XLVI
« Réclament la moitié de leur proie. » — Pourquoi la moitié précisément ? Tacite ne le dit pas -, il y a dans le texte partemque prœdœ.
et Ils trouvent cette condition plus heureuse que de peiner à cultiver les champs, d'élever laborieusement des maisons, d'être occupés sans cesse à trembler pour leur fortune , ou à convoiter celle d'autrui. » — Si peiner est français, nous croyons que c'est à grand'peine ; élégant et noble , il ne l'est pas , sans nul doute; être occupés à trembler, ou à convoiter : voilà ce qui surprend , voilà ce qui afflige dans la manière d'écrire de M.' Burnouf. C'est peu pour lui de ne point rendre la force et la beauté du texte ingemere agris , suas alienasque fortunas spe metuque versare : se consumer sur les sillons, tourmenter leur fortune et celle d'autrui , par l'espérance et la crainte j c'est peu , dis- je, de ne point reproduire l'admirable
style de Tacite , il faut eucore que le traducteur défigure ses pensées par le style le plus barbare et le moins fiançais. Au reste, la note qu'il a faite sur ce passage prouve assez combien il a tâtonné pour le traduire, faute de comprendre à plein la pensée de son auteur. On voit par tout ce qu'il écrit qu'il lui manque cette vue claire , cette conception large et simple , sans lesquelles il n'exista jamais un bon écrivain. Le secret de sa faiblesse est là ; ce n'est pas tout de savoir les mots , il faut savoir encore les pensées :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Boileau n'a pas dit de vérité plus certaine, et qui se rapporte plus directement à M. Burnouf.
Nous bornerons ici nos critiques, pour le moment. Notre intention était d'abord de publier l'Examen complet du sixième volume, qui , avec les mœurs des Germains, renferme la Vie d1 Agricola , et le Dialogue sur les orateurs. Mais ces deux autres parties, surtout la dernière, nous ont offert une si abondante moisson de critiques et d'observations, que nous en sommes effrayés pour le lecteur. Au reste , les notes sont prises, et le travail à peu près fait; nous le publierons, s'il y a lieu, plus tard, avec l'examen des Annales.
Le but de cette publication est de prouver que personne ne doit être surpris ni scandalisé de voir paraître une traduction de Tacite , après celle de M. Burnouf, ou plutôt concurremment avec lui, pour dire la vérité avec la modestie, puisqu'il est certain que M. Panckoucke avait annoncé une traduction complète de Tacite , à l'occasion de quelques fragmens d' Agricola publiés par lui dans un journal, vers 1800.
La traduction des ouvrages de Tacite est de droit commun ; sous ce rapport, i! n'est pas plus permis à M. Burnouf, qu'à son rival, de s'irriler de la concurrence. Il ne faut empêcher personne de courir pour gagner le prix. M. Panckoucke a publié sa traduction des Histoires parce qu'il aimait Tacite, parce qu'il avait pris l'engagement formel de le traduire , et que le succès brillant de la Germanie , en réalisant une partie de sa promesse envers le public, avait réalisé aussi une partie de la gloire qu'il s'était promise à lui-même. Du resta , nul sentiment amer de rivalité, chez lui • nul esprit de contention : il accepte la concurrence avec M. Burnouf comme un aiguillon puissant- il la proclame redoutable, mais glorieuse.
Ces avances de politesse , M. Burnouf ne les a point rendues : le soin qu'il prend de méconnaître et de mépriser la concurrence perce malgré lui. Si par hasard dans ses notes il cite la Germanie de M. Panckoucke, il l'appelle une traduction récente, ouvrage d'un traducteur plus moderne, qu'il a l'air de ne vouloir pas nommer, comme indigne de toute comparaison. Ni les procédés ni le talent de M. Panckoucke ne justifiaient cette façon d'agir. Il n'avait pas mérité que M. Burnouf descendît sur le même terrain sans lui donner le moindre signe de connaissance, quand lui-même, dans la préface de ses Histoires, avait présenté le salut des armes avec tant de convenance et de courtoisie. D'un autre côté, sa Germanie, que M. Burnouf appelle une traduction récente , est aujourd'hui à la quatrième édition , et nous ci oyons qu'il y a toujours de l'imprudence à mépriser un ouvrage que le puhlic a déjà consacré par son estime.
Post scriptum. Cet Examen servira en même temps de réponse à un article injurieux pour le travail de M. Panckoucke, et qui parut dans une gazette imprimée à l'étranger, sur la frontière de la France , très-peu de jours après la publication du premier volume des Histoires , tant le critique était pressé de notifier au puhlic son jugement. Il est vrai qu'à la rigueur il n'était pas même besoin de lire le livre en question pour en parler comme il a fait ^ il ne fallait pour cela que de la bonne volonté : il ne citait rien , se bornait à de vagues reproches ; et s'il n'avait pas eu la maladresse de relever dans l'auteur une faute d'impression, il prouvait ainsi que l'ouvrage était mauvais de tout point , par l'heureux effet de la méthode synthétique , dite aussi méthode à priori.
M. Panckoucke fut d'abord surpris que son ouvrage eût fait tant de chemin en si peu de temps. Mais quelques jours après, l'article ayant été réimprimé à Paris, et envoyé à toute l'Université, à tous les professeurs et hommes de lettres, force lui fut de comprendre que son volume n'était point allé vers la frontière , mais que l'article en était revenu.
Que M. Burnouf, ou son éditeur, ait eu quelque part dans ce manège , nous ne voulons pas le penser; mais encore faut-il opposer quelque chose au critique; s'il a eu le droit de publier son jugement sur le travail de M. Panckoucke , nous sommes dans le même cas, vis-à-vis de son concurrent. Seulement notre méthode n'est pas la même . nous avons procédé analy-
tiquement , par voie d'examen , par une comparaison consciencieuse , et enfin par des rapprochemens pleins de bonne foi.
Nous citerons aussi un juge impartial, sévère , M. Daunou , qui, dans le Journal des Savans (octobre i83i) , parle ainsi de l'ouvrage de M. Panckoucke : « Il convient de rendre hommage à la fidélité de cette traduction , souvent même à son exactitude scrupuleuse... Notre langue fournit-elle les moyens d'une représentation parfaite des pensées, du style de Tacite , c'est un succès déjà fort honorable que d'approcher du but comme l'a fait M. Panckoucke , dans le morcean même que nous venons de citer et dans ceux qu'on va lire. » Et après une citation : « Cette traduction est presque littérale.... On a proposé diverses interprétations de ces derniers mots; celle que M. Panckoucke a préférée nous paraît très-plausible... » Après une autre citation : « Ce sont bien là tous les détails qu'offre le texte latin , rien n'est omis ni altéré... Il se rencontre des passages où ce système (de traduction de M. Panckoucke) conserve à presque tous les détails les couleurs et l'intérêt qu'ils ont dans la langue originale; nous en pourrions citer pour exemples la plupart des chapitres qui restent du Ve livre. » Et à propos de plusieurs notes, M. Daunou s'exprime ainsi : « Ces réflexions nous paraissent justes, et la traduction qu'elles amènent fort exacte. » Il ajoute que « Omnia prôna victoribus... (lib. ni, c. 64). est beaucoup mieux traduit par M. Panckoucke que par ....5 » et il cite le passage de M. Burnouf.
Liv. ni, chap. 12, après une citation (de M. Burnouf) : « Et , sur ce point , nous adopterions pleinement l'observation critique de M. Panckoucke; » et liv. IV, chap. 69 : «Nous préférons aussi la version de M. Panckoucke à celle qu'il critique (celle de M. Burnouf). Ces notes supposent une longue et profonde étude des livres de Tacite. Quelques-unes sont relatives aux diverses leçons des textes, entre lesquelles M. Panckoucke nous paraît avoir fait, en général, un très-heureux choix; le texte est imprimé ici avec un grand soin. Quant à la traduction , c'est aussi, comme on vient de le voir, par une sévère exactitude qu'elle se recommande... elle est très-purement écrite... elle doit servir a propager et à diriger l'étude des ouvrages éminemment instructifs de l'un des plus grands écrivains de l'antiquité. »
A ces éloges se joignent de justes critiques : « Ces remarques, ajoute M. Daunou, sont sans doute beaucoup trop sévères... » Elles sont justes, et M. Panckoucke en profitera; M. Panckoucke n'a pas fait imprimer, dans un journal étranger, son panégyrique en ces termes : La beHe version de M.
Burnouf, accueillie à son apparition encore toute récente par des éloges unanimes et mérités ; ce que je ne puis 7ri empêcher d'admirer, c'est combien il y a d'élégance à la fois et de fermeté dans son style, etc., etc. Voilà ce que M. Burnouf se fait adresser, et ce qu'on répand ensuite à profusion dans l'Université; nous avons prouvé combien ces éloges étaient mérités.
Quant à la préface de Tacite , à cet exorde qui n'a du être fait par M. Burnouf qu'après sa traduction complète de Tacite, après s'être pénétré longues années des pensées de ce puissant génie, s'être imbu de ses profondes doctrines, certes! on aurait pu espérer que, pour la forme et le style , ils se ressentiraient des leçons du grand maître. Quel ne sera pas l'étonnement du lecteur, d'y voir ces pbrases choquantes pour tout homme qui sait lire une page de Tacite!
Ligne 3 de la page ire de ITntrod. : Et ce n'est que depuis Juste- Lipse que... Page i : Cette maison e'tait divisée en deux branches,.. Sa qualité de sénateur le rendit (Tacite) le témoin et le complice forcé des cruautés qu'il déplore... Ce nest pas seulement la gloire de son beau-père que Tacite a transmise à la mémoire des hommes , ce sont encore les antiquités d'une des nations... Le peuple-roi était sans doute loin de penser qu'un jour il céderait son sceptre à ses sauvages habitans... Et la foi, à ce quil en rapporte, ne doit pas être affaiblie par les erreurs... Et en parlant de la prise de Jérusalem : Le 'véritable poète de cette grande épopée est sans doute la providence , qui en a fourni les élémens , et les a ramassés dans l'espace de moins de deux années... On accuse Tacite dejînesse et de subtilités, etc., etc.
C'est avoir peu profité des leçons de Tacite, après de si longs travaux , que d'en parler en ces termes ; nous citerons un passage de l'Introduction de M. Panckoueke : le lecteur jugera lequel des deux traducteurs a été le mieux inspiré par l'étude des écrits de celui que Racine appelait le plus grand peintre de l'antiquité :
« Et non-seulemeut les évènemens ont été presque semblables , mais les dénominations ont été les mêmes : nous avons vu une longue et cruelle révolution , la guerre civile , des proscriptions, des orateurs éloquens, des tyrans atroces, des victimes nombreuses, des généraux habiles , des soldats qui ont presque conquis le monde, des guerres pleines de gloire ; et, dans ces trente années, nous avons éprouvé toutes les vicissitudes qui ont accompagné le peuple romain dans une existence politique de buit siècles. »
On nous a sollicité d'imprimer cet examen dans un journal français très-répandu : mais par le désir même d'établir notre
jugement de la manière la plus impartiale, nous avous été eu traîné au delà des bornes d'un article de journal : nous livrons donc au public éclairé cette brochure faite en toute conscience, et dans l'amour des Classiques. Peut-être va-t-il revenir cet heureux temps où nous n'avions de guerre qu'au sujet de la littérature, d'irritation que celle des auteurs, et d'émeutes qu'au théâtre , lorsqu'il s'agissait d'y prononcer sur le sort des poètes tragiques ou comiques.
IMPRIMERIE DE M™ Ye AGISSE, IUu> des Poitevins, no 6.
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