‹ Examen philosophique des considerations sur le sentiment du sublime et du beaux d'Emmanuel KantChapitre 24 sur 34 · DU QUATRIÈME ET DERNIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

DU QUATRIÈME ET DERNIER CHAPITRE

OÙ il est traité du caractère des nations , sous le rapport de leur aptitude à concevoir le sentiment

Du BEAU et du SUBLIME clans les religions; état de l'Europe par rapport à tous les deux dans cette partie du système social.

X^ARTOUT l'homme se sent sous la main d'un être supérieur : cette connaissance est du petit nombre des vérités que nous n'avons pas apprises. Nourris des bienfaits du ciel , nous tremblons encore involontairement devant sa justice; car, il n'est pas de pays, où les éventualités de notre existence ne finissent par prendre, à nos yeux, les caractères de celle-ci. Heureux , nous le rapportons à un mérite ; malheureux , à des torts ; nous maudissons , nous bénissons sans cesse: et la foudre est loin d'éclater et la rosée de descendré sur la terre.

Le bonheur et le malheur n'étant pas des conséquences rigoureuses de notre moralité, cette manière de procéder n'est plus qu'une anticipation de jugement; la justice future y trouve un hommage: qu'elle soit prompte ou tardive, de gré ou de force , nous l'adorons ; c'est le véritable dieu inconnu des anciens auquel il nous faut sacrifier; en quoi , il* nous serait plus pénible de résister à l'impulsion de notre nature , que de subir toutes les rigueurs de la position où elle nous place. Voilà le berceau des opinions religieuses des peuples, source elles-mêmes de tous ce qui se fait de grand en ce monde. Où elles sont exclues , le beau et LE SUBLIME soiit rares et n'y paraissent que pour effrayer l'imagination , à l'instar d'ouvrages sans auteurs et d'effets sans causes. Si le SUBLI3IE abonde dans les écrits de l'antiquité, dans la vie publique de ses états et dans la vie privée de ses citoyens, c'est que l'intervention de la divinité y animait tout, y remplissait tout de sa présence. Heureux le pays, dans lequel l'idée forte de cette intervention prendra les formes qui seront le plus en harmonie avec le sentiment, auquel elle doit son origine ! Heureuse la nation qui ne les laissera pas s'altérer ! elle sera long-temps grande et magnanime.

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La durée de la religion d'Homère tient du prodige. Antérieure de plusieurs siècles à Tannée 944 avant J. C. , dans laquelle fleurissait Hésiode, puisque bien avant ce poète, en i582, Cécrops fonda Athènes et l'aréopage (i) , elle passa presque tout entière à Rome , vers l'an 1 1\6 avant J. C. , où le consul Mummius , après avoir détruit la république des Achéens, enrichit la sienne des beaux débris du sac de Corhîthe. Là , elle survécut aux révolutions de cet immense empire et se prolongea par de là ie quatrième siècle après J. C, ce qu'attestent les écrits de l'évéque d'Hippone, qui, précisément alors , dans sa Cité de Dieu, combattait l'opinion , en conséquence de laquelle les irruptions des barbares et les malheurs de l'état étaient attribués à la destruction des anciens temples et à l'établissement du christianisme.

Les dieux d'Homère , sans que l'on s'impose l'obligation de remonter aux Égyptiens, ont donc vécu plus de dix -neuf siècles dans la

(i) 11 consacra aussi la divinité de Jupiter, sous le titre de Dieu suprême, institua les fêtes des autres dieux , dont il apporta les simulacres d'Egypte, sa patrie, et réduisit le culte à des oblations de blé, de fleurs et de fruits. Les marbres d'Arundel font remonter jusqu'à lui la création de l'aréopage.

pensée des hommes ! Comment ce tissu d'in^ génieux mensonges, d'absurdités quelquefois dégoûtantes , d'images gracieuses et de nobles allusions , a-t-il pu obtenir , aussi long-temps , le respect des peuples? C'est que , jusque dans leurs écarts , ces fables répondaient au premier besoin de nos cœurs , en répandant la vie sur toute la nature et en nous montrant , sans cesse, dans un bras armé de toute puissance, la seule force à laquelle il soit réservé de nous offrir un secours, quand les autres appuis nous manquent, et de nous inspirer un salutaire effroi , alors même que notre pouvoir nous semble sans bornes et sans rivages. Cette partie de la croyance des anciens est commune à toutes les religions : c'est par là qu'elles se soutiennent; c'est par là qu'elles vont au sublime, et qu'à leur tour elles l'introduisent dans les mœurs.

La grande vérité d'un dieu veillant sur l'univers , ouvrage de ses mains , n'est pas moins homérique que biblique. Aussi sommes-nous autant émus , en rencontrant dans le plus ancien des poètes, et l'allégorie de la balance d'or, où sont pesées les destinées humaines, et celle des Prières qui s'avancent à pas lents, et les yeux baissés , vers le trône de Jupiter , que nous

éprouvons de charmes, en redemandant à notre mémoire les cantiques où sont célébrées les merveilles de Jéhovah , et la miséricorde intarissable du créateur envers sa créature.

Venu dni^i^es jours, où les peuples osaient à peine soulever leur tête du sein de l'opprobre auquel les condamnait le pouvoir absolu, touchante consolation assurée par le ciel au malheur, protestation sainte et courageuse en faveur de la dignité de notre nature partout foulée aux pieds, le christianismfe dut abonder en SUBLIME plus que toute autre religion ; car le sublime n'est pas destiné à frapper les yeux d'un vain éclat , mais à présenter à notre attente, et quelques fois à notre surprise, ce qu'il y a de plus excellent dans les rapports dé sociabilité et de plus utile à notre existence morale. La religion des peuples du Nord a trop méconnu ce principe; elle a voulu faire du SUBLIME sans bonté , et elle n'a fait que de la terreur sans intérêt.

Toute croyance religieuse, comme le remarque Kant , peut ouvrir la porte à la superstition et au fanatisme: la superstition, fille de l'ignorance, se nourrit de crédulité, d'apparences rarement soumises à l'examen et de pratiques minutieuses. Elle ne produira rien de grand ; elle

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ne donnera aucun coup d'aiguillon au génie ; prosternée à la place où la terreur l'appelle , on ly verra vivre, mourir et n'oser lever les yeux.

Le fanatisme s'attache à une ic|^e jSincipale , qui, dans sa conscience, a le cachet d'une vérité descendue du ciel ; il la creuse avec toute son opiniâtreté ; il y entre avec toute l'inquiétude de son caractère bilieux ; il s'en pénètre, il s'en nourrit , il ne s'appartient pas à luimême ; c'est un délégué du Très-Haut. Sous de tels auspices, vous le verrez marcher au sublime : pour y arriver , il ne manquera pas de hardiesse; pour entretenir celle-ci, les inspirations viendront à souhait, et la nature au besoin intervertira ses lois.

Le fanatisme répond toujours à un grand sentiment, et ce sentiment est toujours religieux. Vous avez vu des fanatiques de liberté, d'amour des femmes , d'amour du pays , d'amour des arts, d'amour de l'antiquité : c'est que le pays, la liberté , l'antiquité , les arts et les femmes, sont devenus, pour ces esprits, une religion. Mais comme le premier moyen de juger d'une religion consiste à, savoir si elle n'ordonne rien contre le sentiment intérieur, qui est la loi sans appel , le ciel lui-même a mis

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chacun en mesure de savoir jusqu'où il doit aller et quelle est la limite devant laquelle il convient de s'arrêter. Elle sera donc fausse^ toute opinion qui armera la main de Calchas, de Jephté , dldoménée et d'Oreste d'un couteau pris sur l'autel ; elle sera barbare et absurde, la religion qui livrera aux tortures inquisitoriales le corps et la pensée d'un Espagnol ou d'un Portugais. Agamemnon aura beau se voiler la tète, pour ne pas voir fumer le sang de sa fille; il ne sera jamais qu'un père dénaturé: Oreste se fera vainement absoudre par l'aréopage ; les furies vengeresses poursuivront, sur lui, le parricide: dut Rome célébrer l'apothéose des assassins mystiques , ce ne sera jamais là que de la frénésie : on ne fait point du sublime contre Dieu et l'humanité.

On nous parlera de Brutus condamnant à mort ses enfants : ceci est autre chose. Comme ils avaient conspiré contre leur pays (i), pour y ramener des tyrans débauchés , ils méritèrent leur châtiment. Le magistrat put et dut prononcer la sentence, quels que fussent ses liens de consanguinité avec les coupables; car la patrie

(i) Même contre leur propre père, puisqu'il était la première victime promise.

prend le pas sur tout, autrement elle cesse d'être la patrie. Si Brutus sentit se déchirer ses entrailles de père, son sacrifice fut sublime ; si la grandeur du crime fit taire, chez lui, la nature, il consomma seulement un acte de justice, et cet acte, au refus de son collègue, ne pouvant être ordonné que par une bouche consulaire, sa fermeté a droit encore aux éloges.

Dans la mollesse des mœurs actuelles , les attachements domestiques sont aussi doux que généralement respectés : prenons garde qu'on leur immole trop souvent le bien public, qui devrait être aussi une religion. Fanatisme pour fanatisme , c'est celui qui aurait le moins d'inconvénients. Ainsi pensaient les anciens, dont les vertus avaient, à la vérité, quelque chose de mâle et d'austère. Ils commençaient par voir ce qui profitait à la cité; et chaque famille y trouvait son compte, puisque de la masse on était certain d'arriver à l'unité , qui y était comprise , tandis qu'en partant de l'unité , on n'arrive guère qu'à l'égoïsme.

Nous avons déjà dit que l'abnégation est le premier ressort du sublime. Encouragée par le ciel, combien n'a-t-elle pas plus de force, que lorsqu'elle est conseillée par le seul intérêt de l'honneur! Alors elle concorde bien mieux

avec les dispositions de la nature humaine, qui répugne à mie immolation entière de la victime et pour laquelle les quand- même , s'ils ne sont d'effrontés mensonges de la cupidité, rentrent au moins dans les illusions d'un amour qui s'identifie avec l'objet de son choix. La religion ajourne le bonheur : mais elle n'est ni assez injuste ni assez maladroite pour le tuer. Le propre de la superstition étant de s'occuper de l'être actuel et de veiller à sa sûreté du moment par de folles pratiques auxquelles elle attache de l'importance , on ne peut s'en promettre rien de digne. Le culte où ces observations prévalent , est un culte qui touche à sa fin, à moins qu'on ne le retrempe à sa source et qu'on ne le dégage de ses parties hétérogènes. Quand la superstition a reculé devant les lumières du siècle , comme la nuit devant les rayons du jour, prétendre la rappeler et soutenir, par elle , les croyances qu'elle a mises en discrédit, est une entreprise aussi vaine que coupable , car les mêmes illusions ne font pas deux fois le tour du globe. Tous les efforts possibles pour ressusciter la noblesse, ou pour réclamer de l'opinion le plus simple hommage en faveur des privilèges héréditaires , seraient aujourd'hui superflus : On ne saurait se dissi-

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mu 1er que certaines parties du culte ont également vieilli clans l'Europe, et la meilleure preuve à en donner, c'est qu'on ne pourrait plus s'en servir pour faire des fanatiques; au moins faudrait-il prendre ceux-ci dans la classe qui, par abrutissement, accepte la superstition, faute d'étoffe pour arriver à mieux. Toute religion , réduite à cette triste ressource , a abdiqué le SUBLIME , dont l'accès est interdit à l'ignorance et à l'hypocrisie. Nous sommes arrivés au point où le sublime religieux ne peut plus se détacher en minces ruisseaux : c'est à pleins bords qu'on le verra couler, c'est largement qu'il s'épanchera désormais, si les prêtres du fleuve même ne le font tarir. Oui, c'est de l'ordre admirable de l'univers , de la bonté de son auteur, de ses vues profondes et de ses grands moyens de récompenser et de punir, qu'il faut parler aujourd'hui! Le poète et l'historien qui, rapportant à l'époque actuelle le sujet de leur composition, y introduiraient les contes de la légende, resteraient sans lecteurs. N'oubliez pas que la Jérusalem du Tasse, il y a un siècle et demi, n'intéressait déjà plus que par ses épisodes. Le législateur de la poésie française l'a dit , et son assertion n'a jarftais eu autant de force qu'elle en renferme présentement.

Le muU de l'Europe a encore (!e la superstition : le nord est encore susceptible de fanatisme ; dans la première région , le culte catholique domine : la seconde appartient en partie à la réforme; l'une est gouvernée par le pouvoir absolu : l'autre jouit du régime représentatif, ou l'invoque ; celle-ci n'a guère de religion que par manière d'acquit : celle-là en possède encore tout le sentiment. Nous laissons au lecteur le soin de déduire les conséquences de ces faits, après qu'il en aura exploré les causes.

Cependant nous prendrons, sur nous, de remarquer que, dans le midi de l'Europe, les chefs du culte catholique tirent plus de crédit de leur naissance, de leur position sociale, de leurs grands revenus, de leurs palais et de leur force temporelle même , que du culte dont ils sont les pontifes. Un Napolitain , un Romain, et un Milanais reconnaissent dans un évèque 'ou un cardinal , une éminence ou une excellence, avant d'y voir un prêtre. Ce prêtre luimême s'envisage plus comme prince du siècle que comme un ouvrier modeste de la vigne qui lui a été confiée. N'était-ce pas ainsi que l'entendait, de sa personne, certain grand dignitaire ecclésiastique, lorsqn'ayant consenti à

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célébrer les saints mystères clans la chapelle d'un château, en l'absence du desservant, et s'apercevant des nombreuses distractions de l'assistance , au lieu de prononcer les paroles du rituel , il s'écria avec humeur : « Quand mon « laquais vous dirait la messe, vous n'y feriez « pas moins d'attention. »

Rant avait remarqué et nous ne saurions nous dissimuler qu'il existe, chez nous, une grande indifférence en matière de religion. Nous n'avions pas besoin de M. l'abbé de Lamennais, pour nous l'apprendre; mais ce qu'il n'a pas dit , et ce qu'il eût pu dire dans l'intérêt de la religion, dont il est le ministre, nous le consignerons ici, car cette indifférence a un côté très-affligeant : c'est que le culte , contre l'esprit des canons et des conciles, surchargé d'accessoires qui ont survécu aux temps d'ignorance, où se place leur origine, n'est plus en rapport avec l'état de la société ; c'est que ce malheur s'est aggravé, lorsqu'on a prétendu transformer la religion en levier politique ; c'est qu'au lieu de gémir, avec sincérité, entre le vestibule et le sanctuaire , s'ils n'avaient pas le courage de se présenter, entre les deux camps, la branche d'olivier à la main , les prêtres français ont pris parti pour le privilège dans nos

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discordes intérieures , ce qui est donner, à l'imitation des Juifs, un second soufflet à Jésus- Christ; c'est qu'ils ont ainsi armé de défiance les esprits et les cœurs contre une religion primitivement destinée à préserver l'humanité des insultes du pouvoir. En s'opposant, pour la dixième fois , à toute amélioration du système social , depuis bientôt trois siècles révolus , ils ont hâté la maturité de cette partie de tout culte, qui est sujette à vieillir, parce qu'elle vient de l'homme, et qui trouve sa plus forte garantie de respect dans la considération personnelle acquise aux pasteurs. Croira-t-on , par exemple , qu'un ecclésiastique , revêtu de hautes fonctions , accroisse l'autorité de son saint ministère , lorsqu'on l'aura vu , déguisé , courir à cheval au devant d'électeurs villageois , pour les haranguer, contre les anciens députés du peuple , et se constituer ainsi en mission politique au milieu de la grande route et des carrefours ? Croira-t-on que , lorsque cet homme aura reçu la plénitude du sacerdoce avec Tépiscopat (i), la religion aura beaucoup gagné

(i) Ce fait nous est personnel. Par égards, par indulgence même pour ce que nous croyons une erreur du moment , nous n'entrerons pas dans de plus grands détails.

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à une pareille intronisation ? Le gouvernement assez insensé pour faire entrer son clergé dans ces luttes affligeantes, se prive d'un auxiliaire qui n'a de force qu'en se tenant dans la réserve. Auraient-ils oublié tous les deux qu'étranger à la mêlée , Moïse se contentait de tenir les bras levés vers le ciel, pendant la bataille contre Amalec ? Voilà comme on perd d'un coup, le clergé et le gouvernement d'un pays!

Il est bien malheureux, pour la portion la plus éclairée de l'Europe, d'être d'un culte qu'elle ne suit pas ! Le cœur n'en souffre pas moins que l'esprit ; l'ame se sèvre de ses plus doux sentiments, et la vie à demi éteinte cesse d'avoir son but devant les yeux. Quand cet état de choses très - déplorable se manifeste quelque part , quand la pensée , dans son veuvage, cherche vainement au tour d'elle un point d'appui, il ne faut ni quereller, ni se répandre en plaintes pleines d'aigreur. Ce qu'il y a de plus pressé , c'est d'y porter remède : d'abord , il faut voir si ce sont les citoyens qui se sont détachés de la religion nationale , ou si c'est la religion qui s'est détachée de ceux-ci, en cessant d'être nationale? Dans ce dernier cas, surtout lorsque le sentiment religieux subsiste , nul doute que la religion ne doive faire

cîes pas vers la société, pour marcher avec elle, au lieu de lui barrer le chemin. Depuis sa fondation , vingt fois le christianisme a eu cette condescendance. Aujourd'hui, elle lui serait encore profitable à lui-même ; car il n'y a pas un être de bon sens qui, à livre ouvert, ne pût signaler, dans le culte, de tristes déviations de la loi première. Ce dernier a toujours admis des tempéraments et des modifications : certes, il fjMjil qu'il en ait beaucoup souffert dans son propre sein, pour être arrivé du châtiment sévère de Saphira et de son mari, aux grands biens possédés et consommés exclusivement par quelques notabilités ecclésiastiques î

En Angleterre, le culte n'est pas en dissidence avec la loi du pays : aussi y est-il plus généralement suivi et honoré que chez nous. C'est un grand avantage du Royaume-Uni qui tourne au profit du caractère national. Est-ce que le catholicisme , tel que quelques-uns de ses sectateurs l'entendent présentement, aurait le malheur de n'avoir d'affinité qu'avec le pouvoir absolu , ou avec cette portion de l'aristocratie française qui se croît dépouillée par la proclamation du droit commun ? Je ne le pense pas ! tout le mal vient de ce que notre clergé est trop entré dans la politique , pour être resté

dans le christianisme. L'église gallicane attend des pasteurs, qui ne renientpas le grand Bossuet. On ne saurait croire combien l'influence , tout à lafois négative et tristement positive de la religion, sur les mœurs et sur les travaux de l'esprit, est devenue dommageable aux mœurs et à la littérature française! D'une part, on s'exalte avec colère , contre le patriotisme , les sciences , l'indépendance nationale, les droits civiques, les conquêtes de la raison , et contre tout c^|qui fait vibrer de nobles sentiments dans le cœur de l'homme; une doctrine sèche et aride est professée ; sous une couleur de religion , elle tient du fatalisme , puisqu'elle sappe sourdement le libre-arbitre , fils aîné des lumières et de l'expérience : de l'autre, on fait arme de toutes pièces contre un culte qui s'est mis lui-même dans un état de prévention sociale, en prenant une part active aux hostilités des partis. Faute de lui croire de la bienveillance, on ne lui demande plus un seul conseil dans la vie de relations ; d'où il arrive que , réduit à une influence bornée sur quelques êtres simples, il les nourrit d'idées superstitieuses, tandis que , par une autre marche , pénétrant dans le cœur de la société , il eût pu l'animer d'un esprit de sagesse et de grandeur.

Le culte tend trop ostensiblement, et on l'appelle, avec trop d'appareil, à renforcer une autorité, déjà démesurée, en ce qu'elle a recueilli un immense héritage , dont elle n'a pas su faire l'emploi. Au lieu de la protéger, il l'affaiblit de tous les secours que son état guerroyant le force de lui emprunter pour luimême. Persécuté , il a pu rallumer son flambeau : persécuteur, il l'éteint de ses propres mains ; poursuivis par les gendarmes , ses missionnaires étaient puissants : dès qu'il faut les appuyer de gendarmes, ils ne seraient que ridicules, s'ils ne devenaient encore une occasion de sévices. Ce n'est plus du persiflage et des sarcasmes que les Français leur prodiguent , comme aux jours x)ù Rant traçait ses remarques : on les hait, et une religion haïe dans ses ministres est une religion perdue, si l'on n'y prend garde.

Cependant nous le redirons pour la consolation des honnêtes gens : le sentiment religieux existe en France. Comment expliquer ce que cette assertion a de contradictoire avec ce qui se passe tous les jours sous nos yeux? Cela sera facile : « Si l'on prétendait m'im poser la u charte, j'irais demeurer à Constantinople , » disait M. le vicomte de Châteaubriant; nous

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croyons aussi que, si l'on voulait imposer le ciel aux hommes, et surtout à des Français, dès l'instant ils cesseraient de le mériter. Il faut en convenir , c'est une belle porte du SUBLIME , dans la vie et dans les écrits , que la religion gallicane a imprudemment fermée , et l'histoire ne manquera pas d'en dresser l'acte d'accusation. Un père Bridaine, du haut de la chaire de vérité , ne peut plus envoyer à l'oreille des grands les saintes paroles qui les faisaient tressaillir d'effroi; il ne s'accusera plus devant son auditoire de ménagement envers les puissants du siècle , de dureté envers les petits , d'avoir prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain, et d'avoir ainsi contristé le cœur des meilleurs amis de son Dieu. Il lui faut renoncer à ce langage touchant , sous peine de passer pour séditieux. Tout ce qui conduit à renforcer le pouvoir de quelques privilégiés, lui est ordonné; tout ce qui serait propre à relever la dignité de l'homme obscur lui est interdit. Un discours chrétien n'est plus que le réquisitoire d'un procureur-général , et ce réquisitoire luimême a le ton d'un ordre du jour d'un commandant de place, interversion très-risible , si elle n'était désolante, car on a entendu des

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officiers supérieurs s'exprimer à leur tour, en style de missionnaires ! Nous rendons grâce au professeur de Kœnigsberg de ce qu'il nous a procuré l'occasion d'indiquer, chez nous, cette cause mortelle du mépris où est malheureusement tombée la parole évangélique.

En résumé , les religions tendent au beau dans l'Orient , à la superstition dans le Midi, et au terrible dans le Nord. Le sublime entrera, plus ou moins , dans toutes , suivant que l'imposante idée d'un DiEUcréateur et juge y sera, plus ou moins , préservée d'altération. Sans ombre de doute , l'Evangile présente le mieux celle-ci avec les nobles attributs de bonté et de justice qui appartiennent à la souveraineté universelle : aussi abonde-t-il en sublime entre les mains qui savent le respecter ; les autres, en y mêlant leur ouvrage , n'en tirent que des pauvretés et des superstitions ; ce serait encore beaucoup qu'on n'en fit pas un instrument de cruautés et de discordes!

Kant croit devoir consacrer quelques lignes à l'examen du beau et du sublime chez les sauvages : nous nous bornerons à ne voir, en eux, que des germes d'un génie qui éclate ailleurs. Comme leur nature n'est qu'ébauchée , et qu'elle attend le développement de la civi-

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lisation, il nous semble que nous avons seulement à respecter, en elle, le type commun de l'humanité , mais que nous ne pouvons la prendre pour matière d'une étude sur les plus principaux attributs de l'espèce perfectionnée. Nous hasarderons même, à ce sujet, une observation physiologique dont nous espérons appliquer, un jour, les conséquences , et la voici : Le sentiment est UN , nous n'avons cessé de le dire ; mais la pensée est le produit de divers mouvements et opérations de l'encéphale. Or ces opérations et ces mouvements, sous certains rapports , étant très - rares chez le sauvage , n'est-il pas à craindre que les organes intérieurs, par lesquels il devrait y procéder, s'oblitèrent, s'ils sont des canaux de transmission ; s'atrophient, s'ils sont des fibres; perdent leur qualité élastique , s'ils sont des cordes ; cessent de transsuder ou de sécréter , s'ils doivent exhaler un fluide , et qu'alors l'ame ne puisse plus y envoyer les ordres propres à les mettre en exercice? Il est prouvé, par un examen anatomique, que le cerveau des Caraïbes , des Esquimaux et des Nègres a moins d'ampleur que le nôtre dans la partie frontale de ses hémisphères, et par conséquent moins d'aptitude aux connaissances d'acquisition , faute d'un espace où elles

puissent être élaborées. L'opération, en quelque sorte , digestive de la sensation s'y faisant mal , ou pas du tout , les organes des relations extérieures dirigent en vain vers ce centre le produit de leurs recherches ; leurs divers rapports s'y combinent peu. La masse de l'encéphale finit ainsi par perdre sa prépondérance , bien caractérisée dans l'homme, sur le plexus solaire et sur le grand sympathique. Le reste du système nerveux la domine par le calibre de ses vaisseaux agrandis ; d'où il arrive que les déterminations instinctuelles acquièrent un surcroît de forces et même d'intelligence apparente , ce qui rabaisse l'être vers l'animalité , tandis que celles du raisonnement s'apauvrissent dans la proportion opposée (i). L'intensité de ces effets ne peut que se prononcer davantage à travers des générations successives. Dans cet état de choses , le goût du beau , si tant est qu'il en existe, se réduit à un simple appétit, et le SUBLIME à de l'effroi. Ce n'est plus la peine de se livrer à leur examen. On voit bien que la

(i) Cette théorie explique nettement, dans l'homme, la lutte des deux natures figurées par la partie concupiscible et par la partie raisonnable. Il en résulte encore que tout système qui tendrait à abrutir l'entendement ou aie priver de culture, tombe dans l'impiété.

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civilisation a besoin de passer par là , et de rendre, à son tour, par le laps de temps , à notre belle nature, ce qui en avait été distrait. La supériorité de l'homme de l'Europe , ainsi que l'a observé lé célèbre philosophe allemand, est grande dans notre espèce ; elle est immense. Lui seul, il sait aimer sa compagne; lui seul, il sait adorer son Dieu. Par ces deux traits principaux de son caractère, il s'est presque rendu maître du beau et du sublime. Il puise à plein vase dans cette double source , en mêlant un grand sentiment moral aux deux principaux actes de sa vie, qui sont d'abord la recherche respectueuse d'une illustre paternité , ensuite l'attachement à un être de son espèce, attachement fondé sur une apparence de formes expressives , prêtes à répondre aux besoins de ses sens et de son ame de feu. Il aime , il adore ! Comme il marche avec noblesse dans la route spacieuse de la création , en répandant l'exubérance de ces deux sentiments autour de lui! Une épouse et des enfants sont des liens par lesquels il s'enchaîne à la terre natale , et si, par une docte et philosophique investigation, il demande ses titres d'honneur aux archives célestes, il ne saurait les retrouver, sans mettre, en même temps, la main sur ceux de

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ses semblables : touchante solidarité qui , de la cause d'un seul homme , fait la cause de tous les hommes, et qui, de la cause d'un seul peuple, fera bientôt celle de tous les peuples! Ramené à ses principes, l'Évangile ne peut plus être une occasion de rupture entre les branches de la famille humaine. C'est au nom de Dieu que quelques fanatiques commandaient l'inimitié : on sait bien aujourd'hui qu'il n'est permis à personne de monter, avec les habits du sacerdoce, sur la montagne de Garizim (i), ou d'Hébal , que pour bénir les nations. Au fond , il y a unité dans la croyance principale de l'Europe; et déjà de Madrid à Stockholm, et de Londres à Paris , on est prêt à s'entendre : la religion et la philosophie ont demandé à entrer en alliance. Quel est le prêtre qui repousserait Socrate de l'autel ? Quel est le philosophe qui n'ouvrirait sa porte et son cœur

(i) Par l'ordre de Moïse, une partie d'Israël monta sur la montagne de Garizim pour bénir ceux qui suivraient la loi; une autre partie à l'opposite fut placée sur le mont Hébal , pour maudire ceux qui l'enfreindraient , tandis que , dans la vallée intermédiaire, les Lévites prononçaient les formules de bénédiction et de malédiction. Voyez le Chapitre xxvii du Deutéronome où cette scène vraiment antique est racontée.

à Féiielon ? Une ère de bonheur a été préparée, par le ciel, pour le genre humain. Le soleil de justice luira sur les peuples, malgré les tonnerres que l'on entend encore bruire à l'horizon. Telle est l'espérance avec laquelle il nous est doux d'enchanter les douleurs du moment (ij présent. Puisse cet écrit, dont le sage de la Germanie nous a inspiré l'idée (2), hâter

(1) Écrit après la séance royale, de 1823, où les ministres, par le discours delà couronne, ont établi des principes subversifs de tout droit national en France , et de tout droit public en Europe.

(2) En posant la plume, nous recevons de l'étranger une thèse , où la même matière a été envisagée , et a dû l'être, par un admirateur de Kant , sous quelques-uns des principaux rapports qui ont fixé notre attention. M. Denzinger (Ignace), professeur de philosophie à l'université de Leyde, dans le discours latin qu'il a écrit sur le Sublime, a marché sur les traces du célèbre professeur de Kœnigsberg, en quoi nous sommes loin de le blâmer , car il lui a dû plus d'une belle inspiration; nous regrettons seulement qu'il ait mêlé à cette doctrine certaines idées de Burke , généralement peu fortes de vérité , et qui n'ont que l'apparence de la profondeur.

M. Denzinger, en nous citant dans ses savan-tes remarques , ainsi qu'il a eu la bonté de le faire , avec une bienveillance dont nous sommes reconnaissant, semble nous reprocher de ne voir, dans \ Infini ^ qu'un des principaux caractères du sublime. Suivant ce penseur, il en

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d'un seul jour rarrivée de cette époque! Alors notre passage n'aura pas été trop mauvais sur la

serait la seule et unique condition. Nous confessons tenir encore à ce que nous avons avancé [Du beau dan^Êes Arts d imitation y tom. I*""). Nous espérons même qiWle présent ouvrage donnera, sur ce sujet, une confirmation au précédent.

Le docte professeur de Leyde peut bien avoir raison en tout ce qui concerne les productions de la nature et celles de l'art, propres à réveiller en nous le sentiment du su-- BLiME , tant que ces dernières n'auront pas pour but de nous offrir une image de la vie animée, généralement soumise à d'autres lois. Ainsi , une vaste perspective , un beau ciel étoile, un orage , un obélisque , un temple, nous conduiront à l'idée du sublime, en nous faisant passer par celle de X infini ; mais un grand trait de courage, de justice , de bonté , de civisme et de générosité doivent à une autre cause de pouvoir s'élever au sublime , sans que, pourtant, nous nous opposions à ce qu'ils participent, en quelque manière, de Xinfini, comme nous le dirons tout à l'heure; celte cause est \ abnégation. Nous l'avons soutenu dans tous nos ouvrages: celui-ci deviendra, sur cette matière , le dernier mot de notre doctrine. Avant de finir cette note , nous répéterons que l'abnégation ne doit jamais être si entière, que la personnalité soit absolument anéantie. Ainsi le soldat, qui expire bravement, se flatte que ses camarades, et peut-être son capitaine, parleront de lui au prochain bivouac; l'homme religieux, dans les sacrifices souvent ignorés qu'il fait , à son devoir, de sa fortune , de sa personne et quelquefois de son honneur (ce qui est bien plus, car c'est s'immoler dans le présent et dans l'avenir), l'homme religieux, dis-je,a Dieu en vue.

terre; alors , pensant à un autre livre, dont le soin nous a été également confié par la providence, nous demanderons qu'il nous soit permis de désirer pour nos humbles restes , rénitaphe que se fit à lui-même un homme, flWeux suivant la Sainte- Alliance , mais grand suivant la vertu et ses concitoyens : « Le corps « de Benjamin Francklin, imprimeur, comme « un vieux livre , dont les feuillets sont arrachés « et le titre effacé , gît ici et devient la pâture « des vers : cependant l'ouvrage même ne sera

Ferme sur sa croyance , il consent à attendre. Voilà par où l'idée de \ infini rentre dans la morale. Le grand courage de trois cents guerriers contre trois cents mille révèle encore une noble confiance en soi-même, ou un dévouement sans limites, comme l'ame dans laquelle il a pris naissance ; mais l'abnégation , souvent irréfléchie , est le premier et le plus beau caractère du sublime d'action. Nous désirons que ces lignes se placent sous les yeux de M. Denzinger , et nous les offrons à ia méditation de cet esprit aussi droit que bien cultivé. Quant au sublime de pensée dans les sujets de métaphysique transcendante, il nous trouvera de son avis.

Notre doctrine est maintenant établie par d'assez nombreux écrits; nous lui avons donné tous les développements qu'elle était susceptible d'admettre; à coup sûr, elle n'est pas dans les nuages. Si elle est vraie, il faut la recevoir: si elle est fausse , il n'en faut plus parler.

«point perdu; il doit, ainsi qu'il le croyait, « reparaître dans une nouvelle et plus belle « édition, revue et corrigée par son souverain « auteur. » Qu'il arrive de nous , suivant la même parole !

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