PRÉAMBULE ET PROFESSION BE FOI
Je ne croirai à un miracle, disait Voltaire, que lorsqu’il aura eu lieu en présence de l’Académie et de la Faculté de médecine, assistées d’un régiment de dragons pour écarter les fanatiques et les imbéciles. Hé bien ! s’écrient les magnétiseurs, depuis près de six ans nous avons opéré bon nombre de miracles en présence de l’Académie représentée par une commission spéciale , et besoin n’était
d’un régiment de dragons ; car ni fanatiques ni imbé -
ciles ne se sont immiscés dans nos expériences, faites f d’ailleurs avec solennité , avec recueillement et dans un profond silence (Rapp. , pag. 6.). Doucement! répli- -y* querait maître Arouet , si je pouvais le réveiller par quelque prosopopée , doucement ! pour des fanatiques , je le crois : je ne vois plus de convictions au monde assez
profondes et assez énergiques pour inspirer du fanatisme ; mais pour les imbéciles , MM. les magnétiseurs , votre temps n’en est pas plus exempt que le mien ; et —-Dieu veuille que chez vous les jongleurs ne remplacent pas les fanatiques !
A cela j’ajouterai quelesconditionsscientifiquesnesont pas encore remplies : les magnétiseurs se sont trop pressés de rendre l’Académie tout entière, et surtout la Faculté de médecine, solidaires de la validité de leurs miracles. — -La commission , il est vrai , a adopté leurs idées 5 mais l’Académie ne s’est pas encore prononcée. C’est même pour elle que je travaille , et que je vais consciencieusement et largement préparer le terrain de la discussion. La question magnétique est donc encore en litige dans son sein. Et quant à la Faculté de médecine, comme elle se compose de l’universalité des docteurs , il ne sera guère facile d’avoir son avis: on n’aura que des opinions individuelles ; et pour donner l’exemple, je vais , sinon — * donner la mienne , du moins indiquer dans quel sens et sous quel rapport je considérerai le magnétisme et les magnétiseurs.
Attendez! va-t-on me dire, ne préjugez rien, n’afïirmez rien 5 commencez par prouver ; avancez de démonstrations en démonstrations , faites pénétrer peu à peu vos convictions dans l’esprit du lecteur , et - puis après vous serez en droit d’établir votre jugement • dans le sens démontré. Eh ! pourquoi affecterai s -je d’a- I bord un doute qui n’est pas dans mon esprit ? Pourquoi •1 irais-je me présenter comme indécis quand je suis forte- 1 ment déterminé? En serais-je plus impartial pour avoir déguisé mes premières pensées ? plus péremptoire pour ——avoir affecté une fausse indifférence T Sans doute il sem-
ble plus sage , ou du moins plus prudent , de se placer d’abord dans les conditions du lecteur, de paraître marcher avec lui , d’établir progressivement les élémens de sa croyance , et d’arriver en même temps à une conviction adroitement préparée : c’est là la* voie logique et sévère en apparence ; je sais tout cela ; mais cette allure ne me convient pas. Entre le vrai et le faux , entre le bon et le mauvais , l’honnête et le déloyal .
entre la science enfin et le charlatanisme, je ne puis trouver un juste milieu ; et quand je le trouverais , je ne saurais m’y tenir. J’ai lu^et vu les œuvres des magnéti-* seurs , et je me déclare en état d’hostilité contre eux.; j’ai lu et médité le rapport de la commission , et j’ai été révolté de voir la réputation de tant de graves personnages compromise par d’indignes jongleries.
Il faut le dire cependant , le rapport de la commission, tout faible et insignifiant qu’il est , et malgré tout ce que j’aurai à y reprendre dans mon examen , ce rapport aura son côté utile pour la science , et c’est ce côté qu’il importe d’indiquer ici.
Quel médecin , je le demande, pour peu que ses études * aient été graves et sévères , aurait voulu donner une heure de son temps à l’examen des hauts faits magnétiques vantés par les adeptes? Quel homme de bon sens aurait consenti à ouvrir leurs annales ou à suivre leurs cours ? Personne assurément ; car là où manque l’authenticité, le labeur est en pure perte. Or ici nous aurons des faits authentiques ; il y aura une base de raisonnement: pour la première fois (1) , nous aurons entre les mains
'( 1 ) Je n’enyeloppe pas assurément dans cette proscription des fait» anterieurs ceux que le célèbre et infortuné Bailly avait cons anés dans
des faits réels et positifs sous le rapport de ce qui aura été vu par les commissaires ; nous pourrons en conséquence examiner les fondemens de leur croyance. Mais, tout en admettant que les faits ont eu lieu tels qu’ils les ont vus , nous ne souffrirons pas que les inductions qu’ils en ont tirées échappent à notre raisonnement $ car si le récit est une question de bonne foi , 1 induction est une question de sagacité.
La thèse que nous nous sommes imposée ne sera pas difficile à soutenir, et nous pouvons dire dès ce moment wen quoi elle consiste. De nombreuses expériences ont été faites sous les yeux des commissaires : ce qu’ils disent avoir vu , ils l’ont vu j mais il y a une énorme différence entrje les faits qu’ils ont vus et les conclusions qu’ils ont
tirées -, ils ont cru à l’absurde, au merveilleux , au miraculeux , et cependant nous prouverons que les faits vus s’expliquent tous rationnellement , c’est-à-dire tantôt au moyen de phénomènes physiologiques très-ordinaires, tantôt au moyen de phénomènes pathologiques bien connus, et tantôt au moyen de supercheries que rien n’a
. rendues impossibles dans ces expériences. De sorte qu’apres l’examen historique et raisonné de chacune des expériences contenues dans le travail de la commission J une alternative formelle et inévitable s’offrira chaque fois à l’esprit du lecteur : ou il donnera sa croyance à une explication rationnellement et matériellement possible , ou il ajoutera foi à l’inter vention reconnue inu-
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son beau rapport; niais comme à cette époque il n’était pas question du somnambulisme et de ses merveilleux effets , je n’ai pas cru devoir en tenii compte ici. .
tile d'un agent tout puissant, et tout merveilleux, c’est-àdire de l'agent magnétique.
L’œuvre de la commission sera encore utile sous un autre rapport. Ce travail servira , comme je l’ai annoncé , à l’histoire de la philosophie médicale au dix-neuvième siècle; nos neveux y trouveront des enseignemens curieux -, ils verront que de notre temps l’erreur avait encore un mérite reconnu et apprécié ; ils se diront — — qu’on ne courait pas bien ardemment après la vérité ; ils apprendront que, loin de descendre des sommités scientifiques aux dernières classes de la société , la croyance aux miracles magnétiques s’était réfugiée dans le sein de nos académies $ et à cette occasion peut-être se rappelleront-ils cette pensée de Cabanis, qu’il est des erreurs dont les hommes d’esprit sont seuls susceptibles.