 1847, pour que cette dispense ne fût pas proposée alors par le gouver-* nement 1 . Elle est en vigueur dans plusieurs États, parmi lesquels nous citerons la Belgique. L'exemption devrait être étendue aux fontes lamelleuses que nos départements de
* Voyez plus haut , p. 147,
l'Est tirent de l'Allemagne Surtout, pour les convertir en acier.
C'est de même à la liberté qu'il faudrait s'adresser pour obtenir une compensation en faveur de l'industrie des fers, celle peut-être à laquelle l'abandon du système protectioniste occasionnerait la plus rude secousse. Personne n'ignore que le principal bénéfice de la protection revient aux propriétaires de bois bien plus qu'aux maîtres de forges euxmêmes. La protection a triplé ou quadruplé le revenu des forêts qui étaient à portée des forges. Les propriétaires de ces forêts seraient désintéressés, sans qu'il en coûtât rien à l'État, par la permission de défricher les bois en plaines, autant qu'ils le jugeraient convenable. Dans la plupart des cas, moyennant cette faveur, ils perdraient peu au changement de régime. L'interdiction du défrichement des forêts peut, à l'égard des terrains en pente, se justifier par Futilité publique, par la nécessité d'assurer, autant que possible, un bon régime des eaux, de diminuer la fougue des torrents dans les contrées montagneuses, et de sauver le sol luimême sur lequel se tient la forêt ; car le propriétaire qui aurait l'imprudence de défricher un bois en pente verrait les orages enlever presque aussitôt la terre, et son héritage bientôt se réduire à des rochers dénudés. En ce cas, l'interdiction, qui limite la liberté du propriétaire, peut se considérer comme une servitude inhérente à la nature même de la propriété. Mais, pour les forêts en plaine, rien aujourd'hui n'explique l'interdiction, si ce n'est le privilège dont, par l'effet de la législation douanière , sont investis les propriétaires de vendre aux fabricants de fer leur bois plus qu'il ne vaut. Le législateur n'est fondé à interdire le défrichement que dans le but de ne pas laisser sans quelque limite le monopole qu'il a conféré aux maîtres de forges. La restriction imposée au propriétaire de bois est donc l'accompagnement obligé de celle que subit le public consommateur de fer. C'est ainsi que la restriction traîne après soi
la restriction, et que la gêne engendre la gêne. Plus on effeuille ce système protecteur, plus on reconnaît que de nos jours c'est une institution malfaisante, au rebours des penchants les plus légitimes et les mieux constatés de la civilisation moderne.
La levée de l'interdiction qui frappe les défrichements ne serait une compensation qu'en faveur des propriétaires de bois, qui sont les véritables bénéficiaires du système protecteur en ce qui concerne les fers * . Elle n'aurait aucun effet à l'égard des forges à la houille : mais celles-ci sont, pour la plupart, en position de se défendre toutes seules. Seules seraient profondément atteintes celles qui sont mal situées; or, si elles le sont, à qui la faute? et comment un fabricant serait-il fondé à prétendre que, s'il a choisi une mauvaise localité, c'est la société qui doit en porter la peine?
C'est encore la liberté qui donnerait le moyen de consoler nos agriculteurs du dommage qu'ils supposent que leur ferait l'abandon du système protecteur. En fait, ceux des cultivateurs qui calculent savent bien que le régime protecteur n'est pas profitable à l'agriculture : il lui fait payer jplus cher ses instruments, la plupart des substances qu'elle emploie dans ses travaux, et des articles que les cultivateurs
1 En 1851, l'Assemblée législative a eu à discuter un projet , issu de l'initiative individuelle, qui avait pour objet de permettre les défrichements, très-bien; donnez à la propriété toute la liberté possible; mais, en retour, accordez au public la liberté d'acheter son fer sans payer un tribut aux propriétaires de bois. Le rapporteur, M. Beugnot, qui est un esprit libéral, concluait à l'adoption de la proposition, en invoquant les idées de liberté générale qui distinguent la législation civile des peuples modernes, et la nôtre en particulier. Il n'y aurait eu qu'à presser un peu les principes invoqués par M. Beugnot pour en faire découler la liberté du commerce. Il ne l'avait pas fait, parce que son attention n'était pas dirigée de ce côté. L'Assemblée, qui ne voulait pas la liberté commerciale, et qui se méfiait des principes qui y conduisent, ainsi que de leurs applications , rejeta la proposition.
Beaucoup de maîtres de forges travaillant au bois, sont propriétaires de bois ou usagers de forêts, à des conditions très-avantageuses. Cest ce qui explique qu'ils fassent cause commune avec les propriétaires de bois, qui sont leurs adversaires naturels.
consomment pour leur usage personnel, et, en retour, il est très-peu de denrées qu'il lui permette de vendre plus cher. Nous l'avons montré plus haut , les avantages que lé système protecteur procure non-seulement à l'agriculture, maïs même à la propriété territoriale, dont les intérêts ne sont pas toujours les mêmes, sont pour la plupart, sinon tous', illusoires. La mise en œuvre des idées de liberté serait profitable à Tune et à l'autre, au contraire, et à un haut degré. C'est ainsi que récemment les éleveurs ont reconnu que le monopole dont sont officiellement investis les bouchers dans Paris était, pour le bétail, une cause permanente de dépréciation. Renoncer à la protection douanière sera, pour les éleveurs , un bénéfice tout clair, si la boucherie devient libre en droit et en fait. Que l'autorité, qui mollit à Paris sur cette question de la boucherie , se réveille ; que l'industrie de la boucherie soit rendue libre, et les éleveurs bientôt adresseront des actions de grâces au gouvernement, quand bien même, au même instant, l'entrée de la viande aurait été déclarée parfaitement libre.
Je n'insiste pas davantage sur ce projet de réforme. Je ne le présente ici que par manière d'explication et pour fournir un texte à la discussion. Ce que j'adjure les pouvoirs publics de faire, parce qu'il y a péril à ce qu'ils l'ajournent davantage, c'est d'inscrire dans nos lois le principe de la liberté commerciale , sauf à en déduire graduellement les conséquences, et à prendre, pour accomplir
1 Nous l'avons montré spécialement avec quelque détail pour le blé et la viande : nous aurions pu y joindre la laine. C'est un fait attesté par les relevés des cours en France et en Angleterre, que la laine indigène s'est vendue à plus bas prix quand les droits sur la laine étrangère étaient élevés que quand ils étaient modiques ou qu'il n'y en avait plus. Cette contradiction apparente s'explique facilement. Je renvoie sur ce point, pour ce qui concerne l'Angleterre , à YEconomist anglais du 22 avril 1848 , et pour ce qui regarde la France , à un écrit de M. Cb. Seydoux , ancien directeur de la grande fabrique de mérinos du Cateau , aujourd'hui membre du Corps législatif.
la transition, tout le délai que réclameront les circonstances. Les Anglais ont mis vingt-deux ans , depuis Huskisson , en 1824, jusqu'à Robert Peel, en 1846, à effectuer le passage d'une protection outrée, presque aussi acerbe que celle qui affecte nos lois commerciales et nos intérêts aujourd'hui, à la liberté relativement grande dont ils jouissent présentement. Ne chicanons pas pour quelques années de plus ou de moins. Mettons vingt années, vingt-cinq, plus encore à faire l'évolution , quoique l'expérience anglaise soit de nature à éclairer et à accélérer notre marche, et quoique l'avancement bien constaté de notre industrie manufacturière soit fait pour nous enhardir ; mais commençons enfin, commençons résolument. Notre honneur même est intéressé à ce que nous ne reculions pas davantage devant la reconnaissance d'un principe, qui n'est qu'une des figures des grandes idées de liberté et de justice introduites par notre glorieuse initiative dans la civilisation. Qu'il ne soit pas dit plus longtemps de nous que nous sommes un peuple chez lequel les révolutions s'exécutent en un tour de main , tandis que les réformes les plus indispensables et les mieux justifiées y rencontrent d'insurmontables obstacles.
on l'on montre principalement