ET DE QUELQUES AUTRES MONUMENS ÉGYPTIENS
« ll/SNÉ, ville principale de la province la plus méridionale de l’Égypte, est située sur la rive gauche du Nil, entre Thèbes et la première cataracte (i). Le courant se portant avec rapidité contre le rivage, mine et fait ébouler la berge, ainsi que les maisons qui la surmontent. Les habitans de ces maisons, forcés de les abandonner, refluent dans l’intérieur de la ville qu’ils encombrent, en attendant que la peste vienne enlever l’excédant de la population. »
Ce fléau , naturalisé en Égypte , s’est étendu sur nos malheureux soldats, dont les restes en ont rapporté les germes en Europe, avec des ophtalmies suivies de cécités incurables , et c’est avec les vaincs images des ruines de cette contrée trop vantée, tout ce qu’on nous a rapporté de cette expédition dont les suites ont été si funestes. Mais ne parlons ici que des
(i) Monum. d’Egypte descript. d’Esnd.
zodiaques de cette ville , l’ancienne Latopolis des Grecs.
II j en a deux : l’un au portique du grand temple, situé dans la ville même ; et l’autre au nord et au dehors de la ville. Parlons d’abord du premier, ou plutôt laissons parler les auteurs même de la relation (i).
« Au fond de la petite place qui est devant le port, on trouve à gauche une rue qui se dirige parallèlement au Nil. La rue tourne ensuite à angle droit vers l’ouest, et conduit à la grande place. Le côté occidental de la place est composé de maisons en trèsmauvais état et peu élevées. Leur délabrement permet d’apercevoir une partie de la corniche d’un temple, qui, sans celte circonstance, seroit peutêtre resté long-temps inconnu aux voyageurs modernes. Car ses abords sont à peu près impraticables, on ne peut en effet pénétrer dans ce monument que par une ruelle fort étroite , que l’on trouve à l’angle sud-ouest de la place , elle est même presque totalement encombrée par les immondices apportées des maisons voisines. Les liabitans de ces maisons n’ont heureusement pas pris la peine de transporter ces immondices jusqu’à l’extrémité du portique, ils les ont déposées dans la partie qui s’est d’abord présentée à eux ,• et la moitié du monument a été protégée par le rempart infect qu’ils ont eux-mêmes élevé. C’est cet obstacle qu’il nous
(i) Ibidem.
fallut franchir, après nous être assurés que ce passade était le seul qui put nous conduire dans l’intérieur du monument.
Le portique d’Esné renferme (i) vingt-quatre colonnes disposées sur six rangs , parallèles à l’axe du temple. Chacun de ces rangs est surmonté par des architraves qui s’étendent dans toute la profondeur du portique, et qui portent les pierres du plafond, dont les soffites sont ornés de sculptures. Sur l’avantdernier soffite, à gauche en entrant dans le temple, on a représenté un zodiaque (a). Il renferme les douze signes : à chaque extrémité, il est terminé et en quelque sorte encadré par une figure allongée , dont le corps occupe toute la largeur du sollite , tandis que d’un côté les bras et la tète, et de l’autre les jambes s’étendent dans le sens de la longueur du bas-relief.
Dans la bande supérieure, et près de la façade du temple, sont la vierge , la balance, le scorpion, le sagittaire, le capricorne et le verseau. Le sagittaire est renversé par rapport aux autres figures. Tous les signes marchent de droite à gauche ; à leur suite est un grand nombre d’autres figures faisant partie du même tableau. Les signes que nous avons nommés, occupent environ les deux tiers de la longueur du tableau. Dans la bande inférieure, les six autres signes sont au-dessous des six premiers, et marchent dans un sens inverse. Ils sont précédés d’autres figures
( i) Appendice ,n» u § i . (a) Voyez ci-après la planclie t.
correspondantes à celles de même nature. Ils les suivent dans l’ordre connu , en commençant par les poissons et finissant par le lion. Ces signes sont mêlés à d’autres figures , mais ils sont faciles à distinguer , parce qu’ils sont les seuls qui soient accompagnés d’étoiles sculptées en relief ».
Mais ces étoiles même prouvent que ce zodiaque n’est nullement astronomique, car elles n’y sont ni dans le même ordre, ni en même nombre qu’au ciel. Elles sont trop symétriquement rangées pour être vraies. Et c’est la raison qui a fait que je n’ai représenté aucune de ces étoiles dont l’arrangement arbitraire prouve l’ignorance du sculpteur et de l’architecte. Elles ne sont placées dans ces. zodiaques, au-dessus des têtes des personnages qu’elles semblent couronner, que par suite des qualités astrologiques qu’on leur attribuoit, et des influences qu’on leur faisoit exercer. L’auteur de la description qu’on vient de lire est tombé dans une autre erreur , qui est que chacune des deux bandes n’est pas de six signes , comme jè le dirai plus bas.
On sait que chez les Egyptiens, l’année tropique pendant laquelle l’équinoxe anticipoit de 5o secondes de cercle par année , en vertu de la précession, remontoit d’un jour tous les quatre ans sur l’année civile ou fixe. Le retour du premier jour de l’année vague au premier jour de l’année fixe , s’étoit fait l’an i3ai avant Jésus-Christ, suivant Censoria qui le dit revenu ensuite à l’an i3<j de l’ère chrétienne. Cette coïncidence est marquée par le sphynx qui est
dans la bande inférieure du plafond d’Esné. C( sphynx, le seul qu’on voie dans tous ces zodiaques, étant à visage de femme et à croupe de lion , signifie dit-on, le passage du solstice d’été de la vierge dans le lion. La vierge touche la queue du lion , et la queue du sphynx est tenue par une femme ; mais le sphynx porte sur sa tête un globe et un serpent , qui manquent au lion. C’est donc plutôt le commencement de la période caniculaire ou sothiaquc de i46o ans qui ramène à l’an i3ai avant notre ère, le lever de sirius qui est le chien ou la canicule, au premier jour du premier mois thoth des Egyptiens. Et il est si vrai que cette sculpture n’a rapport qu’au lever héliaque du chien , que le reste est composé de diverses figures d’hommes à têtes de chiens, et de deux chiens accouplés, montrant la fin d’une année sotliiaque ou caniculaire et le commencement d’une autre.
L'année i 39 de notre ère chrétienne fut par conséquent la première d'une autre période caniculaire. Celte première année caniculaire étoit toujours célébrée par de grandes fêtes qui sont le sujet de ce tableau. La construction de ce temple, au commencement de cette période, ne pourroit donc pas remonter au-delà de l’année i3ai avant Jésus-Christ, ou de l’an 13^ de notre ère, commencement de l’entrée du solstice d’été dans les gémeaux, où il est aujourd’hui. Ce temple seroit donc bien peu ancien \ mais je veux bien accorder l’an i3ai avant J.-C.
Les globes au-dessus du taureau et du bélier si-
gnifieroient le passage de l’équinoxe vernal, du taureau au bélier, pour le temps où le solstice d’été est passé du lion au cancer, si l’artiste avoit eu une intention astronomique, mais il n’en avoit qu’une d’astrologie; car une remarque à faire sur ces zodiaques d’Esné, c’est qu’ils commencent tous deux par les poissons, et qu’étant partagés en deux bandes , ils n’ont pas tous dans chacune le meme nombre de signes, la première bande du zodiaque du portique d’Esné en présente sept, et la seconde cinq ; ce qui prouve de l’arbitraire dans les auteurs de ces images où ils nemettoient ni importance ni intelligence. Les signes dans le zodiaque du portique d’Esné sont, de droite à gauche, dans la série supérieure, les poissons, le bélier, le taureau, les gémeaux, où devroit être comme à présent le solstice d’été, si l’équinoxe vernal étoit, comme il est aujourd’hui, dans les poissons ; ensuite viennent le lion et la vierge tenant la queue du lion , voilà sept signes. Et dans la série inférieure, de gauche à droite, la balance, le scorpion, le sagittaire, le capricorne et le verseau , cinq signes seulement. Tout cela est précédé, entremêlé et suivi de plusieurs personnages égyptiens.
Les éditeurs des monumens d’Egypte voient dans les personnages qui accompagnent les symboles des constellations du zodiaque, des paranalellons ; ils s’appuient sur un calendrier prétendu d’Eratosthène; mais j ai dit, dans ma chronologie de Ptolémée , qu’il est apocryphe et de nulle autorité. Voici, au reste-.
ce que M. Delambre leur répond : « Quant aux constellations extra-zodiacales : « elles sont moins reconnoissables ( que celles du zodiaque, dans ces tableaux Egyptiens), tant par leur figure que par leurs positions. Les douze signes sont du moins placés par ordre, et leur forme suffiroit pour les faire reconnoîtrc; pour distinguer les autres, les formes ne suffisent pas à beaucoup près. Les auteurs s’aident avec sagacité , mais avec circonspection des idées paranatellontiques. On appelle paranatellons, les constellations qui se lèvent, ou plus généralement , qni paraissent à l’horizon à côté les unes des aütres, soit à l’orient, soit à l’occident, et à toute sorte d’azimuts. Il est incontestable que les Egyptiens ont observé des levers liéliaques... Le lever héliaque de siiius s’étoit observé en différens siècles à des distances différentes du jour équinoxial ou solstitial le plus voisin. Les amplitudes ortives qui ont servi à orienter les pyramides , donnoient à peu près les jours des solstices et des équinoxes. Ils ne se trompoient guères plus sur le lever liéliaque de l’étoile... Supposons qu’ils aient pu s’élever à l’idée qu’au jour du lever béliaque de sirius, la différence de longitude entre le soleil et l’étoile, devoit être toujours la même, l’étoile étant immobile , elle reparoîtra toujours au même jour de l'année; si l’étoile avance d’un degré, il faudra que le soleil avance d’un degré de son côté pour que la distance reste la même, et que l’étoile devienne visible. Ainsi, tous les 71 ans le lever retarde d’un
jour. Eu a5oo ans, ils auront observé que le lever avoit retardé de 35 jours, ce qui fèroit en effet environ 5o" par an.... Mais est-on sûr de chacun des levers, à deux jours près? et de ce qu’ils ont pu faire, il ne s’en suit nullement qu’ils l’aient fait.
« Ils ont connu l’année de 365 jours \ , mais pendant long-temps ils ne l’ont connue que de 365 jours. Le cercle d’Osymandias étoit divisé en 365 parties; rien n’atteste qu’ils aient mesuré des ombres solstitiales qui leur eussent donné l’année tropique; ils n’ont pu trouver que l’année sidérale. De l’une ou de l’autre manière ils se sont trompés de IO à il minutes. Leur période sathiaque de i46l années vagues qui forment 1460 années juliennes, prouve que c’est l’année tropique qu’ils supposaient de 365 jours On ne leur attribue rien qui ressemble à une idée nette de la précession qui produit la différence de l’année sidérale à l’année tropique , et rien ne dit qu’ils aient bien connu l’obliquité de l’écliptique. Eratosthène s’y trompa de sept à huit minutes. Ces zodiaques ne nous donnent aucune lumière sur les constellations vraiment astronomiques, c’est-à-dire , sur le nombre d’étoiles dont ces constellations sont composées , ni sur la situation respective de ces étoiles. »
Il suit de ces judicieuses réflexions , que ces zodiaques égyptiens ne nous offrent rien de certain sur l’époque du temps où ils ont été construits, ni sur les constellations même qui y sont marquées suivant la fantaisie des auteurs ou des artistes.
Le portique du temple d’Esné montre , sous le zodiaque, un sacrifice humain qui n’est que trop reconnoissable à un tronc d’homme assis, les bras étendus, et sanstétc, au lieu de laquelle est implanté et dressé entre les épaules , l’instrument du supplice qui l’a fait tomber. Celte scène s’est passée après le verscau, et avant les poissons, entre la fin d’une année et au commencement de la suivante , marqués par un accouplement de chiens, au-dessus et en arrière du cadavre. Et dans la bande supérieure, on voit au-dessus du lion, un homme armé d’un coutelas qu’il lève pour en frapper quelque victime : ce qui marque que ces exécutions sanglantes se faisoient, de l’équinoxe d’automne à celui de printems.
Seleucus, dans Athénée, rapporte que les Egyptiens immoloient des hommes, et que sur ces victimes ils accumuloient des gâteaux et des petits oiseaux (1). Ces Egyptiens qui se révoltèrent contre la puissance romaine , qui refusoit de leur livrer le soldat romain qu’ils vouloient punir de mort, parce qu’il avoit tué un de leurs chats, ne se faisoient aucun scrupule de sacrifier des hommes à leurs dieux, ni aucune honte de rester constamment asservis à des étrangers, cuccessivement Arabes, Ethiopiens, Perses, Grecs, Romains (2), Sarrazins et Turcs.
Nous avons vu ci-dcssus, que le solstice d’hiver tombe dans le sagittaire, dès l’époque où le solstice d’été tombe dans les gémeaux. Or, comme ce
(t) Athen Dipnosoph, 1. îr. ta) Maneth. Jablonsk. .