I^S DES DISPOSITIONS PERSONNELLES
(le certains individus , là où les autres n'éprouvent que du dégoût, les passions amoureuses qui souvent sont une énigme pour ceux qui ne les ressentent pas, ou bien la vive répugnance dont un seul est affecté, pour ce qui reste indifférent à tous les autres. Le champ des observations de ces particularités de la nature humaine s'étend fort loin, et cache encore une mine féconde en découvertes , non moins intéressantes qu'instructives. Je me borne , pour le moment, à en signaler quelques parties, qui, dans ce vaste espace , semblent se faire remarquer d'une manière spéciale , et sur lesquelles j'arrêterai plutôt l'œil de l'observateur que l'attention du philosophe.
Du moment qu'un homme se trouve heureux , parce qu'il satisfait une inclination , le sentiment qui le rend capable de jouir, sans qu'il ait besoin de recourir pour cela à des talents extraordinaires , n'est certainement pas peu de chose. Des personnes robustement constituées, aux yeux desquelles l'auteur Je plus spirituel est leur maître d'hôtel , et <jui trouvent, rangés dans leur cave, les ouvrages du meilleur goût dont elles aient acquis la connaissance, ressentiront , par l'effet d'obscénités cyniques et d'une lourde plaisanterie , une joie
Ali BEA.U ET AU SUBLIME. 2DC)
aussi vive que celle dont se font gloire des êtres d*une organisation plus noble. Le riche qui aime la lecture, parce que les livres lui sont d'un merveilleux secours pour s'endormir; le marchand auquel tous les plaisirs paraissent insipides, si ce n'est celui de conclure une opération de commerce avantageuse ; celui qui ne s'attache aux femmes que parce qu'il y voit un moyen de jouissances physiques ; l'amateur de la chasse qui se contentera de poursuivre les mouches comme Domitien , s'il ne peut faire la guerre aux bétes fauves comme le seigneur suzerain de deux ou trois baronies, tous ces êtres sont doués d'un sentiment qui les rend susceptibles de goûter un plaisir qui leur soit propre, sans que leur cœur soit tourmenté par de , jaloux désirs , sans qu'ils puissent même concevoir, en idée, d'autres jouissances.
Mais ce n'est pas maintenant sur ce sujet que je veux appeler l'attention. Il existe encore un sentiment d'une nature plus délicate , et qui mérite une dénomination plus relevée, soit, parce qu'il est permis de l'exercer plus longtemps, sans satiété et sans épuisement de forces, soit parce qu'il suppose, pour ainsi dire, une heureuse irritabilité de l'ame , qui la rende
aÔO DP.S DISPOSITIONS PERSONNELLKS
propre à recevoir, de prime-abord , des mouvements vertueux ; ou parce qu'il annonce enfin des talents et les avantages de Tesprit , tandis que la satiété et l'épuisement physique ont pour dernier résultat l'absence de toute idée. C'est cette disposition que j'ai le projet de soumettre à mes remarques , ne m'engageant pas toutefois à la suivre dans le charme attaché aux vues les plus élevées de l'intelligence, ni dans le ravissement auquel s'abandonnait un Kepler, lorsque, suivant l'expression de Bayle , il n'eût pas consenti à l'échange d'une seule de ses découvertes contre une principauté. Ce dernier sentiment a sans doute quelque chose de trop délié, pour être saisi dans une simple esquisse , consacrée , par privilège, à ces émotions des sens, dont les âmes les plus communes, ainsi que les autres, sont susceptibles.
Nous devons établir en principe, avant tout, que le sentiment, d'ailleurs très -délicat, que nous voulons examiner en ce moment, est de deux espèces. Il embrasse le beau et le sublime. L'émotion , que procurent tous les deux , plaît à l'ame, mais d'une manière fort différente. L'aspect des montagnes, dont les sommets couverts de neige vont se perdre dans les nuages,
AU BBAU KT AU S U B L I M F. li) l
le récit (run ouragan impétueux, ou la peinture du royaume infernal , dans les profondeurs duquel est descendu Miiton, causent un sentiment de satisfaction mêlé de frémissement : au contraire, la vue de prairies émaillées de fleurs, de vallons coupés de ruisseaux qui les fertilisent et qui voient croître sur leurs bords de gras pâturages; une excursion de la muse poétique dans l'Elysée des anciens, ou la description de la ceinture de Vénus par Homère, excitent aussi un sentiment de plaisir, mais qui a quelque chose de riant et de flatteur. II faut, pour que les impressions de la première espèce puissent être produites sur nous avec toute la force qui leur appartient, que nous ayons, en nous-mêmes, un sentiment du sublime; les autres, pour être bien appréciées, exigent le sentiment du beau. Des chênes antiques et les ombrages solitaires d'un bois sacré sont sublimes; des lits de fleurs, de petits buissons et des arbres taillés avec art sont beaux. La nuit est sublime; le jour est beau. Les esprits qui possèdent un sentiment pour le sublime seront entraînés, avec une force irrésistible , vers les idées élevées d'amitié , de mépris du monde , d'éternité, par le calme silencieux d'un beau soir, quand la lumière