DANS LA TROISIÈME CATÉGORIE
(Sous-catégorie C du tableau. Animaux possédant une intelligence supérieure. j
Il est très remarquable, et nous étudierons plus loin cette question, que quand on considère rétat actuel des espèces, la complication du cerveau, bien qu'étant en principe en rapport direct avec le degré des facultés psychiques de l'espèce, ne soit pas cependant, d'une façon constante, le signe auquel Tanatomiste peut reconnaître, du premier coup, le degré d'intelligence. Ici la qualité de la matière composant l'organe psychique, c'est-à-dire sa composition intime, semble avoir plus d'importance que sa forme. C'est ce qui explique qu'un cerveau rudimentaire, comme celui de la fourmi, peut produire un travail équivalent et même supérieur au travail élaboré par le cerveau complexe du castor. Dans le cas où, au contraire, la complication du cerveau semble disproportionnée en regard des modestes facultés de l'animal, il faut considérer que les espèces
ont leur histoire, il faut avoir présente à l'esprit cette vérité qu'un organe peut fort bien avoir conservé son aspect morphologique, même quand ses facultés sont atrophiées par défaut d'usage par exemple, et que certains animaux peuvent avoir un système nerveux développé et des facultés très modestes. Cette belle organisation n'est plus qu'un palais abandonné. Le lapin domestique, abruti par la réclusion, nous paraît un exemple de cette déchéance. De même, à ne considérer que l'état actuel des espèces, on ne peut établir d'une façon absolue que la complication des organes des sens est une preuve d'intelligence actuelle bien déterminée ; en effet, il y a des variétés de singes possédant tout l'appareil sensoriel et qui sont fort peu intelligents.
Mais, en tenant compte des dégénérescences qui ont pu se manifester, on peut dire qu'au point de vue des origines, le grand progrès marqué par les animaux possédant une intelligence largement ouverte semble avoir été intimement lié au perfectionnement des organes des sens qui mettent le cerveau en rapport avec le monde extérieur ettoutparfciculièrementau perfectionnement de ceux du toucher. Ce dernier sens est évidemment très important pour « régulariser le jugement », comme disait Helvétius. Aussi toutes les espèces qui possèdent des membres pouvant em-
brasser la forme des objets sont-elles généralement douées d'une belle intelligence (le chimpanzé, réléphant, etc.); d'autres, relativement assez mal douées de ce côté, ont progressé grâce au développement d'un autre sens ou à des circonstances particulièrement heureuses, comme par exemple le chien, qui doit à son flair une partie de son intelligence et que sa longue cohabitation avec l'homme a aussi beaucoup Servi.
L'intelligence Hbre indépendante des instincts est départie à un petit nombre d'animaux seulement ; tous ces animaux sont capables de véritables éclairs de raison.
Quelles seront les épreuves destinées à révéler le degré de leur intelligence? Nous avons donné quelques exemples de ces expériences pratiquées sur des animaux moins intelligents, ici le champ sera plus vaste. Il s'agit, pour l'opérateur, d'entrer en communication avec son sujet et de constater jusqu'à quel point il peut être persuadé, jusqu'à quel point on peut lui faire associer des idées et les combiner. La persuasion devient ici une sorte de conversation comphquée dont il serait souhaitable de pouvoir fixer les moindres détails. Elle est la clé des expériences de classement dans la catégorie des animaux intelligents. Il faut, lors des premiers essais, savoir discerner si les défenses que l'animal oppose résultent de
rinintelligence ou bien d*un caractère farouche et, dans ce dernier cas, ne se prononcer qu'après de nombreuses tentatives. La nature des exercices importe peu, mais il est indispénsable que ropérateur ait un coup d'œil juste et une patience à toute épreuve. Sans nous dissimuler les lacunes que renferme notre ouvrage sur le Dressage des animaux, comme il est le seul publié sur cette question, nous pensons qu'il sera de quelque utilité pratique aux chercheurs qui voudront entrer dans la voie que nous indiquons.
Nous ne pouvons donner par le menu le compte rendu de toutes les expériences, ayant trait pour la plupart au dressage, qui ont servi à former notre opinion sur les facultés psychiques des animaux supérieurs. Nous nous contenterons d'en rapporter quelques-unes et de passer rapidement en revue les principales facultés psychiques dont nos travaux nous ont prouvé l'existence chez les espèces que nous avons étudiées.
Éclairs de raisoji. — L'ancienne psychologie a établi bien des divisions saugrenues dans l'étude des facultés de ce qu'elle appelle t esprit ; cependant il est parfaitement vrai de dire qu'elle a créé la langue psychologique. Si, dans cette langue, nombre de mots sont devenus inutiles, il n'en est pas moins vrai que d'autres serviront toujours. Ainsi, les psychologues de l'ancienne école fai-
saient une distinction très juste entre les termes voir et regarder, entendre et écouter, toucher et palper, mais comme ils refusaient toute espèce d'intelligence aux bêtes, ils ont proclamé que l'homme regarde, écoute et palpe, tandis que les animaux voient, entendent et touchent. Or le savant moderne peut conserver lâ distinction établie par Tancienne école, à condition d'en changer l'application et de dire que seuls les animaux supérieurs^ dont l'homme fait partie, écoutent, regardent et palpent. Il est très exact que les animaux purement instinctifs voient, tandis que les animaux intelligents regardent, que les premiers entendent touchent, tandis que les seconds écoutent et palpent.
Il importe de bien se mettre d'accord sur l'application des termes qu'on emploie et aussi sur leur signification exacte; car un grand obstacle à la clarté dans les discussions philosophiques provient de l'élasticité de certains termes, comme le mot force, le mot idée, etc. En effet, si, par ce dernier terme, on entend une pensée humaine, c'est-à-dire un système complet de notions concrètes et abstraites, un groupement savant, un édifice logiquement distribué et surtout des associations d'idées, il est certain qu'on ne peut l'employer, quand il s'agit des animaux, que dans des cas assez rares et seulement pour certaines
espèces supérieures; cependant de tels cas se présentent ; ce sont des « éclairs de raison » .
Nous donnerons d'abord en exemple un de nos chiens, qui avait appris tout seul à sonner en sautant après un bouton électrique, tout en répétant que ces anecdotes n'ont pas une grande portée ; mais nous appelons au contraire toute l'attention du lecteur sur l'expérience qui suit, faite sur un coati ; elle pourrait être renouvelée dans un laboratoire et réussirait, évidemment, si Ton avait soin de choisir un sujet bien doué comme l'était le nôtre.
Un de nos amis nous ayant rapporté un merveilleux trait d'intelligence de la part d'un coati, nous avons résolu de provoquer artificiellement, autour d'un autre coati, des circonstances analogues à celles dans lesquelles le premier s'était trouvé, quand il donna une si grande preuve de sagacité. On sait que l'espèce est très friande d'œufs de poule ; nous en plaçâmes un sur une haute cheminée de façon à ce qu'il pût être vu du coati et, après avoir éloigné légèrement les sièges, nous quittâmes la pièce ; en nous arrangeant toutefois de manière à ne rien perdre de ce que ferait notre sujet.
Il s'agita d'abord, sauta deux ou trois fois; mais, voyant que son élan ne le portait qu'à mihauteur de la tablette, il sembla réfléchir un ins-
tant. Il se dirigea ensuite vers une chaise en chêne ciré qu'il essaya d'attirer du côté de la cheminée, mais ses pattes glissaient sur le bois, et il renonça à son entreprise f il semblait désespéré. Cependant il aperçut dans un coin un paquet de vieux chiffons et parut frappé d'une véritable idée. Ayant pris une des bandelettes, il en entoura le pied de la chaise et se mit à t attirer à reculons. Quand le siège fut contre la cheminée, en deux bonds, mon coati monta sur celle-ci et s'empara de l'œuf. J'estimai qu'il l'avait bien gagné et je lui en offris plusieurs au nom des psychologues reconnaissants. En effet, rien ne nous semble plus concluant au point de vue de l'existence du raisonnement chez certains animaux. Il y a ici durée relativement prolongée des états conscients, éloignement du but à atteindre, association d'idées, jugement, et enfin raisonnement. C'est une lueur d'intelligence presque humaine.
La bête supérieure peut donc s'élever jusqu'à un véritable raisonnement, elle peut avoir assez d'expérience, assez d'acquit héréditaire et personnel, pour concevoir la notion de l'effet après la notion de la cause, pour concevoir un rapport entre deux jugements ! Cela réfute l'opinion de Leibnitz : « Les consécutions des bêtes ne sont qu'une ombre de raisonnement, c'est-à-dire ne sont qu'une connexion d'imaginations et un pas-
sage d'une image à une autre; parce que, dans une rencontre nouvelle qui paraît semblable à la précédente, elles s'attendent de nouveau à ce qu'elles y ont trouvé joint autrefois comme si les choses étaient liées en effet, parce que leurs images le sont dans leur mémoire (1). » Dans le cas de notre coati, il y a bien, au contraire, une délibération véritable montrant que, contrairement aussi à ravis de Descartes, « si Ton peut considérer l'animal (supérieur) comme une machine, c'est, du moins, comme une machine qui, à certains moments, est parfaitement comczew^e de ses actes ».
Notre intention n'est pas de passer en revue toutes les preuves de haute intelligence que les animaux supérieurs nous ont données ; nous ne rapporterons plus ici qu'une expérience ; elle fut exécutée sur un sapajou.
Une nouvelle preuve de la conception du rapport entre plusieurs objets et d'une véritable faculté de raisonnement nous a été donnée par ce sapajou, dans sa recherche rfes moyens d échapper à la douleur. Cet animal (d'une espèce peu élevée parmi les singes) était sujet à des maux de dents chaque fois qu'il mangeait des noix; de petits morceaux se logeaient entre ses dents et lui cau-
(1) Leibnitz. iVowv. Ess. Avant-propos, p. 4.
saient de vives douleurs qu'il manifestait par de grands mouvements ; il essayait de retirer avec ses doigts les morceaux de noix, mais n'y parvenait que très imparfaitement. L'idée nous vint alors de lui donner les moyens de se tirer d'affaire, tout en le mettant sur la voie des actes qu'il devait accomplir. Pour remplir ce programme, après l'avoir bourré de noix que sa gourmandise lui faisait absorber malgré les suites à craindre, nous déposâmes dans sa cage une petite tige de fer courte et assez grosse et une pierre à aiguiser et, devant ses yeux, nous frottâmes un autre fer sur la pierre afin de le rendre pointu. Le singe commença par s'emparer de la tige de fer que nous lui abandonnions et essaya de l'utiliser comme cure-dents ; mais bientôt il comprit que cette tige était trop grosse pour pouvoir déloger les morceaux de noix, et il conçut l'idée de l'aiguiser sur la pierre. Au bout d'une heure il avait fait un cure-dents dont il se servit à sa grande satisfaction.
Quel est le phénomène psychique essentiel dans ces éclairs de raison animale? Pas plus que chez l'homme, il n'y a ici une raison indépendante qui, maîtresse de l'individu, le dirigerait; il y a un jeu de forces, de mouvements, d'ébranlements moléculaires ; il y a des perceptions qui, dans le cerveau, s'attirent, d'autres qui
se repoussent, il y a des enchaînements de perceptions, les premières correspondant à des causes, les dernières à des effets, il y a, enfin, pardessus tout, une manifestation de la loi du ryMme universel qui préside au système harmonieux du monde et qui dirige logiquement une pensée naissante, faite à Timage du monde logiquement ordonné.
Ainsi il existe bien quelques animaux capables d'éclairs de raison ; nous disons quelques animaux et cela suffit pour donner une nouvelle preuve de la vérité de la théorie de l'évolution. En effet, le grand problème de la psychologie comparée n'est pas de démontrer que les animaux ont tous une grande intelligence, mais de prouver que certains d'entre eux, très bien doués, se rapprochent de l'homme au point de vue de l'intelligence. Cette preuve donnée suffit à établir la possibilité d'une filiation entre la race humaine et une espèce animale voisine, actuellement inconnue, évidemment à jamais disparue, mais que l'on peut s'imaginer par induction, de même que Leverrier imagina l'existence d'une étoile, qui, plus tard, fut réellement découverte.
Les adversaires de la théorie de l'évolution ont eu souvent beau jeu pour ridiculiser les partisans de cette théorie, parce que quelques-uns de ceux-ci avaient exagéré (bien inutilement) les
facultés de plusieurs espèces animales, par exemple celles du chien, cet ami de l'homme si merveilleusement doué, mais à qui Ton a beaucoup prêté. Le dressage permet de faire un triage dans toutes ces anecdotes et d'établir définitivement la psychologie du chien.
Certes on peut trouver dans son histoire des exemples de cas d'intelligence très remarquable ; il n'en est pas moins vrai que s'appuyer sur le dressage de Munito pour prouver que le chien est capable de répondre aux questions qu'on lui pose et, par conséquent, l'emporte de beaucoup sur le singe, est une absurdité, puisque les exercices de Munito étaient obtenus par le moyen d'un truc habilement dissimulé.
Voici comment nous l'avons expliqué ailleurs : Le goût de rapporter, disions-nous, est une grande ressource dont les gens de cirque usent et abusent; on le développe chez les jeunes chiens, en leur jetant quelque objet ni trop lourd ni tropdur, en les excitant à le ramasser et en leur donnant un morceau de gâteau chaque fois qu'ils le rapportent. On peut aussi leur lancer un petit sac bien cousu et contenant un os, ils ne manquent pas de le saisir et de l'apporter si on les appelle. Quand le sujet est déjà bon rapporteur, on l'habitue à ramasser un objet placé près de lui au claquement de la langue, le corrigeant chaque
fois qu'il s'avise d'en prendre un qui se trouve plus éloigné. De cette façon, il vous suffira de l'habituer avec la laisse à tourner autour de numéros placés en cercle pour qu'il ramasse ensuite celui qui se trouvera à sa hauteur, au moment où vous produirez le claquement de langue. Plus tard, il est clair que vous pouvez varier à l'infini la nature des objets à rapporter. Choisissez- vous des cartes? Votre chien sait jouer aux cartes, puisque vous avez le moyen de lui faire prendre celles qu'il faudra jouer. Optez- vous pour des numéros? Vous avez un chien mathématicien, etc. On voit combien il serait dangereux de se laisser éblouir par cet étalage de charlatanisme. Des exercices identiques peuvent être enseignés au perroquet, au cheval, au cochon, etc., et ne relèvent que de l'instinct.
Le chien, comme les animaux que nous plaçons à sa hauteur dans notre diagramme, est capable de raisonnements, même assez complexes, d'imagination, etc.; mais ce sont des éclairs psychiques qui, une fois passés, le laissent, pour un temps, sous la domination des instincts. Entre cette affirmation et celle des auteurs qui le considèrent comme capable déjouer aux cartes d'une façon suivie et de faire une division, il y a toute la distance qui sépare une vérité scientifique d'une réclame de café-concert.
Cette rapidité de la disparition de la conscience se révèle bien vite dans l'expérience de persuasion. Demandez un travail quotidien à des chiens, vous ne tarderez pas à constater chez eux des preuves d'une intelligence merveilleuse, si bien que, voyant ensuite vos élèves retomber à une sorte d'inertie du cerveau, vous en arriverez à vous poser cette question : «Mais est-ce que ces malicieux personnages ne joueraient pas, par moments, la comédie de la bêtise? » Non certes, ils ne la jouent pas, mais leur intelligence est en voie de formation, leur cerveau s'éclaire seulement par des états conscients momentanés; et tandis que la raison humaine est une suite d'états conscients, se suivant, presque sans arrêt, dans le temps, celle de la bête est constituée par des états conscients momentanés. Leur plus ou moins grande fréquence détermine la plus ou moins grande intelligence de l'individu soumis à Texamen.
Imagination. — Les bêtes ont-elles de Vimagination ? Je veux dire se produit-il dans leur cerveau des combinaisons d'images qui déterminent la formation d'une sorte de rêverie dans laquelle l'animal se forge une nature nouvelle et fantastique ? Le sommeil avec rêves peut être considéré comme le type de l'imagination. Pendant le sommeil, causé par un embarras de détritus
acides et par la diminution de Tafflux sanguin, le travail psychique n'est pas toujours totalement interrompu; un bruit, par exemple, peut être perçu et donner lieu à un enchaînement de perceptions insuffisantes pour ramener la veille, mais assez fortes pour faire défiler dans le cerveau des tableaux et des pensées. Dans la veille, le monde extérieur règle cet enchaînement; là où il ne peut plus avoir d'influence, comme dans le sommeil, l'assemblage des perceptions est rarement suivi, de là l'invraisemblance des rêves, faits de souvenirs tronqués. Les chiens qui aboient en dormant rêvent certainement. J'ai eu des chiens dressés qui, en rêve, se croyaient à la représentation et levaient les pattes en mesure. J'ai eu aussi des singes dont la mimique ne laissait aucun doute sur les rêves qui les agitaient pendant leur sommeil.
Abstraction, — Prendre une des qualités d'un objet {objectus, placé devant) et la considérer indépendamment de l'objet, c'est faire une abstraction. Les idées abstraites correspondent à des qualités propres à toute une série d'objets ; c'est la généralité de ces qualités qui donne aux perceptions qu'elles produisent une force suffisante pour exister isolément. Étant donnés ces côtés communs des éléments producteurs, l'idée abstraite devient en même temps générale. La géné-
ANIMAUX OBÉISSANT A LA PEaSUASION. 79
ralisation peut ainsi être considérée comme une conséquence de labstraction.
Afin de nous rendre compte de l'existence d'idées abstraites chez les animaux supérieurs, nous avons fait Texpérience suivante. Ayant disposé par terre sept ou huit pierres polies à la meule, de même taille et de forme rigoureusement semblable, mais de poids différents, nous appelâmes un chien caniche bon rapporteur et d'une intelligence très remarquable et nous essayâmes TefTet de « leçons de choses ». En lui montrant la plus lourde, nous lui disions : « La plus lourde ! » en lui montrant la plus légère; nous lui disions : a La moins lourde! Or, au bout de quelques semaines, il arriva à les apporter au commandement, soupesant Tune et l'autre avant de se décider. Voilà donc un point acquis : ce chien avait ridée abstraite du poids. J'ajouterai que j'ai essayé la même expérience sur d'autres sujets et que je n'ai réussi qu'imparfaitement.
Schématiser, — Quand le cerveau réunit les variétés de plusieurs objets sous une forme générale et une dénomination commune, il schématise (Kant), il crée un type. Pour reconnaître un objet analogue, mais non semblable à un autre objet et y rattacher le même nom générique, il faut que l'animal ait dans le cerveau le type de cet objet. Quand je dis à un chien devant lequel se trouvent
placés différents objets : «Apporte une canne! Apporte un chapeau ! w sans lui désigner autrement ces objets et qu'il me les rapporte sans se tromper, il schématise. Comment le travail psychologique s'est-il fait? Supposons un sujet théorique placé, pour la première fois, devant un objet d'une forme déterminée. Cet objet impressionne ses yeux à l'aide de mouvements moléculaires particuliers, les impressions se transmettent des yeux au centre intellectuel et y deviennent perceptions. La perception, nous l'avons dit, consiste, elle-même, en un certain mouvement moléculaire; certains mouvements moléculaires correspondront donc à l'objet en question. Supposons maintenant que le sujet se trouve en face d'un objet analogue, mais non semblable, puis d'un autre et ainsi de suite. Nous avons trois, quatre, vingt mouvements moléculaires pour chaque qualité de forme, de couleur, etc., de ces objets de même ordre, mais différant toujours en quelques points. Que tendra-t-il à se produire ? Fatalement des résultantes qui donneront naissance à un « type » participant de tous les objets vus par le sujet, et ne ressemblant entièrement à aucun.
Chacune des qualités d'un arbre A sont perçues et localisées dans des centres spéciaux. Le type d'arbre provenant de A, B, C, D, etc., sera
Tensemble de toutes les résultantes particulières des perceptions correspondant aux qualités de ces arbres. Maintenant, quand la perception simple sera-t-elle rappelée dans le cerveau? Quand sera-ce le type? Lorsqu'une propriété générale à une série d'objets de même ordre cause un rappel de perceptions, c'est le type qui est évoqué; la perception simple est rappelée par une propriété particulière à un objet.
La personnalité, — La personnalité, ce qui fait qu'un être pensant diffère d'un autre être pensant, est constituée par la nature des organes, par l'ensemble de leurs facultés. Elle a donc sa base dans les tendances fonctionnelles et nous reparlerons plus loin des émotions et sentiments qui l'accompagnent.
La notion qu'un être pensant a de sa personnalité vient de ce que ses yeux le montrent à lui-même fini, ne faisant pas corps avec le monde qui l'entoure, de ce qu'il se sent toujours le même.
Un chien est assis sur un banc, je crie : « Ici! » il vient immédiatement. Six chiens se trouvent assis sur un banc et, parmi eux, a pris place le premier chien. Je crie : « Ici ! » sur le même ton que précédemment ; aucun ne bouge. Chacun attend donc que je dise : Dick ! Tom ! ou Pompon!... ils savent qu'il existe d'autres chiens
qu'eux. Cela prouve clairement que le chien a la notion de sa personnalité.
Les adversaires de la théorie de Tintelligence chez les animaux supérieurs prétendent que les singes auxquels on présente une glace ne s'y reconnaissent pas et ils infèrent de cela que le singe n'a pas l'idée de sa personnalité. C'est un raisonnement singulier. Je dirai, d'abord, que les expériences réalisées par ces observateurs plutôt superficiels, ont été évidemment très mal faites. Il n'y a, du reste, pour s'en convaincre qu'à Ure les relations écrites à ce sujet : invariablement, l'expérimentateur a remis un miroir à un singe, un petit miroir de poche, et a observé l'animal pendant cinq minutes. Qu'arrive-t-il en pareil cas ? 11 arrive d'abord que le sing6 n'ayant aucune idée de l'emploi d'un miroir, le place devant un de ses yeux ou de travers et n a qu'une vue très accidentelle et souvent partielle de sa personne. Enfin, parvient-il à se voir tant bien que mal? Il est d'abord surpris, il frotte la glace par terre, pour voir si l'image tient après elle, il la reprend, s'y regarde, essaye d'attraper l'image qu'il croit vivante derrière la glace, puis, agacé, passe à quelques exercices d'acrobatie, et l'observateur se hâte de conclure qu'il n'a pas su reconnaître son image. Mais se rend-on bien compte de la somme de travail d'adaptation, de
leçons de choses, nécessaires pour qu'un enfant s'explique l'effet produit par une glace? Placé, pour la première fois, devant elle il se conduit absolument comme un singe et il est quelquefois des semaines et des mais avant de savoir se regarder. Il faudrait, au moins, avoir autant de patience avec les singes. Or, cette patience, nous l'avons eue. Nous avons aboli la ridicule petite glace à deux sous, et nous avons établi, dans une pièce où était lâché un macaque bonnet chinois (espèce relativement peu douée), de grandes glaces posées sur le parquet, et dans lesquelles le singe pouvait se mirer à loisir. Eh bien, au bout de quelques semaines, il avait parfaitement compris le parallélisme des mouvements de l'image et des siens propres, il s'en amusait et c'était, pour lui, un jeu que de prendre des poses bizarres. Il savait regarder dans l'un des miroirs, une partie de son corps peu visible directement, comme par exemple, ses coudes; et il prenait plaisir à regarder ses dents, le fond de sa gorge et les provisions de ses abajoues. 11 savait évidemment que c'était sa propre image qu'il avait devant les yeux et il ne lui arrivait plus, comme au début, d'essayer de saisir ce qu'il prenait pour un de ses semblables (1).
(1) Certains macaques reconnaissent très bien un singe
Idées innées, notion du temps. — Les animaux ont-ils des idées en naissant? Je veux dire possèdent-ils des notions qui ne sont pas dues à Texpérience? Par l'hérédité sont transmises, chez les animaux supérieurs, des facultés, des aptitudes, des dispositions]à acquérir certaines idées. Nous avons souvent constaté qu'un chien dressé transmet à ses premiers descendants, non pas toujours ses talents, mais, d'une façon constante, les aptitudes nécessaires à les acquérir. Nous reviendrons sur cette question dans le chapitre que nous consacrerons à la volonté.
Les animaux supérieurs ont-ils la notion du temps? Nous pensons que oui. Nous n'en tirons pas la preuve de ce que certains animaux réclament leur nourriture, à heure fixe; il n'y a, dans ce cas, qu'une périodicité de l'orgasme qui dépend des lois biologiques générales. Nous invoquons d'autres faits. Nous avons possédé un petit singe qu'on laissait libre dans l'écurie ; or, un matin, Thomme de garde s'étant, par hasard, réveillé vers quatre heures et ayant donné un morceau de sucre au singe, il fut tout surpris, le lendemain à la même heure^ de se sentir réveillé par la bête qui lui caressait doucement le visage ; dans la suite, elle vint régulièrement tous les
dessiné en « trompe-l'œil » ; mais cela ne prouve pas grand'chose. On peut faire l'expérience avec un sapajou.
jours, quelques secondes après la sonnerie de quatre heures. Or, ici, il ne pouvait y avoir orgasme, puisque le sucre n'était pas une nourriture sérieuse pour le singe; il semble, au contraire, qu'il y ait eu association entre Tidée de l'heure et Tidée de demander le sucre. Nous avons répété l'expérience avec d'autres singes et elle a réussi plusieurs fois. Je ne décide pas si les animaux supérieurs font intervenir leur raison pour tirer au clair la notion du temps et s'ils passent en revue les richesses de leur mémoire pour se rendre compte de la succession des événements, mais il me semble qu'un chien de chasse, qui, à une année de distance, se rend compte du retour de Tépoque où l'on chasse, et manifeste sa joie n'est pas loin d'avoir la notion complète du temps.
Erreurs. — Dans les élaborations intellectuelles, l'homme étant sujet à de nombreuses erreurs de pensée, il va de soi que les bêtes y sont infiniment plus exposées. Par exemple, deux faits s'accompagnent ou se suivent. L'un nous paraît à tort être la cause ou la raison de l'autre. C'est le sophisme d'induction: non causa pro causa. Chez les animaux, des erreurs analogues sont fréquentes. Darwin a rapporté, dans la Descendance de rhommej un fait assez typique : il s'agit d'une erreur de son chien, mais il ne l'envisage
pas, il est vrai, au point de vue auquel nous voulons nous placer : « Mon chien, animal assez âgé et fort raisonnable, était couché sur le gazon un jour que le temps était très chaud et très lourd ; à quelque distance de lui, se trouvait une ombrelle ouverte, que la brise agitait de temps en temps; il n'eût certainement fait aucune attention à ces mouvements de l'ombrelle si quelqu'un eût été auprès. Or, chaque fois que l'ombrelle bougeait, si peu que ce fût, le chien se mettait à gronder et à aboyer avec fureur. Un raisonnement rapide, inconscient, devait, dans ce moment, traverser son esprit ; il se disait sans doute que ce mouvement sans cause apparente indiquait la présence de quelque agent étranger et il aboyait pour chasser l'intrus qui n'avait aucun droit à pénétrer dans la propriété de son maître. » C'est une véritable erreur : 7ion causa pro causa.
En général , la vue du rouge donne aux animaux carnivores l'idée de la pâture. C'est ici une fausse association d'idées, une évocation de sang répandu et l'illusion complète chez la bête Carnivore. Chez le taureau, qui est herbivore, l'effet du rouge est de provoquer l'idée de bataille où le sang coule et de déterminer la colère. Mais, àlarigueur, une telle erreur peut relever uniquement de l'instinct, et il ne faut la prendre dans le sens d'erreur intellectuelle que chez les animaux assez élevés
dans réchelle animale. Ce n'est donc pas le cas pour le taureau .
Folie. — Y a-t-il des animaux atteints de folie ? Oui, assurément. Certains chiens sont sujets à des vertiges qui sont une véritable folie pouvant les conduire au suicide, soit qu'ils se précipitent dans Teau, soit qu'ils se jettent contre un mur. Nous avons possédé des individus de cette espèce dont l'intelligence semblait gênée par une idée fixe, qui l'envahissait tout entière, etc. Leur dérangement cérébral s'est transmis à leur progéniture. Une chienne a transmis une hallucination à son petit ; elle se croyait sans cesse poursuivie par des mouches et se jetait en avant en claquant des dents. Le petit est atteint exactement de la même foUe et nous le possédons encore.
Religiosité, Se?is du beau. — Un savant de l'école de Darwin a dit que le chien doit considérer l'homme comme une espèce de dieu. Il est certain que l'autorité prise par le maître, et surtout par le dresseur, sur ses élèves rappelle l'origine de certaines reUgions grossières, et la cravache paraît jouer ici le rôle du bâton qui a frappé le nègre, que le nègre a ramassé avec crainte et qu'il a fini par implorer comme un fétiche.
Quelques auteurs nous semblent s'être beaucoup égarés en parlant du sens de la beauté abstraite chez les animaux. A vrai dire, on est
encore très mal édifié sur cette question. Tout ce que Ton peut dire, c'est que certains caractères de beauté frappent des oiseaux et des mammifères; mais ils les remarquent surtout chez l'individu de sexe opposé. Pour nous, nous avouerons volontiers n'avoir, jusqu'à présent, observé chez aucun animal une preuve quelconque de la connaissance de la beauté abstraite. En revanche, nous savons que plusieurs naturalistes ont été trompés à ce sujet par d'ingénieux barnums exhibant des singes. C'est ainsi que plusieurs ont admiré qu'un chimpanzé ait feuilleté devant eux un livre d'images... Combien ils regretteront leur enthousiasme quand ils sauront que, pour obtenir ce résultat, le dresseur avait tout simplement, comme la plupart de ses confrères en pareil cas, disposé à plusieurs reprises des grains de raisin entre quelques feuillets du livre, ce qui excitait efficacement le chimpanzé à tourner le s pages ! . . .
Lorsqu'on a constaté, comme nous venons de le faire, que les animaux supérieurs sont capables d'avoir des éclairs de raison ; que ces mêmes animaux peuvent imaginer^ abstraire et schématiser et qu'ils ont la conscience de leur personnalité et la notion du temps, on est surpris d'abord de constater que ceux-là mêmes qui vivent en société ne sont que peu industrieux, alors que d'autres animaux, évidemment moins bien doués au point
de vue psychique, comme l'abeille et la fourmi, nous ofifrent le spectacle d'une véritable organisation sociale. La réflexion explique cette apparente anomalie.
Nous verrons, dans un chapitre suivant, au cours duquel nous étudierons les animaux à industrie fixe, que le principe de leurs acquisitions psychiques héréditaires, c'est-à-dire de leurs facultés industrieuses, est renfermé dans des conditions spéciales qui résultent en partie de l'angle d'ouverture relativement restreint de leur intelligence. L'industrie fixe de ces espèces est évidemment, selon nous, la preuve d'une intelligence antérieure, d'une intelligence plus ouverte que celle des animaux compris dans la sous-catégorie A, mais moins ouverte que celle des animaux supérieurs dont l'intellect est occupé par mille et mille images, mille idées diverses, créant une extrême mobilité dans la volonté et empêchant l'établissement facile de nombreux réflexes d'origine intellectuelle se rapportant à un même ordre de choses. Cela n'empêche pas, bien entendu, ces animaux d'acquérir de tels réflexes qui deviennent quelquefois des instincts durables quand ils sont utiles à l'espèce; nous reviendrons, dans un chapitre suivant, sur cette question; mais ces instincts ne constituent jamais de grandes industries comme celles des abeilles et cela tient sans
00 EXAMEN PriYCHOLOGIQUE DBS ANIMAUX.
doute à l'abondance des idées des animaux supérieurs. Pour chaque cas, ils imaginent des procédés divers: pour chaque but à atteindre, ils aperçoivent mille moyens. Le chien des prairies frongeur , beaucoup moins bien doué que le chien domestique, a une industrie fixe ; il construit des habitations. Le chien domestique peut en construire à l'occasion . Certains singes construisent des huttes, ce n'est toutefois pas parle fonctionnement de réflexes fixes, ils les construisent suivant des modes très divers, etc. On peut dire qu'il se produit dans la série animale le même phénomène que dans les différentes catégories d'intelligences humaines (1). En effet, plus on s'élève dans la série, plus on constate TafiFranchissement de la routine, plus on constate que, peu à peu, l'individu s'aflranchit de rétroitesse des préjugés admis d'une façon générale.
En terminant ce chapitre, nous prions le lecteur de se reporter à notre diagramme pour y trouver les noms des espèces que nous classons dans la sous-catégorie G de la troisième division. 11 pourra voir dans ce tableau que nous classons les animaux carnassiers, tels que le lion et le
(1) Dans le dressage, plus un animal est intelligent, plus on est forcé de dépenser de temps pour arriver à le routiner à un exercice exact.
tigre, dans la catégorie des mammifères capables de raisonner. Le caractère seul de ces espèces s'est opposé jusqu'à présent à un dressage facile par persuasion; cependant on verra, dans le chapitre suivant, consacré à l'étude des Émotions et des Sentiments chez les animaux supérieurs, qu'il est possible, en plaçant ces animaux dans certaines conditions et en laissant s'accomplir l'œuvre du temps, d'atténuer, jusqu'à un certain point, leur sauvagerie.