LES ÉMOTIONS ET LES SENTIMENTS CHEZ LES ANIMAUX SUPÉRIEURS
L'approvisionnement.
Plus on étudie sérieusement les animaux, plus on est amené à constater qu'il n'existe aucune barrière infranchissable entre les différentes catégories que Ton est obligé d'établir artificiellement pour les classer et pour apporter de la clarté dans les recherches. Rien ne le montre mieux que l'étude des instincts primitifs chez les animaux supérieurs.
En effet, ces instincts sont de même nature que ceux des animaux instinctifs inférieurs. Sous la couche de l'intelligence, subsistent les instincts primitifs, et tantôt l'une, tantôt les autres dominent chez l'être vivant et le dirigent (1).
(1) Les instincts des animaux supérieurs sont mis en réquisition dans le dressage pratique. Le dresseur est amené à agir sur eux par la coercition dans certains cas spéciaux, où la persuasion serait impuissante à faire comprendre à la bête ce que l'on exige d'elle.
Le plaisir et la douleur sont les deux termes généraux et extrêmes d'une série d'innombrables ébranlements nerveux appelés sensations et qui se rattachent aux émotions fonctionnelles; le jeu facile des organes cause des sensations de plaisir et la difficulté ou l'impossibilité de fonctionner amène des sensations douloureuses.
Dans la partie basse de l'échelle, la vie émotive des êtres comporte des tendances :
1*" A la conservation de l'individu : Nutrition, instinct de la conservation;
2° A la conservation de l'espèce : Reproduction.
Au sommet de l'échelle, dont nous avons seulement à nous occuper dans ce chapitre, on trouve, en plus des deux premières, une troisième catégorie de tendances :
Ce sont les besoins intellectuels marchant parallèlement aux besoins physiques, c'est-à-dire le penchant delà pensée à vivre pour elle-même et aussi à envelopper les besoins matériels et à créer le sentiment.
Mais il ne faut pas oublier que le sentiment lui-même a son origine dans le besoin de fonctionner des organes du corps : système digestif, organes de la reproduction et système nerveux. Ceux-ci en sont les racines profondes et nous ferons remarquer que la caractéristique du sen-
timent n'est nullement le désintéressement du sujet.
En effet, Tintérêt est au fond de tous les sentiments; mais chez Thomme et chez certains animaux supérieurs, il arrive que cet intérêt est souvent voilé, détourné et si bien caché qu'il n'apparaît pas aux yeux de l'observateur superficiel. Un dévouement humain déterminant par exemple un sauvetage n'est évidemment pas l'effet d'un sentiment directement intéressé; mais, si l'on envisage que, pour se livrer à ce sauvetage, l'être pensant a éprouvé le besoin de satisfaire un idéal qui lui est personnel et auquel il tient fortement, on comprendra que cet être pensant a cherché et a trouvé dans l'occasion la satisfaction d'un besom intellectuel et qu'en somme il a agi uniquement pour lui. Que les conséquences de ses démarches aient été heureuses pour autrui, c'est un fait subséquent et complètement indépendant du phénomène psychologique générateur. 11 est donc absurde de dire qu'un chien ne marque aucun sentiment quand il s'attache à vous en raison directe des bons traitements et des gâteries que vous lui prodiguez.
Nutrition, — Un préjugé commun à quelques naturahstes est de croire que plus un animal est intelUgent, mieux il se laisse aborder par l'homme. A ce compte-là, les bêtes féroces de-
vraienf être classées au dernier rang; or, leur intelligence paraît cependant très ouverte. Il est seulement vrai de dire que les animaux, faisant leur nourriture habituelle de proies vivantes, sont naturellement les plus méchants, en ce sens qu'ils cherchent à détruire d'autres animaux pour leur consommation. La férocité est un effet de la raréfaction de la pâture, qui a déterminé une lutte acharnée autour de la moindre proie et a rendu certaines espèces très farouches. La preuve de cette origine peut être tirée du fait du retour à une douceur relative de ces mêmes animaux quand ils ne manquent de rien en captivité, quand ils subissent la domestication. Le lion, le tigre, etc, apprivoisés, descendant de parents apprivoisés, se montrent affectueux pour ceux qui les soignent et les caressent. Nous avons gardé pendant très longtemps dans notre bureau un chacal qui était aussi doux qu'un chien. Les animaux nés dans les ménageries sont beaucoup moins à craindre que les autres. Quelques écrivains privés de documents personnels ont prétendu qu'au contraire ils sont plus dangereux... Mais ne voyez-vous pas que les dompteurs auraient tout intérêt à répandre ce petit paradoxe qui répond victorieusement aux quolibets qu'on ne manquerait pas de lancer à leurs hons domestiques ? Cependant il est très exact qu'il existe des
lions domestiques; nous en avons connu, pour notre part, d'aussi aimables que des caniches et nous avons encore présente à l'esprit l'histoire de ce magnifique Cobourg, que présenta longtemps en public H. Martin. Lorsque ce dompteur jouaitau piquet, le lion venait parfois renverser son jeu de cartes avec espièglerie : « Cobourg, va-t'en, disait Martin, ou je me fais apporter le fouet ! » Cobourg jouant un beau jour avec une pantoufle ravala etla bête en mourut. Sides lions, des tigres, des panthères, des ours élevés dans des ménageries ont occasionné des accidents, c'est parce qu'on avait la mauvaise habitude d'abuser de leur gentillesse, de leur tirer les oreilles un peu plus que de raison. La vérité est qu'après quelques générations heureuses et bien nourries, le naturel des fauves s'adoucit singulièrement. On peut déjà constater une certaine douceur chez les animaux ayant subi une longue captivité. Le gardien des fauves du Jardin des plantes caresse les lions, passe la main sur le dos des tigres, fait ouvrir la gueule aux panthères. Il est clair que la certitude de la pitance quotidienne ôte aux animaux leur inquiétude farouche. C'est que la régularité dans les fonctions nutritives amène, à heure fixe, l'orgasme de la faim, et que celui-ci entraîne de moins en moins des manifestations de férocité, à cause de leur inutilité absolue.
Voilà le secret de rapprivoisement (1 ). Ce n'est pas un procédé de dressage, mais un procédé qui rend le dressage subséquent plus facile. (Il ne faut pas opposer à ces faits ceux concernant des animaux imprudemment et maladroitement dressés par tel ou tel dompteur, qui deviennent de plus en plus méchants à partir de deux ans. Ce sont là des faits isolés ayant trait à des animaux martyrisés.)
L'instinct de conservation, — La peur. — Georges Romanes écrit à propos du cheval : « Le cheval, est, je crois, le seul animal chez lequel, sous Tinfluence de la peur, tous les sens sont dominés par une envie folle de courir. » Cependant, dès que vous entrez dans la cage d'un fauve, la cravache haute, vous le voyez fuir devant vous et tout Tart du dompteur, je ne dis pas du dresseur de fauves, consiste à profiter de la terreur de ses élèves pour les faire passer où il veut !
La première fois que je me suis trouvé face à face avec une bête féroce, j'ai été bien surpris. A Londres, au fond d'un quartier perdu et lamen-
(1) L'effet est donc analogue à celui qu'on obtient auprès des oiseaux, auxquels on fait perdre leur sauvagerie en leur donnant à manger dans la main. Ce qui n'est nullement une preuve d'intelligence chez l'animal, comme on le croit communément, et ce qui constitue seulement une sorte d'introduction au dressage par coercition de la faim.
table, un marchand d'animaux me montrait sa collection, du reste fort mal installée, comme celles de presque tous les commerçants du même genre en Angleterre. Dans la cour, des ours bruns pourrissaient dans des caisses d'emballage humides et si légères que j'eusse hésité à y enfermer un bouledogue. Des lions et des panthères s'entassaient dans de vieilles mansardes; on les regardait par de petites fenêtres grillagées et les portes étaient simplement doublées de planches. — « Avez-vous peur? me dit sir X...^ le marchand, en mettant la main sur un verrou. — Y a-t-il du danger? — Aucun, suivez-moi seulement, pas à pas, je vais vous montrer une belle panthère. » Nous entrâmes dans une chambre basse, au plancher sali, où des os rongés et des traces rougeâtres ne donnaient pas une impression très rassurante. Mais sir X... eut un mot qui me fit sourire : — Vous allez voir un « domptage » au parapluie. En effet, il avait à la main son parapluie, comme tout Anglais prévoyant et c'est au moyen de cet appareil dépourvu de style qu'il délogea la bête, en la menaçant avec le manche. Nous passâmes d'un coin de la pièce à l'autre, nous emboîtant le pas et poursuivant la panthère, plus couarde qu'un petit chat. Presque tous les animaux fuient devant un geste menaçant ; il n'y a guère que certains singes qui font
face, du premier coup, à rhomme et se jettent sur lui. Mais ce mouvement, se produisant dans une cage étroite, ne prouve pas grand'chose; en effet, le singe, d'une intelligence si subtile, se sent probablement acculé ; alors que les lions affolés perdent toute notion et s'imaginent trouver une issue. A Tétat libre, le même singe essayerait peut-être de fuir.
L'instinct de la conservation se révèle très puissant chez les animaux les plus intelligents, et l'on a, dans le dressage pratique, de nombreuses occasions de l'utiliser ; en effet, il est des cas où la persuasion peut devenir impuissante, même auprès d'un animal très intelligent, ou du moins peut être par trop laborieuse. On a alors recours à l'emploi de l'instinct de la conservation. Prenons, par exemple, le saut périlleux en arrière par un chien.
C'est un exercice qu'il est presque impossible d'expliquer à cet animal par une mimique quelconque, si intelligent qu'on le suppose. On choisit de préférence, en vue de ce travail, des chiens qui, en sautant, projettent de bas en haut la partie antérieure du corps; on leur passe sous les pattes de devant, aux aisselles, une corde longue de deux mètres environ, que l'on noue sur les épaules de façon à ce que les deux bouts dépassant le nœud aient la même longueur. Ainsi
harnaché, vous placez le chien sur un tapis un peu rembourré et, tandis qu'un servant prend l'un des bouts de la corde, vous saisissez l'autre dans la main gauche, la gueule du chien se trouvant tournée vers votre main droite armée d'une baguette. Vous excitez alors votre sauteur à franchir cette baguette. Au moment où ses pattes de devant vont la raser vous tendez la corde (le servant fait de même de son côté). Vous repoussez, aussitôt après, le haut du corps du chien en arrière au moyen de la baguette, et vous le faites tourner autour de la corde, prise comme pivot; le servant vous aide en poussant le train de derrière. On comprend qu'aussitôt que le chien aperçoit la terre sous lui, en renversant la tête en arrière, son instinct de la conservation lui fait ras sembler les pattes pour achever de tourner. Plus tard, il tentera ce mouvement dès qu'il aura quitté le sol en sautant, et d'abord tombera sur le dos, ne sachant pas encore diriger son élan; mais, au bout de quelques semaines d'essais infructueux, il arrivera à placer sous le centre de son corps, ses pattes de derrière, avant de sauter, à les détendre brusquement, puis à se rassembler immédiatement pour tourner et réalisera ainsi le saut périlleux.
Reproduction. — L'instinct de reproduction n'est jamais converti en moyen direct de dres-
sage pour les animaux supérieurs, mais il est fréquemment employé comme moyen d'apprivoisement préparant les voies au dressage. Nous ne voulons pas nous étendre sur les pratiques de certains forains pour donner confiance à des lions, des tigres, ou même à des chiens récalcitrants; elles sont répugnantes et, du reste, inutiles, car elles font double emploi avec les moyens fournis par l'apprivoisement au moyen de la nourriture. Il est à remarquer que, dans ces manœuvres, les femmes s'adressent aux mâles et les hommes aux femelles. Les lions mâles qu'une femme fait travailler sont très attentifs aux fonctions périodiques de leur dompteuse, et il semble qu'à certaines époques ils soient dans un état de surexcitation qui les rend dangereux.
Nous ferons seulement allusion à quelques observations prouvant que les animaux supérieurs mêlent quelques idées à leurs émotions sexuelles.
Ils ont certainement une sorte d'idéal de beauté dans les formes de leur espèce. Nous citerons, à ce propos, un fait assez typique observé par nous-même et qui semble prouver que le chien est sensible à la toilette de la chienne. Nous avons eu une petite femelle de Blenheim que ses compagnons mâles ne regardaient guère,
bien qu'ils vécussent en commun dans le même chenil ; or nous eûmes Tidée de la faire parer chez le tondeur et nous la ramenâmes nousmême au chenil, pour voir ce qu'il en adviendrait. Les chiens, immédiatement, s'agitèrent, vinrent flairer la chienne, la trouvèrent à leur goût et tentèrent de le lui prouver. Nous avons plusieurs fois renouvelé des expériences analogues avec succès.
Notons aussi que notre petit terrier irlandais, Paddy, est un amoureux très raffiné : il ne fait attention absolument qu'aux chiennes blanches.
L'instinct maternel est, à vrai dire, étroitement lié à la continuation de la nutrition par la mère après la naissance de la progéniture. La meilleure preuve de ceci, c'est que, quand le petit n'a plus besoin de soins, dans la généralité des cas, sa mère ne semble plus le connaître, et même lui montre souvent une notoire hostilité. Le même fait se produit souvent dans les familles d'hommes sauvages où les derniers enfants sont toujours les préférés.