‹ Examen psychologique des animaux. Nouvelle méthode expérimentale de classification des espèces au point de vue psychologiqueChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Un principe que l'on peut désigner par le mot force^ parce que ce mot n'implique ni ne repousse ridée de volonté métaphysique, agit devant nos yeux sur cet autre principe qu'on nomme la matière, La chimie, utilisant la force, analyse la matière ; elle reconnaît qu'elle est composée de molécules, que chaque molécule se divise en atomes et que ces atomes sont de soixante-cinq sortes environ pour la composition de la terre. On peut démontrer expérimentalement que la force produit sur les corps bruts des phénomènes de deux genres différents. Dans

(1) Avant d'entrer en matière, et pour pouvoir montrer dans la suite en quoi nos expériences sont capables d'étayer la théorie de l'évolution, il convient de rappeler les grandes lignes de cette théorie qui, tous les jours, s'impose davantage à l'attention des penseurs.

le premier cas, tout en animant les molécules de vibrations ou de mouvements variés, elle ne modifie pas le groupement des atomes qui les composent; c'est un phénomène physique. Dans le second cas, elle modifie le groupement des atomes et forme de nouvelles molécules; c'est un phénomène chimique.

L'investigation humaine n'a pas été plus loin dans le domaine de la constatation directe, mais ces données forment une base solide de spéculation philosophique, et si nous voulons essayer de satisfaire notre raison et d'édifier une hypothèse du mécanisme universel, nous entrevoyons dès lors la possibilité d'expliquer le monde par des raisons naturelles. La vie elle-même est englobée dans le système et y trouve son explication.

En effet, les phénomènes vitaux ne diffèrent pas essentiellement des phénomènes physiques et chimiques ordinaires ; ils sont seulement plus compliqués ou plus prolongés. Dans le phénomène physique comme dans le phénomène chimique, quand la force a agi sur un corps, elle l'abandonne, tandis que, dans le phénomène biologique, elle demeure dans la portion de matière qu'elle a affectée, la transforme et la remplace peu à peu par une portion nouvelle animée, elle aussi, par la force. On peut donc dire que

l'origine de la vie s'explique par une localisation et une conservation de la force agissante. Et si, évidemment, nous n'avons aucune idée des causes qui ont produit un pareil phénomène ; si, par aucun moyen, l'homme n'a pu le reproduire artificiellement, comme il reproduit les phénomènes physiques et chimiques, il n'en est pas moins vrai que le phénomène lui-même de la localisation se conçoit et n'est opposé à aucune loi générale, à aucun des principes qui se démontrent chaque jour dans un laboratoire (1). ' Sur notre terre, comme sans doute sur beaucoup d'autres planètes, une certaine quantité de force s'est donc localisée dans une portion de matière; elle a remplacé, par de l'énergie demandée au monde extérieur, l'énergie qu'elle rendait, d'un autre côté, à ce monde extérieur ; elle a produit des phénomènes physiques et des phénomènes chimiques dans cette portion de matière, qui, par suite d'échanges continuels, se trouvait bientôt remplacée par d'autres portions, et ce fut la vie.

La complexité des êtres vivants semble à quelques savants constituer une grave objection contre la théorie de la génération naturelle :

(1) Nous avons donné cette forme à l'hypothèse de Torigine de la vie, en 1885, dans notre Mécanisme de Ventendement.

« Qu'a de plus, aux yeux du philosophe, dit Swammerdam, un éléphant, une baleine, que le plus petit animalcule? L'un et Tautre est vivant et c'est le vivant qui étonne et confond le philosophe ; Tun et l'autre est pourvu de toutes les parties soUdes et de toutes les liqueurs nécessaires à sa conservation, à son accroissement et à sa reproduction ; l'un et l'autre a son instinct, ses inclinations, ses mœurs; tout cela semble plus à l'aise dans l'éléphant que dans la fourmi, dont la petitesse est une merveille de plus. » (-fft5toire dès insectes.) Aussi ne s'agit-il pas de faire naître une fourmi, un insecte quelconque, de la matière inerte ; mais bien un être vivant aussi peu complexe que les cristaux des eaux mères. La vie primordiale ne se manifesta pas, bien entendu, dans des êtres pourvus d'organes ; c'était le vrai « commencement de la nature ». Pareille ] au bathjbius décrit par Huxley en 1868, et observé par Bessels au Groënland, la matière vivante n'avait, au début, aucun commencement d'individuation; sorte de limon animé, son corps protoplasmique s'étendait en masses informes dans les mers laurentiennes, les accidents du terrain de fond la divisaient en portions inégales. Avec le temps, elle s'individualisa par le fait de cette tendance au groupement moléculaire qui empêche l'eau de tomber molécule par

molécule, qui la fait tomber en goutte, agrégation de molécules autour d*un centre comparable à ragrégation des atomes en molécules. Une condensation, ou plutôt une différenciation, de la goutte protoplasmique vers son centre, amena la formation d'un noyau et accentua l'individuation; le cytode était une cellule, une amibe. Constitués par une cellule unique, comme ceux qui existent encore aujourd'hui, les plastides primitifsn'en accomplissaient pas moins, avec cette cellule, les principales fonctions de la vie : la nutrition et la reproduction , qui n'est qu'un excès de nutrition; ils se nourrissaient par endosmose et se reproduisaient par scission.

Plus tard, comme les divers membres de certaines familles d'algues actuellement vivantes, lesvolvox, par exemple, qui s'unissent entre eux par une substance gélatineuse qu'ils sécrètent, un certain nombre de plastides s'associèrent, et, bientôt, la loi de la division du travail intervenant, les uns se chargèrent de la nutrition, les autres de la reproduction ou de la locomotion ; ils devinrent, les uns purement nutritifs, les autres reproducteurs ou locomoteurs. Il en résulta un grand perfectionnement dans les facultés primitives : la cellule, devenue essentiellement nutritive, fut plus apte à la nutrition, la cellule musculaire plus apte au mouvement, etc. Prenant

ensuite mille nuances de spécialisation, sous Tinfluence de l'adaptation au milieu, delà survivance des plus aptes, déterminée par la lutte pour l'existence, du croisement des espèces et de l'usage ou du défaut d'usage de telle partie du corps, elles constituèrent des organes, et l'ensemble de ces organes forma des colonies d'êtres plus ou moins fortement centralisées. Les naturalistes considèrent aujourd'hui tout organisme comme une unité sociale organisée, comme un État dont les citoyens sont les cellules individuelles (1); la comparaison peut être poussée plus loin : dans nos États, les citoyens sont libres de leurs actes, cependant leur liberté s'arrête là où elle enfreint la loi, de même, les cellules microscopiques et innombrables des êtres ont une certaine indépendance, mais elles dépendent les unes des autres et sont sous la domination du pouvoir central. Les cellules du cerveau sont les autocrates, ranimai supérieur est un empire cellulaire et la plante une république cellulaire.

Cette théorie du développement progressif des organes fait tomber l'objection que les naturalistes de l'ancienne école opposaient à toute ten-

(1) « Dans tout organisme, Tensemble des formes et deà phénomènes vitaux est, simplement, le résultat général des formes et des phénomènes vitaux de toutes les cellules composant l'organisme. » (Ern. Hœckel. Créât. Nat,)

tative tendant à expliquer la formation naturelle de ces organes. Comment, se demandaient-ils, une force aveugle aurait-elle pu produire des appareils construits en vue d'un but spécial? Comment, par exemple, l'œil humain, cet organe si merveilleux, aurait-il pu sortir du néant? En effet, l'œil humain, de même que les organes de l'homme et des animaux supérieurs, paraît adapté à un but, et si nous ne connaissions que cet appareil visuel, Tobjection serait très sérieuse, mais lanatomie comparée nous montre la série des organes de la vue. Nous voyons Tœil, si complexe chez l'homme, devenir insensiblement de plus en plus simple à mesure que Ton descend l'échelle des êtres et aboutir à la simple tache pigmentaire. On comprend, dès lors, que Torgane le plus inférieur se dévelopr pant, se spéciahsant, devienne, au cours d'un temps inappréciable, cet organe admirable qui nous paraît construit, d'un seul coup, en vue d'un but : la vue du monde extérieur.

D'ailleurs, pourquoi tant se récrier quand le philosophe fait descendre l'homme de l'amibe ? L'amibe n'est que la réaUsation zoologique de la cellule ovulaire et le développement embryonnaire est une sorte de récapitulation du développement à travers les âges, « Tout organisme, dit Herbert Spencer, manifeste dans un court

espace de temps une série notable de transformations. Qu'on les suppose s'eflfectuant en un temps extrêmement grand et suivant des voies diverses au lieu d'une seule, on se fera une idée passablement claire de l'évolution organique en général (1). »

Mais on aurait une vue trop incomplète de cette évolution si Ton ne considérait point, dans le règne animal comme dans le règne végétal, les êtres vivants, qui, arrivés à un certain degré de développement, ont subi d'une façon moins profonde les influences qui, autour d'eux, transformaient les autres représentants de l'espèce, les êtres vivants qui ont continué de donner naissance à des produits à peu près pareils à eux. Ces êtres extrêmement nombreux forment les degrés de l'échelle animale et de l'échelle végétale. Négligés pour un temps, par la nature qui poursuit son évolution vers un type supérieur, ils nous montrent aujourd'hui une série de types intermédiaires fort intéressants, puisqu'il suffit de les rapprocher en les classant par rapport à leur degré de développement pour se faire une idée passablement claire des différentes phases de l'évolution biologique et pour comprendre

(1) Ces théories ont été très vulgarisées et si nous en rappelons ici les grandes lignes, c'est afin de donner une idée générale de la question.

que, dans ses grandes lignes, elle est semblable à révolution embryonnaire.

D'autre part, certains représentants d'une espèce s'étant transformés dans un sens latéral au tronc ont déterminé la naissance d'embranchements dont les dernières ramifications n'ont plus qu'une parenté extrêmement lointaine avec les animaux supérieurs et l'espèce humaine.

Il suffit de suivre les lignes du tableau cidessous pour se rendre compte de l'hypothèse édifiée, avec tant de preuves à l'appui de son opinion, par Darwin lui-même, et complétée par Hœckel.

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