CHAPITRE V
Jusqu’ici j’ai osé ^criiu|uer, et je crois qiie le» hommes impartiaux ne me reprocheront pas d’avoir été injuste; mais, sur cet article-ci, la justice consiste dans l’admiration. Si tpielque chose peut racheter l’inconcevable foiblesse des comédies de M. de Voltaire , ce sont sans doute ses pièces fugitives , genre où il n’a point de supérieur, ni peut-être même d’égal. Au milieu des travaux les<f)lus etrangers^, en apparence , il cultivoit cette littérature légère; il l’cnrichissoit, sans presque paroîlre y penser, d’une infinité de pièces toutes variées, toutes pétillantes d’esprit, de goût, de connoissances ; c’étoit Phidias qui, en travaillant au Jupiter Olympien, couvroit le pavé de son attelier de fragmens d’or et d’ivoire.
Je comprends sous le même nom cette multitude de petites pièces qui lui écliappoient sans effort, sur toutes sortes de sujets, qui sembloicnt ne pas lui coûter plus qu’un madrigal; telles que des Contes où la variété, l’agrément sê trouvent réunis avec la gaîté; des Epîtres, des Satires, des Discours en vers surtout, productions de son vraiment bon temps; du •temps où il travailloit avec plus' de soin, où l’idée d’ennemis toujours prêts à la censure, le préser-
•volt (le la négligence dans laquelle la certitude et l’habitude du succès l’ont depuis quelquefois fait tomber. Dans tous ces genres, son nom sera toujours cité parmi les plus célèbres , et souvent il sera regardé comme le premier.
Ce n’est pas qu’il ait fait autant de iSaiiresque Boileau, ni autant de Contes que La Fontaine;, mais, parmi les premières, combien y en a-t-il qui soient vraiment dignes de leur auteur'? Et à celles-là ne peut-on pas opposer le Pauvre diable, le Busse d Paris, etc. ? C’est un autre ton ! Eh ! sans doute : si c’ctoleut des copies, pourroit-on les comparer?
Il y a trop de personnalités dans le Pauvre diable, et elles sont trop dures; sans doute encore : Gresset y est cruellement ridiculisé, et jamais il n’avoit offensé l’auteur. Je l’avoue , je n’excuse pas celui-ci : c’est un de ses plus grands torts ; mais Qjuinault, niais Boursault, mais Hqynaut, étolent-lls plus coupables envers le Juvénal moderne*? Ce n’est pas de la bonté morale de ces pièces qu’il s’agit , mais de leur bonté littéraire.
* Presque toutes ; et les plus foibles même , c’est-à-dire deux ou trois, tout au plus, indiquent encore la touche du maître. Le Pauvre diable, le Russe Paris, le Marseillois et le Lion, etc., sont en effet d’un autre ton : il n’y a qu’un avis à cet égard.
11 n’y a aucune justesse dans ce rapprochement : ce n’est point la personne , ce sont les ouvrages que Boileau attaque t, et les jugemens de la postérité ont confirmé presque tous les siens. Elle en a, au contraire, appelé de la plupart
Quant aux Epitres, M. de Voltaire, qui a incontestablement l’avantage du nombre , n’a-t-il pas aussi celui de la variété, de l’agrément, et peut-être de l’utilité? Sous ce nom je comprends les sept discours sur la modération, sur la nature de Vhomme, etc. Boileau a-t-il fait de plus beaux vers que ceux-ci ?
Demandez à Silva par quel secret mystère Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré,
Se transforme en un lait doucement préparé :
Comment, toujours flltré dans ses routes certaines,
Ën longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines ; Â mon corps languissant rend un pouvoir nouveau.
Fait palpiter mon cœur et penser mon cerveau.
L’auteur du Lutrin s’applaudissoit d’avoir, disoili! en prose, assez heureusement frondé la perruque, dans ces vers :
Mais aujourd’hui qu’enfin la vieillesse venue,
Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue ,
de ceux de Voltaire, toujours injuste pour l’écrivain, parce que c’est l’homme qu’il attaque personnellement, et le plus souvent avec quelles armes , et par quels motifs ! J. B. Rousseau, qui avoit sur le jeune Arouet l’autorité de l’âge et de la renommée, témoigne à l’auteur de VEpitre à Uranie sa juste indignation de l’abus coupable d’un beau talent qu’il avoit lui-méme encouragé; Lefranc de Pompignan signale , en pleine Académie, la conspiration qui menaçoit l’autel et le trône; Gresset rend à la religion un hommage public et solennel : voilà ce qui déchaîna contre ces écrivains estimables ce torrent d’injures ou de calomnies , qui n’a finit qu’honorer leurs personnes , sans porter à leur mérite littéraire la plus légère atteinte-
' A fet^ »ur ma léte , avec ses doigts pesans ,
Onae lustres complets, surchargés de trois ans-
N’aurolt-il pas applaïuH avec encore plus de raison à la peimure précédente , si elle avoit été de lui ?
Trouvera-l-on dans aucun poète , dans aucune langue, beaucoup de morceaux supérieurs à celui-ci, pris au hasard dans le discours sur l’égalité des conditions?
Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres,
Qui creusent ces rochers, «jni vont fendre ces hêtres; Qui détournent ces eaux ; et , la bêche à (h main , Fertilisent la terre en déchirant son sein?
Ils ne sont point formés sur le brillant modèle De ces pasteurs galans qu’a chantés Fontenelle;
Ce n’est point TimafrttUet le tendre Tircis,
De roses couronnés , sous des myrtes assis ,
Entrelaçant leurs noms sur l’écoroe des chênes. Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines :
C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux.
Mais tandis que Damis, courant de belle en belle ,
Sous des lambris dorés et vernis par Martin,
Des intrigues du temps composant son destin.
Dupé par sa maîtresse, et ba« par sa femme.
Prodigue à vingt beautés ses chansons et sa flamme , Quitte Egli qui l’almoit, pour C'forwqui le fuit,
Et prend pour volupté le scandale et le bruit;
Colin, plus vigoureux, et pourtant plus Adèle,
Revoie vers Lisette en la saison nouvelle ;
Revient, après trois mois de regrets et d’ennui.
Lui présenter des dons aussi simples que lui.
En traitant avec noblesse comme Boîhau des
sujets moraux et utiles, M. de K oltaire mêloit dans ses Epures la philosophie, la gafté que Boileau n’avoit pas : il y mêloit des peintures du monde , de ces traits énergiques et vrais , dignes de Molière, et qui redoublent mon étonnement , quand je pense à ses comédies.
Par exemple , dans son épître iptitulée la vie de Paris et de ersailles, il introduit deux femmes ^ dont l’une va rendre visite à l’autre.
Chei son amie au grand trot elle va ,
Monte âvec joie , et s’en repent déjà ; .
L’embrasse , et bâille; et puis lui dit : « Madame, cc J’apporte ici tout l’ennui de mon âme;
« Joignez un peu votre inutilité « A ce fardeau de mon oisiveté. »
Si ce ne sont ses paroles expresses ,
C’en est le sens. Quelques feintes caresses ,
Quelques propos sur le jeu , sur le temps.
Sur un sermon , sur le prix des rubans ,
Ont épuisé leurs âmes excédées ;
Elles chantaient déjà, faute d’idées:
Dans le néant leur cœur est absorbé.
Quand dans la chambre entre monsieur l’abbé.
Fade plaisant, galant escroc, et prêtre ',
Et du logis pour quelques mois le maître.
Vient à la piste un fat en manteau noir.
Qui se rengorge et se lorgne au miroir :
Nos deux pédans sont tous deux sûrs de plaire.
Un officier arrive.... et les fait taire.
Comment l’homme qui avoit si bien saisi ces por-
' Voilà probablement un exemple de la philosophie de Voltaire dans sesEpîtres.
traits; qiii savolt si bien les rendre, dans le monologue, quand il parloil lui-même en son nom, n’a-t-il pas su les animer dans le dialogue, et leur donner le langage de leurs aetions? C’est qu’en général, au théâtre comme dans l’épopée, il ne savoit, il né pouvoit que dessiner des figures, et non les vivifier. ’ Dans les Epîtres sur l’agriculture, qui peut lire sans émotion ces vers adressés à un petit-maître, qui eroit qu’on ne peut vivre qu’au milieu du tourbillon , et des plaisirs du monde?
Attends , bel étourdi , que les rides de l’âge Mûrissent ta raison , sillonnent ton visage;
Que Gaussin t’ait quitté , qu’un ingrat t’ait trahi ,
Qu’un Herbert t’ait volé ; qu’un jaloux hypocrite T’ait noirci des poisons de sa langue maudite;
Qu’un opulent fripon, de ses pareils liai,
Ait ravi des honneurs qu’on enlève an mérite :
T U verras qu’il est bon de vivre enfin pour soi ,
Et de savoir quitter le monde qui nous quitte.
La nature t’appelle , apprends à l’observer.
La France a des déserts , ose les cultiver;
Elle a des malheureux; un travail nécessaire,
Le partage de l’homme et son consolateur,
En chassant l’indigence, amène le bonheur;
Change en épis dorés , dhange en gras pâturages ,
Ces ronces , ces roseaux , ces affreux marécages.
Tes vassaux languissans , qui pleuraient d’étre nés ,
Qui redoutaient surtout de former leurs semblables ,
Et de donner le jour à des infortunés.
Vont se lier gaîment par des nœuds désirables.
Les exemples de ce genre seroient innombrables,
i;4 M. DE VOLTAIRE.
ei d’ailleurs les ouvrages d’où on piourrolt les puiser sont trop connus , pour en multiplier les citations.
Quant au talent de narrer , la naïveté dans ses iàbles , la gaîté de ses contes , c’est là le mérite de JLa Fontaine: U s’en faut bien qu’il soit partout égal ; mais il est enchanteur dans ses beaux endroits. Eh Lien , Ce qui plaÜ aux dames, Gertrude, les Trois Manières, etc. avec un autre genre de rnéiiie, n’ontils pas celui de plaire indniment?
Je me souviens d’avoir entendu autrefois réprocher à M . de Voltaire d’avtvr pris sa Fée U rgèle dans VA nglais Chaucer, si je ne me trompe; mais L/a Fontaine a-t-il inventé un seul de ses sujets? Ne doit-il pas le fond de ses Fables .à Esope, à Phèdre, etc. et celui de ses contes à la Reine de Navarre, à Bocace, à ce chanoine peu édihant qui a compilé le Moyen de parvenir?
Une autre critique aussi peu fondée , c’est celle que je me rappelle encore au sujet des Trois Manières. Cette idée, disoit- on, m pillée de Lm Fontaine, de ses Filles de Minée; c’est-à-dire que le poète du dix-huitième siècle a joûté en ce genre contre celui du dix-septième. Oui; mais qu’ont-ils de commun? rien autre chose que d’avoif fait chacun une pièce où sont insérés trois récits : l’un dans le genre attendrissant , l’autre dans le genre plaisant , l’autre dans le genre mitoyen. Mais Raphaël a peint la Sainte Famille; Rubens, le Jordaens sont-ils des plagiaires, parce quHs ont aussi peint des Vierges avec des Jésus et des saints Jean? Orosmane est vraiment une
copie affoiblie ; mais Les trois Manières , pwntes deux fois , sont deux originaux.
Si M. de Voltaire peut soutenir I .1 comparaison sans désavantage avec ces deux poètes justement célèbres, quelle sera sa supériorité à l’examen, sur les V oiture, les Chapelle, les Chaulieu, les Piron? 11 l’emporte sur eux tous ensemble , pour le nombre des pièces; et sur chacun en particulier pour l’aisance, la gaîté et le mérite du style. On trouve, presque dans toutes , des rapprochemens ingénieux , des allusions piquantes et instructives tout à la fois; on y trouve la finesse, la légèreté d’un homme du monde, avec la dignité, la liberté d’un philosophe; et, ce qu’il n’a pas toujours, comme je l’ai observé, dans ses tragédies, ni dans sa Henriade, la justesse de l’expression réunie à celle des idées.
Le peu qui nous reste de bon de Voiture est noyé dans l’abondance des platitudes qu’on a conservées ' de lui, et qui ont eu autant de cours, qui ont autant contribué à sa réputation, que les morceaux dont le goût [)cut se satisfaire : il en est de même de Chapelle.
J’ouvre Chaulieu, Chaulieu si célébré par M. de V oltaire lui-même; je ne trouve pas une pièce soutenue, pas une suite de vers, où le poète lassé, ou nonchalant , n’ait paru dédaigner les lecteurs , ou bien oublier qu’il vouloit, qu’il croyoit faire des vers. Dans son Epître sur la mort du Marquis de la Pare, une de ses meilleures , on lit :
J’entends qu* la raison me dit qu* vainement
jt6 M. de voltaire.
Je m’afRIge d’un mal qui n’a point de remède';
Mais je verse des pleurs dans le même moment.
Et sens qu'à ma douleur il vaut mieux que je cède.
Ces lignes rimées ne sont pas meme de la prose snpporlaLle.
J’ouvre de meme le recueil des œuvres de Piron, poète renommé, surtout pour ses poésies légères; poète dont une sculeproduction dramatique peut motiver, justifier la réputation; mais connu par des épigrammes , par des saillies de société , plus encore que par sa Mclromanîe.y e.\xX.-on voir comment il parloit aux femmes, à celles même à qui il devoit des égards et de la reconnoissauce? Voici un de ses madrigaux à M“' de Tencin , la Geoffrin de son temps.
On sait qu’elle appeloit les gens de lettres qui se rassembloieiit chez elle , ses bêtes j dénomination assez bizarre, et qui ne prouvoit pas im grand fonds d’estime de part ni d’autre. Elle faisoit à ses bêtes présent chaque année d’une culotte de velours : Piron lui envoya un jour un chapeau de paille, avec ces vers;
Nous sentons , en faisant du mieux que nous pouvons , Combien encor nous redevons.
Que vous donnons-nous? Rien qui vaille.
Laissons là tous ces beaux discours ;
Nous emportons votre velours,
Et vous présentons de la paille.
Du reste notre droit est clair,
Et notre représaille hpnnête :
"Vous nous couvrez le c... l’hiver;
L'été nous vous couvrons la tête.
Comparez à celte dégoûtante grossièreté les madrigaux , les petites pièces de M. de Voltaire , et jugez*.
Ce qu’on pourroit seulement lui reprocher à cet égard , c’est un peu trop de monotonie dans un grand nombre de ses pièces fugitives ; c’est une trop grande facilité à prodiguer la louange, soit aux grands qu’il craignoit , soit aux gens de lettres qu’il vouloit captiver. L’esprit y domine au point , que rarement elles paroissent sincères ; et plus rarement les éloges y sont-ils justes ^ mais c’est ce qui importe assez peu à la postérité : sHnquiète-l-elle aujourd’hui si Glycère a été aussi jolie, , et Canidie aussi laide <\vl Horace le prétend? Et la plupart de ceux qu’a ainsi immortalisés M. de V oltaire, seront-ils plus connus d’elle que Glycère et Canidie ?
' Personne n’a jamais songé à comparer Voltaire et Piron sous ce rapport; et, si l’on étoit tenté de Je faire, le jugement est porté d’avance.