‹ Examen médical des miracles de LourdesChapitre 5 sur 8 · LES GUÉRISONS MIRACULEUSES · texte numérisé non relu

LES GUÉRISONS MIRACULEUSES

Les guérisons qu'on a obtenues en faisant usage de l'eau de Lourdes sont-elles inexplicables autrement que par l'intervention d'un pouvoir surnaturel ?

On se rappelle la connexion signalée, avec tant d'insistance, par l'auteur du Mandement entre l'Apparition et les guérisons miraculeuses. Eh bien ! ce rapprochement se retourne a présent de toute sa force contre celui qui y fit appel. Certes, il me répugnerait par-dessus tout d'user ici de la loi des suspects, déjuger sur indices, au lieu de juger sur preuves. Mais, après les explications qui précèdent, il est impossible de n'être point frappé de ces deux considérations préjudicielles :

1° Si, comme il résulte de ce qui vient d'être dit, l'Apparition n'est qu'une hallucination , il n'y a pas eu présence, intervention d'un être surnaturel. Donc il n'y a pas eu non plus influence exercée par un être de cet ordre. Donc, aussi,

les effets qui se sont manifestes ensuite, les guérisons, ne dépendent en rien d'une cause surnaturelle; et c'est un tout autre agent qu'il est non-seulement permis, mais qu'il est logique de faire intervenir, si Ton veut se rendre compte de leur mécanisme.

2° Le Rapport de la Commission nommée par l'évêque ne nous est connu que par de courts extraits. Il serait donc téméraire de vouloir l'apprécier ici. Mais , cependant , si Ton doit juger par l'enquête psychologique précédente de l'enquête médicale proprement dite, — s'il n'a été mis ni plus de méthode, ni plus d'attention, ni plus de compétence a scruter la nature des guérisons qu'à scruter la nature delà vision, assurément on se sent, à priori, plutôt porté à contester qu'à adopter l'opinion d'une Commission à laquelle il est possible de reprocher les erreurs et les lacunes que j'ai relevées dans le premier chapitre.

Mais écartons ces préventions. J'ai hâte de revenir à des impressions plus en rapport avec la stricte justice. Heureux d'y céder sans réserve, je veux, d'abord, cher lecteur, vous faire un aveu. Comme tous ceux qui ont lu l'ouvrage de M. Lasserre , j'en ai subi le charme. Oui , emporté par ce récit surhumain tracé en style

magique, subjugué par l'étrangeté des gue'risons dont il foisonne, oui, un moment, je me suis

demandé : « Mais la vérité n'est-elle pas la? »

Un moment, j'ai cru..... que j'allais croire! Et je comprends que tant d'autres aient cédé a ce premier mouvement.

Mais a côté de l'homme fasciné le médecin veillait ; et c'est lui, je ne l'oublie pas, lui seul qui a droit, ici, de tenir la plume.

Si le mot miracle vient de mirari, la qualité de miracle est étymologiquement acquise sans conteste a la plupart des exemples de cures contenus dans ce livre. En admettant que les circonstances essentielles de ces faits aient été telles que M. Lasserre les rapporte (1) — je répète a dessein, et je souligne : en admettant que les circonstances essentielles de ces faits aient été telles que M. Lasserre les rapporte , il y a la des résultats surprenants , et même

(1) Je n'entends ici supposer comme possible que l'erreur et non la mauvaise foi, qu'une information incomplète et non l'intention de tromper.

quelques effets qui paraissent hors de proportion avec ce que la science médicale peut réaliser par ses méthodes de traitement. Dans son sens littéral, je le déclare, le mot miracle lui-même serait au-dessous de l'expression qui , seule , convient en présence de tels phénomènes ; car admirer ne suffit pas ; on se sent, on s'avoue presque stupéfait I

Et toutefois, même en admettant tels qu'ils sont rapportés, ces faits, tous ces faits surprenants, je ne reconnais dans aucun d'eux le caractère du vrai miracle. Et, a ce sujet, sans entrer dans les définitions , les citations , les controverses de linguistique ou de lexicographie sacrée, voici, en termes aussi simples que possible, comment nous allons chercher a nous faire comprendre de notre adversaire.

Ce que vous voulez établir au moyen des guérisons miraculeuses, c'est, n'est-il pas vrai, qu'elles n'ont pu se produire que grâce a une influence surnaturelle ? Tout ce qui , dans ces guérisons, peut être expliqué par une suractivité imprimée aux phénomènes normaux de la vie mérite donc l'attention, excite à bon droit notre étonnement, peut même n'être point couramment réalisable par les moyens de la médecine ordi-

naire, mais ne répond en aucune manière aux exigences du problème que je viens d'énoncer. C'est une augmentation des forces de la nature : ce n'est-pas une dérogation aux lois de la nature. Q'un être lentement miné, presque consumé par la fièvre, soit rendu a la vie ; qu'une jeune fille dont les muscles sont atteints de paralysie, de spasme ou de contracture, dont la nutrition avait subi le contre-coup de cette perturbation profonde du système nerveux, soit guérie par une impression violente exercée sur le même système organique, voilà qui nous surprend, mais sans pour cela confondre notre raison. — Que si, par contre, un homme était vu se tenant a un mètre au-dessus du sol, sans aucun moyen de soutien ni de suspension ; si, en plongeant un thermomètre dans de la glace, on le voyait monter de quelques

degrés oh 1 voila qui bouleverserait toutes

nos notions sur les lois de la nature; voila le miracle.

Cette distinction paraîtrait-elle captieuse?

Cette prétention serait-elle jugée excessive ?

Ce serait me forcer de rappeler qu'elles ne sont point de mon fait , que l'idée m'en vient de Lourdes même. Quand M. l'abbé Peyramale, curé de cette paroisse, reçoit pour la première

fois Bernadette; quand elle l'invite, de la pari de la dame* a bâtir une chapelle au lieu des apparitions, le prudent ecclésiastique veut, avant tout, avoir un gage, une preuve de la divinité de celle qui envoie cette injonction. Or, que demande-t-il dans ce but? Un phénomène d'ordre usuel ? Une cure plus ou moins difficile? La guérison de l'asthme de Bernadette, par exemple?.... Non. « L'Apparition, lui dit-il, a sous ses pieds un ro- « sier sauvage, un e'glantier qui sort des roches. « Nous sommes au mois de février. Eh bien ! si « elle veut la chapelle, dis-lui de ma part qu'elle « fasse fleurir le rosier. » Par ce seul mot la question était formulée en ses termes véritables. Si elle n'a pas été aussi franchement résolue que posée; si, au lieu de la floraison hâtive instantanée, il n'y a eu que la lente émergence d'une source creusée a la main, une coïncidence curieuse au lieu d'un vrai prodige , on ne manquera pas d'excellentes raisons pour prouver que cela fut pour le mieux; qu'il fallait bien laisser aux assistants le mérite d'un effort a foire pour gagner la foi; en somme, que la sainte Vierge ne peut

pas avoir eu tort, et un simple curé raison

Tout ceci est fort admissible; et, quant a moi, s'il eût plu a l'églantier de fleurir ce jour-la. je

lui reprocherais, en effet, d'avoir ainsi, coupant court à toute controverse, rendu inutile un livre aussi agréable a lire que celui de M. Henri Lasserre. — Tout ce que je tenais a établir, c'est que ma doctrine, en fait de surnaturel, n'est ni plus exigeante, ni, par conséquent, plus attaquable que celle du fondateur même du culte de Lourdes.

Si j'invoque avec une certaine insistance cette autorité, c'est parce que, en même temps que les vrais principes, elle sauvegarde aussi mon humble personne. La précaution n'est point inutile vis-a-vis d'adversaires a qui la conscience de leur bon droit, sans doute, rend parfois l'humeur un peu aigre. Je suis en règle maintenant de ce côté. Qu'on m'appelle impie, libre-penseur, méchanty incrédule, philosophe même,,... j'ai mon répondant devant moi.

Reprenons l'énoncé ci-dessus. J'ai indiqué sommairement deux exemples des bons effets dus à la surexcitation nerveuse. Mais cette influence ne se borne pas, en fait de maladies, a agir sur les organes du mouvement et de la sensibilité générale. Qu'une action puissante, insolite de l'innervation opère le redressement de membres vicieusement infléchis, qu'elle fasse cesser les spasmes

delà chorée, de rœsophagisme, il n'y a Ta rien de difficile a comprendre. Mais ce n'est pas tout, et je ne serai démenti ni par la raison, ni par la physiologie, en émettant le principe suivant :

Toutes les fonctions de l'organisme, tous les actes dont l'ensemble constitue la vie, ne sont pas a un égal degré sous la dépendance du système nerveux. Plus ils obéissent immédiatement a ses ordres, et plus ils reçoivent le contre-coup des impressions qui viennent h l'atteindre. Ainsi, les mouvements du cœur, par exemple, sont subitement influencés par une émotion pénible : il faut un peu plus de temps pour que cette cause trouble la digestion : il en faudra beaucoup plus pour qu'elle produise de l'amaigrissement.

Eh bien ! la môme gradation se retrouve dans les maladies, et cela devait être puisqu'elles ne sont que ces fonctions, que ces actes vitaux mômes, pervertis. On peut donc le répéter, sans crainte de recevoir un démenti de l'observation : Plus la fonction dont le trouble constitue une maladie dépend étroitement du système nerveux, et plus cette maladie sera modifiable par les impressions qui portent sur ce système ; théorisation un peu prétentieuse, peut-être, en apparence, mais théorisation exacte de cette vérité

— 3G — banale : Ce sont les maladies nerveuses qui sont le plus sensibles aux influences morales.

Or, sur quelles fonctions s'exerce l'influence du système nerveux? ou, plutôt, sur quelles fonctions cette influence ne s'exerce-t-elle pas ? On croit avoir tout dit quand on montre, par exemple, un succulent morceau qui active la sécrétion salivaire ; la phthisie qui naît et progresse sous l'effet d'un chagrin persistant; la chlorose qui cède a la perspective d'un événement désiré. Mais d'autres modifications , des modifications organiques radicales, ont aussi là leur origine.

Voici , entre des milliers d'exemples , quelques faits qui me reviennent en mémoire, faits authentiques, bien propres a mettre en lumière la puissance, la profondeur et la soudaineté de cette action médiatrice :

L'un de nos bons camarades, M. R..., était presque agonisant, à Lyon, sous l'étreinte d'une lièvre typhoïde. On aurait pu, avec raison, le dire abandonné des médecins, puisque celui qui le voyait encore, le docteur Colrat, ne lui continuait presque plus ses soins qu'en qualité d'ami. Le moribond, cependant, est pris d'une idée fixe : il veut revoir son pays natal, son cher Bugey ; il y guérira certainement!... On met ce propos sur

le compte du délire. Le malade insiste, par ces gémissements qu'on sait si bien comprendre; mais le docteur refuse formellement. D'après lui, los seules secousses du déplacement nécessaire pour le porter en voiture pourraient devenir fatales. Enfin, un parent, bien avisé, prend tout sur lui. On empaqueté, on emballe, on descend le pauvre diable. Dès qu'il se sent transporté, il accuse un mieux. A peine a-t-il humé l'air natal , la voix s'affermit, les idées se régularisent, la chaleur revient. En arrivant, il demandait à manger. La guérison ne se fit pas attendre. — Chaque praticien trouverait aisément dans ses souvenirs ub cas analogue (1).

(1) Qu'il me soit permis de rapporter ici le fait suivant qui se rapproche encore plus de mon sujet, puisque la douce influence morale qui eut l'honneur de la cure ne fut pas conçue spontanément par le malade, mais lui fut communiquée du dehors.

Le docteur Rush , de Philadelphie, raconte que , lorsqu'il était à l'école, il allait souvent, avec ses camarades, les jours de congé , voir un nid d'aigle placé au sommet d'un arbre mort, « La fille du fermier dans le champ duquel se trouvait l'arbre, et dont j'avais fait la connaissance, dit-il, se maria et s'établit, il y a quarante ans. De temps en temps, nous parlions de nos jeux d'enfant, des plaisirs champêtres de eelie époque, et, entre autres choses, du nid de l'aigle.

Je ne puis rapporter dans tous ses détails, mais je veux cependant relater un fait du même ordre,, qui, par l'instantanéité du résultat non moins que par la gravité du cas morbide, égale les plus belles cures dues à Peau de la Salette, de Lourdes., ou autres. C'est l'histoire de Giovanna Rovere > jeune fille de quatorze ans , atteinte de convulsions , contractures , léthargie , prostration , perte presque complète de connaissance. Le spasme de l'œsophage était tel qu'elle ne pouvait rien avaler. Cet état, qui datait de quatre mois, s'aggravait tellement que, « le 2 juillet 1847, dit le docteur Argenti, la peau se refroidit, le visage était gonflé, ainsi que les veines jugulaires. Alors l'intelligence et la sensibilité furent abolies, a tel point qu'un vésicatoire

« 11 y a quelques années, je fus appelé pour donner des soins à cette femme, qui était arrivée à la dernière période d'une fièvre typhoïde. En entrant dans la chambre, je fixai la malade et je lui dis d'un ton bienveillant et gai : Le nid de l'aigle. Elle me saisit la main, mais ne put prononcer une parole ; sa figure exprima une vive émotion. A dater de ce moment, elle commença à entrer en convalescence. Aujourd'hui, elle est très-bien portante, et elle ne manque jamais, lorsqu'elle me rencontre, de me saluer par ces mois : le nid de l'aigle ! »

iut appliqué a Pinsu de la malade Cet état se

renouvela encore le 16, dans l'après-midi, et dura jusqu'au lendemain matin, a G heures, où tout à coup la malade, « qu'on croyait sur le point d'expirer, »se leva et se dirigea vers une table où il y avait du pain, en disant a sa sœur épouvantée : Ne crains rien, je suis guérie ; va et informezen notre mère. Éprouvant une légère syncope, elle fut reportée sur son lit, revint bientôt à elle et prit aussitôt une tasse de café au lait, rompant par la un jeûne de trente-sept jours. » (1)

Voici maintenant un exemple pour démontrer la puissance avec laquelle cette influence opère sur la trame intime de nos organes :

J'ai entendu raconter par le professeur Velpeau, a l'une de ses leçons cliniques , qu'il fut appelé auprès d'un homme qui portait une hydrocèle assez volumineuse (2), existant depuis plusieurs années :

« Après un examen attentif, je lui déclarai,

(1) Ânnali univers, di Medic. — Avril, 1838.

(2) Maladie constituée par la présence d'un liquide lentement accumulé dans une poche autour du testicule. Dans les hydrocèles anciennes, comme l'était celle-ci , la quantité du liquide peut cire évaluée, au minimum, à 150 ou 200 grammes.

« nous dit le professeur, qu'il était nécessaire « d'évacuer le liquide par une opération, puis de « taire une injection irritante , ajoutant qu'il « n'existait aucun autre moyen de le guérir.

« Cette sentence parut l'impressionner vivece ment, et cette impression persista malgré tout « ce que je pus lui dire sur la promptitude et la « simplicité du manuel opératoire. Nous prîmes « jour pour opérer le lendemain matin.

« Or, le lendemain matin, quand je revins « avec mon aide et mes instruments, le malade « ayant été découvert,... h ma grande surprise, « et a la sienne au moins égale, . . . il n'y avait plus « ni liquide, ni tumeur 1 Sans remèdes, sans topi- « ques , sans qu'on pût l'expliquer autrement « que par la violente impression morale subie, « une résorption active s'était effectuée, et, en « quinze heures environ, tout avait disparu.

« Aujourd'hui même, concluait Yelpeau, au- « jourd'hui même , Messieurs , je puis a peine « croire a ce que je vous raconte. Et, cependant, « je l'ai vu, et c'est parce que je l'ai vu que je le « raconte. »

Veut-on, enfin, une preuve de la rapidité, de la fulgurante instantanéité des effets de ce genre ? L'histoire nous la fournit en ce jeune muet

qui, dans l'horreur du combat, voyant le fer levé sur la tète de son père : « Soldat, ne tue pas « Crésusî » cria sa langue, délice par un effort suprême.

Si c'est la ce qu'on peut obtenir de moyens normaux agissant sur des organismes a l'état normal, à quoi ne faut-il pas s'attendre si le sujet de l'épreuve avait déjà une susceptibilité nerveuse spéciale développée à l'excès ; et si, pour l'impressionner, Ton a mis en couvre des moyens artificiels ? A quoi s'attendre ?... L'histoire de nos préjugés : le mesmérisme, les convulsionnaires de Saint-Médard et de Morzine, les trembleurs des Gévennes, les prédicants de Suède, le magnétisme, le somnanmbulisme vénal, les sorciers (zouaves et consorts), le spiritisme, les esprits tourneurs ou frappeurs , sont là pour le dire. Remarquons., en passant, que l'histoire de ces exaltations temporaires ou partielles côtoie toujours de très-près celle de l'aliénation mentale, qu'elle l'a même touchée dans plus d'une circonstance, et de manière à s'y confondre.

Quand on soumet à une telle analyse les euros semblables à celles que relate le livre de

M. Lasserre, il est un facteur capital dont il importe de tenir compte. Ce facteur,, dont tous les écrivains, anciens et modernes, faisant autorité en ces matières, proclament l'absolue nécessité chez celui qui veut obtenir sa guérison, ce facteur n?est autre que la foi. Or, qu'est-ce que la foi?

En saine physiologie, et pour qui se renferme dans les limites de cette science, la foi est un état anormal, caractérisé par une lutte entre la volonté qui commande et la raison qui résiste. Le christianisme sanctionne cette définition en faisant de cet état une vertu, c'est-à-dire quelque chose qui suppose un effort, puisqu'une récompense y est attachée.

Or , cette lutte , parfois , ne se décèle par aucun signe appréciable. Chez les intelligences d'ordre inférieur, elle fait défaut. Quand la foi est congéniale , héréditaire ( comme dans quelques familles), la lutte dont je parle n'existe qu'a l'état rudimentaire. Mais il est rare qu'elle ne s'éveille pas tôt ou tard , une fois ou l'autre. Et, pour certaines natures, et dans certaines occasions, elle devient une véritable bataille , à engagements acharnés , a péripéties orageuses, où la victoire, disputée par les soulè-

vements de l'esprit, par les révoltes de la chair, oseille, plus d'une fois, avant de se fixer. — Aussi, quand, après ces combats incessamment renouvelés, la volonté a triomphé, quand la foi est acquise, on peut bien, a quelques exceptions près, et malgré la tranquillité parfaite dont se targuent ses adeptes, dire qu'elle constitue pour Pâme un état d'équilibre, — et d'équilibre instable, — bien plus que de repos ; état violent, par conséquent, et, de sa nature môme, effervescent, agité, expansif.

Encore n'ai-je décrit de cet état que ses conditions génératrices. J'ai montré la foi naissante. Il faut maintenant la suivre dans son plein développement, dans sa libre action, cette force dont on n'a cru pouvoir donner une idée qu'en lui faisant transporter des montagnes ; action perpétuellement en jeu , d'ailleurs chez l'orthodoxe, et cela obligatoirement, car

La foi qui n'agit pas est-ce une foi sincère ?

Eh bien ! cette ardente impulsion qui soutenait les apôtres, inspirait les confesseurs, qui a insensibilisé une multitude de martyrs, fait pâlir les potentats, changé la face de l'univers, mettez-la, chez un individu, au service d'un seul mobile,

de son intérêt actuel, de son propre, de son plus grand intérêt, de sa guérison

Cet individu, dont le physique affaibli par la maladie a laissé prendre au moral une prédominance équivalente, échauffez peu a peu son cœur par limage incessamment présentée d'un être idéal, souverainement bon, persécuté par les méchants, qui va se rendre visible par un bienfait ineffable...

Ne lui laissez pas perdre de vue, outre l'espoir de la guérison, l'honneur de servir la cause divine : tout piédestal attire autant qu'il soutient...

Ajoutons l'attente éplorée, anxieuse des assistants, l'attitude de la famille, qui, pour mieux l'inspirer au héros, juge pratique d'exagérer sa propre confiance et d'en manifester les marques les plus expansives; — chez le sujet lui-même ,un reste de crainte de ne point posséder la foi suffisante, et la contention suprême a laquelle il se livre pour l'avoir dans cette plénitude, qui seule, il le sait bien, peut lui rendre le Ciel propice...

Le malade , ainsi disposé , ainsi entraîné, va

donc à la Grotte. Que dis-je? il va c'est un

esprit intérieur qui l'y pousse « avec une sorte de force irrésistible » (1). Il y va, ou il prend en

(1) Calliorino Lalapie, p. 233.

main l'eau transportée Mais attendons

« Ce moment est terrible, nous dit-on » (1). Ce moment est solennel. Au bout de onze ans. on no peut s'en souvenir sans frissonner encore d'émotion » (2) ; solennel au point qu'une malade « était si pâle qu'on crut, un instant, qu'elle allait s'évanouir » (3). Chacun ressent a sa manière, mais tous ressentent au même degré. Tandis que , a ce moment , un homme éclairé , M. Henri Lasserre, dit : « La foi, une foi ardente et chaude, était venue embraser mon âme » (4), le jeune J. Lacassagne, déjà nommé, « était plein d'une foi absolue , d'une foi... renversante. Il priait avec une ardeur vraiment céleste ; il était tout transfiguré » (5). Telle est la secousse , la révolution produite, qu'un enfant de cinq ans tomba, a ce moment, « dans une sorte d'état extatique. Ses yeux étaient grand-ouverts, sa bouche demi-béante. Il semblait contempler quelque spectacle inconnu. — Qiras-tu? lui dit

(1) M. Lacassagne, p. 32.

(2) Mlle Marie Moreau, p. 484.

(3) Veuve Domengô, p. 260.

sa mère. — Je vois le bon Dieu et la sainte Yierge » (1), répondit-il.

Eh bien ! l'état de Pâme se traduit-il assez fidèlement par cejs paroles? Et n'y a-t-il pas la,

dites-moi, la tension nerveuse, Péréthisme porté au degré où il va devenir capable des plus prodigieux efforts ?

Cet effort j cependant, risquerait de tomber, si, comme tout effort, il n'avait son point culminant, son summum, en perspective. Or, ce point, sur lequel toute l'aspiration converge et se concentre, qu'est-ce qui va le marquer?... Une sensation qui, de sa nature, est instantanée, P immersion ou lotion, — lotion qu'on ne reçoit pas, mais qu'on se fait soi-même , nouvelle et infaillible condition pour un déploiement énergique de volonté. Le froid, qui indique l'instant décisif, ajoute encore aux puissances nerveuses en effervescence la stimulation réactionnelle qui lui est propre. — Propice ou contraire, la seconde fatale a sonné, et... quelques malades, dans le nombre, sont guéris (2).

La plupart de ceux qui sont guéris le sont

(1) Jean-Marie Tambourné, p. 343.

(2) La médecine rationnelle s'honore et se perfectionne en publiant avec franchise ses revers. Tous ceux qui vont à

subitement; et, cette instantanéité, Les partisans de l'explication par le surnaturel l'invoquent comme preuve de l'action de la toute-puissance divine, seule capable, selon eux ^d'opérer de tels effets en aussi peu de temps...

Il est bien entendu qu'on n'a a dicter ni à Dieu, ni a la nature, sa volonté personnelle, qu'on n'a point a tracer aux phénomènes l'ordre dans lequel on souhaiterait qu'ils s'accomplissent. Aussi, esclave de cette règle, qui est la loi de toute observation comme de toute controverse en ces matières-là , ne me permettrai-je point de faire remarquer que la lenteur de Pacte curatif, qui frapperait moins le vulgaire, eût mis les hommes de science à même d'en suivre les phases pas a pas, peut-être de pénétrer sa nature par l'étude de son mécanisme... Non; je dirai seulement que l'instantanéité , qui , a un point de vue , donne

Lourdes ou qui emploient son eau à domicile ne guérissent certainement pas. Combien ne serait-il pas instructif, à tous les points de vue, de savoir ce qui se passe en pareil cas ; chez qui et comment ont lieu les insuccès; si, en place de guérison, il n'y a pas eu, dans quelques cas, ainsi que je l'ai

entendu dire, aggravation? Il est singulier que celte œuvre

de bonne foi n'ait tenté la plume d'aucun des pieux historiograpbes.

raison aux fauteurs de l'intervention divine, ne se comprend pas moins clairement avec l'explication physiologique, laquelle, comme nous Pavons vu., se rend compte de la cure par un acte prompt comme réclair , par un coup de fouet reçu et rendu par l'innervation.

Voilà ma théorie. Voyons maintenant jusqu'à quel point elle sera confirmée parles faits.

Les faits'.... Dans le domaine des sciences naturelles, l'auteur qui croit avoir découvert l'explication de quelque phénomène se met lui-même à l'œuvre pour observer; ou, s'il utilise l'expérience d' autrui , il a soin de n'y emprunter que les exemples offrant la double condition d'être complets et d'avoir été enregistrés par une main impartiale.

De ces deux garanties, Tune fait visiblement défaut, et l'autre manque, en plus d'une occasion et à un haut degré, dans le livre de M. Henri Lasserre. Forcé de m'en contenter, toutefois; ne disposant pas de relation autre que celle signée par un auteur qui avait été lui-même miraculisé, c'est-à-dire qui était convaincu avant

de commencer son enquête, et qui ne l'a écrite que pour les gens du monde , j'ai droit a ce qu'on me tienne compte de cette situation. Avec les doutes que ce récit suggère', en présence des omissions dont il fourmille, aussi hors d'état, moi, pour le moment, de le contrôler que de le compléter, je le prends a défaut d'autre; je le

prends et je le discute tel qu'il est mais sous

toutes réserves.

Plus un acte vital, ai-je dit, est étroitement dépendant du système nerveux, et plus, quand cet acte est troublé, c'est-à-dire quand il est devenu maladie., celle-ci sera sensible a l'effet d'un choc porté sur le système nerveux. Ce sont donc les maladies nerveuses qui devront être le plus influencées par le contact de l'eau de Lourdes, si tout, dans ce contact, comme je viens de le faire pressentir, s'explique par une surexcitation de l'innervation.

Or, telle est, en effet, l'opinion d'un médecin dont le nom restera attaché a l'histoire des miracles de Lourdes. Dressant la liste des maladies chroniques dont il a « constaté l'extraordinaire guérison par l'usage de ces eaux, » M. le docteur Dozous inscrit en tête de sa liste : « Céphalalgies.

céphalées, affaiblissements de la vue ; amauroses ou gouttes sereines ; névralgies chroniques; paralysies partielles ou générales ; rhumatismes chroniques ; débilités partielles ou générales de l'organisme; débilités de la première enfance. » — « Dans ces circonstances, ajoute notre honorable confrère, l'action curative de Peau de la Grotte a été si rapide que beaucoup de personnes, à cause de cela, ont, d'abord, nié la réalité de pareilles guérisons; mais, bientôt, elles ont été forcées de les accepter comme des faits réels, des vérités incontestables. »

Passant alors a une seconde classe, M. Dozous continue ainsi son énumération : « Certaines dermatoses ; leucorrhée et quelques autres maladies des femmes, maladies chroniques des organes digestifs ; engorgement du foie, de la rate. » Ici, pas de commentaire du docteur.

Eh bien ! pouvais-je souhaiter une confirmation pluspéremptoire de mes conjectures? C'est le médecin même dont M. Henri Lasserre invoque, a chaque page , l'autorité , c'est l'un des deux conseillers de la Commission épiscopale , c'est lui qui abonde dans mon sens. Puisqu'il voulait faire l'énumération des maladies guéries a Lourdes, il semblait naturel qu'il les écrivît au fur et a

mesure de son observation, à la suite les unes des autres ! Eh bien ! non : conduit, forcé par l'évidence, de lui-môme il conçoit l'idée de les diviser en deux sections, d'en faire deux catégories, comprenant : la première , les affections nerveuses (où la guérison, dit-il, est le plus rapide ) ; l'autre, des lésions diverses d'une tout autre nature : sécrétions viciées, engorgements, etc. Ne croit-on pas lire , dans un ouvrage technique, le tableau des maladies traitées, avec plus ou moins de succès, a une source thermale quelconque, a Vichy, par exemple : gravelle, dyspepsie, hépatite,, impaludisme, en première ligne ; — ■ puis ensuite : métrites, névralgies, rhumatismes, scrofules... — Et la spécialité de la source de Bernadette contre les affections nerveuses a-t-elle besoin d'une autre démonstration (1) ?

Voila, certes, un premier motif, un motif assez sérieux, ce me semble, de suspecter la qualité miraculeuse de ces guérisons. Une puissance surnaturelle serait-elle obligée de faire un choix ?

(1) Bernadette ne ferait, d'ailleurs, ainsi, que suivie les traces de son saint patron, de saint Bernard, qui, dit le Martyrologe, « parmi les différentes sortes de maladies, guérit habituellement celles que les médecins appellent paralysie. »

Tout ne lui serait-il pas également facile et, partant, indifférent ?

Mais examinons de plus près et voyons si, par le fait, les maladies nerveuses ont, comme je l'avance, figuré en plus forte proportion que les autres parmi les cas guéris a Lourdes. La, je ne ferai pas de triage, ou, plutôt, je ferai celui qui me serait défavorable ; car, dans cet examen, je ne vais tenir compte que des vrais miracles, c'est-a-dire de la classe des guérisons « qui ont présenté a la Commission épiscopale, d'une façon évidente et indéniable, le caractère surnaturel. » Je consens a ne citer que celles-là, et je m'engage a les citer toutes.

« Ces faits sont au nombre de seize, » nous dit M. Lasserre. Mais , sur ces seize malades , trois, Mme veuve Lanon, Suzanne Baron et Paschaline Abbadie , qui ont été citées dans le rapport de la Commission, ne sont l'objet d'aucune mention dans l'ouvrage de M. Lasserre. Un quatrième, Fabien Baron, n'y est désigné que par ces mots : « maladie incurable, » sans aucun autre détail. Je dois, enfin, retrancher de cette liste Justin Bouhohorts, enfant de deux ans, dont la guérison, s'expli quant par une cause toute naturelle, par un agent qu'emploie la médecine ordi-

naire, n*a rien a l'aire parmi les cas sur Lesquels

a opéré une influence, naturelle aussi, selon moi, mais sans analogue avec nos moyens usuels de traitement.

Ces cinq défalcations faites, il reste onze cas. Je vais les énumérer en mettant, pour chacun d'eux, le diagnostic en regard du nom :

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