CHAP. III
1er LETTRE Montréal, 26 octobre 1863.
G. Talbot, Ecr., Avocat.
Monsieur,— J'ai reçu et lu avec plaisir votre lettre du 22 courant. Vous m'avez fait l'honneur de lire mes articles publiés dans le Pays sur l'affaire Barbinas ; je vous en remercie. Les informations que vous me donnez sont d'une importance bien grande, si comme je le crois les autorités tiennent à faire administrer la justice avec équité ; d'après des faits établis et bien prouvés, l'accusé devrait être remis en liberté.
Les preuves au point de vue médicolégal sont absolument nulles, et le médecin qui a été chargé de faire les analyses chimiques n'aurait jamais dû perdre de vue un instant que les matières qui lui étaient remises, ne pouvaient servir de pièce de conviction.
Aujourd'hui encore il ne tiendrait qu'à l'expert de faire remettre en liberté l'accusé, en déclarant que les analyses ont été faites sur des matières d'un caractère douteux, et que les résultats sont aussi douteux. Cette conduite honorerait l'expert et le placerait au nombre de ceux qui se sont distingués par leur savoir et qui n'ont jamais hésité à avouer qu'il y avait eu erreur, lorsqu'il s'agissait de rendre justice à un accusé, malgré que l'amour propre pût en souffrir. On trouve, dans Flandin et autres, des exemples d'une conduite aussi noble.
Les autorités pourraient encore adopter les moyens d'une contre expertise ou demander un examen ou consultation médico-légale dans l'intérêt de la justice; cet examen ou consultation pourrait être demandé par la défense. On trouve une foule d'exemples de ce genre dans Flandin, Devergie, Orfila, annales d'hygiène et de médecine légale , Jules Barse (manuel delà cour d'assises), etc., etc. On peut voir aussi dans Taylor, Christison, et autres, des cas où les accusés ont. été remis en liberté, parce que les matières suspectes avaient été transportées avec peu de soin et sans être sous la garde de l'autorité.
Il est incroyable que le Dr. Larue ait déclaré, dans son témoignage, que la défunte était morte empoisonnée par l'arsenic, quand il savait que tes ma-
tières qu'on lui avait remises avaient été gardées et transportées avec si peu de soin et qu'on aurait pu changer, même à reprises, les viscères, comme il le dit luimême d'après votre lettre.
Les expertises médico-légales ne devraient jamais être confiées à un seul médecin ; la responsabilité est trop grande. En Europe, elles sont presque toujours faites par plusieurs médecins (deux ou trois, quatre, cinq, et six quelquefois) ; souvent on demande une seconde, et une troisième expertise pour s'assurer de l'exactitude des résultats des analyses chimiques ; de plus il faut toujours beaucoup de temps pour faire ces analyses. Des hommes d'un talent supérieur, tels que Devergie, Pelouze, Flandin, dans un de ieurs rapports, disent avoir consacré quarante-six vacations ou séances (36 séances de jour et 10 de nuit) pour faire les analyses dans un cas d'empoisonnement par l'arsenic, ce qui nous fait voir les soins qu'ils ont apportés à ces opérations.
Le printemps dernier, le coroner du district de St. Hyacinthe m'avait remis, par ordre du gouvernement, des matières suspectes pour en faire les analyses. (*) Je fis un premier rapport et donnai mon opinion sur l'authenticité de ces matières, et sur un nouvel ordre, je m'adjoignis le Dr. d'Orsonnens, Professeur de Chimie, et nous procédâmes aux analyses. Nous avons pris trentesix séances, dont vingt-sept de jour et neuf de nuit, de trois, quatre et cinq heures chacune pour compléter nos analyses et faire notre rapport.
Je recevrai avec reconnaissance les documents qui ont rapport à l'aflaire Barbinas ; et si mon travail sur ce sujet vous est de quelque utilité pour le bien de votre client, je serai très heureux d'avoir contribué à lui faire rendre justice, et de prouver encore une fois à la société que ses plus chers intérêts ne doivent pas être laissés à la merci des passions et des préjugés populaires.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
(Signé) J. EMERY-CODERRE.
(*) Voir les rapports du supplément.
2xn LETTRE.
Montréal, 8 décembre, 1863.
Cher monsieur, — Il y a déjà quelques jours que j'ai reçu votre lettre du 27 du mois dernier, avec la copie de l'expertise chimique du Dr. Larue, dans l'affaire Barbinas ; mes occupations ne m'ont point permis de vous écrire avant ce jour. Si les quelques lignes que je vous adresse à co sujet vous sont de quelque utilité pour votre client, j'en serai bien aise, et vous pourrez vous en servir comme bon vous semblera. Le rapport de M. Larue pourrait fournir de grandes objections, si les autorités, dans l'intérêt de la justice, demandaient une consultation ou examen médico-légal sur toute l'expertise.
Le rapport de l'expertise médicolégale doit constater de la manière la plus rigoureuse l'authenticité des matières soumises aux analyses chimiques, la régularité des procédés, (°) en détail, adoptés pour s'assurer de la pureté des produits chimiques qui doivent servir à toutes les recherches chimiques ultérieures ; le rapport doit aussi faire mention des parties des matières suspectes qui ont été réservées pour de nouvelles recherches, dans le cas que les autorités demanderaient une seconde et même une troisième contre expertise (l'affaire Palmer, en Angleterre, et l'affaire Lafarge, en France, en fournissent des exemples).
En Angleterre, on a plusieurs exemples où l'on a trouvé de l'arsenic dans les matières vomies, recueillies, etc., et soumises aux analyses, etc., où les accusés ont été déclarés non coupables parce qu'on avait placé ces matières dans des vases susceptibles à objections 5 dans d'autres circonstances les vases qui renfermaient les matières suspectes avaient été commis aux soins de personnes ignorantes et laissés à la garde de tout le monde, etc., comme dans le cas de Barbinas . Je me permettrai de vous adresser les extraits suivants de Taylor, relativement aux vases qui contiennent les matières suspectes, et à leur authenticité : — " If this point be not attended " to,it will be in the power of Counsel to
raise a doubt in the mind of the jury, whether the poisonous substance might not hâve been accidentally présent in the vessel used, &c, &c. Evidence of the présence of poison in the contents of the stomaek was once rejected at a trial for murder, because they had been hastily thrown into a jar borrowed from the neighbonring grocer's shop, and it cou kl not be satisfactorily proved that the jar was clean and entirely free from traces of poison (in which the grocer dealt) when used for this purpose. When the life of a human being is at stake, as in a charge of murder by poisoning, the slightest doubt is always very properly interprète^! in favor of the accuse d.
" A few years ago, a case was tried on the Norfolk Circuit, in which the analysis of the matters vomited by a person poison ed by \ arsenic, was not admitted as évidence against the prisoner, because the practitioner had left them on the keeping of two ignorant women ; and thèse women had allowed the vessel containingthe suspected liquid (which was proved to contain arsenic) to be exposed in a room open to the access of many persons. In another case tried at Old Bailey sessions in 1835, the analysis of somesuspected liquids was not allowed in évidence, because the practitioner who lived in the conntry, and " was unwilling to take upon himself " the responsabiiity of analysing them, " sent them up to town by a carrier, to " be examined by a London chernist, " &c. (Taylor Med. Juris. pp. 55 & 56.)"