CONTINUATION DU IIP CHAPITRE
Suite de l'Examen philosophique de la différence d'aptitude au sentiment du sublime et du beau , dans le rapport des sexes.
Du mariage, des premières inclinations , de l'amélioration physique de l'espèce humaine en Turquie ; sages conseils de Kant.
JLjes matières qui appartiennent encore à ce chapitre étant d'un noble intérêt et tenant à notre moralité, par le côté, peut-être, où elle offre le plus de prise , nous avons usé de notre droit d'en avertir le lecteur , en donnant un repos à son attention, comme à la nôtre.
Le mariage , c'est la vie entière : du moins il en saisit l'espace le plus important, puisqu'il faut retrancher de celle-ci l'enfance et même une partie de la vieillesse, avant laquelle la
mort a presque toujours délié les nœuds des époux , par le coup porté à un seul et quelquefois à tous les deux.
Comment s'exécute un choix d'une si haute importance? L'homme en a la priorité par sa nature; on serait tenté de dire qu'il le fait seul; mais ce serait une erreur manifeste: en effet, il n'aura pas épuisé le cercle de ses relations et par conséquent de ses recherches, sans être arrivé à la femme , dont probablement il eût lui-même fixé les regards d'une manière spéciale. Ce choix, essentiellement libre de sa nature (et les parents s'abuseraient, s'ils prétendaient le diriger autrement que par l'éducation , comme nous le prouverons bientôt), a donc quelque chose d'obligé qui nous indique la personne destinée à en être l'objet , dans un intérêt de rapports réciproques, et c'est justement là ce qui en nécessite l'indépendance.
Plus la vie, ses emplois et ses loisirs sont diversifiés, plus cette liberté de vieiH indispensable, parle seul fait de la variété qu'ils jettent dans les caractères. Aux champs, l'entraînement physique agit presque seul ; celui-ci abandonné à lui-même se modifie peu ; et comme , dans un village, il n'existe qu'un seul état, celui de
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l'agriculture, qu'une seule série d'idées, celle des soins qu'elle exige, il arrive que toute femme y est une Vénus pour son voisin , et qu'à deux pas de sa porte on serre le lien conjugal, d'une manière aussi heureuse, que si les recherches s'étaient étendues à dix lieues de distance. Placer là l'amour et ses tourments, c'est mentir, autant qu'un roman pastoral. Mais, de ce que vous avez donné une certaine latitude à l'éducation de votre fils , de ce que vous avez favorisé en lui le développement des goûts sociaux , il résulte que vous vous êtes engagé, au moins tacitement, à le laisser arbitre de son choix. 11 ne faut pas créer des besoins dans un être, quand on n'est pas décidé à les satisfaire.
Consommé presque toujours dans la jeunesse des deux sexes, ce choix toutefois ne semble être que la conséquence du penchant sensuel qui les attire l'un vers l'autre. Il est bien rare effectivement que l'un des époux cherche dlfe vertus dans celui dont il va partager la destinée. Les traits , la figure , quelques grâces , un talent peut-être , un coup d'œil , ont tout décidé. On serait tenté de croire que la créature la plus morale de la terre n'apporte aucun sentiment de moralité à l'acte le plus
sérieux de sa vie : mais on se tromperait en répétant ainsi les lieux communs de quelques penseurs superficiels.
Sans aucun retour de réflexion sur euxmêmes, ces êtres, dont vous avez remarqué la légèreté, pour peu que leur choix soit resté libre , auront agi aussi moralement qu'ils pouvaient le faire : croyant n'obéir qu'à l'impulsion des sens , ils se seront arrêtés à des apparences physiques, mais presque toujours indicatives de ce queréclamait leur bonheur mutuel. L'homme vif et impétueux aura rendu les armes à une prudent réserve; jaloux de maintenir sa suprématie, l'orgueilleux se sera contenté d'une femme qui , ajoutant encore à la vanité d'un époux par un beau physique , ne le menace pas d'ailleurs d'une supériorité dangereuse; le studieux aura été attaché par les charmes d'une conversation vive et spirituelle; le laborieux aura souri à l'ordre que sa future fait déjà régner dans la maison à laquelle elle appartient, et le valétudinaire se sera laissé séduire par l'éclat d'un teint frais et vermeil. Nous ne placerons pas ici les choix des êtres dépravés, choix également déterminés en sens inverse des tendances : nous laissons à l'humoriste le soin de cette affligeante nomenclature. Cependant ,
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pour la consolation de riiumanité, nous remarquerons que tel est l'empire des mœurs et de la vertu , que le vice s'en accommode volontiers dans les autres, et que dans un cercle de femmes, exposées à la demande légitime d'hommes dissolus, la plus sage ne serait pas la moins recherchée.
Tout cela aura été vu et raisonné; toutes les qualités auront été discernées , sans donner lieu à une étude sérieuse, et les conséquences les plus directes n'en auront pas moins été tirées, avant que, d'une part, on ait songé à hasarder des propositions, et, de l'autre, à les accepter. Nous posons donc en fait, et nous prions les pères et mères d'y prêter toute leur attention, qu'un choix dégagé de contrainte , à moins que l'éducation de leur enfant ne l'ait enfoncé dans le dernier degré de la corruption (et ce serait leur faute), ne manquera jamais absolument de moralité, tandis qu'un choix, décidé par eux seuls, peut en être dépourvu.
Dans la jeunesse, on dissimule peu. Se tromper, est le plus grand hasard que courent l'homme et la femme prêts à se tendre la main, car, certainement, ils ont le sentiment de ce qti'il leur faut. S'ils ne se sont pas abusés réciproquement, ils seront heureux, autant que
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le comporte leur nature, ou ils ne devaient jamais l'être, à quelque autre choix qu'ils se fussent arrêtés. Bien leur a pris encore de s'unir, puisque ce n'est qu'un ménage de gâté.
Dans la masse d'un peuple, la foule des deux sexes se prend et ne se choisit pas. Elle n'a pas besoin d'y regarder de si près. Ses goûts ne sont ni multipliés, ni dégradés; la communauté d'intérêts et de travail forme bientôt pour elle des liens, d'autant plus forts qu'ils ne sont jamais usés par la passion; comme on les partage, ils ne pèsent guère non plus. L'empreinte du type primitif ayant été peu modifiée, par l'éducation, sur les diverses figures, personne n'est tenté d'aller chercher ailleurs ce qu'il trouve à ses côtés , et sans sortir de chez soi. Cette portion nombreuse de la société en fait l'appui le plus solide, par cela même qu'elle manque de mouvement. Le BEAU doit s'offrir à ses yeux sous des traits fixes et presque uniformes.
Il n'en sera pas ainsi de l'autre classe, numériquement moindre dans l'ordre social, mais qui ne laisse pas de lui donner son véritable aspect , par son éclat et sa constante mobilité. Le propre de la civilisation (surtout depuis l'établissement de l'imprimerie et des feuilles publiques) est d'étendre les rapports de l'être,
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de le faire intervenir clans diverses natures d'intérêt , de l'appeler en esprit où il ne saurait se présenter en personne , et de le multiplier en l'inscrivant à d'autres sphères d'activité que la sienne. La vie morale d'un pays consiste, pour un village, dans cinq ou six de ses habitants; pour un département, dans le dixième de sa population urbaine. Devenu centre de lumières et d'industrie , Paris reçoit son mouvement d'un bien plus grand nombre d'individus des deux sexes; et, dans cette foule, il est encore un cercle plus resserré , où de simples unités comptent plus, à titre d'influence, que cent communes rurales.
Comme ces êtres, parleur éducation et leurs richesses, se tiennent à la surface de la société et qu'ils en traversent sans cesse le théâtre, c'est d'eux aussi qu'elle accepte sa physionomie. Ils n'en ont pas été improprement nommés la^tête, car c'est là que se dessine l'expression sociale du jour et du lendemain; c'est là que le littérateur et le moraliste doivent la chercher et l'étudier.
Dans nos mœurs actuelles , les femmes participent à ce mouvement; autrefois, elles le faisaient naître (i). H en résulte que les qua-
(i) Pendant le règne de Louis XV, le siècle venant à
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lités du beau sexe doivent différer extrêmement chez nous; qu'ayant à plaire à une multitude d'hommes policés, elles sont obligées de se diversifier à leurs yeux, et qu'au sein de cette mobilité, les notions du beau moral, et même celles du beau physique , doivent passer par des nuances très-délicates pour nous-mêmes et imperceptibles pour l'homme de la nature, tel qu'un villageois appelé à leur examen.
Cependant le fonds primitif de tous les deux étant une aptitude à correspondre aux vues de l'ordre conservateur , aptitude qui , dans les traits du visage , devient le signe toujours ravissant du beau moral, il arrivera que, sans saisir les nuances les plus fines et les plus légères, le villageois pourra rectifier bien des idées , quand elles seront en opposition avec le type originel du vrai beau organique ou moral. Il nous serait facile de citer plus d'un exemple à l'appui de cette opinion (i).
incliner vers la philosophie , et une philosophie quelquefois licencieuse , pour ne pas être exclues de la direction de Topinion, les femmes cultivèrent les lettres; le mouvement, qui nous poussait vers les intérêts d'économie politique, n'a pu leur rester étranger : aussi commençaientelles à y obéir, il v a quelques années. Elles intriguent maintenant : qu'en conclure ?....
^i) Le préfet de mon département ayant donné à la
On voit maintenant combien de formes diverses le BEAU est susceptible de prendre chez les femmes qui figurent dans les premiers rangs de la civilisation. Comment l'apprécier? En lui appliquant le mètre du beau inaltérable, si l'on veut avoir la vérité absolue; en recourant à celui du BEAU conventionnel d'un pays, si l'on veut connaître uniquement ce qui doit y être un objet de préférence. Ainsi s'expliquent lesgoûts de localités et d'époques.
A travers toutes ces vicissitudes du mouvement social , Kant est-il fondé à croire que les premières inclinations d'un homme puissent servir à déterminer la base , sur laquelle auront été établies ses autres liaisons ? Nous penchons, avec M. de Buffon, pour l'affirmation;
la campagne une fête , où se trouvèrent deux femmes remarquables , l'une par sa grande beauté , l'autre , par ce que l'on est convenu d'appeler une aimable vivacité, je crus apprendre sur toutes les deux l'opinion d'un paysan , placé à côté de moi, en lui demandant quelles étaient, à son gré, les plus jolies femmes de cette réunion : à mon extrême surprise, il ne nomma pas une seule des deux dames , autour desquelles se groupaient presque tous les hommes; et il m'en donna pour motif, que l'une lui semblait trop orgueilleuse , et qu'il soupçonnait l'autre d'être uupeu/olle j sans quoi, elle lui aurait plu assez. Ce paysan était encore \m adjoint de village, sur lequel les idées de convention avaient quelque pinse.
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car c'est ici que le lempérameut originel doit rentrer , jusqu'à un certain point , clans ses droits, pareil, en cela, au terroir dont le goût se communique toujours au fruit le mieux élaboré. D'ailleurs il est rare que les impressions faites sur un cœur vierge n'y laissent des traces. Avec la connaissance de celles-ci, il serait donc possible d'entrer dans le secret de la vie intérieure de chacun et de lui assigner, assez bien, par conjecture, ses véritables jouissances en amour et ses peines les plus amères.
La théorie , que nous venons d'exposer , explique parfaitement pourquoi les physionomies vives et mobiles, dans les femmes, sont pour nous un objetde préférence générale: c'est que chacun , à l'examen , y trouve ce qu'il y cherche ; c'est que c'est un pays où tout n'est pas vu d'un coup d'œil, comme sur les terrains à surface plane ; c'est qu'enfin , à chaque pas , le voyageur est invité , avec un air de mystère qui lui plaît assez, à y faire de nouvelles découvertes. Une belle femme sans expression n'en serait pas moins tîelle, mais plus pour l'homme rapproché de la nature que pour celui, dont le commerce social à étendu les besoins et mobilisé, pour ainsi dire, le goiit.
Nous n'aurons garde d'oublier que les qua-
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lités voulant être équilibrées, non par des qualités contradictoires (ce qui amènerait sûrement, dans l'union conjugale, une dissonance plutôt qu'un accord), mais par celles qui en sont, à certains égards, le repos, les vertus nécessaires au bonheur d'un ménage seront , chez la femme, plutôt négatives que positives, puisque celles de l'homme ontéminemment ce dernier caractère.
Ainsi les femmes douces, modestes, timides, d'une piété plus affectueuse qu'argumentatrice, d'une conversation plus fine que tendue dans le raisonnement, seront les objets d'une préférence marquée, à égalité d'attraits physiques, tant qu'il y aura sur la terre des hommes audacieux, décidés dans leurs opinions, nobles dans leurs sentiments, indépendant dans leurs idées même religieuses, fiers de leurs avantages réels ou supposés, opiniâtres dans leurs investigations et adonnés à la culture des lettres et de la philosophie.
Le contraire se rencontrera quelques fois, quand les rôles auront passé d'une main à l'autre. Alors de grands mérites sembleront avoir changé de sexe. Les uns donneront des saints à la légende , les autres des héroine^s à nos fastes. Vous verrez des femmes se faire des noms illustres dans la science : mais soyez bien
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persuadé qu'à moins de raisons particulières , dépendantes des positions de la vie, les hommes supérieurs ne les rechercheront pas. Ils pourront se plaire dans leur société, surtout s'ils y échangent de Tamour-propre ; ils leur demanderont peut-être une liaison, jamais des nœuds durables : ce serait se vouer à l'inlériorité, ce serait en faire l'aveu, et le beau caractère d'homme ne s'abdique pas ainsi par celui qui a la conscience de l'avoir reçu. Sapho n'aura pas nréme la consolation de fixer Phaon; l'orgueilleuse J3etite-fille de Tudor, Elisabeth pourra compter ses favoris , mais non ses amants. Le cœur d'une femme ne déroge pas impunément comme le nôtre : il demande à remonter, et il aspire volontiers à ce qui est beaucoup plus haut que lui ;dès iqu'il a descendu , il perd ses droits au retour.
Il n'est pas rare de rencontrer des femmes qui puisent, dans un caractère opiniâtre, l'idée d'une vaine et prétendue supériorité. Ce isont celles - là qui , fières de quelques avantages fortuits, rendent un époux malheureux, quand il n'accepte pas l'avilissement. Vous leur trouverez l'énergie de la volonté pour donner de6 ordres, mais non la force de tête pour les mûrir. Le sage voit, en elles, deux êtres
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manques, et les deux sexes les repoussent. On serait tenté de croire que Hobbes les aurait eues en vue dans son fameux axiome , où il dit qu'un enfant robuste est toujours méchant (i). Ne craignons pas de tomber dans des redites : c'^st comme femme , et physiquement comme femme , que celle , qui en a reçu le nom, plaît; c'est par son sexe qu'elle prend sa place. L'expérience nous l'enseigne tous les jours : dès qu'on entend parler, dans le monde, d'une célèbre harpiste ou pianiste, d'une savante et de ses écrits , d'une muse et de ses poèmes , d'une artiste et de ses œuvres , la première question des hommes à leur sujet , ou plutôt toute la réponse , consiste à demander si la tant renommée virtuose est jolie , si elle est jeune, si elle est aimable, si elle reçoit ? C'est ainsi ( et le plus souvent , sans y prendre garde) que, d'un mot, on la renvoie à son état de femme , dans lequel , pour peu qu'il tienne d'une nature heureuse , il y a cent fois plus de charmes que dans une élégie de Tibulle, une madone du Corrége , un duo de Paër, une page de Machiavel ou de Tacite , fut-elle com-
(i) Malus puer robmtus y Hobbes, Prcf al io, de cive, ad lectorcm.
DANS LE RAPPOllT DES SKXES. ig^
mentée par mon honorable ami M. Benjamin Constant.
Parlez, au contraire , des sujets, choisis dans Tautre moitié du genre humain , qui ont joué un rôle sur le théâtre de la vie : s'est-on jamais avisé de s'enquérir si Homère était bel homme , si Virgile était d'une jolie figure , si Milton et Pope avaient l'air cavalier , si L'Hôpital et Mole avaient des succès auprès du beau sexe, et si Fénelon était aussi bien tourné, dans son camail, que M. l'archevêque de **? Nous avons parcouru la Bretagne dans ces derniers temps, et , malgré la compression exercée sur les esprits par le ministère, nous y avons trouvé partout l'amour du pays , partout un grand intérêt pour la cause soutenue par l'opposition. Les éloquents défenseurs de celle-ci sont principalement chers aux femmes. Entre ces dernières, plusieurs m'ont parlé avec ame et sentiment de nos orateurs célèbres. Bien peu m'ont interrogé sur leurs qualités physiques; aucune ne m'a paru désirer que MM. Royer-Collard , Foy, Manuel, Sébastiani, Chauvelin , Perrier, Lafitte , Girardin , St.-Aulaire , Bignon , Benjamin Constant (i) fussent des Adonis. Com- • i=-r
(i) Je puis assurer que les béquilles de ce dernier n'ont
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meut explique*^, eh pareillie matière, Une indifférence presque générale , si ce n'est en reconnaissant que les deux sexes ont divers moyens de se recommander aux yeux , l'un de l'autre ; que nous aimerions peu, pour comfiagne de nos jours , celle que nous serions condamnés à admirer; et qu'au contraire des fertimes , s'il nous fallait leur présenter, d'ilhe main , la branche de chêne ou de laurier due à leurs grandes actions , nous aurions rarement, dans l'autre, celle de myrte, pour leur eh faire hommage.
c( Vous attachez donc bien du prix à la beauté physique », sfera-t-on tenté de me dire : mon dieii, non, répondrai-je, eh toute innocence; car dans l'ordre de la nature et dans mon sentiment J)ersonnel , à moins d'une disgi'ace notable , étrfe femme , serait être belle , comme être homhie, serait être fort, brave, élevé dans la pensée , généreux , humain. J'insiste seulèmeht pour que chaque créature, se gardant d'êtrie rebelle à sa destination ici-bas , concoure à l'harmonie du tout. Le nû de la femme est plein de grâces : les deux sexes en
rien retranché à l'intérêt que lui portent les dames françaises.
DANS Lte RÀPPORt DES SEtES. 169
conviehheiii: ; Tobligaliôn d'y prendrîe le type statuaire le prouvé (i), et la même chose est attestée par le luxe de nos appartements, où il se réjîète sans cesse : ^certainement , si vous le calquez sili* la natui*e avec fidélité , le tlU de rhotnme , dans la véritable acception du mot, n'est pas beau. Certaines parties en sont anguleuses , d'autres lourdes et compactes ; le tissu cutané manque de souplesse ; et quand le siijet est parvenu à sa force virile, état de perfection, où nous devons le prendre, le velu des reins, des bras, de la poitrine, des épaules et du bas du visage, n'a rien de flatteur pour l'œil. Il n'y a pas de femme qui , dans sa bohîie foi et tout en ressentant des émotions, d'une autre nature, qu'une telle apparition pourrait lui causer , ne se rangeât à notre avis , offrît-on à sa vueMilon,Duport, Paul (2) et les meilleures élcadémies , car ce ne sont encore là ni les Bacchus ni les Apollon du Vatican. Il faut donc que la beauté de l'homme réside quelque autre part ; puisque , à coup sûr, il a aussi la sienne! Maintenant que nos idées sont rectifiées, siir le BEAU, dans les deux sexes, nous partage-
(i) Voyez les pages i45 et suivantes de ce cliapitie, (i) Noms de trois danseurs dé l'Opéra.
l'JO DU SUBLIME ET DU BEAU,
rons ropinion de Rant relative à runiformité du goût , dont les Circassiennes et les Géorgiennes sont les objets. Elles plaisent aux Européens comme aux Asiatiques, et principalement aux sectateurs de l'islamisme qui en font un commerce barbare. I.a race de ceux-ci s'en est sensiblement améliorée , ainsi que le remarque le professeur de Rœnigsberg : mais cette observation amène une singulière idée, et l'on est tenté de se demander ce que les Orientaux font de leurs propres femmes, après n'avoir admis à leur couche , presque uniquement, que des femmes étrangères? Il est certain que les premières, dans la Turquie et dans la Perse, semblent être les victimes d'un abandon d'autant plus injuste que, depuis un temps, elles devraient y participer à l'embellissement de l'espèce. Toutefois, l'on se tromperait si l'on croyait qu'elles se multiplient, sur cette terre de despotisme , dans une progression géométrique. Les sérails en consomment beaucoup, qui vieillissent sans être parvenues à la maternité. La polygamie est peu féconde de sa nature , ce qui annoncerait qu'elle n'était pas destinée à être la loi du genre humain.
A l'égard des femmes de l'Orient , des deux Grèces et de l'Archipel , quand on les examine
SOUS le rapport de leurs formes, la régularité de leurs traits et leurs heureuses proportions sont hors du doute. Nous pensons même que, dans Tensemble de leurs personnes, elles offrent le type de ce beau positif sur lequel il ne s'élèvera qu'un jugement d'approbation, partout où le goût d'emprunt n'aura pas empiété sur le goût naturel. Mais ces belles créatures, élevées dans des pays où les arts sont peu cultivés et où les relations sociales sont très- circonscrites , doivent manquer généralement de cette expression, qui donne de la pensée au visage , et sans laquelle les mouvements du corps ne sont plus que des habitudes. Le villageois, que nous avons cité dans une note, leur accordera sa préférence; nous n'en serons pas surpris; le voluptueux sensuel pourra même les rechercher, pendant quelques heures , comme le fait l'Asiatique : quant à l'homme qui veut, dans une liaison, des rapports d'esprit et de sentiment, avec une telle femme nous le trouverons réduit à se demander bientôt {\),où il ira passer la soirée? Les conseils que l'auteur des Considérations
(i) Mot charmant, dans son ingénuité, d'un homme que l'on engageait à épouser la femme avec laquelle il
l'J'i 1>L SUBLIMJi ET DU BEAU.
(lici'e àiix fetnmes, sont d'autant plus précieux que tout ce qui conduit à la conservatioti de leurs attraits moraux ou physiques, tend au bonheur de l'espèce humaine. Certainement les Français n'auront pas recours aux moyetis dont useht les Musulmans, pour introduire dans leur couche de belleis odalisques; nos moeurs s'y opposent , et eticore plus notre bon sëiis européen, car ce que l'on gagnerait au profit de l'araoUr physique tournerait en perte dès émotions qui lui donnent sa vraie valeur : mais il est évident que, notre climat par sa doiice température étant très-favorable au développement de la beauté, on peut témoigner quelque surprise de ce que le sexe, qui d'ailleurs n'y manqué pas de grâces , est assez généralement dépourvu de cette belle et noble régularité dé contours , dont se glorifient les pays orientaux. Il y a peu de temps que, dans une visite à M. Prud'hon, celui de tous nos artistes dont le pinceau rappelle lé mieux là touche voluptueuse du Corrége , nous lui dernandâmes, à la vue d'une Vénus au bain, déjà très-heureusement ébauchée, s'il s'était sou-
cUit lie depuis Ion g- temps : « Et alori, disait-il, oii irai-ju « pâàser ma soirée? »
\e\}t servi du modèle pour cette composition? Il nous répondit négativement, et nous coofessant qu'il s'était borné à d'anciennes études déposées dans son portefeuille, il déplora, devant nous, l'indigence des ressources que Paris pouvait offrir en ce genre. Suivant lui, nos femmes ne manquent ni de morbidesse, ni de correction dans la po^'tion du corps inférieure à la taille ; les pieds , les jambes , les hanches et les cuisses, quoiqu'un peu fortes, sont d'une proportion agréable , tandis que , chez presque toutes, la partie supérieure est défectueuse, fj'habile artiste crut devoir en accuser l'usage des corsets, et nous partageons, en cela, son sentiment. L'effet de ceux-ci ( surtout quand on y emprisonne les enfants qui viennent de naître) ne peut manquer, à la longue, de rétrécir la poitrine , d'aplatir le thorax et le sternum, de priver les côtes de la latitude et de l'élasticité de leur jeu dans la respiration, de déprimer les muscles inte^^costaux, d'appauvrir les glandes lactées avant l'époque de leur douce turgescence , et même de nuire à la colonne épinière, en forçant le travail de l'assimilation à descendre de préférence aux parties inférieures, telles que les cuisses et les jambes, exemptes au moins de ^éne, sous le rapport
■**fe
174 ou SUBLIME ET DU BEAIT,
(le la circulation artérielle. Jean-Jacques Rousseau avait fait la guerre aux corsets qui , comme les ceintures, ne conviennent qu'aux femmes tout-à-fait formées, à celles qui ne sont pas restées étrangères aux fatigues de Lucine et qui se sont acquittées des devoirs de l'allaitement. Le philosophe de Genève fut éloquent, parce qu'il parla au cœur des mères le langage de la nature; il fut écouté; les corsets disparurent : mais depuis quelques années , ils s'en vengent bien, et les affections rachitiques font des progrès menaçants pour le beau sexe. S'il ne nous est pas donné de l'inquiéter, malgré nos trop justes motifs, sur la perte de sa santé, au moins puissions-nous l'effrayer sur celle de ses charmes, les plus flatteurs, puisqu'ils sont les plus apparents ; car leur ruine nous paraît prochaine!
Rant est-il bien fondé à placer le vrai point de perfection de la femme, à la fleur de son âge et , dès lors , presque au début de sa carrière? Ne faudrait-il pas plutôt le rapporter à l'époque, où conservant encore une grande partie des avantages les plus séduisants de son sexe, elle y joint le mérite d'un esprit cultivé par la lecture et par l'expérience de la vie? Dans ce dernier cas , ce serait vers sa trentième
DANS LE RAPPORT DES SEXES. lyS
unnée que la compagne de l'homme mériterait tout notre intérêt. C'est aussi dans ces jours d'un bel été que les femmes produisent les plus fortes passions. Un amant d'un goût délicat est alors fixé par tout ce qp^ est en possession de captiver à la fois les sen^et l'ame. Des grâces toutes faites à leur domicile et sûres de leur effet, un caractère solide, une finesse d'aperçus déjà initiée au secret important de nos fantaisies , et un entretien qui rend plus courtes les longues soirées de Thiver, garantissent la solidité des attachements, dont elles deviennent l'objet dans cette période de leur existence.
S'unir à une femme très-jeune, si on ne l'est soi-même , ce qui ne manque pas non plus d'inconvénients ^ c'est se charger d'une éducation; et rarement, dans les éducations, l'écolière croit aux avis du maître, quand, par la disparité d'âges , elle diffère trop avec lui de goûts et de penchants. Cependant de tels risques sont de beaucoup préférables à ceux de contracter des liens, où l'épouse étant dans la rigueur du mot, la contemporaine desonmari, ne tarderait pas à devenir, pour lui, la génération passée. Leurs amours- propres, à tous les deux , sans cesse affligés , leur rappelleraient
176 DIT STIBLIlVrE ET DU BEAIT,
que Ips arbustes , pour se marier , np doivent pas affecter, entre eux, trop de ressemblance : dans cette guirlande de l'union conjugale, la femme doit fournir les fleurs, et la verdure immortelle, çmi en relève l'éclat, doit venir du mari. m
Déjà noble et grand , la nature veut adoucir l'homme , en lui donnant une compagne , et celle-ci , en s'attachant à son protecteur, tend à s'élever avec lui; cela est conséquent de la part de cette dernière , puisque c'est d'un autre qu'elle reçoit son nom, son état dans la société, ses liaisons secondaires , et jusqu'à la place où elle s'assied dans les rangs marqués par la patrie. Plus l'homme est civilisé , plus il cherche de beautés chez la femme , au moins de finesse dans les traits et de grâce dans les mouvements, enfin tout ce qu'il n'a pas, tout ce qu'il serait peut-être messéant de trouver chez lui; dans un autre genre, la femme a la même exigence. Cependant qui ne serait prêt à dire que la beauté est toujours de labeauté, et que la noblesse des sentiments, la dignité des manières, la culture de l'esprit, l'élévation du caractère et même son indépendance, ont droit à nos hommages, quelque part qu'elles se rencontrent? Eh bien! dans la société des
deux sexes, les choses ne vont pas ainsi ; la sagesse du Créateur a voulu qu'avec des qualités particulières, faites pour provoquer une recherche'réciproque, chaque sexe possédât le goût de celles qui lui manquent. Ce sont des liens et des rapprochements qu'elle a préparés entre eux : or , la femme qui serait attirée vers un homme par les agréments d'un physique très-soigné , et l'homme trop prévenu qui se laisserait éblouir par le luxe de talents, dont, au lieu de grâces familières au jeune âge, brillerait la froide maturité d'une femme , sorti-? raient également de leur position. 11 est bien probable qu'ils en porteraient tous les deux la peine; car, après s'être mutuellement volé, on ne vit que par miracle en bonne intelligence. Ces motifs nous décident à donner notre approbation entière aux conseils , par lesquels le philosophe allemand voudrait que l'on s'attachât à diriger l'éducation des femmes. On ne saurait trop leur répéter que c'est dans leurs maris , et non dans elles-mêmes , qu'il leur est permis d'aimer la gloire. Pénétrées de cette vérité, on les verrait désirer, pour époux, les hommes sur lesquels le pays fonde ses plus grandes espérances; de leur côté, ceux-ci , pour se rendre dignes d'un aussi beau choix,
auraient à se renforcer dans leurs qualité* d'HOMMES , c'est-à-dire, à se rendre plus instruits, plus justes, plus généreux, plus capables d'offrir une protection efficace à la faiblesse et d'utiles services à leurs concitoyens. Sans préciser son idée, Kant donne bien à entendre qu'il serait fort fâcheux que la société des femmes , se bornant à amollir notre caractère ( ainsi que certains moralistes leur en font un mérite), parvînt k nous féminiser , tandis que , consentant , avec elles , à un échange de nos vertus énergiques , nous les rangerions, à notre tour, dans une catégorie masculine.
Quelle femme n'aimerait pas un homme honoré de son pays et qui y remplit ses devoirs? Quel homme ne chérirait pas la femme dont l'agréable présence le rappellerait, chaque jour, avec un nouveau charme , près de ses foyers domestiques ? Les femmes comptent peut-être pour trop peu dans l'existence des Anglais , peut-être pour trop dans îa nôtre. Ils sont en deçà, et nous sommes en delà du point, où le commerce des femmes tourne au profit de la cité : ainsi qu'ils touchent à la rudesse , nous sommes prêts à retomber dans l'amollissement, auquel nous étions échappés par la révolution.
Quelque chose que Ton dise aux femmes
pour les consoler de la perte de leurs attraits, cette perte ne laissera pas d'avoir une triste influence sur leur bonheur et par conséquent sur leur caractère. Qu'elles veuillent prolonger la durée trop fugitive de leurs avantages physiques , nous ne devons pas nous en étonner. La chose en vaut la peine pour elles; il n'y a même à cela rien que de juste et de convenable, quand un défaut de goût ne prête pas à ce soin les couleurs du ridicule. C'est avec leur beauté qu'elles ont excité l'amour , le plus doux sentiment , soit qu'on le ressente , soit qu'on le fasse naître : elle doit leur être chère. Qu'elles s'en servent , de bonne heure , pour préparer l'amitié, l'amitié si douce encore , quand elle s'établit entre deux êtres de sexe différent ! Alors la femme n'aura pas à se plaindre d'être prise au dépourvu par une vieillesse jalouse. Après avoir brillé dès l'aurore de la vie, à la vérité son soleil couchant se voilera de nuages; mais il suffiia de leurs vifs reflets et de leur transparence , pour attester l'ancien éclat de ses rayons.
FIN DE L EXAMEN PHILOSOPHIQUE DU TROIblEME CHAPITRE DES CONSIDÉRATlOIfS DE KANT , SOR LB SENTIMENT DU SUBLIME ET DU BEAU.
l8o DU SUBLIMF ET DU BE AU ,
Sur le sentiment du sublime et du beau, par Emmanuel Rant.
Examen philosophique du quatrième Chapitre, où il est traité du caractère des nations, sous le rapport de leur aptitude à concevoir le sentiment du sublime et du beau. — Des Français et des Anglais. ■ — Des Allemands, des Espagnols et des Italiens.
V)n ne formerait pas une vaine et fausse conjecture, en supposant que madame de Staël a eu connaissance du système adopté par Rant, dans sa classification des peuples , sous le rapport de leur aptitude à recevoir le sentiment du BEAU et du SUBLIME. Quclques-uncs des idéesmères de l'auteur des Considérations se retrouvent dans le livre fort remarquable de la Littérature (i) , et notamment une prédilection prononcée en faveur du caractère et des pro-
(i) Par madame de Staël qui a publié cet ouvrage après celui sur l'Influence des passions , et qui y a développé son système de la perfectibUité indéfinie.
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(luctions poétiques des peuples du Nord. Les deux écrivains ont affecté, par privilège , la tendance vers le subliMe à la Germanie et à l'antique Albion; tous les deux ont fait, à peu près , la même part aux Français Jet aux Italiens : le germe de l'un des deux ouvrages a été déposé dans l'autre , si ce n'est que Rant se borne à établir les peuples sur le domaine du beau et du sublime , dans la proportion des droits qu'ils semblent y avoir acquis, sans en assigner les causes, tandis que madame de Staël, considérant, dans cet ensemble de la civilisation, le genre humain personnifié , a cru pouvoir signaler la marche progressive de celui-ci sur le terrain des arts et de la philosophie. Cette idée, à peine indiquée, par Rant, dans le chapitre que nous soumettons à notre examen , nous paraît appartenir plus particulièrement au célèbre chancelier Bacbn.
Ce n'est pas de ce dernier système , susceptible d'être adopté dans quelques-unes de ses parties , malgré les articles très-bien écrits qui lui ont été opposés dans les Mercures de 1800, que nous allons nous occuper. Notre attention portera tout entière sur celui des tendances nationales vers le beau et le sublime. Nous ne doutons pas que V Esprit des lois n'en
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ait donné la premièt'e inspiration au professeur de Rœnigsberg. Ainsi, d'âge en âge, le génie se transmet le sujet de ses savantes méditations ! Ce que madame de Staël dut à Kant , celui-ci en fut redevable à Montesquieu et à lord Vérulam, qui ne furent sûrement pas quittés de toute reconnaissance envers Bodin pour sa République , et Hippocrate pour son fameux traité De Hair , des eaux et des lieux.
Comme on Ta vu , Kant poursuit son système : des tempéraments et des sexes , il Tétend aux nations européennes; nous essaierons d'achever cette belle idée , en l'appliquant aux différents âges des sociétés , ainsi que nous en avons agi à l'égard de ceux de l'homme, et nous ferons entrer en ligne de compte les institutions , qui ont encore plus d'influence que les climats sur le génie des peuples : de la sorte, nous suivrons le sentiment du beau et du sublime dans les phases d'existence de la nation française , après l'avoir étudié dans les époques mémorables de la vie de l'un de ses plus grands monarques.
Les nations , comme les hommes , ont leurs âges par lesquels s'altèrent leurs goûts et leurs humeurs. L'enfance des sociétés est consacrée d'abord à la satisfaction de leurs premiers be-
soins. C'est la nourriture, c'est l'abri, le vêtement et la sûreté qu'il leur faut. Puis, quand ces biens leur sont garantis, elles veulent des distractions, des fêtes et des plaisirs. Semblables à ceux du nourrisson à peine détaché du sein de sa mère, ces plaisirs commencent par être simples et naïfs. ïhespis débute par promener dans l'Attique , pendant les vendanges , des acteurs barbouillés de lie de vin ; Athènes s'arrête autour de ce chariot; à la fête d'une divinité rustique, on saute sur des outres gonflées de vent, aux risques d'une chute qui provoque une bruyante gaieté : telle fut l'origine de ces jeux, où la Grèce, émue par les mâles accents de Sophocle et les plaintes touchantes d'Euripide, pâlit à l'aspect des crimes historiques mis en action devant elle, ou donna des larmes au malheur, dont on plaçait sous ses yeux la douloureuse image. C'est par ces degrés qu'on arriva aux poèmes et aux immortelles tragédies, qui prirent leur nom dans cette source modeste.
De ces deux âges , l'un est celui de la nécessité qui s'occupe laborieusement du jnatériel de la vie , âge ingrat où s'arrêtent et languissent tous les peuples asservis par le despotisme ; l'autre est le temps d'une humeur vive
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et folâtre, commune aux nations sur lesquelles le ciel à jeté un regard d'amour, et qu'il appelle , par la liberté , aux grandes pensées et aux grandes choses. Bien que le beau et le SUBLIME n'éclatent pas , à ces époques , chez les peuples que nous pourrions dire désignés pour la gloire, ainsi que, dans l'ancienne Rome, les enfants illustres étaient consuls désignés, cependant ils peuvent poindre et lancer des éclairs avec lesquels les yeux apprennent déjà à se mettre en rapport. Tel se montra Hésiode, dont le principal mérite fut de renfermer dans un mètre convenu , la seule science de ces jours nouveaux; tel'fut surtout Homère qui devança , chez les Grecs , l'âge du sublime , et qui le prépara, en échauffant les âmes du feu de son génie. On le vit apparaître , tout à coup , à la barrière , avec ses formes colossales, comme au matin le soleil, sortant des nuages , balance son disque immense à l'horizon.
C'est vers une période en rapport avec cellelà dans l'existence de leurs nations respectives, que firent parler d'eux les troubadours et les bardes , aussi inférieurs à Homère que les compatriotes de celui-ci étaient supérieurs aux antiques Celtes, aux Pietés, aux Gaulois et
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aux Calédoniens. La jeunesse de tous les peuples Modernes a été lente et pénible, quelquefois même rétrograde. Aussi a- 1 -elle eu généralement peu de gaieté. Nous en trouverons la cause dans les demi-lumières dont nous héritâmes, et surtout dans quelques idées reçues de confiance , triste reste de la décrépitude des empires d'Orient et d'Occident, que l'on appliqua improprement aux sociétés nouvelles. On s'en servit pour consacrer le pouvoir de la force; par un droit écrit , celle-ci fut érigée en système. La religion naissante y renforça sa teinte. Ainsi la civilisation antérieure fut loin d'aider à la nôtre; elle faussa seulement notre ligne, et, au lieu d'être pour nous un bienfait , en nous entourant de ses débris , elle détourna longtemps nos pas de la route du beau et du sublime, dont on s'écarte dès qu'on n'est plus guidé par la nature.
La guerre de leur indépendance, contre les Perses , ne tarda pas à ouvrir aux Grecs le siècle de leur vraie gloire.
L'enfance des Romains fut plus grave et plus sérieuse ; à bien dire , ils n'en eurent pas , et leur caractère s'en est ressenti jusqu'aux jours de leur corruption , où il devient presque méconnaissable. Cela tient à plusieurs causes
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particulières, notamment à leur existence plu^ souvent et plus tôt compromise. Comme plcr sieurs autres états, où des suprématies d'individus finissent par s'établir , les petites peuplades de la Grèce en vinrent à la royauté; mais celle-ci n'était pas armée d'une grande force : ici élective, là héréditaire, partout elle reposait sur un simple accord national qui, à la moindre secousse, pouvait les mener à la république, forme de gouvernement vers laquelle inclinent, de toute nécessité, les peuples qui ont à combattre pour leur indépendance, parce que c'est aussi celui dans lequel il leur est permis de déployer le plus de vigueur. L'Europe, dans sa guerre contre Napoléon^ en fournit la preuve: chaque monarchie, du consentement de ses chefs, y a pris un aspect républicain ; de là les promesses qui gênent beaucoup aujourd'hui. Tarquin l'ancien rendit à Rome la royauté plus serrée et plus compacte qu'elle ne le fut dans le Péloponèse; aussi ne put-on s'en détacher que par un déchirement. Sans le poignard de Lucrèce , serré avec force dans la main du premier Brutus, il est probable que les Romains occuperaient peu de place dans l'histoire, car ce fut ce poignard qui constitua le sénat. Dès le principe, toutes leurs
puissances de vie furent mises en action; il n'y eut , pour eux , d'autres chances que de périr, ou de triompher de leurs voisins et de se les agréger. Vinrent les Gaulois: autre question de vie et de mort. Toujours l'arme au bras, quand ils ne labouraient pas la terre, ils ressemblaient à un jeune homme , auquel la perte prématurée de ses parents laisse des affaires engagées , et qui , ne pouvant se dispenser de s'y livrer , passe immédiatement de la puberté à la maturité de l'âge. Ainsi , pour les Romains , la VERTU devint une nécessité de position , qui les conduisit, plus tôt que tout autre peuple, au suBUME de sentiment et de pensée. Parla même raison, le beau, dans les arts et dans l'expression , dut naître tard chez eux. Ce ne fut pas un fruit de leur terroir. Il y fut transplanté presque avec le cerisier qu'y porta Lucullus. Rome moderne a perdu le sublime, et elle a conservé le goût du beau ; ce qui nous confirme dans l'opinion que le premier se nourrit, chez l'homme , du sentiment de sa dignité , et que le second se contente pour pâture de formes et d'images.
Achevons de tracer l'historique de la nation française : nous le devons , puisque Rant s'est particulièrement occupé de nous, dans la ré-
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partition qu'il fait de ces deux grandes qualités, entre les peuples de l'Europe.
Etablissons d'abord quelques principes généraux qui, plus tard, ne seraient pas échappés à l'auteur des Considérations^ et que nous proposons pour appendice de son système.
Les deux nations qui se partagent, entre elles, les plus beaux feuillets de l'histoire ancienne, les Grecs et les Romains, devaient incomparablement voir paraître le sublime , chez elles, avec plus d'abondance, que les nations du moyen âge et même que celles des temps modernes. C'est une semence d'une nature forte , que les cœurs mous et asservis ne nourriront jamais. Le sublime n'est dans l'homme que la déclaration solennelle de l'énergie de son ame. Où il y aura des grands et des petits de naissance, cette voix ne saurait se faire entendre : les uns seront, à trop bon marché, grands dans la hiérarchie du siècle, pour qu'ils travaillent à l'être dans la vertu ; aux autres, l'oppression courbera trop la tête, pour qu'ils puissent la porter avec noblesse. On lutte avec fierté, souvent avec succès, contre un malheur accidentel ; en aucun temps, contre un malheur héréditaire. Il ne peut exister ni beau ni sublime où domine le pouvoir absolu. L'uni-
formitédela crainte y nivelle tout et ne permet à personne de s'élever, à moins que cette situation des choses ne soit temporaire; et alors d'utiles secousses peuvent féconder le sol le plus ingrat. Les grands siècles ont eu lieu précisément à ces époques, comme nous l'avons déjà remarqué.
Il est incontestable que le sublime jaillira, presque de lui-même , dans les républiques ou dans les gouvernements constitutionnels, régis par des chefs héréditaires , parce que c'est aussi là que le cercle de l'intérêt est le plus étendu qu'il soit possible. Comme on y a besoin de tous, dès qu'on ne devient grand que par les services rendus à l'ensemble d'un pays , les sentiments auront de la grandeur. Le droit d'arriver , si on a des forces et du courage , autrement l'égalité devant la loi, ne peut laisser un peuple dans l'obscurité. Être vertueux , ou périr, tel est son dilemme.
Dans les monarchies inconstitutionnelles , qui comptent des sujets sans citoyens, le cercle est bien plus reserré. C'est beaucoup que, faute d'esprit public , on y ait l'esprit de fortune ; à défaut de patrie, on se groupera autour du trône qui sera mal défendu , si c'est , dans un état , la seule chose à défendre. On cherchera
à plaire à une famille, au lieu de s'identifier avec toutes; on recevra d'elle des gages, au lieu d'être rétribué par le pays. Voyez déjà comme tout se rapetisse ! voyez comme on descend, de degré en degré, de la dépendance d'un maître à celle des derniers subalternes : rien n'est ennobli malgré les titres et les cordons ; tout tombe dans la domesticité ; le magistrat n'est plus que le salarié d'un homme; tandis qu'un grand motif pouvait tout vivifier, tout agrandir jusqu'au prince lui-même.
Vous obtiendrez encore, d'une telle situation, une sorte de beau. Vous aurez du dévouement sans grandeur, parce qu'il sera sans utilité générale; vous aurez des sacrifices qui n'intéresseront presque personne , comme on avait en Egypte des esclaves qui consentaient k périr lentement auprès des cadavres embaumés de leurs rois ; vous verrez à vos côtés la mort donnée , reçue , acceptée avec calme : mais vous n'aurez pas pour cela du sublime ! Les arts veilleront pour décorer l'urne cinéraire; les palais sortiront tout à coup du sol étonné ; le canon annoncera des victoires : mais les fêtes publiques n'existeront point pour le peuple; il y sera mis seulement en spectacle, et rassasié comme un vil animal auquel on
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jette sa paturc : mais la salubrité de l'air, des aliments , des carrefours, des hospices , ne sera pas un premier objet de sollicitude; mais l'instruction ne sera que de l'ignorance en entreprise privilégiée et de la terreur en principes ; mais les talents destinés à célébrer l'apothéose des vertus patriotiques , qu'il est si important de rendre populaires, ne consacreront leur palme qu'au pouvoir, qui les refoule au fond des cœurs; et pour complément de deuil, on ordonnera à la religion d'attrister l'existence , qu'on n'aura pas su faire chérir.
Cependant dans les monarchies tempérées , où il y a des corps intermédiaires entre le trône et le peuple , les indépendances privées finissent par se rattacher à celle de ces corps ; on lutte avec eux, on se dévoue avec eux; l'nowjVEUR existe, le libre - arbitre donne encore son empreinte aux actes de la vie, l'homme n'est pas éteint.
La France ancienne a passé par tous ces états. Sa première enfance à été triste, sans avoir les charmes de la mélancolie. Ses druides, ses moines, ses guerres continuelles, où il s'agissait toujours de ses chefs , jamais d'ellemême, l'absence de lois et la pauvreté de sa civilisation, ont lutté, avec un funeste succès, contre son sol bienfaisant et son beau ciel. Sa
jeunesse moins maltraitée a entendu le chant des troubadours , a vu le triomphe des femmes, a protégé la folie des guerres saintes et des mœurs chevaleresques; tout cela n'était pas entièrement dépourvu de grâces et a eu quelque grandeur. Le beau y eût brillé davantage, si le goût avait eu moins de recherche. Une féodalité plus oppressive est venue crayonner en noir nos annales : tantôt la combattant, tantôt faisant alliance avec elle , la religion du plus doux et du plus désintéressé des législateurs, après avoir confisqué une moitié de la terre au nom du ciel , a voulu régner encore sur l'autre. Alors, et pour un temps, le génie de l'homme s'est éclipsé. Respirant avec Louis XII ; dévote, mais sans mœurs sous ses quatre successeurs; réjouie par la présence de Henri IV qui entrait dans sa pensée ; assombrie par Louis XIII; agitée par la minorité de son fils, mais réveillée par le sentiment de cette existence orageuse et préparée à de grandes choses , la France a vu couronner sa longue jeunesse par le siècle de Louis XIV.
Au milieu des succès et des revers de cette époque, elle s'est montrée passionnée pour cette nature de beau qui tire son principal caractère de l'noNNEUR. Dans sa constitution,
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c'était jusqiies où elle pouvait aller. Quelquefois le SUBLIME s'y est mêlé; mais il y a paru plus par la hardiesse des actes , que par le sentiment qui les a dictés; par les travaux des artistes et des gens de lettres, que par les personnages qui leur servaient de modèle; enfin, il nous semble avoir plus éclaté dans la force de l'imagination qui l'enfante, pour le transporter sur la toile ou le confier aux écrits et à la pierre des monuments, que dans les têtes qui préparent en silence le bonheur d'un siècle et que dans les volontés qui le réalisent. A travers ces arcs de triomphe et ces efforts des arts , on sent qu'il manquait à ces temps 1113e pensée vivifiante, celle du bien public! Si j'excepte Catinat et Vauban, et peut-être Turenne, je ne vois , dans tous les guerriers qui ceignent Tépée sous les ordres de Ix)uis XIV, y comprenant même le grand Condé, que des hommes qui songent beaucoup à leur fortune ou à leur pouvoir personnel , très-peu à leur pays. Que tout cela est peu de chose à côté des Épaminondas et des Aratus, des Camille et des Caton ? Les paroles des Bossuet , des Bourdaloue, des Massillon allèrent au sublime; les actes de l'église à laquelle ils appartinrent furent bas et persécuteurs : aucune cause ne fut vue de haut
dans le barreau français : La Fontaine, Pascal, Molière, Racine, prouvèrent qu'il y avait du génie que de reste dans la nation ; Corneille et Fénelon, qu'il attendait une patrie. Le sublime, à bien dire , n'exista que par fiction : il fallut aller le chercher au théâtre, et dans un livre écrit pour l'instruction des rois et la consolation des peuples.
Nous reconnaissons que l'opinion de Rant €St précisée , avec justesse , sur l'aptitude des différentes nations de l'Europe à produire le BEAU et le sublime; il tenait la plume en 1771, vers la fin du règne de Louis XV, et nous croyons pouvoir nous contenter de la part qu'il nous adjuge jusqu'à cette époque.
Mais c'est justement alors que le caractère de la nation française a commencé à se modifier. Le commerce avait créé de nouvelles propriétés; des richesses inconnues s'étaient introduites dans la circulation , et leur effet avait été de faire participer au mouvement social une classe instruite, jusque-là ignorée, tandis que la noblesse restait stationnaire au fond de ses châteaux. L'empire des femmes commençait à décliner, par la culture de l'esprit qui devenait une puissance, bien qu'elles continuassent à disposer des places, des gé-
néralats, des ministères, et même des évéchés. Peut-être Kant eût -il dû remarquer que les Français leur durent le goût d'une nature de BEAU qui, à plus d'un égard, exclut le sublime. Cette frivolité, tant reprochée à notre nation, a été leur ouvrage. Leur influence trop positive dans les affaires de l'état, et les moyens par lesquels elles exerçaient cette influence, ont porté les derniers coups à la morale publique. Le ridicule s'y est joint, et la monarchie a succombé sous cette double plaie. En effet, quel devait être le sort d'un pays, où l'on ne pouvait arriver à rien sans commencer par plaire aux femmes? Encore, si celles-ci avaient eu l'esprit de cité ! Mais non : une vie voluptueuse, de l'argent pour y suffire, du pouvoir pour étouffer les murmures , voilà tout ce qu'il leur fallait. On serait tenté de rire au nez des gens qui voudraient trouver là du SUBLIME. Qu'ils en cherchent à Athènes, passe encore ! Mais c'est une plante qui n'a jamais été cueiUie dans les bosquets de Sybaris.
Cependant le siècle marchait; Voltaire et Rousseau écrivaient: dans le misérable réduit de l'Ermitage, puis dansla maison du jardinier de M. le duc de Luxembourg, se traçaient des pages destinées à faire surgir dans les cœurs
le sentiment de leur dignité. Par une sorte d'expiation de leurs torts , les femmes furent les premières à sentir le prix de ces belles inspirations et à en assurer le succès. Mères et épouses, elles en reçurent la récompense, en rentrant dans les sentiers de la nature. Les jours étaient comptés; les temps s'accomplirent, et la révolution vint ! On l'accusa de nos malheurs, et elle en était le seul remède possible î On tombait de pourriture et de corruption , et Ton parlait encore de vivre comme au temps jadis ! Je ne sache pas un seul moraliste catholique qui ait tenu à cette époque le langage de vSon ministère. Laissons de côté les accessoires de ce grand événement européen ; gémissons sur une partie, taisons -nous sur l'autre, s'il le faut , dans les présents jours ; et jugeons les résultats, quant à la rnatière qui nous occupe.
Il est avéré que, sans renoncer à cette élégance de formes (t) et à cette aisance de manières, qui nous distinguaient en Europe,
(i) Il n'en a été retranché que la partie fausse, banale, gênante pour tous , complimenteuse sans mesure, et à laquelle personne ne croyait par l'excès même de ses démonstratrons. Les petits esprits excellïiient dans cette science.
jamais le goût national n'a eu, chez nous, un caractère plus réfléchi que présentement. L'ancien costume , dont on ne pouvait plus se dissimuler le ridicule et la gène , par un effet réactif très - naturel , dégénéra d'abord en un sale abandon , auquel a succédé une noble simplicité. Le luxe des appartements, dirigé par la présence des monuments antiques , unit la solidité à la grâce. Mais ces résultats matériels sont bien peu de chose, comparés aux conséquences morales de la révolution : la plus importante de toutes, c'est qu'il n'y a plus d'état méprisé. Cette familiarité dédaigneuse, dont usaient les riches envers leurs subalternes, a disparu. L'homme s'est senti homme sous l'échoppe, comme dans les salons dorés ; et il a fallu le traiter partout en cette qualité. Nul ne s'est regardé comme la propriété d'autrui; chacun s'est appliqué le mot, auquel Henri IV n'eût fait qu'une très-sotte réponse , s'il n'avait été prématuré dans la bouche du ^courtisan qui la provoqua (i). Ceux qui n'a-
(i) « A qui appartenez-vous? » demanda ce prince à un gentilhomme qu'il aperçut dans la foule de ses courtisans: « A moi-même, » répondit celui-ci. « Ëhbien, vous avez « un sot maître, » répliqua le monarque. MM. de Saint-
vaient que de la considération, veulent aujourd'hui de l'estime (i). La participation directe 'OU indirecte au gouvernement représentatif a tout relevé ; les citoyens (et il s'en est fait enfin !) ont pris connaissance des actes qui le constituent, des atteintes qu'on lui porte, des défenseurs qu'il trouve. Entre eux, dans leurs conversations, sous le toît domestique, dans les bibliothèques, à la bourse, au barreau, ils se sont occupés de leurs affaires. D'abord cette participation a été tumultueuse ; elle devait l'être : c'était l'arrivée d'une vendange , dont on avait été long-temps privé; elle put enivrer plusieurs et rendre quelques-uns furieux. On s'en est plaint, et on a eu raison: on a prétendu s'en autoriser pour faire le procès à la chose, et l'on a eu tort. On ne récriminait pas avec tant d'aigreur, quand le pouvoir absolu, se subdivisant dans chaque commune par la
Aignan et Dupont de l'Eure ont parlé comme le gentilhomme ; l'estime publique a recueilli leurs paroles, et comme les temps sont changés, l'autorité a cru devoir leur répondre autrement que ne le fit Henry IV.
(i) En écrivant à son laquais, on lui accordait V estime à la fin de la lettre : il nous semble pourtant qu'il serait difficile d'honorer mieux un homme de bien ; la considération la plus distinguée ne vaut pas cela.
présence d'oppresseurs titrés , pesait sur la masse entière du peuple. Il est vrai que la révolution a commencé par donner à celui-ci une liqueur irritante, tandis que le despotisme se contentait de lui administrer de l'opium à forte dose: telle a été la différence. Le mal est toujours du mal; ces temps d'anarchie ont eu leur fin. Nous voulons tous l'ordre et le droit commun en France , sous la garantie d'un pouvoir respecté. La loi est devenue un mot sacramentel , un son fort et puissant. Où il se tait, la liberté rentre dans ses droits inviolables; où il se fait entendre, elle existe encore, puisque la loi est l'ouvrage de tous.
S'il ne s'agit que de bagatelles revêtues de couleurs agréables , ou de fades adulations , l'âge de la poésie et celui des femmes sont passés pour nous , même celui de la pompe du style dans les discours étudiés. On compose encore des vers en France : on en lit fort peu ; encore faut-il qu'ils renferment un grand sens et de grandes pensées, comme ceux de quelques écrivains , dont le public placera seul ici les noms, car nous ne voulons pas empiéter sur ses droits. Il n'est pas jusqu'à la chanson qui n'ait pris un ton sérieux et philosophique : nous sommes également dispensé de citer le
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nom du poète qui l'a élevée à la dignité de l'ode.
Pense-t-on que ces choses se soient effectuées sans une amélioration du caractère national, sans une aptitude plus décidée des cœurs à s'ouvrir au sentiment du beau et du suBLïME? Nous ne le croyons pas. Napoléon a failli perdre cette tendance de l'esprit public , en proposant , sans fin , îe monopole de la gloire, à une nation qui avait besoin de vertus et qui commençait à les honorer. Ses amis ont dit de lui , avec motif qu'il avait usurpé sur l'anarchie : n'usurpa~t-il pas encore plus sur la liberté? c'était Louis XIV continué. Il est vrai qu'au lieu de vanité , il nous donna de l'orgueil : mais, pas plus que la vanité, l'orgueil ne sied à un peuple , c'est de la dignité qu'il lui faut; et, en opprimant les nations étrangères, nous ne pouvions pas plus en avoir à leurs yeuK, que nous n'en aurions en subissant aujourd'hui leur joug. L'histoire reprocliera «ncore à cet homme bien remarquable d'avoir mis en élan, chez nous, ie désir des richesses qui commençait à s'amortir. En effet, on ne conteste point le désintéressement de la. plupart des hommes qui ont pris une première part à notre révolution. Je n'excuserai
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pas ici leurs torts : celui de la cupidité ne les a pas atteints. Presque tous sont morts, ou vivent, pauvres. Dans sa vaste conception, il est étonnant que Napoléon n'ait pas vu que la nation française était peut-être celle de l'univers, avec laquelle il était le plus facile de faire de la vraie vertu , et par conséquent d'aller au SUBLIME. Le grand principe de celui-ci est l'abnégation : quel peuple s'en montra jamais plus capable? quel peuple , sous le régime le moins propre à mettre en excitation ce sentiment, en a fourni d'aussi beaux et d'aussi mémorables exemples? Nous accorderons à Rant et à madame de Staël que la nation anglaise se présente dans l'histoire avec une attitude mieux soutenue : mais c'est surtout depuis que la Grande-Bretagne a eu des droits à exercer, et une tribune pour les défendre. Toute la différence est là. Un des deux peuples, en effet, a eu à lutter contre ses institutions; l'autre n'a eu qu'à se laisser aller au mouvement des siennes qui avaient, en elles-mêmes, une précieuse étincelle de vie.
Eu égard à ces diversités de conjonctures et de positions, nous croyons que, comparativement, le génie français est allé beaucoup plus loin que celui de la Grande-Bretagne. Nou:>
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invitons ceux de nos lecteurs qui ne seraient pas de notre avis, à calculer l'influence présumable , sur une nation , de ces débats , où des hommes de son choix, revêtus pour toute arme de sa confiance , viennent saisir , corps à corps, ceux du pouvoir. Cette influence ne leur semblera pas moins décisive qu'à nous , quand ils auront considéré que nos plus beaux caractères nationaux ont apparu dans la magistrature des parlements. En possession d'une sorte d'indépendance relative , quant aux autres citoyens, ils étaient quelquefois appelés à dire la vérité , en face du trône qui en a toujours besoin et des ministres qui rarement la veulent. Telle fut la source où ils puisèrent une vertu, dont s'est souvent enrichi, chez nous, le SUBLIME de sentiment et de langage; c'est dans ces rangs privilégiés que nous aurons à prendre les L'Hospital (i) , les Mole, les Talon, les de Thou, les Jeannin , les Lamoignon, les d'Aguesseau, les Séguier, les Malésherbes , qui.
(i) Le chancelier L'Hospital , après avoir géré pendant douze ans de grands emplois publics , n'avait pas de quoi doter sa fille; Mole (Mathieu) disait qu'il n'était pas d'homme si grand dont six pieds de terre ne fissent raison; les dernières paroles de Talon mourant étaient : « Mon fils, Dieu fasse de toi un homme de bien! »etc. etc.
PAR RAPPORT AUX PEUPLES. 2o3
tout balancé, sont, à peu près , les plus beaux noms des annales françaises.
A quelle autre cause que le régime parlementaire , Rant eût-il pu rapporter l'indépendance, devenue naturelle, de l'esprit anglais, Vil en avait fait la recherche ? A la vérité , le caractère du gouvernement britannique est corrupteur, sa politique est souvent immorale, son égoïsme est toujours prêt à fouler aux pieds le droit des gens, qui n'est que celui de l'humanité : tant pis pour l'Europe ! tant pis pour les deux mondes ! Mais il a deux chambres depuis plus de deux siècles ; il a une représentation nationale , telle qu'elle , et c'est beaucoup pour le pays : la dignité du citoyen y est assurée ! Si on lui conteste ses droits , il les dispute à son tour; si on les lui ravit, il tâche de les ressaisir ; si les ministres le dirigent mal , il demande qu'on les chasse et souvent on lui obéit. A moins, on serait encore quelque chose chez soi; dans ces agitations, un sentiment de ce que peut l'être social , groupé avec ses compatriotes , lui apprend à s'estimer par-delà même ce qu'il vaut. Trouvant moins chez les autres peuples , il n'est tenté de rien rabattre de cette opinion : tel est l'Anglais. Remarquez qu'il est seul dans sou
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île, d'habitude en guerre avec le continent, quelquefois sans allié ; ce qui ne l'affaiblit pas toujours , raison de plus de se mettre à une haute valeur.
Je vois donc ici deux motifs d'élévation dans la pensée : le premier se montre dans la grandi* Charte, dans les jurys en exercice et dans des institutions, qui font l'homme plus réellement sujet du pays et de la loi, qu'il ne l'est personnellement du prince. L'Angleterre est une des nations qui a le plus lutté contre ses rois, non par son aristocratie , mais par ses citoyens, appelés en masse à la défense de leurs libertés légales. La couronne, en France, a eu des guerres nombreuses et terribles à soutenir contre ses grands vassaux : mais ces guerres n'ont jamais eu rien de national ; celles mêmes contre l'étranger n'ont pas différé de caractère. C'était une maison souveraine qui s'agrandissait; c'était un royaume qui se formait et s'arrondissait , sans être cerclé par l'intérêt public. Le second motif d'exaltation dans l'esprit de nos voisins se déduit de leur position insulaire : comme gage d'indépendance , celle-ci devait naturellement les conduire à la fierté.
Ainsi dotée par le ciel et par les chances heureuses de ses institutions, l'Angleterre a
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rempli ses destinées. Elle devait avoir de grands citoyens ; ils ne lui ont pas failli: des officiers de mer braves et expérimentés devaient sortir de ses ports ; sa marine abonde en glorieux souvenirs: le talent de la parole devait illustrer sa tribune ; il y a brillé au plus haut degré : l'habitude de manier les intérêts de TÉtat, comme ses propres affaires, devait étendre la portée de l'ame ; et les sentiments y ont accru la dignité du citoyen :1a nécessité de se préparer aux débats de ces intérêts, par l'instruction, a dû rendre, à la longue, les cerveaux aussi habiles dans la combinaison des idées que dans leur séquence; et les universités de la Grande-Bretagne se félicitent d'avoir fourni, en rivalité avec la France et la Germanie , les plus fortes têtes pensantes de l'Europe.
L'influence du droit public et de la philosophie, nécessairement étudiés par les premiers sujets d'un pays, ne pouvait manquer de se faire sentir dans la littérature : c'est encore ce qui a eu heu. Du sein des troubles civils, auxquels il n'était pas étranger , Mil ton traçait le Paradis perdu, et il incorporait à sa sombre composition toute la hardiesse et toute l'indépendance de ses idées; Bacon dérobait à la première magistrature du royaume (et peut-
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être (i), sans ce soin, en cùt-il paru plus indigne) les heures où il projetait ses sublimes traités de philosophie ; Adisson fournissait aussi une carrière politique qui ne fut pas sans gloire , mais le beau talent de l'homme de lettres a fait oublier, chez lui, celui de l'homme d'état.
Les écrivains de la Grande-Bretagne ont dû communiquer un caractère original à leurs productions, puisque la loi de leur pays leur permettait d'en avoir un à eux-mêmes ; c'est , sans contredit, une des premières sources du sublime: ce qui est vraiment original est presque toujours simple et naturel; autre condition du sublime remplie. Là où le plus obscur citoyen, ayant le droit de son côté, peut lutter, avec avantage , contre un pair des Trois Royaumes, l'égalité devant la loi, en donnant de l'élévation aux sentiments, arme la pensée d'énergie. Shakespear et Garrick, arrivés à l'opulence et inhumés dans les tombeaux des rois, deviennent, aussi pour le talent, un bel ar-
(i) Bacon a eu de grands torts de caractère ; on le sait, mais on ne parle plus de ceux-ci dans son pays : il s'en est relevé par la culture des lettres, et l'orgueil national a signé la sentence de réhabilitation , ce qui vaut bien les lettres de relief de la socrétairerip du sceau.
ticle (le la charte anglaise; car cet insigne honneur y était implicitement renfermé. Devenues un motif d'exclusion des emplois publics en France, les lettres n'y ont jamais conduit à la fortune; on ne nomme qu'un seul écrivain qui ait semblé s'y enrichir par cette nature de travail : à Londres, il n'est pas un homme de génie que la faveur empressée de ses concitoyens n'ait mis bientôt en possession d'une honorable indépendance : et nous avons eu pourtant nos Rousseau, nos Montesquieu, nos Descartes , nos Bayle, nos Montaigne, nos Buffon! Il fallait donc qu'il y eût chez nous, dans les dispositions des esprits, une force qui leur fît surmonter les obstacles dont ils étaient entourés! L'épée était tellement tout, à nos yeux (ce qui prouverait seul l'extrême influence des femmes), que la plus importante des fonctions publiques, la magistrature, était, dans la capitale, un objet de mépris , excepté dans les seuls moments où elle prenait, au nom du peuple, une noble attitude devant le pouvoir. Cette remarque explique bien des choses : entre autres, un véritable observateur y apprendra que la grandeur et la beauté des caractères antiques tiennent au cumul des fonctions civiles et militaires. A Londres, un gé-
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néral n'est pas seulement un manche de sahre, comme à Paris ; par sa participation directe au gouvernement national, c'est presque un consul, comme à Rome. Qui sait ai, membre de la chambre des Pairs, malgré les ordres de Louvois, notre Turenne se fût chargé de la honte d'incendier le Palatinat?La seule supposition d'une discussion parlementaire, à ce sujet, l'eût rendu à l'honneur. Quand on n'a rien derrière soi, pour y prendre appui, il n'y «i que les âmes bien fortement trempées qui osent se réclamer d'elles seules. Pour un vicomte d'Orte , les rois absolus auront dix Lan* bardemont-
Les artistes ont plus brillé en France qu'en Angleterre, sans doute parce qu'ils ont trouvé plus d'encouragement dans le premier de ces royaumes. Une telle faveur était en harmonie avec une constitution où les efforts de l'esprit, loin d'avoir des droits aux yeux de l'administration , devaient lui sembler moins utiles qu'inquiétants et dangereux. En effet un peintre, un statuaire, un architecte, étaient des êtres plus recommandnbles où il fallait élever des palais et les embellir, que des sages qui consentaient à vivre dans la retraite , pour y suivre l'étude du cœur humain et présenter au pou-
voir des avis, dont il n'avait que faire. A Londres, où par suite du régime même , la réflexion devenait une puissance, il était naturel qu'un philosophe, un moraliste, un grand poète, un acteur consommé dans son art, fussent payés dans la proportion des jouissances qu'ils assuraient, des méditations dont ils ouvraient la source, de l'honneur qu'ils répandaient sur la patrie et des nobles délassements auxquels ils faisaient participer ses hommes d'état.
Nous n'oublierons pas que les artistes du Royaume-Uni ont été généralement moins créateurs que les nôtres, et ont manqué de cette originalité de composition qui abonde dans ses écrivains. La raison, la voici : c'est qu'ils se sont conformés au goût national et qu'ils s'en sont montrés les scrupuleux observateurs, tandis que nos artistes , aidés , en cela, des femmes et des gens de lettres, se sont rendus maîtres du goût chez nous et ont amené insensiblement, dans nos mœurs, les changements qui s'y sont intro<luits. On y a trouvé une facilité que n'a eu garde d'offrir le peuple de la Grande-Bretagne. Celui-ci, depuis longues années, possédait un esprit public. Ayant vécu en corps de nation et en communauté d'intérêts, il a chéri ses coutumes et il a respecté tout ce qui
pouvait conserver la mémoire traditionnelle (le leur fondation. En retrancher une partie, eût été lui enlever une portion de son existence; il ne l'eût même pas souffert. Ainsi, au milieu des plus magnifiques quartiers de Londres, dans les squares, dans les musées, dans les temples, à Greenwich, à Spithéad , vous rencontrez, à chaque pas, des statues en vieux costume, quelquefois antérieures au règne d'Élizabeth et de la reine Anne : tout cela est cher à la nation ; c'est son premier culte , contre lequel il est défendu de pécher; elle trouve, dans ces restes, une continuité de vie dont se nourrit son orgueil. Dépourvue des mêmes motifs de tenir aux temps passés , la France a laissé disparaître successivement tous ces vestiges , autour desquels son histoire trop féodale avait oublié de poser des sentinelles. Paris, du moins son centre, est une ville ancienne, où tout est nouveau, et qui n'a conservé aucune trace de son origine. Le peu de monuments qu'il possédait en ce genre, s'il n'est resté inaperçu , a dû disparaître par la révolution , dont le regard n'est tombé presque sur aucun bronze , identifié avec les souvenirs populaires, hors une statue qu elle a frappée avec une extrême maladresse : Londres, par l'effet de son
incendie , s'est transformée en ville nouvelle où tout a un aspect d'antiquité, et au sein de laquelle semblent errer ou stationner les figures des vieux âges, comme pour unir les deux grandes époques de Texistence nationale. Au moins dirait-on un palais rebâti après les ravages des ans et dans lequel on aurait eu l'attention de replacer tous les portraits de famille.
Nous ne nous étonnerons donc pas que les inscriptions de nos voisins d'outre-mer soient, presque toujours, pleines de sens, naturelles, originales et quelquefois baroques. 11 n'est pas rare d'y trouver du sublime en trois ou quatre paroles. Nous avons déjà cité une épitaphe de Westminster; en voici une autre de Saint-Paul. C'est celle de l'architecte même de ce temple, Christophe Wren, qui y est inhumé avec ce simple avis : «Si vous cherchez son monument, « regardez autour de vous ! » « Si monumentum « quœrisj circumspicel y> Or, comme vos yeux plongent dans une immense et superbe basilique, vous êtes, au même moment, livré à un sublime de deux natures, celui de la grandeur de l'édifice et du génie qui le conçut. Peutêtre encore éprouvez-vous une sensation non moins forte , en rabattant vos regards sur les
Il '2 DUSUBLIMEETDDBEAU, S
six pieds de terre , où gît celui qui releva Londres incendiée ! Ces rencontres sont peu communes à Paris : nos beaux-esprits y ont pourvu ; et , en voyant , sur les socles et les pierres tumulaires, des lignes interminables que personne ne lit, on reconnaît bientôt que l'académie des inscriptions à passé par là (i).
Quoique le goût de la musique commence à se répandre en Angleterre, cet art y sera toujours une plante exotique, qui , pour se perpétuer, aura constamment besoin de la chaleur de la serre et ne pourra fleurir au grand jour. La langue du pays manque encore plus que la nôtre d'accent musical; elle semble moins couler du gozier qu'en être arrachée ; et puis , comme les oiseaux, les peuples ne chantent qu'au soleil. Au moins faut-il qu'ils sentent
(i)Le tombeau élevéàM. Camille Jordan est mesquin et de mauvais goût. L'artiste, homme de talent, s'y est complètement oublié. Ce monument ne porte encore aucune inscription, et nous doutons qu'il y reste une place à une seule ligne. En tout état^, nous avions proposé sur ce sujet quelques paroles françaises. Si décidément on veut que notre langue soit impropre au style lapidaire , nous nous hasarderons à offrir ici quelques mots latins , auxquels les conjonctures, dans lesquelles ce grand citoven nous fut enlevé , donnent peut-être quelque force :
CIVI !
FLENS SrPER FUM, FLKVIT SL PFR SF. PATRIA.
quelquefois le bienfait de ses rayons. Nous avons dit ailleurs ce que nous pensions de la peinture et de la sculpture dans le même pays (i) : en cela encore le soleil ne veut pas qu'on aille au sublime.
Mais partout où le travail de la pensée sera honoré , partout où il y aura une patrie , la pensée aura de la grandeur et de la noblesse; elle aiu'a même le droit de se produire avec simplicité , parce qu'elle y gagnera d'être populaire. En France , aspirant à fixer, sur elle, les regards , elle a eu , elle a peut-être encore quelque recherche : en Angleterre, elle sait, depuis bien plus long-temps , qu'elle va parler à des hommes , et elle ne les traite pas comme des enfants que l'on veut éblouir.
On voit en quoi cette situation morale, politique et géographique de la Grande-Bretagne peut favoriser sa tendance vers le beau et le SUBLIME : on reconnaîtra ( du moins nous le pensons ) qu'il y a plus de chances au profit de ce dernier sentiment que de l'autre ; on ne se dissimulera même pas qu'il doit en résulter, dans les mœurs de la nation , un fonds de roi-
(i) VoY. Du BEAU flufts les Arts d'imitation j tom. IL
ai4 DU SUBLIME ET DU BEAU, à
deul:';dans son caractère moins d'abandon que d'exigeance; dans ses joies plus d'orgueil que de bonté; dans son amour de la patrie plus d'égoïsme que de cette philanthropie qui , en contribuant à la faire chérir , appelle les étrangers à en partager les douceurs. Un tel peuple, ainsi placé, aura certainement de grandes vertus; mais son existence, tant qu'il jouira seul des bienfaits du gouvernement, auquel il en est redevable , sera un malheur pour le genre humain. Cinquante ans de régime représentatif ! et nous vaudrons dix fois mieux, parce que nous aurons dix fois moins de personnalité, ou qu'au moins nous n'en écraserons pas l'univers. Pourquoi donc ? Nous ne sommes pas une ile^ et l'Angleterre qui a le bénéfice matériel de cette position, en subit aussi la conséquence peine morale.
L'on peut prendre les parts : nous les avons faites avec loyauté.
Nous nous étendrons peu sur les dispositions au BEAU et au sublime des autres nations européennes. Les jugements que Kant en a porté nous paraissent justes, et tout au plus susceptibles d'admettre quelques modifications. Nous ne refaisons pas son ouvrage, digne d'être bien accueilli dans son ensemble , mal-
PAR RAPPORT AUX PEUPLES. 2l5
gré la critique de l'un de ses savants compatriotes (i); nous nous bornons à assigner les causes des effets qu'il a si heureusement remarqués. Cette tâche est plus difficile, pour nous, qu'elle ne l'eut été pour lui-même, puisqu'elle nous oblige à rentrer dans sa pensée , sans en avoir eu le secret.
Si le philosophe de Rœnigsberg attribue une tendance plus décidée vers le sublime aux Allemands et aux Espagnols qu'aux Français, nous ne pouvons la rapporter qu'aux mêmes causes , dont l'Angleterre a déjà sur nous le bénéfice , mais qui , agissant avec moins d'intensité, chez les autres peuples, que dans la Grande-Bretagne, nous laissent encore, quant à eux, maîtres de ce beau terrain.
L'Allemand possède depuis long- temps un droit public. Ses universités, où on le professe, sont plus suivies que les nôtres; sa philosophie
(i) Herder, disciple et ami de Kant, mais qui n'en a pas moins fait une critique spirituelle des Considérations sur le BEAU et le sublime , dont nous nous occupons présentement. Cette critique inconnue en France, malgré la célébrité de son auteur en Allemagne, parut sous le nom de Kalligone. Le principal reproche qui y soit intenté au docteur Rant, est celui de partialité dans quelques-uns
de ses jugements.
SiTO^ DU SUBLIMK ET DU BEAU,
n'a point été égarée par im système qui menaçât de convertir en table rase ses opinions religieuses , comme son entendement; les asso- | ciations des villes anséatiques et diverses autres ligues germaniques, connues sous le nom de cerc/(e^ , favorisaient , dans le pays, l'indépendance des idées , alors même que la féodalité semblait s'y montrer plus difficile sur l'abandon de ses privilèges. La réforme y avait d'ailleurs donné l'exemple de ces luttes de la pensée, qui tournent toujours au profit de la raison , ne fissent - elles que familiariser les esprits avec une critique serrée, revêtue de la parure du style. Ainsi quelques écrivains allemands, mais en très -petit nombre (car la * seconde moitié du dernier siècle a vu seulement fleurir leur littérature) ont marqué leurs productions d'un caractère plus original qu'iK n'est hardi , mais rarement avoué du goût. Les # choses ne pouvaient se passer autrement : ce n'était pas assez que l'instrument avec lequel ils opéraient fut rebelle de sa nature; chacun le façonnant à son gré, il en résultait du vague et de la confusion dans les idées. Leur langue n'était pas faite; il est à craindre qu'elle ne le soit jamais. Elle a presque autant d'idiomes que d'auteurs, qui ne se comprennent pas toujours
entre eux. Dans des langues harmonieuses, comme le grec et l'italien , la multiplicité des % dialectes a encore ses inconvénients : dans une langue barbare , les progrès seront bien autrement arrêtés, s'il s'y mêle de l'arbitraire ; car, avant d'écrire, il faut s'entendre, et , après avoir * écrit, il faut être entendu. Ensuite, c'est au milieu d'un mélangée d'idées contradictoires que les philosophes et les poètes de l'antique Germanie ont tenu la plume : ils attaquent , dans le cabinet, ce qu'il leur faut respecter dans la société; ils dissertent, dans les écoles, sur le droit naturel et le droit public, quand, à deux pas de là, il leur est enjoint de se courber devant le droit féodal; ils affectent, dans leurs écrits , une manière quelquefois libre et dégagée, lorsque l'étiquette et d'innombrables bienséances les garottent de toutes parts. De cette double position , devait sortir une allure gênée, sans cesse arrêtée dans son élan, froide dans ses témérités mêmes , à moins qu'une hardiesse plus aventureuse, cessant de creuser avec une certaine profondeur dans la mine du cœur humain, se détachât absolument du positif de la vie, auquel il ne lui était permis de toucher qu'avec une extrême circonspection. On voit quelle nature de sublime a du at-
teindre un tel peuple. Ici, les sages n'ont en garde de braver l'opinion ; ils ont essayé de marcher avec elle, quoiqu'elle leur fût contraire, tandis qu'en France les gens de lettres, aidés des gens du monde , savaient la diriger , et ont abusé quelquefois de cette facilité, faute d'un esprit public que nous n'avions pas. Ces entraves ont donné un caractère généralement méthodique au génie allemand ; hardi lorsqu'il brise ses lisières, il laisse toujours en apercevoir l'extrémité rompue et déploie mieux ses forces dans le vide et dans les nuages que dans un monde plus réel, où il se sent environné d'obstacles. x\insi se sont montrés les premiers écrivains de la Germanie ; ainsi a paru Rlopstock, auquel, dans leur genre, ressemblent plus ou moins les philosophes , les hommes d'état et les généraux de la même contrée. Ce fil à la main, vous pourrez explorer assez bien les actes de la chancellerie aulique ; vous vous conduirez , sans peine , dans les routes tortueuses des cabinets du Nord; vous saurez pourquoi on y marche avec lenteur; vous devinerez , en guerre , leurs opérations et leurs plans de campagne ; vous suivrez Gœthe, Kotzebùe, Schiller, Schlégel , l*'ichte et Kaiit lui-même , d'abord dans les
PAR RAPPOKT AUX PEUPLES. Il g
détails minutieux auxquels ils s'attachent, plutôt que de peindre à grands traits ( sans doute par la difficulté qu'ils éprouvent de toucher au fond des choses ) , ensuite dans les régions ardues de la métaphysique et de l'idéalisme, où ils se donnent carrière, parce que personne ne leur y dispute l'espace.
Ce peuple est essentiellement bon et hospitalier. A certains égards , il est pénétré de la dignité humaine; mais l'on serait tenté de croire que, lorsque le sentiment de celle-ci est le plus exalté, il la voit encore à travers le voile des grandeurs de convention. Il est tel Allemand bien étoffé, dans la pensée duquel Adam pourrait se présenter sous le titre de premier baron du monde.
Quant à l'Espagnol , quoique sérieux et grave, il a une allure plus décidée. Sa haute opinion de lui-même ne vient pas de réflexion, comme chez l'Allemand : c'est le produit d'un sentiment. Les honneurs sont , à ses yeux , un simple effet, non une cause de l'estime. Il voit sans cesse ses aïeux devant lui , il s'enflamme au souvenir de leurs nobles actions; on sentqu'il se loue lui-même dans ce qu'ils ont fait, et que leur illustration lui est chère , non parce qu'ils auraient eu des titres ou porté des cordons, mais parce qu'il y trouve les monu-
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meiits d'une belle vie; et celle-ci, amplifiée par son imagination , tient toujours du prodige. Il s'est constamment montré fidèle à ses rois, sans en attendre de récompenses, sans ériger la servilité en principe. S'identifiant avec la couronne, il voulait surtout qu'elle fut portée avec dignité; il y voulait encore de la pompe, persuadé que l'éclat en rejaillirait sur lui-même et qu'on y verrait son ouvrage. Delà le serment des Aragonais et les constitutions des royaumes de Castille ; de-là ces cortès qui parlaient aux souverains , comme souveraines elles-mêmes. Ce qui se passe aujourd'hui en Espagne , n'est nullement neuf dans son histoire. Le sujet, «i chaque instant, y semble dire à son prince : « Je te ferai grand ; sou- « viens-toi seulement que tu le seras par moi: « car je le suis déjà , et je ne t'obéisque pour « l'être davantage ! »
Que le SUBLIME se montre fréquemment dans un tel pays, qu'il en sillonne les annales en traits de feu, il n'y a plus là matière à surprise. Que ce sublime soit voisin de l'enflure , que , descendu dans les dernières classes de la population, il y dégénère en parodie, qu'appliqué à l'amour et aux soins des femmes il ressemble à un culte idolâtre ,'que donnant même
sa teinte à la vie domestique dans un pays pauvre , il en fasse un mélange de misère et d'arrogance , cela ne nous surprendra pas davantage. Avec une telle opinion de soi-même, un peuple est condamné à l'immobilité. En effet, ne connaissant de grandeur que celle des .sentiments, et ne comprenant pas que ce lustre puisse s'accroître de ses progrès , soit dans la civilisation , soit dans les arts , qui en sont le charme, pourquoi se jetterait-il dans une activité pénible pour des esprits qui n'ont nul besoin de se charger des pensées des autres, quand le cœur redonde d'émotions et d'une trop flatteuse exubérance ? Lorsqu'on s'estime au-delà de toute mesure, il y aurait de la folie à risquer seulement de changer de position. Il se mêle une sorte de vanité lnodeste à la bonne opinion que l'Allemand a de sa personne ; les idées d'emprunt et les conventions sociales y entrent pour beaucoup, alors même que les philosophes de cette nation protestent le pkis de leur indépendance : la bonne opinion que noiurit de soi l'Espagnol est tout simplement de l'orgueil. La vanité est flottante avec les objets sur lesquels elle s'appuie; tous les jours par conséquent la pensée publique peut en modifier la direction : mais l'orgueil est rivé à
la. même place ; il a jeté Fancre sur mi fonds de conviction intérieure et personnelle de son mérite; il ne démarrera pas. C'est un double rapport à saisir entre la péninsule et les îles britanniques, à la différence près que l'Anglais s'évalue à raison de ses ports, de ses flottes, de ses arsenaux , de ses arts , de son industrie , du vaste développement de celle-ci et de l'influence européenne de ses richesses. Tirez-le de son île : il n'est rien : portez l'Espagnol aux Açores , au cap Sunium , au Ramtschatka ; au sein de sa misère , il n'en sera pas moins un noble Aragonais, ou un fier Castillan.
De ces apparences, nous conclurons que, dans ses relations de toutes espèces, l'Espagnol sera plein d'honneur et de probité ; nous ajouterons qu'il tendra la main pour recevoir l'aumône , sans croire déroger, peut-être même, au fond de l'ame , s'estimant plus que celui auquel il s'adresse : mais nous dirons aussi que son sentiment du beau sera très -borné , et que, chez lui, celui du sublime s'éteindra plus d'une fois dans l'emphase. Nous aurons bientôt à parler d'une branche de sublime, qui est moins étrangère à cette nation qu'à toute autre: c'est celle des opinions religieuses. No^is en ferons le sujet d'un article spécial par
lequel nous teriniiierons notre examen philosophique.
La définition que Rant nous donne , en deux mots , du Hollandais est , tout à la fois , juste et originale, lorsqu'il V appelle un y^ lie mand Jortement phlegrnatisé. Cependant nous remarquerons que certaines provinces qui dépendent à présent du royaume de Hollande, par leurs mœurs , leur langage , leurs goûts et leurs besoins réels, lui appartiennent beaucoup moins qu'à la France. Gomme le fer attiré par l'aimant , comme l'aimant lui-même incliné vers le nord , elles tournent sans cesse de ce côté leurs impatients regards. Sans empiéter sur les droits vrais ou prétendus dés hautes puissances, dont le caprice se permet des transferts de pays et d'habitants, nous ne doutons pas que la force des choses qui tend toujours à réunir les parties douées d'affinité, par la dissolution des masses hétérogènes , ne rende le Brabant à sa véritable patrie. Aussi demandonsnous que ce peuple soit retranché de la dénomination générique dans laquelle il est compris. Nous nous croyons autorisé à notre tour à lui donner le nom cC Allemand fortement francisé. Par conséquent, tout ce que nous nous avons dit de la France lui deviendra
2^4 I>TJ SÏMfîT. IME ET DU BEAU,
applicable, ainsi que, de leur côté, les Saxons,
▼ les Bavarois et les Prussiens prendront une
part,proportionnelle à l'influence de leur climat
et surtout de leurs constitutions respectives,
1^ dans ce qui concerne la Germanie.
Reste à parler de l'Italie : autres fois ce fu£ « la patrie de la gloire militaire , du civisme , et
des grands sentiments; la vie y fut empreinte de ces derniers ; les actes y répondirent : maintenant ce n'est plus que la patrie des arts, et enéore la France et les îles britanniques (mais surtout la première) lui disputent avec succès \ •^. cette supériorité. Comment ce changement
s'est-il opéré ? Comment le ciseau et le pinceau ont-ils remplacé , dans la main des enfants du Latium, la pique acérée et l'épée au double tranchant ? Qui a conduit Raphaël à recevoir, sur son lit de mort , la couronne de laurier décernée au vainqueur de Mithridate ? Par quelle révolution le poète , qui chanta les héros , a-t-il été appelé à monter les marches du Capitole où paraissaient les héros eux-mêmes ? Enfin , par quelle vicissitude plus étonnante encore des choses humaines , la douce mélodie d'une voix flûtée excite-t-elle l'enthousiasme d'un peuple de dilettanti , là où le vieux Caton disait qu'il fallait frapper l'ennemi au visage et
l'effrayer auparavant par les sons d'une voix mâle, et accentuée avec toute l'énergie de l'organe pulmonaire ? Nous avons touché ce sujet dans notre dernier ouvrage ( i ) , autant que nous l'ont permis nos faibles moyens ; nous n'aurons pas la hardiesse de nous citer ou de nous répéter nous- même. Il nous suffira de rappeler, une fois pour toutes , que les institutions et les religions, encore plus que les climatures, décident de la destinée des peuples. La religion de Rome ancienne lui promettait l'empire du monde : la religion de Rome moderne lui interdit d'y songer. Cependant , on ne respire pas, sans quelque émotion , le même air qui a soulevé la poitrine des plus grands hommes des siècles; on ne foule pas impunément aux pieds (et le sachant) leur cendre ou la terre qui a gardé la trace de leurs pas : par quelques tentatives de courage , les Italiens ont semblé vouloir rappeler, de temps à autre , au monde , qu'ils ont eu aussi des aïeux; épuisés par des essais, auxquels il a manqué l'obstination , ce premier devoir de l'être qui cherche à échapper à la servitude ; accablés presque sous le poids de l'ancienne gloire de leur paye , ils ont regardé a
(i) Du BEAU dans les Arts d'imitation , tome II.
'2l6 DU SUBLIMK KT DU BEAU,
leurs côtés : ils ont vu épars de beaux débris d'architecture; ils ont exhumé des marbres contemporains des vieux âges, et ils ont dit, en versant des larmes qui ne sont pas sans dignité : a Ce que nous ne pouvons renouveler pour « notre délivrance, à l'exemple de nos pères « assiégés dans le Capitole, nous l'éterniserons « dans la pierre et sur la toile ; ce qu'il ne nous « est plus donné de notifier à l'étranger subis- « sant les lois de la ville aux sept collines, nous « l'écrirons ; les scènes imposantes que nous « n'avons plus le bonheur d'offrir à l'univers at- « tentif, nous les reproduirons sur nos théâtres; « les adieux sans faiblesse que l'on adressait « dans nos murs aux jeunes gueriers, en les a envoyant combattre l'ennemi, les paroles qu'à a leur retour ils trouvaient sur leurs lèvres pour « leurs mères et leurs épouses, empressées « également à recevoir l'étreinte de leurs bras « victorieux , nous les modulerons , fallût-il faire « violence à notre douleur ! » Et Rome, heureuse de s'abuser elle-même, a passé du sublimk de la vie animée et agissante, au sublime de la vie imitatrice et contemplative , qui n'en est que la pâle contre-épreuve.
En cet état de choses, garotté de liens qu*il
♦a R RAPPORT AriX PEUPLES. 2^7
porte assez légèrement au milieu des intérêts sociaux et des affaires de la vie , opprimé par ses propres opinions , qu'il ne discute seulement pas , le peuple Italien (i) paraît avoir pris son parti. 11 croit n'avoir pas absolument rompu avec la gloire, parce q.u'il en tienirfe livre et qu'il en soigne l'image. Cette illusion a ses excuses : si quelque chose a pu consoler les habitants de cette terre classique de ne plus voir leur sénat , leurs consuls , leurs comices , leurs pompes triomphales traversant la voie Sacrée, et (ce qui était plus grand encore!) leur tribune aux harangues debout , certes c'était la présence des Sanzio, des Michel-Ange, des Allégri , des Tasse , des Machiavel , des Dante , des Arioste , des Métastase , des Pétrarque , des Alfiéri , et des Médicis leurs protecteurs. Ces grandes ombres ne sont pas inxl ignés d'errer sur les restes du Forum et sous les portiques du Capitole, à la suite de celles des Brutus , des Cicéron , des Fabius et des Paul-Emile. Ce sont là deux belles époques de
la civilisation d'un peuple, qui rarement mar-
(i) Nous demanderons à en excepter le Piémontais, qui , pour nous senir de l'expression dont Kant nous a donné l'idée, nous semble un Italien francisé.
chent de front. Un moment , elles se sont donné la main dans la Grèce : y reparaîtrontelles encore dans cette douce et noble attitude? Le même coin de terre recevra-t-il , deux fois, et à vingt siècles d'intervalle, le dépôt des plus riches trésors de l'espèce humaine? Nos pressentiments nous porteraient à le croire ; car , qui sait si les arts de l'Europe ne seront pas trop heureux de trouver ce refuge pour leurs pénates humiliés , et si la liberté elle-même, en pleurs , ne viendra pas s'asseoir à son tour sur la cendre de l'ancien foyer de Thémistocle? Puisse le ciel éloigner de tristes augures! je le lui demande au nom des peuples; je l'en conjure, lorsque l'arbre social est prêt à briller partout de l'éclat des fleurs et des fruits! Qu'on nous laisse seulement une patrie, et je le dis avec orgueil: la palme des deux sublimes (i) sera cueillie par des mains françaises !
(i) Nous n'avons pas besoin de dire qu'il s'agit ici du Surlime dans les sentiments et les actions, et du Sublime dans les arts destinés à le reproduire.