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LA DEUXIÈME CATÉGORIE

Nous arrivons à des animaux doués de nerfs, doués d'instincts et d'une espèce particulière de mémoire.

La preuve de l'existence de ces instincts peut se faire par le dressage par coercition. Prenons, par exemple, le Solen eusis comme type des animaux placés au bas de cette catégorie. Nous pourrons constater que ce mollusque se hâte de remonter du fond de son trou et de quitter sa demeure toutes les fois qu'on verse du sel à l'orifice ; or, si nous le prenons à la main au moment de sa sortie et répétons l'expérience à plusieurs reprises, nous répandrons bientôt en vain notre provision de sel : le solen restera au fond de son trou.

Cette expérience met en lumière, chez lui, l'existence d'un instinct de la conservation très sûr et dont les éléments constitutifs sont une

mémoire fonctionnelle remarquable et des réflexes.

Or, en quoi consiste un réflexe ?

Il faut, pour l'expliquer, entrer dans quelques détails anatomiques et physiologiques sur le système nerveux, dont nous avons décrit le mode de formation d'après H. Spencer.

On trouve des éléments nerveux dans la série animale jusqu'à la méduse; plus bas, on n'a pas encore découvert d'organes spéciaux de la sensibilité.

Les nerfs se composent invariablement, dans la série animale, de cellules et de fibres microscopiques. Les fibres unissent les cellules entre elles et les font communiquer avec les différentes parties du corps.

Quand une excitation venant du monde extérieur, ou d'un organe du corps, excitation pouvant toujours être réduite à des ébranlements ou ondes moléculaires, agit sur les extrémités ramifiées des nerfs, ceux-ci la transmettent aux centres nerveux, qui sont des agglomérations de cellules nerveuses ; ces centres nerveux transmettent à leur tour l'impression reçue à d'autres nerfs qui, eux, provoquent les contractions musculaires constituant le mouvement. Ledit mouvement a été appelé réflexe^ parce que l'excitation qui agit ici d'abord, au lieu d'atteindre

directement les muscles, est réfléchie par les centres nerveux.

« Ce processus, dit très judicieusement G. Romanes, paraît compliqué ; mais il est, en réalité, le plus économique qui se puisse voir. Il faut nous rappeler le nombre énorme et la complexité des excitations auxquelles sont incessamment exposés les animaux, et la nécessité qui en résulte pour eux d'avoir un système coordinateur par lequel il soit toujours répondu d'une façon satisfaisante à ces innombrables excitations. Ce système de coordination est rendu possible et est réalisé grâce au principe de Tacte réflexe. Le corps animal est, en effet, arrangé de telle sorte que les innombrables centres ou ganglions nerveux communiquent plus ou moins les uns avec les autres et reçoivent ainsi des messages de toutes les parties du corps, auxquels ils répondent en envoyant des messages appropriés par les filets nerveux qui innervent les groupes musculaires dont la contraction est nécessaire étant données les circonstances. »

Chez les animaux tels que la naéduse, le tissu musculaire se composant d'une seule couche, il en résulte que les centres nerveux n'ont qu'à faire se contracter cette couche de tissu musculaire, et l'acte réflexe est ici réduit à une espèce de décharge générale de la puissance nerveuse.

C'est un mouvement réflexe extrêmement simple, mais c'est rélément d'un instinct. Et ce que nous appelons communément instinct n'est qu'un composé d'actes réflexes.

« A mesure que les animaux ont une organisation plus élevée, et que des muscles distincts sont graduellement réservés pour l'accomplissement d'actes distincts, ajoute G. Romanes, nous pouvons comprendre aisément comment des centres nerveux spéciaux sont également, par degrés, réservés pour présider à ces actes distincts. Les centres nerveux jouent alors le rôle de déclics par rapport aux mécanismes musculaires sur lesquels ils régnent, déclics qui ne peuvent être mis en mouvement que par l'arrivée d'excitations passant par leurs lignes spéciales de communication aux nerfs. »

Les excitations qui peuvent agir sur un organisme possédant des nerfs sont de deux sortes : les excitations venant du monde extérieur et celles venant des organes mêmes du corps.

Les premières déterminent des mouvements qui tendent surtout à la sauvegarde de l'individu et se résument, en fin de compte, dans Yinstinct plus ou moins compliqué de la conservation ; les secondes déterminent d'autres mouvements qui répondent aux besoins des organes du corps et qui, avec ces besoins mêmes, constituent les

instincts de la nutrition et de la reproduction. Un animal doué d*instincts n'agit dans le monde que pour les satisfaire ; or, il est évident que non seulement il perçoit les conditions de leur satisfaction, mais encore qu il se rappelle ces conditions. On trouve donc la preuve de Texistence d'une espèce de mémoire chez les animaux instinctifs de la deuxième catégorie; mais il ne s'agit ici que d'une mémoire liée au fonctionnement des organes, aux réflexes de la faim, de la reproduction ou de la conservation. Évidemment, pour que la bête instinctive satisfasse ses instincts, il faut qu'elle perçoive dans le monde extérieur les conditions de leur fonctionnement; mais cette conscience, limitée au strict nécessaire, est liée au retour du besoin de fonctionner et ne laisse aucune image indépendante daps le système nerveux (1), tandis qu'en s'élevant de plus en plus vers les espèces supérieures, nous constaterons, dans les chapitres suivants, que l'animal s'occupe du monde extérieur, s'y intéresse et le comprend, soit au point de vue de ses besoins de nutrition et de reproduction, soit par esprit d'observation dont il tirera plus tard profit. C'est quand, en un mot, nous constaterons que le cerveau n'est plus uni-

(4) Nous ne croyons pas que cette théorie ait été émise jusqu'à présent.

quement au service immédiat de Testomac ou des organes de la reproduction, ou des éléments nerveux dans lesquels réside Tinstinct de la conservation, mais semble fonctionner pour son propre compte, percevoir des moyens relativement complexes de satisfaire ces mêmes besoins et s'élever à l'observation momentanément désintéressée du monde extérieur, qu'il y aura intelligence ouverte.

Souvent des cas d'instinct sont difficiles à expliquer, parce qu'ils ont l'apparence de l'intelligence ouverte. On serait surtout exposé à confondre l'instinct primitif avec l'intelligence ouverte lorsque la sélection naturelle a perfectionné cet instinct. En effet, quand les circonstances vitales ont conduit l'animal à réaliser un mouvement utile à l'espèce, ce mouvement peut devenir, par sélection, une acquisition définitive et il en i^ésulte une grande difficulté à distinguer ces cas de ceux d'acquisitions dues à l'intelligence ouverte. Ici l'animal a l'air de prévoir, mais sans avoir de prévoyance ; il agit sans pensée, avec y apparence d'une pensée embryonnaire . Un certain éloignement du but visé n'est pas toujours une preuve suffisante d'intelligence, puisqu'il peut être le résultat du perfectionnement de l'instinct, sans qu'il y ait eu aucun éclair d'intelligence véritable. Dans le doute, il faut

donc examiner très longuement les moindres détails des allures de l'espèce et ne porter qu'un jugement très motivé.

Dirons-nous que le nautile a conçu le plan de ses chambres à air et qu'il a la conception du syphon parce que, possédant de telles cavités et un tel tube, il sait comprimer l'air que contiennent ses réservoirs, et, par ce fait, augmenter la densité de son être? Non, certes, puisqu'il s'agit ici d'un organe du corps acquis par sélection et que l'on peut expliquer le développement de l'appareil par le fait de l'avantage qu'avait retiré un nautile d'une première case déjà acquise par sélection. Cet avantage est celui de pouvoir échapper à un ennemi en plongeant.

Quant au fait psychologique de se déterminer à plonger, il s'explique par le simple réflexe perfectionné par sélection qui permet au nautile excité par une cause venant du monde extérieur, de se retirer à l'intérieur.

Dirons-nous, avec G. Romanes, que le Solen eusis est doué de « capacité intellectuelle » , que les crustacés jouissent de la «raison», parce qu'à certains moments ils poursuivent un but et l'atteignent (1)? Non, certes, puisque les faits psychologiques visés s'expliquent aisément par la sélection naturelle de l'instinct.

(4) Intelligence des animaux (Romanes), 1. 1, p. 24.

Les réflexes des animaux tels que les rayonnés et les mollusques inférieurs sont accompagnés d'une mémoire très rudimentaire et sont eux-mêmes d'une simplicité relative ; en s'élevant à quelques échelons supérieurs, on peut constater l'existence d'instincts et d'une mémoire fonctionnelle déjà compliqués. Mais il ne faut pas confondre ces facultés avec l'intelligence.

Quand on arrive à cette subdivision de la deuxième catégorie, les expériences de dressage deviennent intéressantes par la clarté des résultats obtenus.

Les essais de persuasion qui doivent précéder toute autre tentative ayant échoué avec les animaux dont il va être question, l'expérience de coercition aura pour but de prouver l'existence d'instincts sûrs secondés par une mémoire fonctionnelle et consistera à placer l'animal à dresser dans des conditions telles que ses instincts trouvent dos difficultés de plus en plus grandes à se satisfaire ; or, au bout de peu de temps, grâce à sa mémoire fonctionnelle, ledit animal finira par satisfaire ses instincts dans telle ou telle condition nouvelle pour lui. Ce qui prouvera la sûreté de ses instincts.

C'est par coercition que Tendresse, par exemple, un pigeon, en le forçant à venir àtel moment

précis se poser sur des appareils spéciaux ou sur la main d'une prétendue charmeuse, ce qui n'est pas dans les habitudes naturelles de ce timide volatile.

Or, ceci n'est pas un simple apprivoisement^ puisqu'il y a précision dans les mouvements obtenus et régularité absolue dans leur accomplissement. Il y a eu d'abord apprivoisement par coercition, puis adaptation profonde d'instincts.

Voici \e journal que j'ai tenu pendant le dressage d'une dizaine de pigeons de ferme ; il commence le 25 avril pour se terminer le 3 mai; je ne veux rien changer à sa rédaction :

Journal.

25 avril. — Le garçon m'apporte le panier re mpli de pigeons à 8 heures du matin, je le congédie; j'aurai peut-être besoin de lui tout à l'heure ; mais j'aime à être seul ^omv essayer des animaux neufs, 11 ne faut pas que mes mouvements risquent d'être contrariés par les gestes de qui que ce soit. Au milieu du vaste atelier vitré qui me sert de salle de travail pour les petits animaux, j'ai placé une colonne portative, et, sur cette colonne, j'ai posé un large plateau où j'ai semé de la graine de sarrasin, que les pigeons aiment beaucoup. J'ouvre leur panier,

que j'ai eu soin de faire accrocher assez haut de façon à ce que les oiseaux puissent voir le plateau très facilement. Avec une cravache que je passe à travers les barreaux d'osier, je chasse les oiseaux dans Tatelier. Quelle débandade ! Aucun ne s'est posé sur le plateau. Alors, armé d'une chambrière, je les poursuis à travers la pièce ; plusieurs vont se buter dans les verrières. Décidément, j'aurais dû commencer par poser un pigeon sur la colonne ; les autres l'auraient sans doute rejoint ! Et puis, ces pigeons, venant de chez l'oiselier, ont peut-être mangé hier dans la soirée? Ajournons l'expérience à demain.

J'appelle le garçon; il attrape les pigeons, non sans difficulté, les jette dans le panier et les emporte. Je lui recommande de ne leur donner aucune nourriture.

26 avril. — Ce matin, mes pigeons n'ont plus du tout la même allure. A peine le panier est-il accroché que je les vois tourner la tête de tous côtés et manifester le plus impatient désir de sortir. Ils ont les plumes du jabot ébouriffées, ce qui indique un grand besoin de nourriture. J'ouvre la porte de leur cage, mes élèves se bousculent, s'arrêtent une seconde sur la planchette qui fait rayon devant leur demeure, découvrent le sarrasin et s'élancent pour s'abattre aussitôt sur la colonne. Je reste immobile afin de ne les déran-

ger en rien. Ils se jettent sur le grain, donnant de si furieux coups de bec, que, pendant un instant, je crois entendre la grêle sur un toit. Quelques-uns sont bientôt rassasiés ; ils lèvent la tête, et, inquiets de ma présence, s'envolent, cherchent une issue, décrivant un cercle ; puis, les murs étant complètement nus, se posent par terre. Je les chasse ; or, au premier coup de chambrière, ils regagnent le plateau où ils ont déjà trouvé nourriture et tranquillité relative. Gomme ils ne semblent pas vouloir rentrer dans leur cage, on les y réintègre de force.

27 avril. — La leçon commence de la même façon qu'hier; mais j'ai soin de ne plus laisser mespigeons se rassasier entièrement. Je ne mets qu'une poignée de grains sur la colonne, et, dès qu'elle est mangée, je jette dans la cage une autre poignée de grains, puis je chasse mes pigeons dans la direction de ladite cage. Aussitôt tous rentrent dedans. J'ai donc obtenu le départ du panier sur la colonne et le retour de la colonne au panier.

28, 29 et 30 avril, — Pendant ces trois jours, j'exerce les pigeons à venir sur la colonne et à rentrer dans leur cage sans leur donner de grains. Comme ils ont déjà pris l'habitude de ces mouvements/ ils les exécutent ponctuellement.

1" mai, — Aujourd'hui, j'ai fait tenir le plateau

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vide par mon domestique, après avoir remisé la colonne en dehors de la pièce ; les pigeons sont venus se poser sur le plateau sans aucune hésitation.

2 mai. — J'ai placé mon domestique les bras ouverts à la même place qu'hier, mais je ne lui ai pas remis le plateau. Les pigeons, chassés de leur cage, se sont posés sur lui. Gomme ses bras et ses épaules étaient complètement garnis, deux oiseaux se sont posés sur sa tête.

3 mai. — Mêmes exercices qu'hier. Les mêmes oiseaux se sont placés sur la tête démon domestique. Celui-ci a fait le tour de la pièce en remuant doucement les bras ; les oiseaux battaient des ailes, glissaient, volaient une seconde et se raccrochaient immédiatement à ses habits. Je considère que mes pigeons sont dressés.

Ainsi, au bout de quelques séances, en les menant par les ressorts djBS instincts primitifs, j'ai imposé à des pigeons des mouvements contraires à leurs habitudes ; je ne leur ai permis de satisfaire leur faim que dans certaines conditions, et, par la répétition, j'ai fini par leur inculquer l'habitude des mouvements qui leur avaient été nécessaires pour prendre leur nourriture (1).

(1) J'ai vu certains dresseurs attacher des pigeons avec une ficelle, les lancer dans Tespace et les contraindre, au moyen de la ficelle, à venir se poser sur une baguette.

J'ai aussi agi sur leur instinct de conservation en les chassant avec un fouet et en ne leur laissant de repos que quand ils se trouvaient à l'endroit où je prétendais les voir se poser.

Outre la faim et la peur, j'aurais pu utiliser l'instinct de reproduction ; mais il aurait fait double emploi avec la faim. On pourrait, par exemple, attirer toute une troupe de pigeons mâles d'un lieu à un autre, en plaçant dans le second une femelle. On arriverait ainsi à les routiner aussi bien que par la faim.

Je puis répéter Texpérience de dressage par coercition sur des gallinacés, sur des passereaux, etc., etc. ; elle réussira de même. Avec quelques animaux très peureux, l'emploi de Tinstinct de conservation devient très important. On dresse donc ces derniers surtout par ia peur. Je

Ces dresseurs réussissaient assez bien à routiner leurs élèves et à leur inculquer « l'esprit du retour ». Ce dressage s'explique par un réflexe, occasionné par la répétition de la douleur à la patte attachée.

Certains autres dresseurs, pour être plus sûrs d'amener des pigeons sur un point donné, emploient un moyen très cruel. Ils opèrent l'ablation de la mandibule inférieure, de telle sorte que le pigeon, empêché de prendre son grain avec le bec, ne puisse plus manger que dans des auges bien garnies, où il enfonce la tête. Il suffit, alors, de ne lui offrir ces auges qu'à l'endroit où l'on veut qu'il se pose. Au bout d'un certain temps, il prend l'habitude d'aller se poser en cet endroit.

prendrai pour type le lapin de ferme, Tun des rongeurs les plus bornés. (Nous le plaçons bien au-dessous du lapin sauvage. En effet, les conditions spéciales de sa domestication, son incarcération dans de petites cabanes, Tout énormément abruti et nous le considérons comme incapable d'être persuadé.)

Journal.

15 janvier. — J'ai fait construire une table longue de 4 mètres et large de 1 mètre. A chaque extrémité, j'ai fait placer de petites logetles ressemblant à des boxes. Les lapins sont enfermés chacun séparément dans les cages de gauche ; celles de droite sont vides. Il s'agit de faire passer les rongeurs de gauche à droite. J'ouvre une cage vide, et, en face d'elle, une cage dans laquelle se trouve un lapin. Je chasse celui-ci avec ma baguette, aussitôt il traverse la table dans sa longueur et va se nicher dans la boxe vide.

Maintenant, je veux obtenir un saut de barrière pleine occupant toute la largeur de la table et je chasse vigoureusement un lapin de gauche à droite. Il franchit la barrière après une courte hésitation.

16, 17, {^janvier. — Je fais répéter les mêmes exercices. Peu à peu les lapins en arrivent àpartir dès que j'ouvre les boxes où ils se trouvent,

ils ont pris Thabitude de déguerpir devant les coups de cravache et maintenant marchent tout seuls.

19, 20, 21 janvier et fin du mois. — J'habitue successivement mes rongeurs à passer dans un cylindre, dans des cerceaux, etc., etc. Ils exécutent bientôt tous ces mouvements presque sans avoir besoin d'être poussés. Ils sontdressés.

J'ajouterai qu'ils ont été dressés sans que nous ayons pu faire intervenir aucun moyen de persuasion.

Voyons, maintenant, en résumé, quelle est la portée des observations que nous avons recueillies, aupointde vuedelapsychologie des espèces.

Nos expériences prouvent : 1** que, si les animaux qui nous ont servi de sujets n'ont pas d'intelligence ouverte, ils sont du moins doués à! instincts sûrs, puisqu'ils ont triomphé des obstacles que nous avons placés sur leur route, 2° que ces instincts sont susceptibles de se transformer, de s'adapter et de se perfectionner, puisque nous avons pu faire varier artificiellement les conditions de leur fonctionnement (1).

(1) Certains auteurs, parlant d'ailleurs très incidemment du dressage, semblent penser que, dans le phénomène de modification des instincts, il y a une association d'idées nouvelles pour Tanimal. Ceci n'est pas exact pour les animaux purement instinctifs dont nous venons dç nous occuper ; pour nous, ces animaux n*ont pas d'idées.

Au point de vue de la classification, ces expériences sont très importantes, puisqu'elles permettent d'assigner un rang dans l'échelle animale aux animaux qui les ont subies; elles nous fournissent un moyen d'information directe et sûre et aussi un moyen de vérifier les assertions antérieures. Nous renvoyons le lecteur au tableau comprenant une classification des espèces que nous avons soumises à des expériences et qui est placé en tête de ce volume ; ici nous n'envisagerons que la question des vérifications. Celle-ci est, du reste, très intéressante et nous espérons que les quelques exemples que nous donnerons suffiront à édifier le lecteur à ce sujet.

Bastian rapporte l'anecdote suivante : « Un

C'est par simple coercition qu'ils obéissent. On ne doit donc pas dire que le pigeon associe les idées abstraites de nourriture et de sécurité à l'idée du perchoir sur lequel il a mangé et où il a trouvé la tranquillité. Il est vrai de dire, au contraire, que le dresseur l'a obligé à venir se poser là pour manger, et que la vue de l'auge réveille seulement en lui la mémoire fonctionnelle. En voyant l'auge, il n'a pas l'idée primordiale et abstraite de manger et de voler vers l'auge, il éprouve seulement le besoin de manger et se rappelle ensuite les actes qui lui permettent de le satisfaire. S'il s'agit d'un effet de peur, la cravache réveille aussi en lui la mémoire fonctionnelle. Il n'a pas l'idée primordiale et abstraite de fuir, mais il fuit par le jeu des réflexes ; il a la mémoire fonctionnelle, ce qui est bien différent de la mémoire intellectuelle.

certain nombre de pigeons grosse gorge picoraient quelques grains d'avoine que Ton avait accidentellement laissé tomber en axant le sac au nez d'un cheval. Un gros pigeon ayant fini tout le grain qu'il avait près de lui s'élança, et, battant furieusement des ailes, vola droit aux yeux du cheval. Celui-ci secoua la tête et naturellement fit tomber un peu de grain. Je vis cela se répéter plusieurs fois ; toutes les fois en vérité que la provision se trouvait épuisée. » Voilà une anecdote inadmissible si on la présente comme une preuve d'intelligence chez le pigeon. Les faits ont pu se produire, mais leur interprétation est fantastique. Nos expériences de dressage nous ont permis d'établir que le pigeon, ne pouvant être persuade^ est incapable de raisonnement et n'est doué que de mémoire instinctive (1). Gela est absolu et nous devons admettre que le pigeon de Bastian, chaque fois que le grain répandu était épuisé, allait tout simplement à la provision contenue dans la pochette. Et si le cheval secouait la tête, ce n'était nullement parce que le pigeon l'avait voulu.

Nous n'avons pas le projet de discuter toutes les observations des correspondants que sir Ro-

(1) La faculté de nidification très rudimentaire du pigeon est pour nous un produit de la sélection naturelle.

mânes a trop complaisamment écoutés ; mais il nous est impossible de ne pas les contredire, par exemple, à propos des daims; en effet, nous avons longuement étudié la psychologie de ces espèces et nos expériences nous permettent de ne pas admettre les assertions contenues à leur sujet dans Vlntelligenee des animaux. Ici le dressage servira encore de vérification : « M. G.-S. Erb, dit sir G. Romanes, m'envoie de « Sait Lake Gity » des détails fort intéressants sur la sagacité avec laquelle des daims sauvages des États-Unis savent éviter les pièges à fusil, sagacité qui ressemble d'une manière frappante à celle de plusieurs espèces de carnivores dans les mêmes circonstances. Voici, dit mon correspondant, comment j'établissais mon piège. Je commençais par abattre un merisier, arbre dont le sommet constitue une friandise pour ces animaux, et, comme il y avait un pied de neige sur le sol, et par suite disette de fourrage, ils ne manquaient pas de venir brouter, attirés- qu'ils étaient par le bruit de la chute de l'arbre. A vingt pieds de la cime et pointant vers elle, j'établissais un fusil chargé dont la gâchette était en contact avec un levier communiquant par une ligne de pêche ordinaire avec le sommet, de cette façon les daims ne pouvaient passer entre l'arbre et le fusil sans essuyer un coup de feu. Or,tant que je me servais

d'une ligne de pêche, c'est-à-dire d'une ligne de un seizième de pouce de diamètre, jamais je ne réussis à en tirer un seul. Commençant d'un côté par le tronc de l'arbre, ils allaient en broutant jusqu'à un pied de la ligne, faisaient le tour du fusil et passaient à l'autre côté sans jamais toucher à la ligne. J'essayai bien une soixantaine de fois, toujours avec le même résultat. Je substituai alors au fil de pêche un fil noir de petite dimension que les daims ne pouvaient distinguer; le piège fonctionna fort bien. » Et sir G, Romanes n'hésite pas à rapporter ces faits comme une preuve de V intelligence des daims. Il admet donc que ces bêtes à rétat sauvage, en voyant pour la première fois un fusil et un cordon commandant la gâchette, ont compris que le fusil pouvait les foudroyer s'ils touchaient le cordon ! Gela supposerait chez eux plus d'intelligence qu'un sauvage n'en possède, et même nombre d'Européens ! Or, nous avons soumis tout un troupeau de daims qui avait toujours vécu dans une liberté relative, à un dressage méthodique et nous n'avons découvert chez ces Ruminants qu'une mémoire fonctionnelle : les facultés intellectuelles élevées n'existent pas dans leur cerveau; nouis n'avons constaté chez eux aucun éclair de raison et nous les classons relativement assez bas dans notre échelle psychologique. Mais, alors, comment ex-

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pliquer les faits rapportés en toute sincérité par M. G.-S. Erb ? Rien n'est plus facile. Tendez une cordelette sur le passage d'un daim ; ce faible obstacle suffira pour l'arrêter sans qu'aucun fusil se trouve dans les environs. A Rome, au Corso, après la course, il suffisait d'une toile légère pour arrêter les chevaux lancés ventre à terre et j'ai vu un dresseur de chevaux, Crooker, faire tourner sur des scènes de théâtre plus de vingt-cinq chevaux en limitant la piste au moyen d'une petite corde. Les chevaux n'y touchaient jamais. Les daims de sir Erb, psychologiquement très inférieurs aux chevaux, agissaient avec la même circonspection instinctive quand ils voyaient la corde..., mais ils ne laissaient point, naturellement, de s'y heurter quand elle était assez fine pour être complètement dissimulée, ce qui déterminait alors le coup de feu.

Voici un autre exemple de vérification :

Thompson, dans les Passions des animaux, écrit ce qui suit : « La sagacité que déploient les bisons pour se défendre contre les loups est admirable. Sitôt qu'ils flairent une bande de ces bêtes afifamées, ils se forment en cercle^ les plus vigoureux à la circonférence, les faibles et les jeunes au centre, présentant ainsi une rangée impénétrable de cornes. » Sir G. Romanes voit dans cette attitude une preuve de haute intelli-

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gence. Ceci est un chapitre du romande la zoologie sentimentale. Les bisons soumis à des essais de dressage se montrent d'une stupidité notoire et l'on arrive à se demander comment en dehors de toute expérience^ un naturaliste peut leur prêter des raisonnements suivis. La vérité est que la formation en cercle ri est ici nullement combinée. Elle procède uniquement de ce fait que le bison voulant faire tête à Tennemi (instinct primitif de la bête) est entraîné à se caser contre son voisin et que leurs têtes prenant plus d'espace que leurs trains de derrière, il en résulte une formation en cercle. Si les faibles et les jeunes se trouvent placés au centre, c'est simplement parce qu'ils ont été bousculés et repoussés par les plus forts et que d'ailleurs, moins belliqueux, ils ont été moins prompts à se mettre sur la défensive. La formation d'une goutte d'eau est un phénomène physique pur et simple, mais pourquoi sir G. Romanes n'y verrait-il point une preuve d'intelligence de la molécule ? L'exagération de son procédé est notoire.

Nous ne pensons pas que l'on serve la doctrine transformiste en prêtant aux animaux des facultés qu'ils n'ont pas. En le faisant, on aventure au contraire cette doctrine dans des discussions oiseuses et l'on fournit à ses ennemis l'occasion d'un triomphe trop facile dans ces réfutations de

détail (1). C'est une grande erreur que de prétendre étudier sérieusement les animaux avec ridée préconçue de l'intelligence de toutes les espèces, depuis le singe jusqu'au dernier des poissons. On croit ainsi combler le prétendu abîme qui sépare l'homme de la brute, mais on n'arrive qu'à obscurcir la question.

(1) Les philosophes, qui ont bataillé, au dix-huitième siècle, contre les cartésiens partisans de la théorie des automates, avaient entrepris une rude tâche : ils voulaient prouver que tous les animaux sont capables de raisonner; ils disaient « les bêtes », lés considéraient en bloc^ sans distinguer les animaux supérieurs des inférieurs, de là une source abondante de confusions. Il n'y a pas un nom d'espèce dans leurs ouvrages. Quelques auteurs contemporains ont repris les procédés d'étude de ces philosophes, surtout dans les ouvrages de vulgarisation où l'on tient à frapper l'esprit du lecteur : « Toutes les bêtes raisonnent », écrit H. de La Blanchère, dans VEsprit des poissons.

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