BEAUTÉ ET DE LA DIGNITÉ DE LA NATURE HUMAINE
dans lequel se trouve d'abord un principe de bienveillance universelle , et ensuite d'estime générale pour l'espèce; et si ce sentiment avait atteint sa plus grande perfection dans quelque cœur humain , cet homme, à la vérité , s'aimerait et s'estimerait lui-même , mais seulement parce qu'il appartiendrait à ce bel ensemble d'êtres sur lesquels se répandrait son vaste et noble sentiment. Ce n'est qu'en subordonnant ainsi nos petites inclinations personnelles et particulières à une seule qui a pris ce degré de latitude, que nous pouvons nous flatter de contenir tous nos penchants bienveillants dans de justes limites, de leur assigner des proportions convenables, et de donner à notre caractère cette grâce imposante, qui est la beauté de la vertu. En considération de la faiblesse de la nature humaine, et du peu de force que le sentiment général de la morale, tel que nous venons de
l'énoncer, pourrait avoir sur le commun des hommes, la Providence a placé dans notre sein des dispositions auxiliaires, comme supplément de la vertu , qui , destinées à porter vers les belles actions certains hommes peu susceptibles de se laisser diriger par les principes , ont aussi pour emploi d'accélérer, chez les autres, l'élan et la tendance vers les grandes choses. La pitié et la complaisance sont deux sources de belles actions, qui, sans elles, étouffées sous le poids d'un vil intérêt, ne verraient peut-être jamais le jour ; mais , comme nous l'avons remarqué, elles ne portent pas l'auguste empreinte de la vertu, quoiqu'elles soient ennoblies par leur affinité avec elle , et qu'elles reçoivent également son nom. Je puis donc les 2ippe\eT âes vertus adoptives ; et celle qui repose silr les principes , vertu véritable et pure. Celles-là sont belles et séduisantes; celle-ci est seule sublime et respectable. On désigne le naturel dans lequel régnent les premiers sentiments par la qualification de BON COEUR, et l'homme qui en est doué, par celle de bon; tandis qu'on attribue, avec raison , un COEUR NOBLE à l'hommc vertueux par principes, et qu'on le décore lui-même du beau titre de juste. Ces vertus adoplivesont, néan-
moins , avec la véritable , une ressemblance , en ce qu'elles enferment également le sentiment d'un plaisir immédiat dans les actions bonnes et bienveillantes. En effet , l'homme animé de cet esprit, sans aucune vue ultérieure, et par le seul effet de ce doux instinct de complaisance, agira avec vous d'une manière aussi amicale que civile , et ressentira une douleur sincère à l'aspect de la peine d' autrui.
Mais cependant , comme cette sympathie morale n'est pas suffisante pour déterniiner la paresseuse nature humaine aux actions d'un intérêt général , la Providence a encore placé en nous un sentiment assez délicat , qui peut aiguillonner notre zèle, en certaines circonstances, et en d'autres, servir de contre-poids à l'intérêt particulier et à une volupté vulgaire. C'est le sentiment de l'honneur, auquel nous unirons celui de la pudeur. Les idées que les autres sont dans le cas de prendre de notre mérite et le jugement qu'ils ont le droit de prononcer sur nos actions, forment un moteur d'une grande puissance. Il n'en faut pas davantage pour nous imposer de nombreux sacrifices. Ce qu'une partie considérable des hommes n'eût fait ni par un mouvement subit et spontané de bonté , ni par respect pour les princi-
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pes , arrive souvent par une simple déférence à l'opinion publique, au fond très-utile, quoiqu'elle soit très-sèche en elle-même ; mais on fléchit devant celle-ci et l'on se borne à des apparences , comme s'il dépendait d'autrui de fixer la nature de notre mérite et de don ner un prix à nos actions. Ce qui arrive par cette impulsion n'est nullement vertueux : c'est pourquoi celui qui cherche à passer pour tel , cache avec soin ce mobile , et s'étudie à dissimuler son vif désir de la gloire. On sent que cette disposition n'est pas aussi intimement liée à la vertu pure , que la bonté, puisqu'à son exemple elle ne saurait se déterminer immédiatement par la beauté des actions, et qu'elle n'obéit qu'à l'espoir de se concilier une approbation étrangère. Je puis donc, quand ce sentiment de l'honneur ne pêche pas contre la délicatesse , l'appeler semblable à la vertu , et ce qui en résulte aura , à nos yeux, X éclat de la vertu.
Comparons à présent les différents naturels des hommes , en tant que l'une de ces trois espèces de sentiments y domine et forme leur caractère moral : nous trouverons que chacun d'eux est lié avec un des tempéraments , ainsi qu'on est dans l'usage de les classer eux-mêmes, et de telle manière que l'absence de tout sentiment
moral deviendrait le partage dn plilegmatique ; non pas que la marque distinctive de ces divers naturels consiste uniquement dans des oppositions physiques (car nous ne voulons pas examiner, dans ce traité, des sentiments plus grossiers, tels que celui de l'intérêt personnel et de la volupté vulgaire , etc. , penchants qui reçoivent leur appréciation spéciale dans les écrits des moralistes), mais parce que les tendances morales , dont nous avons parlé , s'accordent mieux avec les autres tempéraments , et que , réellement , elles s'y trouvent plus souvent réunies.
Un sentiment profond pour la beauté et la dignité de la nature humaine , une résolution ferme , une force d'ame pour y rapporter toutes nos actions , comme à un principe universel , sont sérieux , et concordent mal avec un enjouement léger, ou la mobilité d'un étourdi. Ces qualités se rapprochent même de la mélancolie , sentiment tendre et noble, destiné à se nourrir de cette douce terreur, qui refroidirait les cœurs étroits, et qui est loin d'abattre l'ame, lorsque d'un œil ferme elle contemple les périls vers lesquels elle va marcher, jouissant déjà, en esprit, de la victoire difficile, mais glorieuse, remportée par la vertu sur elle-même ! Le vrai
mérite, c'est-à-dire, celui qui prend sa source dans un grand respect des principes, renferme en soi quelque chose de propre à le mettre , par préférence, en harmonie avec l'humeur mélancolique , prise dans un sens adouci.
La bonté , cette beauté , cette délicate irritabilité du cœur , cette faculté d'être ému , suivantles occasions qui se présentent dans des cas particuliers , par la pitié ou la bienveillance, est très-susceptible de se laisser aller à la mutabilité des conjonctures. Dès que l'émotion de l'ame ne repose pas sur un principe général, elle se prête facilement à toutes les formes, suivant qu'elle y est déterminée par les causes accidentelles dont elle subit l'impression. Lorsque cette tendance se porte vers le bea.u, elle semble s'allier plus naturellement avec la constitution qu'on appelle sanguine, et qui est reconnue pour légère et adonnée aux plaisirs. Nous aurons à chercher , dans ce tempérament, les aimables qualités , que nous avons nommées vertus adoptives.
Le sentiment de V honneur , dans son exaltation, est presque toujours regardé comme un signe prononcé de complexion colérique ou bilieuse. Pour peindre un tel caractère , il ne serait pas inutile d'examiner, avec quelque
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soin, les suites naturelles du sentiment déli cat qui lui est affecté , sentiment enclin vers le faste et les succès d'opinion.
Il n'existe aucun homme , dans lequel on ne rencontre quelque trace des sentiments qui forment le bel apanage de notre nature : leur absence absolue, connue sous le nom d'insensibilité, serait la déplorable dotation du tempérament phlegmatique , que l'on regarde même, en général , comme privé des penchants les moins épurés, tels que l'amour de l'argent et la recherche d'une volupté grossière. En tout cas, nous lui abandonnerions ce triste cortège, avec toutes les autres inclinations de la même famille , sans en faire le recensement , qui n'appartient point au plan de notre ouvrage.
Examinons maintenant de plus près les sentiments du SUBLIME et du BEAU , principalement dans leurs rapports moraux, avec la classification des divers tempéraments , telle que nous venons de l'admettre.
L'homme dont le sentiment rentre dans le mélancolique , ne reçoit pas cette dénomination , parce qu'éloigné des joies de la vie , il se livre à une sombre tristesse , mais parce que ses sentiments , dussent-ils s'agrandir jusqu'à un certain degré, ou obéira toute autre nou-
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velle influence , le reporteraient encore vers cette disposition. Il a, par dessus tout ^ un sentiment pour le SUBLIME. La beauté même qu'il sent également avec force , ne doit pas seulement le charmer : elle ne fera rien moins que l'émouvoir et le ravir, surtout quand elle sera d'une nature à le conduire à l'admiration. La jouissance des plaisirs , pour être plus sérieuse chez lui, ne laissera pas d'être intime et profonde. Les fortes émotions du sublime ont quelque chose de mieux approprié à son ame , que le vif attrait du beau; il trouvera son bienêtre plutôt dans le contentement que dans l'allégresse ; et , par cela même qu'il est constant , il voudra subordonner tous ses sentiments aux principes. Ceux-ci seront d'autant moins exposés aux vicissitudes que la base, sur laquelle il les a fondés , est large et solide. Une grande idée domine et embrasse chez lui toutes les autres. Comme elle commande aux dispositions secondaires , qui reçoivent d'elle leur frein , elle s'accroît et se fortifie aussi par elles à son tour. Les principes particuliers de nos inclinations , dès l'instant où ils cesseraient de dériver de ce principe supérieur, seraient sujets à une multitude d'exceptions et de changements dangereux; le vif et spirituel
Àlceste dit : « Je chéris et j'estime ma femme, « car elle est belle , caressante et sensée. » Ne poiirrait-il pas arriver que, si la maladie venait à altérer les traits charmants de cette jeune épouse , si ses grâces la délaissaient , si l'âge la rendait chagrine , et que l'enchantement de la première séduction fût évanoui, Alceste cessât de trouver sa femme aussi sensée et aussi aimable que toute autre ? Dès que la cause du prestige est disparue, que deviendra l'inclination qui lui dut sa naissance ? Prenez, au contraire , le sage et bienveillant Adraste , dont la réflexion l'a conduit à se dire : « J'aimerai et « je respecterai cette personne , parce qu'elle « est ma femme. » Ce sentiment est d'une grande ame; il puise, dans sa noblesse même , une garantie de sa durée; les attraits du moment présent peuvent s'éclipser chez celle qui en est l'objet : elle n'en sera pas moins sa femme ^ et toujours digne de ses hommages, ne fût-ce qu'à ce titre ; car le principe élevé reste , sans jamais obéir à l'inconstance, par laquelle sont gouvernées les choses extérieures de la vie.
Telle est la nature des principes, comparés aux émotions passagères d'un cœur qu'elles soumettent à l'empire des positions accidentelles ; et tel est l'homme qui s'est fait des rè-
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gles de vertu , en opposition avec celui qui se contente de se laisser aller au cours de ses mouvements bons et aimables. Ne le verronsnous pas encore monter à une plus grande hauteur dans notre pensée , lorsqu'il se tiendra à peu près le langage suivant : « Je viendrai « au secours de tel homme , non parce que je « crois trouver en lui une conformité de sen- « timents; non parce qu'il me semble naturel- « lement porté à devenir mon ami, et à payer « mon bienfait d'une douce reconnaissance ; a mais uniquement, parce qu'il souffre. Il suf- « fit : ce n'est pas ici le moment de raisonner et « de s'arrêter à des questions; cest un homme, « et tout ce qui arrive aux hommes a un droit « égal à mon intérêt. » Il conforme alors sa conduite à la règle la plus belle qui existe , celle d'une immense et universelle bienveillance pour la nature humaine; et il devient sublinie au plus haut degré, autant à raison de l'invariabilité du principe qui le dirige , que par la belle application qu'il en fait.
Je poursuis mes observations. L'homme d'une constitution mélancolique , peu inquijet du jugement des autres et de ce qu'ils tiennent pour vrai et juste, s'en rapporte à ses propres notions dans Testime des objets. Comme les causes
motrices de son opinion participent, chez lui, de la nature des principes, il serait extrêmement difficile de Tamener à se rendre à d'autres influences. Vous verrez alors sa constance dégénérer en entêtement, ou prendre les caractères de l'opiniâtreté. La mobilité des mœurs et les variations de la mode excitent rarement son attention et presque toujours son mépris. L'amitié, en ce qu'elle contient en elle-même quelque chose de sublime , sera faite pour son sentiment. S'il lui arrive d'avoir à regretter un ami léger dans ses goûts , ce n'est pas par lui qu'aura commencé le refroidissement , et il ne s'en détachera que long-temps après l'avoir perdu. Les traces d'une amitié éteinte sont encore respectables à ses yeux. Plein d'admiration pour la beauté de la parole, quand elle s'échappe d'une bouche vertueuse et éloquen te , il trouve sublime un silence plein de pensées; maître de son secret, il n'est jamais le dépositaire infidèle de celui des autres; rempli du noble sentiment de la dignité humaine , la vérité se présentera devant lui sous un aspect sublime, le mensonge ou la simple dissimulation sous des traits hideux; et comme il a acquis le droit de s'estimer lui-même, il verra, dans chaque être de son espèce, une créature
qui , aux mêmes titres , réclame la même considération. Antipathique à toute basse subjection, son sein généreux se gonfle et respire pour la liberté : c'est ainsi que les chaînes doi'ées de la cour lui pèseraient autant que celles de fer dont on surcharge les membres d'un malheureux forçat. L'esprit de justice ne le délaissera jamais : sévère pour autrui , il ne sera pas indulgent pour lui-même, et, plus d'une fois, il vous semblera aussi mécontent de sa propre personne, que de celle des individus avec lesquels il aura eu le malheur d'être en contact.
Dès que ce caractère pêche par excès, la gravité y dégénère en tristesse , la piété en fanatisme , et l'amour chaud de la liberté s'élance par de là l'enthousiasme. Dans sa haine de l'injustice , dans l'irritation que lui cause une injure, il nourrira un désir implacable de vengeance. D'autant plus dangereux qu'il brave le péril, et que le mépris de la mort erre sans cesse sur ses lèvres, sous les formes d'un dédaigneux sourire, il tourne son sentiment contre l'objet de ses recherches primitives, et à moins qu'il ne soit arrêté par inie raison trèsforte, il tombe dans le bizarre, s'abandonne aux inspirations, accueille les apparitions fan-
tastiques , et se laisse emporter au trouble de ses esprits. Mais, si son intelligence est d'une faible mesure, elle n'admet que la partie la plus misérable de ce délire, tels que les songes prophétiques de l'avenir , les intersignes , les pressentiments et les miracles. En deux mots , vous aurez à gémir sur un fantasque ou sur un visionnaire.
L'homme d'une constitution sanguine est entraîné irrésistiblement vers le beau. Ses joies sont toujours riantes et vives. Dès que sa gaieté l'abandonne , c'est qu'il souffre; car il est rare, et presque impossible qu'il se renferme dans un contentement silencieux. Sensible aux charmes de la variété , il aime le changement. Comme il lui faut du plaisir, en lui, autour de lui , il est naturellement porté à le provoquer chez les autres, et parla à se maintenir dans une sympathie morale , qui répand une grande douceur sur son commerce ; ainsi , le verrezvous joyeux du contentement de ceux qui l'approchent , et triste de leurs peines. Sans refuser une vraie beauté à ce sentimerït moral, nous sommes forcé de reconnaître que, n'émanant pas d'un principe fixe, il est sujet à devenir le jouet des impressions du moment. Tout aura action sur lui. Ami de tout le monde,
il risque de ne l'être de personne, malgré sa bienveillance naturelle. Incapable de déguisement, il ne manquera pas aujourd'hui à votre bonheur pour l'accroître; mais si vous tombez malade ou si le sort vous frappe , quelque sincère que soit la douleur qu'il ressentira de vos souffrances , il s'éloignera doucement , comme ayant peine à respirer dans un élément avec lequel son humeur n'est pas en rapport , décidé qu'il est pourtant à vous revenir dans des jours éclairés d'un plus brillant soleil. Gardezvous de l'asseoir sur un tribunal : une larme ne coulerait pas vainement sur sa main , et la loi à ses yeux aurait plus souvent tort que le coupable. Il vous serait également difficile de l'agréger au saint calendrier, puisque incapable d'une méchanceté complète , il l'est aussi d'une bonté absolue; dans ses folies, dans ses vices même, vous découvrirez, sans peine, plus de complaisance que d'inclination au mal : dans sa générosité et dans ses attachements, vous le trouverez encore calculateur très-inexact de ses dettes; car généralement il accorde beaucoup plus à la bonté qu'il ne rend à la justice. Au reste, il ne se traite pas trop sévèrement dans sa propre pensée, et en cela , d'accord avec lui, vous seriez obligé de lui refuser votre estime ,
que vous ne sauriez trop comment vous défendre de lui accorder votre amitié.
La dernière dégénération de ce caractère le jette dans le frivole. Du plaisant, qu'il côtoie sans cesse, il est bien près d'échouer sur le ridicule. Si l'âge ne tempère pas la vivacité de l'être qui y est enclin, si son jugement n'acquiert pas quelque maturité, je ne répondrais pas qu'il ne devînt un vieux fat.
Le tempérament indiqué par la dénomination de colérique^ ou. bilieux ^2i un sentiment dominant pour cette sorte de sublime , qui se tire du grandiose ou du magnifique. Ce qui donne lieu chez nous à cette impression , n'est , pour parler exactement , que l'éclat de la sublimité elle-même , ou une couleur trèstranchante et très-décidée, propre à voiler l'intérieur de la chose ou de la personne, qui souvent, faute d'une valeur réelle, n'a que le mérite d'une fastueuse apparence. Tel édifice recouvert d'un enduit figuratif de sculptures, en trompant l'œil, plaît autant que s'il était en réalité ce qu'il semble être; ses pilastres collés aux parois de la muraille, ses corniches appliquées au comble, manquent vainement d'une solidité réelle; l'imagination abusée se prête au mensonge : ainsi brillent les vertus factices, véri-
table clinquant de sagesse, et mérite en peinture. Le bilieux soigne son propre mérite, celui des choses qui lui appartiennent et de ses actions, sous le rapport du lustre et de l'apparence qui doivent frapper les regards. Quant à ce qui concerne la propriété de la chose, ou les motifs d'appréciation réelle que le sujet renferme en lui-même , il reste froid. Aucun sentiment de bienveillance ne dégourdira son cœur; aucune émotion de respect ne le portera à s'incliner devant une noble supériorité. Lui-même , il ne s'estimera heureux qu'autant qu'il plaise aux autres de le regarder comme tel. Tout est calcul chez lui : il prendra tous les points de vue, pour juger son maintien et l'effet qu'il en attend, d'après les diverses positions des spectateurs ; car il se soucie fort peu de ce qu'il est , mais beaucoup de ce qu'il doit paraître. C'est pourquoi il sent la haute importance , dont il est pour lui de mettre à sa juste valeur l'impression qu'il va produire sur les esprits. Sous l'égide de cette prudente circonspection, comme il n'a besoin que de sang-froid pour se conduire, et qu'il ne se laissera jamais aveugler par l'amour, par la compassion et la sympathie, doux lien des cœurs, il se préservera aussi de beaucoup de folies et d'accidents fà-
cheiix, familiers à l'homme sanguin, qui se laisse souvent abuser, par son sentiment immédiat. Voilà pourquoi l'être, dont nous nous occupons présentement , paraît communément meilleur qu'il ne l'est en effet. Sa bienveillance n'est que de la politesse, son respect qu'une déférence cérémonieuse, et son amour qu'une flatterie étudiée. Toujours plein de luimême , quand il prend le maintien d'un amant ou d'un ami, il n'est jamais ni l'un, ni l'autre. Voulant mettre à profit le secours des modes, il n'en obtiendra qu'un demi -succès, faute du naturel et de l'aisance nécessaire pour les adapter à son usage. Sa roideur et sa gaucherie le trahiront incessament. Toutefois , il aura sur l'homme sanguin, presque toujours maîtrisé par des impressions occasionelles , l'avantage de se laisser guider par des principes. Ceux-ci n'étant pas ceux de la vertu , mais appartenant à l'honneur, il en résultera que sa vie sera plus dépendante de l'opinion que du sentiment pur , par lequel se déterminent la beauté et le mérite des actions des hommes; mais aussi, comme sa conduite , dont la source reste cachée , est d'ailleurs d'une utilité presque aussi générale que la vertu elle-même, il obtiendra , auprès du vulgaire , la considération ac-
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cordée à des services plus désintéressés. Son rôle lui impose, à la vérité, l'obligation de se tenir en garde contre les yeux qui en pourraient pénétrer l'artifice; car il n'ignore pas que la découverte d'un désir effréné de réputation, seul mobile de sa vie, renverserait à l'instant tout cet échafaudage d'honneur si péniblement élevé. Ainsi, dissimulé par habitude, hypocrite en matière de religion, flatteur dans le commerce du monde, passant d'un parti politique à l'autre , suivant leurs succès, il se fera volontiers l'esclave titulaire des grands pour leur payer son droit d'oppression sur les petits. La franchise , cette belle et noble sincérité, qui porte le cachet de la nature eL non celui de l'art [car la franchise ne s'apprend pas (i)], lui est totalement étrangère. Par suite, quand ce sentiment touche à sa dégénération , son éclat devient dur et tranchant d'une manière très-désagréable, et
(i) Un mot très-heureux de M. le prince de Talleyrand , semblerait insinuer le contraire; mais comme, dans le sens de cet homme d'État, il s'agissait seulement de la franchise survenue à im ministre , nous pensons bien que celle-là pourrait s'apprendre.
{Note de l'Éditeur).
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presque offensive ( i ). Son style tombera dans le galimatias , comme sa parure dans la charge, sorte de folie, qui est au magnifique ce que le bizarre ou les chimères sont au sublime d'une noble sévérité. Sur le simple soupçon du plus léger tort à son égard, il vous traînera au tribunal ou vous appellera en champ clos. Vous ne l'aurez pas vu deux fois , qu'il ne fasse sonner devant vous son rang, son titre, et le nom de ses ancêtres. S'il se bornait à se nourrir de vanité et à se livrer à une recherche ardente de Xhonneur, s'il lui suffisait d'attirer sur lui à grands frais les regards , peut être le trouveriez-vous quelquefois supportable ; mais, dès qu'il a le malheur , comme il arrive souvent , d'unir des prétentions élevées à une nullité totale de moyens , il joue le rôle dont il voudrait le plus se défendre , c'est-à-dire qu'il n'est qu'un extravagant.
Comme il ne s'échappe, de la constitution phlegmatique y aucun trait qui puisse indiquer une tendance vers le beau et le sublime , du moins dans un degré qui mérite de fixer l'at-
(i) Ne serait-ce pas là le caractère du cardinal de Richelieu peint de main de maître , surtout si Ton rapproche les différents traits dont Kant a fait usage pour crayonner le tempérament bilieux? [L'Éditeur).
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tention , ce tempérament ne tiendra aucune place dans renchaînement de nos remarques.
Quelle que soit la nature des sentiments délicats, dont nous nous sommes occupé jusqu'à présent , qu'ils nous approchent du sublime ou du BEAU , ils partagent toujours le sort commun aux choses humaines, en ce qu'ils sont sujets tantôt à être mal appréciés, tantôt à se transformer en objets de peu d'importance et quelquefois de mépris, pour quiconque n'en a pas reçu le germe précieux en partage.
Un homme porté, par sa nature, vers une application tranquille, dont l'intérêt est le seul but, manque d'organes pour sentir ce qu'il y a de noble dans de beaux vers, et dans les actes héroïques qu'ils retracent à nos yeux. Il quittera Grandisson pour Robinson, et Caton ne; lui semblera qu'un fou entêté. Par l'effet d'une cause semblable, il arrivera que des caractères plus sérieux, dans ce qui fait le charme de quelques personnes, ne verront que de la frivolité, et taxeront de fadeur l'aimable naïveté d'une action pastorale.
Là où le sentiment délicat, qui est propre à nous mettre en rapport avec les choses élevées, n'aura été départi que dans une certaine mesure, vous verrez aussi naître des degrés
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divers dans les jouissances dont il sera la source, et dans l'expression qui servira à les rendre. De la sorte, le même objet jugé, par l'un , noble et d'une belle convenance de proportions, sera, pour l'autre, grand à la vérité mais gigantesque et bizarre. Les occasions que les produits matériels de l'art et de la nature nous fournissent tous les jours d'observer le goût d'autrui, peuvent nous servir à déterminer, d'une manière assez probable , quel serait son sentiment, appelé à de plus hautes vues, dans le vaste domaine du cœur et de la pensée. Ainsi, je soupçonnerai fort que les prestiges du style et les enchantements de l'amour resteront à jamais ignorés de l'être pour lequel une belle musique ne serait qu'une source d'ennui.
Il existe un certain esprit des petites choses (esprit des bagatelles) , qui ne laisse pas d'être accompagné d'un sentiment délicat ; mais nous pensons qu'il est absolument réfractaire au SUBLIME. C'est le goût de tout ce qui est fait avec beaucoup d'art et de recherche, de ces vers qui se lisent à rebours, des énigmes, des logogryphes, des chaînes à puces, des montres en bagues; c'est le goût de tout ce qui est compassé et ordonné d'une manière pénible, sans laisser entrevoir un but réel d'utilité; des
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livres proprement et symétriquement alignés sur les longues tablettes dune bibliothèque, où , chaque matin , une tète vuide les contemple, dans une immobile extase, et se réjouit; d'un appartement sans cesse lavé et frotté, où les meubles tiennent leur place comme des instruments dans un étui de mathématiques, et où un maître inhospitalier s'offre à vous avec un front austère; c'est le goût, enfin, des choses rares, mais dépourvues de toute valeur intrinsèque. La lampe d'Epictète, un soulier du roi Charles XII , appartiennent en quelque sorte à la science numismatique : cependant on serait autorisé à craindre que les personnes qui se passionnent pour ce genre de possession ne fussent, dans leiu*s études, minutieuses et visionnaires , et dans la morale , dépourvues de tout sentiment pour ce qui est beau et noble en soi-même.
On commet assez souvent le tort (et il est presque toujours réciproque ) d'accuser autrui de ne pas se montrer assez sensible au mérite qui nous touche ou à la beauté qui nous charme, sans songer que cette différence , dans les aperçus, dépend moins de l'intelligence avec laquelle nous procédons à nos examens , que de la disposition intérieure dont nos percep-
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lions ont à subir rinflueiice. CependaiJt les facultés de V'Àme ont une telle connexité, qu'il est permis <le juger de la capacité des talents par la manière dont le sentiment se manifeste; car c'est en vain que les dons de rentendemenjt auraient été prodigués à l'homme , chez lequel n'existerait pas une force irrésistibie d'impulsion vers ce qui, étant vraiment noble et beau , peut seul donner lun digne ex>er<îice à ces facultés (i).
On est malheureusement convenu de n'appeler UTILE que ce qui satisfait à des besoins grossiers, ce qui nous assure «n superflu de moyens alimentaires , ou ce qui, après avoir constitué, chez nous, le luxe -de la parure et
(i) Voilà pourquoi une certaine délicatesse de sentiment a toujours été rej^ardée comme un mérite. Qu'un homme, après un repas copieux, puisse dormir d'un sommeil profond, on se gardera de lui on savoir gré , et l'on se bornera à reconnaître, dans sa robuste constitution j une grande énergie digestive. Qu'un autre au contraire dérobe aux heures de ses repas un temps consacré à entendre une douce mélodie , ou à parcourir un musée riche en statues et en tableaux ; qu'il se borne àchercher une sioiple distraction dans une lecture agréable , n'eùt-il sous les yeux que des bagatelles poétiques, il passera poin- un homme plus délicat que le pi-écédent , et, sans contredit, on s'en formera une opinion beauuoup plus avantageuse.
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des appartements, nous permet de nous livrer à des prodigalités , et d'appeler des étrangers à une table somptueuse ; je ne vois pas pourquoi tout ce qui est désiré par mon sentiment le plus vif et le plus délicat ne serait pas mis également au nombre des choses utiles. Il faut toutefois reconnaître qu'il est impossible de raisonner sur ce sentiment avec l'être qu'un intérêt personnel et présent domine. A coup sûr un tel homme attachera plus de prix à la poule de la ferme qu'au joli perroquet du château ; il fera plus de cas d'une marmite que d'un vase de porcelaine de Saxe ou de Sèvres ; toutes les têtes savantes de l'Europe réunies ne balanceraient pas à ses yeux le mérite d'un laboureur; et il serait fort d'avis que l'on ajournât l'étude du planisphère , jusqu'au moment où l'on aura tiré un meilleur parti de la charrue. Ne serait-ce pas une vraie folie que d'entrer dans de telles discussions, où chacun se présentant avec une diversité aussi caractéristique de sentiments , l'accord des opinions devient impossible?
Cependant il n'est pas d'homme , si dépourvu d'un goût fin et délicat qu'on le suppose^ qui ne s'aperçoive de l'importance donnée généralement à ces agréments de la vie, dont ils ne
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semblent que la superfluité. Ils tiennent une telle place dans nos soins journaliers , ils sont tellement le charme de toute existence , que si on s'avisait de les en retrancher, presque tous nos efforts seraient sans but et sans motifs. On aurait même quelque peine à rencontrer un homme assez grossier pour ne pas sentir qu'une action morale , au moins dans autrui , nous émeut d'autant plus, qu'elle est dégagée d'un motif matériel et qu'un noble élan s'y fait reconnaître.
Quand j'observe alternativement les côtés nobles et les côtés faibles et imparfaits de mes semblables, je m'en veux à moi-même de ne pouvoir saisir le juste point de vue , d'où m'apparaîtrait, dans son ensemble, ce grand tableau de la nature humaine, destiné à produire un vif intérêt , par la seule expression de sa physionomie générale ; car je m'accommode volontiers de ce que le même caractère de noblesse ne domine pas dans toutes ces figures , autant qu'il appartiendrait peut-être au plan primitif; et, malgré quelques traits grotesques, l'effet des masses n'en serait pas moins imposant, s'il était permis à notre vue trop bornée d'embrasser toutes leurs proportions.
Réduit à leur donner un coup d'œil rapide
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et borïïé , je crois pouvoir hasarder lés remarques suivantes. Le nombre des hommes, dont la conduite se détermine par des principes, est peu considét'able , et c'est un bien , parce qu'il n'est que trop facile de s'égarer dans ces principes , et que les conséquences qui en résultent s'étendent d'autant plus loin , que l'appUcation est plus générale, et que le caractère qui se charge de celle-ci est plus opiniâtre.
Il est bien plus ordinaire , dans la vie , d'obéir à une simple impulsion de bonté , ce qui n'est pas moins admirable qu'utile au grand système, quoiqu'on ne puisse guère en tenir compte aux personnes placées sous cette influence ; car les instincts vertueux ne sont pas toujours exempts de torts; mais l'un dans l'autre, ils atteignent le but de conservation de la nature; en quoi, ils pourraient fort bien être assimilés à ces instincts aveugles , chargés par la Providence de maintenir la régularité de | tôtite création matérielle et organique.
Ceux-là sont incontestablement les plus nombreux qui, arrêtant un regard fee sur leur chère individualité , y voient lé point central où doivent aboutir tous leurs efforts. Ils font tout rouler dans l'orbite de l'intérêt personnel; c'est leur axe unique : nous n'aurons garde
NATURELLES ET ACQUISES. AoÇ)
lie nous plaindre de cçtte disposition, d'autant plus avantageuse poia* rensemble , que de tels êtres réunissent toujours l'activité à la méthode et à la prudence. S'il n'entre pas dans leuys Yiie^ dç concourir ^u bien général , ils i^'en donnent pas moins de la solidité à la masse; leur travail constant rapproche sans cesse les éléments d'un bonheur auquel d'autres participent, et on leur doit, en quelque sorte, les matériaux bruts d'un édifice, sur lequel une main plus habile, plus délicate et plus généreuse, répandra le charme propre à le convertir en un tout harmonique.
Enfin la passion de Y honneur^ qui anime le cœur de tous les hommes, y exerce son empire dans des degrés et pour des motifs différents : mais de cette diversité même naît un accord merveilleux et une beauté particulière ; car, quoiqu'il y ait quelque chose de peu réfléchi dans le désir de la considération , quoiqu'il puisse même être taxé de folie, comme impulsion auxiliaire , il ne laisse pas d'être trèsutile. Ainsi, pendant que chaque homme agit sur ce grand théâtre , en conformité de ses passions dominantes , il cède en même temps à un mobile secret, qui le pousse à chercher, en dehors de soi, un point d'observation , d'où
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il puisse examiner sa propre conduite, apprécier ses apparences les plus fugitives, et juger de l'impression qu'elle produira sur le spectateur. C'est ainsi que les divers groupes se réunissent dans un tableau d'un effet admirable , où l'unité règne au sein de la variété , et dans l'ensemble duquel éclatent , à la fois , la beauté et la dignité de la nature humaioe.