‹ Examen médico-légal du procès de Pierre Duval dit BarbinasChapitre 17 sur 24 · OBJECTIONS AUX CONCLUSIONS DE M. LARUE, DANS SON RAPPORT · texte numérisé non relu

OBJECTIONS AUX CONCLUSIONS DE M. LARUE, DANS SON RAPPORT

1° La non-authenticité des matières soumises aux analyses chimiques ;

(*) 23 L'absence des procédés détaillés adoptés pour purifier les produits chimiques employés aux analyses ;

33 Et l'absence des différentes parties des matières suspectes qui doivent être réservées et remises pour une seconde et même troisième contre-expertise :

(*) Ces dernières précautions ne sont point (*) Ces procédés ne sont point exigés par xigees par tous les auteur, J. E. C. tous les auteurs.

Sont autant d'objections légales à opposer aux conclusions de M. Lame, outre les erreurs d'appréciation de ses analyses chimiques.

Puis-je compter sur l'authenticilé de la copie que vous m'avez envoyée du rapport de M. Larue ; et dans le cas que je voudrais en faire une appréciation au point de vue médico-légal, m'appuyer de votre nom, comme m'ayant fourni cette copie?

Je suis avec considération,

Monsieur, Votre tout dévoué serviteur, (Signé,) J. EMERY-CODEPvRE.

G. Talbot, Ecr., Avocat, Québec.

3me LETTRE.

Montréal, 9 avril, 1864.

G. Talbot, Ecr., Avocat, Québec.

Cher monsieur, — Le sort de votre client Barbinas est donc définitivement arrêté; il devra subir la peine capitale le 29 de ce mois. L'exécutif dëvraitil commuer la peine de mort dans le cas de Barbinas; et serait-il justifiable de le faire? Je n'ai aucun doute que si l'exécutif prenait connaissance de toute l'affaire, surtout des rapports de l'enquête tenue par le coroner, et des analyses chimiques des matières suspectes, il ne pourrait se refuser à commuer la peine de mort.

Les analyses chimiques, dans une expertise médico-légale, ne devraient jamais être confiées a un seul médecin, malgré sa grande renommée ; — partout ailleurs elles sont généralement faites par plusieurs, au moins deux, et scu vent trois ou quatre médecins sont chargés de faire ces analyses. Dans le cas de la femme Julie Désilie, si les analyses eussent été confiées à deux ou trois médecins, je ne pense pas qu'on eût conclu à l'empoisonnement par l'arsenic d'une manière aussi positive qu'on l'a fak, lorsque le Dr. Larue dit dans son rapport: 1° "d'après les symptômes tels qu'ils nous ont été décrits par le coroner Poisson ; 2° d'après les lésions de tissus, telles que nous les avons vues et décrites ; 3° d'après l'analyse chimique, nous concluons que la dame Julie Dé

silie est morte empoisonnée par l'acide arsénieux en poudre"

Les lésions de tissus telles que vues et décrites par M. Larue ont dû attirer mon attention, et je me permettrai de signaler seulement l'état de la vésicule biliaire et du foie, tel que décrit dans le rapport: " la vésicule biliaire remplie de " bile renfermait neuf calculs biliaire <* ; le " foie ramolli et friable nous a paru affecté " de dégénérescence granulaire. Par Pez- " amen microscopique, nous nous sommes

convaincu qu'il était atteint de dégéné- " rescence graisseuse." Pour le pathologiste, ia dégénérescence graisseuse du foie, ou fois gras, est' une affection mortelle qui souvent cause promptement la mort, précédée de symptômes tels que ceux observés dans le cas d'empoisonnement par l'arsenic, avec les lésions anatomiques qui ont pu être observées dans le cas de la femme Désilie. Je trouve donc dans l'état de la vésicule biliaire et du foie, d'après les propres observations de M. Larue, la cause inévitable de la mort de la défunte.

Les analyses chimiques ont dû aussi attirer mon attention ; car dans un cas d'empoisonnement, pour pouvoir dire et affirmer positivement que l'empoisonnement a eu lieu par l'arsenic, il est essentiel qu'on ne puisse élever de doutes sur l'exactitude des observations ou appréciations de la substance qu'on a extraite des matières suspectes. L'inexactitude de l'appréciation des propriétés physiques de la substance toxique, extraite de l'estomac de la femme Désilie, constitue une erreur, selon moi, bien regrettable, et laisse non seulement un grand doute sur le résultat des analyses, mais devrait même le faire considérer comme non avenu. Et voici ce que dit le Dr. Larue dans son rapport : " Lorsque " l'estomac fut vidé, notre attention a " d'abord été frappée par la présence " d'un certain nombre de petits gravis 11 durs au toucher, invisibles d^ abord à Vœil " nu, mais que nous sentions distinc- " tement en promenant nos doigts sur " la mu plieuse. A l'aide des doigts et " du couteau de platine, nous avons isolé " une trentaine de ces grains qui, mis à " sécher sur du papier à filtrer, n'ont pas Ci tardé à se montrer avec un aspect ;< blanc-jaunâtre, brillant et cristallin ;

" ces petits cristaux,en moyenne, avaient " à peu près le volume d'une tête d'é- " pingle."

M. Larue fait aussi mention d'une poudre jaunâtre mélangée de petits cristaux blancs qu'il aurait trouvés sur une partie de la muqueuse de l'estomac, et il ajoute, que les petits intestins contenaient dans une grande partie de leur étendue des petits points blancs et cristallins. Néanmoins M. Larue conclut dans son rapport que la dame Julie Désilie est morte empoisonnée pu.r P acide arsénieux en poudre. (Je ferai remarquer que V arsenic ou Vacide arsénieux en foudre ne saurait se retrouver à l'état de cristaux dans l'estomac, s'il a été administré en foudre.) Voilà donc une erreur d'appréciation qui ne peut laisser que de grands doutes sur les conclusions de M. Larue . Les extraits faits de son rapport nous font suffisamment voir tout ce qu'il y a eu de précipitation dans l'exécution des analyses chimiques des matières suspectes qui lui avaient été remises ; car il dit: '• Nous " avons traité par la méthode de réduc- " tion, à l'aide du flux noir, une petite " quantité de cette poudre jaunâtre, et " aussitôt nous avons obtenu un anneau " noir (*) large et épais, d'aisénic métal- " lique. . . .Nous avons soumis à la même " épreuve quelques-uns des petits cris- " taux avec le même résultat.

" Une portion de cette poudre dissoute " dans quelques gouttes d'eau et versée " dans un appareil de Marsh, dit de " l'Institut, préalablement essayé à blanc, " a donné, sur des fragments de soucou- " pe de porcelaine blanche, des taches " brunes miroitantes, nombreuses et " épaisses, d'arsenic métallique." Je ferai remarquer que dans \epre7nier cas, l'anneau doit être d'un gris d ''acier ^brillant, miroitant, et nonpas noirbrun. Cet anneau doit être soumis à certains procédés pour constater qu'il est véritablement arsenical, et c'est ce qu'on n'a point fait (d'après la copie du rapport que vous m'avez transmise).

Dans le second cas, des taches brunes miroitantes, etc., ont été obtenues ; mais encore ici, on a omis ce qu'il y avait de

plus important pour constater que ces taches étaient réellement de l'ars/mic métallique. Si les premières épreuves sont douteuses ou incomplètes, etc., les subséquentes ne sauraient donner ou servir de preuves positives de l'empoisonnement. Il y a donc de grandes objections contre l'enquête tenue par le coronaire Poisson, pour les raisons que vous connaissez déjà : il y a aussi de grandes objections aux analyses chimiques, qui auraient dû être faites par plus d'un médecin, avec le temps nécessaire pour les compléter de manière à ne laisser aucun doute ou aucune incertitude dans leur résultat.

Je compte sur votre discrétion ; cependant si cette lettre peut vous être utile dans l'intérêt de votre client, vous êtes autorisé à vous en servir.

J'ai l'honneur d'être, avec considération, Votre dévoué serviteur,

(Signé,) J. EMERY-CODERRE.

P. S. — Si vous ne pouviez pas obtenir la commutation de la peine de mort, tâchez qu'on vous accorde un sursis afin qu'on puisse faire demander, par un des membres de la Chambre d'Assemblée, les documents qui ont rapport à tous les procédés. J'avais commencé à écrire au Dr. Paquet à cette fin, et ma lettre n'était pas encore terminée que les chambres s'ajournaient.

(Signé,) J. E.-C.

Procès de Pierre Barbinas pour le Meurtre de sa femme.

(*) Lisez brun noir au lieu de noir, la 1ère copie du rapport qui m'a été communiquée comportait, anneau noir, J. E,-C.

1er article.

[Nous publions avec plaisir l'article qui suit sur le Procès Barbinas que nous adresse le Dr. Coderre, de cette ville. Il soulève une haute question médico-légale sur laquelle nous attirons, avec M. Goderre, l'attention des autorités. — Red. du Pays]

Nous lisons dans les journaux, à propos de Pierre Barbinas: " Ce malheureux, qui avait été condamné à Arthabaska, en mars dernier, a été amené à Québec, jeudi (le 24 septembre dernier), pour être présent à la Cour d'Appel qui devait prendre en considération le bref d'erreur obtenu en cette cause. La Cour, après s'être occupée de l'affaire, a ajourné la cause au terme prochain, et Barbinas a été reconduit à Arthabaska."

Comme il ne m'a pas été possible de me procurer une copie des rapports de l'expertise médico-légale dans cette affaire ; comme je ne connais pas non plus sur quel point le bref d'erreur a été obtenu, je ne puis faire avec justice un examen médico-légal des documents qui ne me sont pas encore connus ; cependant, je crois devoir attirer l'attention des autorités sur certaines parties des témoignages des médecins entendus devant la Cour relativement à l'enquête tenue sur le corps de la défunte Julie Désilie, et sur les examens chimiques des matières suspectes, témoignages qui me paraissent bien propres à annuler la preuve établie par les analyses chimiques.

Dans les cas d'empoisonnement, le témoignage ou rapport des médecins, chargés de l'expertise médico-légale, est tout-puissant sur l'action de la loi, sur la décision de la justice ; aussi les matières soumises aux analyses chimiques doivent-elles être d'une authenticité incontestable.

Dans le cas actuel, peut-être plus que dans aucun autre, le témoignage du médecin-expert a eu de l'action sur la décision de \& justice: a D'après l'analyse " que j'ai faite, dit le Dr. lu&rue, je suis " d'opinion que la mort de la défunte est " due à l'empoisonnement par l'acide ar- " sénieux. La quantité de l'arsenic que " j'ai trouvée dans les viscères de la dé- 11 junte était suffisante et même au-delà " pour produire la mort. D'après les " symptômes tels que décrits par les té- " moins en Cour, réunis à l'analyse chi- 11 inique, je suis entièrement convaincu il que la défunte est morte empoisonnée."

Si la justice eut eu des doutes jusqu'alors, pouvait-elle en conserver encore après avoir entendu le témoignage aussi positif du Dr. Lame 1

Dans l'intérêt de la justice, je crois devoir examiner ici la valeur des conclusions du témoignage du Dr. Lame, au point de vue médico-légal. Les analyses chimiques les mieux faites et les plus exactes, suivant Taylor, Christison, etc., sont inadmissibles comme preuve, lorsqu'elles ont été faites sur des matières qui n'ont point les caractères d'authenticité exigés. Les auteurs de médecine légale, en Angleterre, en

France, etc., reconnus comme autorités, veulent que l'authenticité des matières suspectes soit préservée ; s'il s'élève des doutes sur le caractère authentique de ces matières, les analyses les mieux faites, les plus exactes, comme on vient de le voir, sont déclarées inadmissibles comme preuve. (Voyez Taylor, Christison, Flandin, etc., etc.)

Maintenant, que faut-il pour que les matières suspectes aient un caractère d'authenticité 1 Les auteurs recommandent de prendre les matières et de les mettre séparément dans des vases destinés à cette fin, et ces vases au nombre de trois ou quatre et même plus, les cacheter, les sceller sur les lieux mêmes en présence de l'autorité qui préside à l'enquête ; après quoi la dite autorité a sous sa garde ces matières ainsi recueillies jusqu'à ce qu'elle les remette aux experts chargés d'en faire l'analyse chimique. Je passe outre les détails circonstantiels de la rédaction du rapport du procès-verbal d'une enquête de ce genre, etc., etc. Dans le cas de Barbinas, Julie Désilie, la défunte, est morte le 30 de décembre dernier, et le 1er de janvier suivant eut lieu une première enquête; et d'après les observations du médecin et les divers témoignages, le jury rapporta un verdict de mort naturelle. Le 13 du même mois eut lieu une seconde enquête. Comme je n'ai point le rapport du procès-verbal de cette enquête, je n'en dirai que peu de chose ; je désire seulement attirer l'attention des autorités sur quelques parties, des plus importantes, des témoignages du coronaire et des [médecins devant la cour.

MédSric Urgèle Poisson, écuier, coronaire, dit : " J'étais présent à l'autop- " sie faite par le Dr. Lafarge ; je l'avais " requis, sur l'ordre du jury, de la faire. " Il ouvrit d'abord le thorax et la poi- " trine de la défunte ; il examina le? " organes des poumons et du cœur. Il '< ouvrit ensuite l'abdomen et fit l'exa- " men du foie, de l'estomac et des in- " testins. Il procéda à l'extraction des " viscères, et plaça le tout dans un vase " de grès préalablement nottoyé par li moi-même." Pius loin il dit aussi (en réponse aux transquestions qui lui sont i faites) : " Il y a huit arpents environ de

" V endroit où P autopsie a eu lieu à aller u à la maison où nom avons scellé le vase. u Je n'ai pas toujours eu Vœil sur le vase. " On eût pu facilement lever le couvert du il vase et y jeter une poudre d'arsénicou du " sel durant le trajet ; trente à quarante " personnes faisaient le trajet en même u temps que nous"

Le Dr. Lafarge dit: " Le 13 janvier, "je suis retourné en compagnie du cou ronaire pour pratiquer l'autopsie, et je " l'ai accomplie publiquement en pré- " sence de plusieurs personnes. J'ai " placé les viscères dans un vase de grès " que j'ai couvert d'une peau de mou- *c ton et d'un couvercle en grès. L'ayant M attaché avec une ficelle, j'ai cacheté " le tout avec de la cire verte, afin que " le vase ne pût s'ouvrir sans que l'on M brisât le cachet."

Pierre Faquin dit : '■ Le vase dans " lequel étaient les viscères de la dé- " funte, est resté sans garde dans une " chambre de ma maison ; de temps en " temps le coronaire allait y voir."

Il n'est pas nécessaire, je crois, d'insister sur tout ce qu'il y a eu d'irrégulier dans la manière dont on a recueillit et conservé les matières suspectes dans le cas de Julie Désilie, jusqu'au moment où elles ont été remises par le coronaire à l'expert chargé d'en faire les analyses, et d'incertain dans V authenticité de ces mêmes matières.

Selon le coronaire, le vise qui renfermait les matières suspectes , n'aurait été fermé et scellé qu'après avoir parcouru huit arpents environ, entouré de plusieurs personnes ; et qu'il aurait été facile de lever le couvercle et d'y introduire de Parsertie, etc. ; selon le médecin chargé de faire l'autopsie, ce vase aurait été fer?né et cacheté sur les lieux mêmes, vu qu'il n'est pas fait mention, dans son témoignage, du transport dont parle le coronaire ; selon M. P. Paquin, lé vase serait resté sans garde dans une chambre de sa maison.

Maintenant, d'après l'exposé que je viens de faire des principaux fiits de cette enquête, il est à regretter que M. Larue, toxicologiste et professeur de médecine légale à l'Université Laval, ait oublié que les caractères essentiellement

indispensables qui établissent l'authenticité des matières qui doivent servir de pièce de conviction, manquaient absolument à celles qui lui étaient remises.

Dans des cas analogues à celui de Barbinas, les analyses les mieux faites et les plus exactes ont été déclarées inadmissibles comme preuve en Angleterre, devant les tribunaux, malgré qu'on eût trouvé de l'arsenic. (Voyez Taylor, Christison, etc., etc.)

De plus, le Dr. Lame dit : " Je con- " nais le coronaire, M. Poisson ; je l'ai " vu chez moi, le 15 janvier dernier.

u II m'a laissé un vase de grès qu'il m'a " dit contenir les organes de la défunte " Julie Désilie. J'ai transporté ce vase " à mon laboratoire, à V Université La- « val."

Le Dr. Larue reçoit un vase qui contient confusément toutes les matières suspectes ; lorsque ces matières auraient dû être placées sépirément dans plusieurs vases, afin que le contenu de chaque vase fut analysé, tel que le veulent les auteurs de médecine légale.

Malgré toutes ces irrégularités, le Dr.

Larue parait satisfait de l'authenticité de ces matières et du résultat des analyses chimiques, car il dit que la mort de la défunte est due à V empoisonnement par l'acide arsénieux, et qu'il est entièrement convaincu que la défunte est morte empoisonnée.

Cette affirmation est si positive que je crois le Dr. Larue convaincu, en effet, de l'authenticité des matières sur lesquelles il a fait ses opérations chimiques. Pour moi, au contraire, ces matières n'étant pas revêtues des caractères exigés par les autorités en Angleterre surtout, et en France, elles ne peuvent servir de pièce de conviction ; et ainsi les résultats des analyses chimiques sont inadmissibles comme preuve dans le cas de J3arbinas.

J. EMERY-CODERRE.

Montréal, 8 octobre 1863.

P. S. — Aussitôt que je me serai procuré une copie des rapports de l'expertise médico-légale, j'en ferai un examen critioue dans l'intérêt de la science.

Procès (ïc Pierre BarMnas, pour ïe Meurtre de sa femme.

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