‹ Examen psychologique des animaux: nouvelle méthode expérimentale deChapitre 3 sur 23 · TU · texte numérisé non relu

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AVANT-PROPOS

DE LA CRÉATION D'UN LABORATOIRE DE PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE ET COMPARÉE

On a dit avec raison que le psycholog*ue moderne est « un naturaliste d'une certaine espèce » . Il est bien, en effet, un naturaliste, puisque ses recherches embrassent tout le règne animal; il est aussi un spécialiste, puisqu'il étudie particulièrement l'entendement humain et les facultés intellectuelles, émotives, instinctives ou d'excitabilité simple propres aux animaux.

La science contemporaine, considérant que les phénomènes mentaux les plus complexes sont apparemment des manifestations physiologiques, ne pouvait se contenter des procédés subjectifs de l'ancienne psychologie ;

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elle devait adopter la méthode expérimentale dans ce département, comme dans tous ceux où se déploie son activité, et chercher à expliquer, par des causes naturelles, Torig'ine et le fonctionnement des facultés psychiques. Les résultats acquis à ce point de vue resteront comme Tune des œuvres capitales du siècle qui finit. D'admirables savants, après avoir ramené à des ébranlements moléculaires les impressions fournies à Thomme par l'intermédiaire des sens, et avoir demandé à la patholog*ie et à l'hypnotisme (véritables vivisections morales) le secret des dérang*ements du cerveau, ont pu, enfin, envisag-er avec une certaine netteté le mécanisme de cet org^ane prodigieux. D'autre part, la comparaison de notre intelligence avec des manifestations analogues chez les animaux, manifestations devenant de plus en plus simples à mesure que l'on descend l'échelle des êtres, a prouvé que le phénomène de la pensée humaine n'est pas isolé, et que l'explication de son orig*ine est renfermée dans la loi générale de l'évolution. On parvint ainsi

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à réunir un ensemble de données qui permit de tenter une explication scientifique de la conscience et de ses prig'ines. C'est cet ensemble que nous avons essayé de résumer, il y a une quinzaine d'années, dans un petit livre, du reste fort incomplet, le Mécanisme de rentendement^ où nous avions introduit quelques opinions personnelles.

Depuis, nous avons suivi, avec une ardente conviction, le courant d'idées qui conduit tous les penseurs, dans les recherches psycholog^iques comme dans les autres branches scientifiques, à s'appuyer sur la grande loi de l'évolution. Mais, à un point de vue plus particulier, nous avons été amené à relever dans les travaux des psychologues contemporains l'existence d'une lacune plus importante qu'elle ne le paraît de prime abord; nous avons constaté qu'aucun n'a envisagé sérieusement la question du dres- «âge des bêtes.

Or, nous étant adonné, dès notre enfance, au dressage d'animaux de toutes espèces, nous avons été très frappé d'y trouver une

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source abondante d'observations intéressantes : l" au point de vue de la psycholog^ie des espèces ; 2° au point de vue des lois générales de la psychologie des êtres vivants. En effet, le dressage rationnel (il est clair qu'ici la recherche des exercices brillants est secondaire) multiplie pour les animaux, surtout pour les animaux supérieurs, c'est-à-dire les plus intéressants, les occasions de mettre en jeu, devant l'observateur, leurs facultés intellectuelles ou instinctives et permet de réaliser des expériences très concluantes et toujours faciles à vérifier.

Si, pour faire ressortir, du premier coup, l'importance de ces expériences, nous envisageons la question au point de vue de la psychologie générale, au lieu de considérer en premier lieu, comme il peut paraître logique de le faire, et comme nous le ferons au cours de cet ouvrage, la psychologie particulière des espèces, nous verrons, par exemple, que les partisans a priori du retour à l'inconscience des mouvements d'abord acquis avec le secours de l'intelligence, peu-

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vent trouver, dans de simples procédés de dressag*e, le moyen de prouver expérimentalement la vérité indiscutable de leur opinion sur cette hypothèse fondamentale, considérée comme très hasardée par leurs adversaires. En effet, quand vous apprenez un exercice quelconque à un animal supérieur, par exemple à un chien, au moyen de la persuasion, c'est-à-dire en lui faisant compren-dre ce qu'il doit faire, vous ne tardez pas à constater que ses mouvements, d'abord conscients, fréquemment répétés, tendent à devenir automatiques. Et il est aisé d'établir qu'ils se produisent, au bout d'un certain temps, en dehors de la volonté de l'animal. Ils finissent par devenir de véritables manies dont la mise en jeu est liée à certaines influences extérieures, telles qu'un ordre verbal, un g'este du dresseur, etc. Nous citons cette preuve du retour à l'inconscience des mouvements acquis parce qu'elle est très décisive et des plus importantes, mais le dressag'e rationnel fournit la clé d'autres expériences très nombreuses sur la volonté,

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sur l'hérédité morale, etc.; en un mot, il ouvre une voie toute nouvelle aux chercheurs dans le domaine de la psychologie générale.

Quant à la psychologpie particulière de chaque espèce animale et à la classification psychologique des espèces, j'estime qu'elles ne peuvent être sérieusement établies que grâce à la connaissance et a la pratique de ce même dressage. En effet, se contenter, comme on l'a fait jusqu'à présent, presque exclusivement des seules notions fournies par l'observation de la très petite quantité d'allures naturelles que le savant est à même d'étudier, est une méthode beaucoup trop contemplative. Pour se rendre compte de la composition et des propriétés des corps, le chimiste et le physicien ne se contentent pas d'observer les phénomènes qui se produisent en dehors de toute intervention humaine; ils provoquent sous leurs yeux des phénomènes artificiels ; ainsi doit faire le psychologue; il doit chercher dans des expériences psychologiques de dressage rationnel, rêvé-

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latrices des facultés naturelles, un moyen d'investi g'ation correspondant, par exemple, à ce qu'est l'analyse pour la chimie. Or, on ne trouve, dans les auteurs qui se sont occupés de rintellig'ence des animaux, que de très rares allusions au dressage ou à des expériences analog'ues, et, quand on en rencontre, elles sont presque toujours infirmées par une étude sérieuse de la question.

Je n'oublie pas, certes, les travaux très remarquables sur les abeilles et les fourmis de sir John Lubbock et de plusieurs autres observateurs, comme M. Forel; mais les expériences sur lesquelles ils s'appuient ne sont possibles à réaliser que sur des insectes et de petits animaux inférieurs ; elles consistent à placer une colonie entière de ces êtres vivants dans des conditions telles, qu'il devienne possible à l'observateur d'étudier leurs mœurs g'énérales. Ces expériences sont réalisables avec les insectes, parce qu'un coin de jardin peut leur servir à évoluer en masse et librement, mais on ne peut y avoir recours pour la g'énéralité des espèces, sur-

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tout pour les animaux supérieurs, puisqu'il est impossible de les suivre dans toutes les pérégrinations de leur vie libre.

Je n'oublie pas non plus l'enquête de sir G. Romanes. Elle n'a pas été inféconde, mais le livre du savant angolais, Vlntelligetice des animaux, contient surtout, il faut l'avouer, des anecdotes pour la plupart assez suspectes, provenant de correspondants inconnus, des anecdotes quil est impossible de contrôler, puisqu'elles contiennent des allusions à des faits détachés et dont nous ne connaissons qu'imparfaitement les circonstances g^énératrices (1). Le disting^ué psycholog'uen'apeut-

(1) Les savants ont leurs flatteurs, et il faut faire bien peu de cas des observations que leur apportent des amis. Un astronome belge, observateur assidu des étoiles filantes, pria un jour deux personnes de faire chacune de leur côté des observations et de compter le nombre des étoiles filantes qu'elles apercevraient dans l'espace d'un mois. Il avait fait pressentir à l'une que^ pour étayer certaines théories, il ne serait pas fâché que la liste fût longue; à l'autre, au contraire, qu'elle ne le fût pas. Q u'arri va- t-il ? C'est que le premier observateur prétendit avoir aperçu deux cents étoiles, tandis que le second n'en avait aperçu que... douze.

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être pas assez présente à l'esprit cette vérité qu'en règ-le g^énérale il faut recueillir avec beaucoup de circonspection les récits que les propriétaires de chiens, de chats, de chevaux, etc. , font des gentillesses ou des bizarreries de leurs animaux ; il est, en effet , bien rare que ces personnes possèdent le moindre sens critique, et le plaisir de vanter leurs bêtes les entraîne souvent à d'étranglés divagualions (1). Or, au lieu de nous en remettre à ces observateurs improvisés, pourquoi ne ferions-nous point des expériences directes sur les bêtes?

Vous me direz que les jardins zoolog'iques sont créés en vue de pareilles expériences, et c'est ce que j'ai toujours pensé ; mais le naturaliste attaché à l'un de ces établisse-

(i) La lacune qui existe dans Texpérimentation des facultés psychiques des animaux a, du reste, été signalée par sir 6. Romanes lui-même dans la préface de son livre VEvolution mentale des animaux ; « Nul ne peut déplorer plus que moi, disait-il, que la plus intéressante des régions où peut s'exercer la recherche scientifique se trouve être celle dans laquelle Texpérimentation ou la vérification de l'induction est le moins applicable. »

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ments ne peut recueillir que des renseig'nements insignifiants et qu'assister à la lente disparition de toute trace d'intelligence et à l'aberration des instincts, s'il se contente d'examiner les animaux en cage et de faire sortir quelquefois les moins redoutables, sans essayer sur eux les procédés d'un dressage savant et raisonné, c'est-à-dire s'il ne se met pas à même d'étudier les conditions de leur obéissance et, par conséquent, la nature de leurs facultés psychiques. Frédéric Cuvier a décrit ce dépérissement et les déboires qu'il lui a occasionnés ; or, tous ses confrères pourraient exposer les mêmes regrets.

La moisson d'observations est donc bien maigre dans ces conditions et, qui pis est, à cause des difficultés de vérification, il se glisse forcément parmi elles des erreurs notables, comme celle contenue dans cette phrase d'un naturaliste cependant digne d'estime : « Le magot est, avec les gibbons et les orangs, le seul singe de l'ancien continent capable de recevoir une certaine instruction, » Le savant qui s'exprime ainsi

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avait long^temps observé des papîons, des babouins et des mandrills en cage, et ne s'était pas aperçu que ces singles sont, au contraire, très éducables. Il nous semble donc que, même au point de vue de ces questions de détail, la connaissance et la pratique des procédés log'îques d'éducation ne seraient pasàdédàig'ner...

Le psycholog'ue a devant lui un vaste champ d'exploration. Qu'il étudie les bêtes dans l'action, seule manifestation tang*ible de leur pensée ou de leurs instincts ; qu'il les soumette à des épreuves raisonnées et surtout qu'il rejette les récits menteurs ou sentimentaux de correspondants incompétents! Qu'il se rappelle que l'adversaire le plus décidé de la théorie cartésienne, celui qui, le premier, transporta la question de l'intellig^ence des animaux supérieurs sur le terrain scientifique et donna des preuves de l'existence de la mémoire, de la prévoyance, etc., à partir d'un certain degré dans l'échelle animale, fut un homme d'action, un inspecteur des forêts, G. Leroy, qui

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avait appris à connaître les bêtes par la pratique. Que le psyeholog^ue étudie Tanimal sur l'animal même, dans un laboratoire de psycholog^ie expérimentale et comparée, c'est-à-dire un laboratoire de dressag'e rationnel : son initiative fera faire un pas décisif à la science.

Nous avons essayé autrefois de créer quelque chose d'analog-ue dans un parc où nous avions centralisé un certain nombre d'animaux, et c'est le résultat des observations que nous avons recueillies, là et ailleurs, que nous soumettons au public; mais seule une g^rande collection zoologîque peut fournir les nombreux éléments d'observation nécessaires à une enquête complète. C'est pourquoi nous nous réjouissons d'avoir trouvé,^ auprès des administrateurs de notre Jardin d'acclimatation, un accueil nous donnant la ferme assurance que la réalisation de notre projet de laboratoire zoologîque est seulement une question de temps.

Pierre HACHET-SOUPLET.

Paris, le 4 janvier 1898.

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