‹ Examen médical des miracles de LourdesChapitre 4 sur 8 · PREMIÈRE QUESTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE QUESTION

l'apparition.

L'apparition est - elle réelle ou imaginaire ? Bernadette est-elle une voyante ou une hallucinée ?

D'abord, qu'est-ce que l'hallucination ?

La première définition qui en ait été donnée est encore la meilleure : « C'est l'état intellectuel d'une personne qui croit voir ou entendre ce que les autres ne voient, ni n'entendent , qui s'imagine converser avec des êtres, et percevoir des choses qui ne tombent pas sous les sens , ou qui n'existent pas au dehors telles qu'elle les conçoit. » (1)

Pour établir si la petite bergère de Bartrès appartient ou non a la classe des hallucinées, il y aurait certes beaucoup h dire et non moins a répondre. Mais, au lieu d'infliger au lecteur une dissertation médico-psychologique, qui, a coup sûr, le laisserait, en somme, aussi indécis qu'en-

(1) AnuQld, 1806.

nuyé, je veux qu'il se prononce par lui-même. — Simple rapporteur, que dis-je ? simple copiste, je vais donc me borner a mettre parallèlement sous ses yeux : d'une part , tout ce qui a été dit pour prouver que Bernadette a vu ; d'autre part, tout ce qui est de nature a faire admettre qu'elle a cru voir. — Mais où prendre les éléments de cette instruction ?

A propos des arguments pour, pas le moindre embarras: le choix est forcé. C'est M. Henri Lasserre , c'est le populaire historien de Notre Dame de Lourdes que nous mettrons a contribution. C'est à son ouvrage, désormais adopté sur la matière , que nous emprunterons , et textuellement relatées , les diverses circonstances ou particularités qu'il donne comme propres a établir qu'il n'y a pas eu, de la part de la bergère de Bartrès, hallucination, mais bien vision réelle. — Le Mandement de Mgr. de Tarbes, qui argumente avec une grande vigueur dans le même sens, sera également mis a profit dans cet exposé. y

Quant aux arguments contre, aux argument^ qui tendent a expliquer le fait par une hallucination, ce n'est pas moi qui les fournirpji ; ni moi, ni aucun de ceux qui ont pris part ftu débat,

ou pourraient être soupçonnés d'avoir intérêt a

sa solution en tel ou tel sons. Ce sera une autorité indépendante , et à coup sur non suspecte, puisque c'est un auteur qui écrivait il y a aujourd'hui 27 ans.

M. le docteur Brierre de Boismont fit paraître, en 1845, la Monographie d3s hallucinations, ou 1 dstoire raisonné e des apparitions, des visions, des songes, de V extase, du magnétisme et du somnambulisme. Dès sa publication, ce livre fut, il est resté non-seulement classique, mais le classique.

M. Brierre de Boismont est un auteur classique; mais il est surtout un auteur religieux. Il réserve formellement, dans les apparitions, la part possible du surnaturel ; et il déclare non moins catégoriquement que certaines apparitions offraient ce caractère. « Quant aux apparitions des livres saints, dit-il dans son introduction, nous admettons comme authentiques les récits de la Bible et de TÉvangile ; nous croyons a l'intervention de la Divinité dans l'établissement d'une religion dont le fondateur proclama sa mission par la destruction du culte des faux dieux, par l'abolition de l'esclavage et par la création de la famille ; » proposition qu'il confirme plus nettement encore

dans sa conclusion dernière : « Une ligne de démarcation bien tranchée doit être établie entre les apparitions de l'Écriture sainte et les hallucinations de l'hisioire profane, et même de beaucoup de personnages chrétiens. Les premières, dans notre conviction, ne s'expliquent que par l'intervention divine, tandis qu'un grand nombre des secondes doivent être rapportées aux croyances des temps, a l'état morbide du cerveau. »

Il y aurait certes, selon nous, quelque chose k reprendre — ou à ajouter — à ce grand nombre des secondes ; mais ce n'est point ici le lieu. Cette différence qui nous sépare de M. Brierre de Boismont ne faisant que le rapprocher de M.Lasserre, ce dernier y trouvera, du moins, la preuve que, si l'interlocuteur que nous lui avons choisi est partial, ce n'est assurément pas dans notre sens. N'ajournons donc pas davantage la conversation entre gens qui s'entendent si bien sur les principes , et voyons :

D'une part, ce que M. Lasserre dit pour prouver la réalité de l'apparition décrite par Bernadette ;

D'autre part, ce que la science lui répondait vingt-cinq ans avant qu'il n'ouvrît la bouche sur ce sujet :

« Jusqu'à quatorze ans Bernadette passait tontes ses journées dans la solitude, sur les coteaux déserts où paissait son humble troupeau. »

M. Lasserre, p. 17.

« Une influence qui se rattache aux lieux est celle de la solitude. Il est rare, en effet, qu'elle ne produise pas une sorte d'hallucination ou d'extase. »

M. Brierrc de Boismont, P. 362.

Elle passa sa vie, jusqu'à 14 ans, dans « un village perdu, habité par ses parents nourriciers. »

« Elle ne savait ni lire ni écrire. Bien plus , elle était tout à fait étrangère à la langue française et ne connaissait que son pauvre patois pyrénéen. On ne lui avait jamais appris le catéchisme. »

« Les hallucinations des villes se distinguent souvent de celles des campagnes par des nuances très - sensibles.

Ainsi, tandis que la personnalité des passions , l'absence de croyances se refléteront dans les premières, les secondes seront empreintes d'un caractère de superstition. »

« Tous les hommes peuvent avoir des hallucinations, les esprits médiocres, comme les intelligences les plus élevées.

L'extase est souvent l'apanage des esprits contemplatifs ; mais clic s'observe aussi chez les personnes religieuses, d'un esprit ordinaire. »

P. 276 et 373.

« Quoiqu'elle eût déjà quatorze ans, c'est tout au plus si on lui en eût donne onze ou douze. » P. 18.

« La science possède plusieurs exemples d'enfants qui ont eu, fort jeunes, des hallucinations. » P. 354.

« L'extase n'est pas seulement propre à l'âge mûr, elle s'observe aussi chez les enfants. » P. 276.

« En fait de prières, elle ne connaissait au monde que le chapelet. Soit que sa mère nourrice le lui eût recommandé, soit que ce fût un besoin naïf (ou natif) de cette âme innocente, partout et à toute heure, en gardant ses brebis, elle récitait cetle prière des simples. » P. 18.

« L'influence que les habitudes religieuses exercent sur l'organisation donne lieu à des crises extatiques chez les personnes d'une intelligence ordinaire.

« Les hallucinations peuvent être des cftels de la répétition volontaire et forcée des mêmes mouvements du cerveau. » P. 238 et 349.

« Le pays de Lourdes a une dévotion particulière à la Vierge. Tous les autels de l'église de Lourdes sont dédiés à la Mère de Dieu. » — « Il existe à Lourdes une association religieuse appelée la Congrégation des Enfants de Marie.

Les enfants y pensent longtemps avant d'être jeunes

Nul doute que les formes sensibles données par les peintres, les sculpteurs, formes si généralement répandues dans les édifices religieux , les tableaux , n'aient été l'origine des figures de saints, d'anges, vues dans une foule d'apparitions. Il n'est donc point étonnant que, lors-

filles. » que, par une disposition qu< 1-

P. 7 et 8. conque de l'organisme , les

personnes superstitieuses ou

peu éclairées sont exposées aux hallucinations, ces formes n'en soient encore le sujet. »

<( Les hallucinations de la vue ne sont le plus souvent qu'un reflet coloré des pensées les plus habituelles. » — a Les hallucinations se rapportent presque toujours à des idées habituelles. »

« Dès nos premières recherches, nous avons constaté que les préoccupations profondes, les concentrations prolongées de la pensée sur un seul objet étaient éminemment favorables à la production des hallucinations. »

P. 76, 308 et 47 2.

« La principale des deux ouvertures de la grotte (c'està-dire l'ouverture où Bernadette dit avoir vu l'apparition) a, sous une forme ovale, la hauteur et la largeur d'une fenêtre de maison ou d'une

« Lorsque l'esprit est ainsi prépaie à éprouver ces illusions, une circonstance accidentelle, telle qu'un son inaccoutumé. . . une disposition particulière de la lumière. île l'ombre... suffisent pour leur

niche d'église. »

Et, autant que je puis l'inférer du récit de M. Lasserre, l'enfant allait pour la première fois à cette grotte, le jour de l'apparition.

donner toutes les apparences de la réalité : l'origine d'un grand nombre de faits curieux n'a pas d'autre cause. »

« Bernadette se mettait à genoux , priait , et l'apparition avait lieu. »

Pendant qu'elle s'entretenait avec la vision, « durant l'extase, on remarquait bien les lèvres de l'enfant qui s'agitaient, mais c'était tout : on ne distinguait aucune parole. »

« Dans quelques variétés d'hallucinations, on peut les évoquer à son gré. P. 453.

« Les hallucinations compatibles avec la raison peuvent être produites à volonté.»

« Blake, le célèbre voyant de Belhlem, interrogé par un visiteur sur ses communications avec les êtres imaginaires, qu'il voyait assez clairement pour les peindre, répondit : « Nous conversons d'âme

à âme nous n'avons pas

besoin de paroles. »

« Pendant la cinquième ap- Chez deux extatiques

pai ition, M. le docteur Dozous hallucinées qu'il a observées,

« prit le bras de l'enfant et Frédéric Hoffmann a constaté

lui tâta le pouls. Elle parut que, pendant l'accès — durant

n'y pas faire attention. Le lequel elles avaient tics appa-

pouls, parfaitement calme, était rilions de Dieu, des anges,

régulier comme dans l'état or- du Sauveur — le pouls, la

dinaire. — « Il n'y a donc respiration, la chaleur et la

« aucune excitation maladive » coloration étaient à l'état nor-

se dit le savant docteur de mal. »

plus en plus déconcerté. » P. 245.

« Le 5 avril, Bernadette, en Chez sa seconde hallucinée,

extase, laissa pendant un quart d'heure reposer ses mains sur le bout d'un cierge allumé, sans s'en apercevoir » (1).

Les apparitions eurent lieu à peu près périodiquement tous les jours, pendant une quinzaine.

extatique, Hoffmann a constaté que, pendant l'accès, elle <( ne sentait pas l'action des esprits volatils les plus forts appliqués aux yeux et aux narines; les frictions, les piqûres n'étaient pas même perçues. » P. 245.

« La périodicité des hallucinations a été constatée dans quelques cas. »

Lors de la dernière apparition de la quinzaine, Berna-

(!) Et sans l'éteindre. — Ce fait n'a pas été jugé digne d'être mentionné dans le mandement de Mgr.

l'Évéque do Tarbcs.

« Ainsi les phénomènes ont marché se compliquant dès le commencement, apportant graduellement des circonstances plus difficiles, jusqu'à la dernière, dont les lecteurs apprécieront facilement la

délie , qui , dans une précédente apparition et trois fois déjà dans celle-ci, avait demandé à la dame de lui dire son nom, et n'en avait pas obtenu de réponse, l'entendit enfin lui dire : « Je suis l'Immaculée Conception. »

signification et la portée en se rappelant que la curiosité dont notre jeune fille a été l'objet a grandi sans cesse, et qu'on s'est occupé d'elle, outre mesure, chaque jour davantage. »

2me édition, P. 277.

« Le 16 juillet eut lieu la dix-huitième apparition : ce .

fut la dernière.» P. 303.

<( Les hallucinations isolées qui apparaissent à l'improvisle, celles qui ne sont point compliquées de folie , guérissent, en général, assez facilement. »

« Un courant électrique , une irrésistible puissance à laquelle nul ne pouvait se soustraire , semblaient avoir soulevé celte population à la parole d'une ignorante bergère. » P. 47.

« Par je ne sais quelle circonstance bien étrange en un pareil concours de monde , aucun désordre ne se produi-

Si nous citions, en opposition à ceci , l'exemple des visions et apparitions de la première croisade, de celles de Loyola et de Jeanne d'Arc, qui exercèrent un tel entraînement et une telle action sur l'état moral des contemporains , on nous répondrait probablement que, comme celle de Lourdes, ces

sait. » P. 139.

Des offrandes importantes jetées dans la grotte « quelques milliers de francs se trouvèrent ainsi exposés en plein air, sans nulle défense

visions étaient réelles et envoyées par Dieu (1).

Mais en dira-t-on ratant des apparitions racontées par Luther et par Mahomet ? Non sans doute. Et cependant quelle

extérieure durant la nuit et durant le jour ; et tel était le respect qu'inspirait ce lieu naguère inconnu, tel était l'effet moral produit sur les âmes, qu'il ne se trouva pas un seul malfaiteur dans tout le pays pour commettre un

larcin sacrilège La Vierge

ne voulait point que le moindre souvenir criminel se mêlât à l'origine du pèlerinage qu'elle voulait établir. » P. 202.

« Les apparitions se trouvèrent réparties sur deux trimestres judiciaires. Or, pendant ces deux trimestres, il n'y eut, dans le département, ni un seul crime commis, — ni un seul criminel condamné (i).

(1) Ce second miracle rencontrera, je le crains, moins de sympathie que le premier. Ni la justice, ni la société n'auraient à se féliciter

influence n'ont-ils pas, l'un et l'autre , exercée sur leur siècle? Quels travaux, quelles vertus, quels sacrifices, quelles entreprises ne doit-on pas à leur initiative ? « Non ce n'était point un aliéné celui qui (Mahomet) est parvenu par tant de sacrifices et d'abnégation à opérer une si étonnante révolution dans le système religieux et les mœurs d'une nation entière. Ce notait pas un aliéné celui qui a ren-

(l) Une exception serait néanmoins faite, j'aime à le croire, même par les plus ardents partisans de la réalité de ces visions, à légard de celle que Rigqrd raconte en ces termes : « Le jour que Saladin entra dans la ville sainte , les moines d'Argenteuil avaient vu la lune descendre du cipl snr la terre , et remonter ensuite vers le ciel. »

C'est un fait peut-être sans précèdent.,.. Comment, pendant un aussi long temps, les criminels ont ils eu le bras arrêté?... La Reine du ciel avait passé, la Reine du ciel avait béni. » P. 203.

île l'impunité ainsi acquise aux criminels, pour fêter le joyeux avé- Eement d*un nouveau culte.

versé la superstition et l'idolâtrie pour y substituer le culte d'un Dieu unique, spirituel, et qui, par ce moyen, a tiré son pays des ténèbres de la barbarie, fait respecter et craindre le nom arabe et ouvert à ses successeurs le chemin de tant de glorieuses conquêtes. »

La question posée est en bonne voie , ce me semble; car voici déjà réunis un certain nombre d'éléments propres a la résoudre. Voyant que toutes les circonstances du récit de M. Lasserre, que tout ce qui est donné par lui comme preuve de la réalité de l'Apparition s'explique on ne peut plus naturellement, d'après M. Brierre de Boismont, par une hallucination, le lecteur doit se sentir assez porté a conclure dans ce dernier sens.

Une objection , pourtant, une objection péremptoire, selon quelques personnes, le retient sans doute. Qui dit hallucination, pour les gens du monde, dit folie : 01% Bernadette n'était point une aliénée....

Aussi, il faut voir avec quel entrain M. Lasserrc s'empare de cet argument décisif. Deux docteurs envoyés par le Préfet, dit-il, « palpèrent la lôte de l'enfant, et n'y trouvèrent aucune lésion. Le système de Gall, consulté, n'indiquait nulle part la protubérance de la folie. Les réponses de l'enfant étaient sensées , sans contradiction , sans bizarrerie. » (P. 218).

La science des Esquirol et des Pinel serait assurément fort simplifiée si l'aliénation mentale se diagnostiquait au seul palper du crâne. Mais nous n'en sommes pas encore, hélas 1 a ce point de perfection. Aussi, protesté-je, en passant, au nom de mes deux confrères inconnus, contre la conduite et le langage burlesques que l'adversaire croit avoir intérêt a leur prêter ici. Il pouvait sinon faire de son talent de persiflage un meilleur emploi, du moins le garder pour une occasion mieux appropriée; car l'intégrité intellectuelle de l'extatique n'est point en cause. Qu'elle ne fàt pas folle , nous l'admettons volontiers. Mais que, n'étant point folle, elle ait pu avoir des hallucinations ? C'est ce qui , en psychiatrie . est une chose incontestable , ainsi que suffirait a le démontrer cette première phrase du chapitre II de M. Brierre de Roismont : « Mille

frits physiques et moraux prouvent que l'hallucination n'est pas toujours un symptôme de folie » : conviction qu'il exprime sous une forme encore plus saisissante, en disant dans la préface de sa 2m* édition : « La pensée première de ce livre est donc clairement établie ; nous avons voulu protester contre l'hypothèse qui fait de l'hallucination un symptôme constant de la folie, et démontrer par les seules données de la science que, dans certains cas , elle peut être considérée comme un phénomène purement physiologique » (2me édit. 1852., p. 5).

Je vais, d'ailleurs, traiter ce sujet avec les développements qu'il mérite, en discutant non plus les considérants bouffons mis sur le compte des deux médecins de Lourdes, mais le Mandement de Mgr. révoque de Tarbes. Ce document est considérable. Emanant de la première autorité ecclésiastique du diocèse , d'un homme qu'on nous peint comme essentiellement réfléchi et prudent , dont la lenteur a se prononcer avait même été blâmée , ce jugement n'a été rendu qu'après une enquête complète , approfondie , a laquelle ont coopéré, nous dit-on, « des hommes versés dans les sciences de la médecine, de la physique, de la chimie, de la géologie. » Enfin,

il n'a été rendu qu'après un délai de trois ans. Ce verdict épiscopal solennel, ainsi qu'on l'appelle, est donc la pièce capitale du procès. Et il lest à nos yeux non moins que pour les croyants ; car révoque ne se borne pas a affirmer, a raconter, à conclure: il expose les raisons., il fait valoir les données qui lui ont dicté et ses convictions et son arrrèt.

C'est donc pour nous un devoir de reproduire ici ce qui, dans ce Mandement , est relatif au sujet que nous discutons , c'est-a-dire a la réalité de l'Apparition. Et ce devoir, nous n'avons aucun motif pour nous y soustraire; bien loin de la. Yoici, par conséquent, in extenso et textuellement, les considérants contenus dans le Mandement; et voici, en regard — car cette forme d'exposition ne cesse pas de nous paraître la plus impartiale et la plus propre, par conséquent, a faire impression — voici, en regard, les passages de l'ouvrage de M. Brierre de Boismont , correspondant a chacun des énoncés que le Mandement invoque a l'appui de sa doctrine :

Mandement de Mgr révoque de Tarbes :

Des Hallucinations, par M. Brierre de Boismont :

« Si Bernadette n'a pas voulu tromper .[ne s'est-elle pas trompée elle-même ?

« N'a-t-elle pas cru voir et entendre ce qu'elle n'a' point vu ni entendu ?

« N'a-t-clle pas été victime d'une hallucination?

« Comment pourrions-nous le croire ? La sagesse de ses réponses révèle dans cette enfant un esprit droit , une imagination calme. un bon sens au-dessus de son âge.

« Le sentiment religieux n'a jamais présenté en elle un caractère d'exaltation ; on n'a constaté dans la jeune fdle ni désordre intellectuel , ni altération de sens, ni bizarrerie de caractère, ni affection morbide qui ait pu la disposer à des créations imaginaires. »

« Il semblerait que l'extase dût être l'apanage des individus chez lesquels l'imagination a eu le temps de se développer. — L'observation montre que ce phénomène a été constaté chez un grand nombre d'enlants , même en assez bas âge. » P. 241.

« II y a des hallucinations qui existent avec la raison, soit que celle-ci en ait conscience, soit qu'elle les accepte comme des réalités ; mais, dans ce cas, les discours, les actions ne s'écartent point de la vie commune : l'hallu-

cinalion est un fait exception ncl qui n'a point d'influence sur la conduite. »

« Ces .sortes d'hallucinations peuvent être produites à volonté , soit physiquement, soit intellectuellement.

Elles apparaissent quelquefois spontanément sans qu'il y ait des signes de désordre dans l'organisation.» P. 65.

« L'extase peut se manifester sans trouble de la raison.»

« Elle a vu, non pas une fois seulement mais dix-huit fois.»

« L'accès d'extase , avec visions, chez la femme observée par Hoffmann « se renouvela plus de cent fois dans l'espace de quarante jours. »

« Elle a vu, d'abord subitement, alors que rien ne pouvait la préparer à l'événement qui allait s'accomplir ; »

« Quelquefois l'hallucination se manifeste tout à coup.

Les faits contenus dans

ce travail démontrent que celte disposition est même assez fréquente. » P. 148.

« et, durant la quinzaine, lors « Les plus fortes concen-

qu'elle s'attendait à voir tous trations de la pensée ne peu-

les jours , elle n'a rien vu pendant deux jours , quoiqu'elle se trouvât dans le même milieu et dans des circonstances identiques. »

vent quelquefois pas reproduire une hallucination qui s'était présentée d'elle-même quelques minutes auparavant. » P. 473.

« Et puis, que se passait-il pendant les apparitions? Il s'opérait une transformation dans Bernadette : sa physionomie prenait une expression nouvelle, son regard s'enflammait. »

Obs. 92. On trouva la visionnaire immobile comme une statue les yeux fixés au ciel , complètement insensible. »

Obs. 94. « On le trouva dans un état d'extase et la figure si changée qu'on en fut frappé d'étonnement. »

Obs. 129. Une jeune extatique hallucinée voyait des anges. Pendant ses accès «ses yeux se tournaient vers le ciel et devenaient fixes, un sourire de bouheur animait tous ses traits. »

Obs. 100. « Dès lors, l'enfant naïve a disparu, et lorsqu'on voit briller au milieu de ses traits transfigurés, ses yeux noirs ouverts dans toute leur largeur et lançant tous leurs rayons dans l'infini, sans saisir un ojet particulier,

Elle voyait des choses qu'elle n'avait plus vues (jamais vues), elle entendait un langage qu'elle n'avait plus entendu ( jamais entendu ) , dont elle ne comprenait pas toujours le sens, et dont cependant elle conservait le souvenir. »

on dirait une s\ bille, mais pleine de noblesse cl de dignité pathétiques. »

P. 244, 247, 355 et 285.

« Une particularité des hallucinations, c'est le développement des facultés intellectuelles, porté à un très-haut degré. Chez les extatiques , on l'observe encore de temps en temps. Une dame disait .

« Des voix me suggèrent des expressions qui ne me sont pas habituelles; elles mettent à ma disposition des termes qui sont bien supérieurs à ceux dont je me sers habituellement et à l'éducation que j'ai reçue. Très-souvent leur conversation roule sur la géographie , la politique , les intérêts sociaux , toutes questions auxquelles je suis complètement étrangère, mais que je comprends parfaitement quand les voix me l'ordonnent. » P. 45 i.

Le Mandement conclut ainsi :

« Ces circonstances reunies, ne permettent pas de croire h une hallucination : la jeune fille a donc réellement vu et entendu un être se disant l'Immaculée Conception ; et, ce phénomène ne pouvant s'expliquer naturellement, nous sommes fondé a croire que l'Apparition est surnaturelle. »

Et je conclus, moi :

Que, s'il eût eu la précaution toute naturelle d'ajouter à sa a surabondante série de démonstrations , de preuves et de certitudes » l'avis d'un médecin spécial , d'un aliéniste , qui lui aurait mis sous les yeux le rapprochement qu'on vient de lire , Mgr. de Tarbes, eût sagement fait, dans l'intérêt de tous. En effet, apprenant que tous les caractères selon lui infirmatifs de l'hallucination sont, au contraire, les caractères propres de cet état mental , il aurait épargné à la cause qu'il voulait servir un appui plus compromettant que nécessaire , et il se serait épargné a lui-même une responsabilité dont sa bonne foi avérée ne saurait le décharger entièrement ; car, chez le juge qui se trompe dans une affaire, pour l'avoir instruite incomplètement, l'erreur mérite et prend le nom de faute.

Quant au fait en lui-même, quant au cas de Bernadette, tel qu'il vient d'être mis en lumière par les explications qui précédent, si j'avais a me prononcer sur sa nature, j'y verrais non point un exemple d'Apparition, mais simplement une observation fort intéressante d'hallucinations ( variété compatible avec la raison) , coexistant avec quelques-uns des phénomènes de V extase physiologique ; observation à ajouter aux faits analogues que la science a déjà enregistrés.

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