COMÉDIES
Pour nous la comédie vient des Grecs ainsi que la tragédie : ce sont ces peuples ingénieux, qui, en créant les noms deMelpomèneet deThalic, leur ont assigné à chacune leurs départemens , et toutes deux dans l’origine furent également atroces. Si la première, dans ses évocations funèbres, crut ne pouvoir arracher des larmes que par des horreurs scandaleuses , la seconde ne songea à exciter le rire que par des satires cruelles. Ainsi, la diffamation des vivans et des morts fut l’unique ressource de l’art dramatique dans sa naissance.
Il semble qu’avec tant de rapports , les deux branches auroient pu être cultivées par les mêmes mains : ce que j’ai dit plus haut de la compatibilité de plusieurs talens divers dans le même homme, est à ce que je crois incontestable. J’aurois pu l’appuyer par beaucoup d’autres exemples tirés des anciens ; mais , par une bizarrerie fort singulière , les deux genres dont la réunion auroit été la plus naturelle , la plus aisée en apparence , sont précisément ceux dans lesquels jamais elle n’a eu lieu chez eux : l’art de faire dialoguer des personnages sur un théâtre , et de peindre
i58 M. PE VOLTAIRE,
par leurs gestes , leurs expressions , les mouvement ' intérieurs qu’ils éprouvent , est constamment resté divisé à Rome et à Athènes en deux départemens distincts.
Tandis que les guerriers cultivoient l’éloquence; que les philosophes les plus profonds , les législateurs les plus sévères se monlroient rivaux des Esope, des Anacréon, dans la composition des fables morales, ou des chansons licencieuses, l’auteur qui représenioit dans un dialogue appelé tragédie , Phèdre éprise d’une passion violente et incurable , Thésée crédule et jaloux , Hippolyte fier et insensible, n’iinaginoit pas qu’il eût pu tracer le même tableau avec sticcès dans une pièce nommée comédie : noms qui «’avoient eux- mêmes aucune espèce de rapport avec ce qu’ils signifioient. El de leur côté , les Aristophane, les Ménandre, les Plaute, les Térence, 'ne cédoient point à la tentation de joindre les palmes de Melpomène à celles de Thalie.
Certainement ce scrupule, ou cette timidité n’éloit pas fondée sur la nature des choses, ou l’impuissance des poètes : c’est une inconséquence dont les exemples ne sont pas rares ; il seroit impossible aujourd’hui, peut-être l’auroit-il toujours été, d’en rendre raison.
Les Espagnols , comme je l’ai dit, confondirent les doux genres , ou plutôt ils ne connurent ni l’un ni l’autre. Leurs pièces sont aussi éloignées de Sophocle que de Térence, et éé Aristophane que éé Euripide. Cepcndiint ils adoptèrent le nom générique de
POETE COMIQUE. i5g
Comédie pour tous les dialogues dramatiques ; gais ou lugubres , c’étoit toujours la comedia famosa.
Nos premiers poètes , comme je l’ai également ob-r servé, n’ayant été que leu rs élèves, ou plutôt leurs copistes, ne donnèrent point d’autre nom à leurs ouvrages, quel qu’en fût le sujet. UOrondate , \ Amestria ^ étoient des comédies , comme les Visionnairea et le Pédant joué. M.“* de Sévigné n’appelle jamàis les drames de Corneille que ses comédies ‘ ; et alors il avoit produit toutes ses bonnes pièces : elle donne le même nom à celles de Bxicine, après VAndromaque, \ Iphigénie, le Bigazet. La dénomindftion de tragédie, encore inconnue, ou du moins trèspeu usitée en Espagne et en Italie, est récente même en France. ,
11 n’est donc pas étonnant que cbes nous les athlètes, voues à l’une ou à l’autre des deux carrières, se soient conservé le droit de passer de l’une à l’autre. L’ordurier Hauteroche n’a pas craint de faire une tragédie , aussi mauvaise à la vérité, aussi plate que ses comédies sont sales et dégoûtantes , une seule exceptée. Le précieux Marivaux a aussi essayé le cothurne, ainsi que bien d’autres; mais peu, en général, SC sont tirés de cette épreuve avec applaudissement»
De Corneille, le Menteur seul est resté au théâtre, mais il est compté parmi les modèles. Racine ii'& fait
' Et Dangeau, ea annonçant, dans les Mémoires qn’on vient de publier, U mort du bon-homnus Corucille, ajoute qu’il étoit fameux par ses comédies.
i6o M. pE VOLTAIRE,
qu’une comédie : elle est extrêmement plaisante ; il est seulement fâcheux que le sel s’en évapore , pour ainsi dire, à la représentation, ou s’aJFadisse, par la charge que les acteurs y joignent. M. de Voltaire a usé de la même faculté; mais est-ce avec le même succès?
Sans doute on pouvoit espérer que l’homme de son siècle qni a le mieux connu la plaisanterie, et même la satire; que celui quia peint avec le plus de force, d’énergie et d’agrément, quand il l’a voulu, en style direct , soit les vices , soit les ridicules , ne réus'siroit pas moins à les rendre, en les personnifiant , pour ainsi dire ; en joignant la vivacité de l’action à celle du discours , d’autant plus qu’il s’est livre à ce travail, surtout à l’âge où son goût avoit reçu toute sa perfection ; où il étoit le plus maître de son style et du choix des sujets; où l’expérience devoit l’avoir plus complètement initié aux travers de la société, et où il les frondoit, en effet, de la manière la plus forte «tla plus piquante, dans ses autres écrits. Cependant il n’a plus été le même, quand il a voulu remplir ce ministère en dialogues ‘ .
Dans ses romans, dans ses contes, dans ses discussions même, les plus graves en apparence , on trouve des saillies qui font rire aux éclats, ou des traits de finesse encore plus satisfaisans , quoiqu’ils n’arrachent pas les mêmes démonstrations : ils’enfaut bien que ses comédies produisent le même effet.
’ Le ton (le la comédie n’a jamais été le sien : la nature le lui avoit refusé, (/ia Harpe.)
POETE COMIQUE. x6i
Ily en a trois, àla vente, qui sont restées au théâtre, <;t qu’on y ^voit avec y)laisir : V Enfant Prodigue, Nanine, X Ecossaise; niais ce sont des romans attendi'issans plutôt que des comédies. Ce qui les a soutenues, ce sont les morceaux sérieux, philosophiques, 'moraux, ou de sentiment, dont elles sont remplies. Euphémon, Elise, Nanine, n’égaient pas, à beaucoup près : Freeport même , qui a en grande partie décidé le sort de Y Ecossaise, n’est point plaisant; il est d’une très-grande noblesse; et f^Fasp est plus affreux , plus bas , plus dégoûtant que comique. Un désir immodéré de vengeance a fait oublier à l’auteur, dans cet ouvrage , le scrupule , l’honnêteté , la douceur, qui l’ont empêché de salir ses productions tragiques par des caractères de cette espèce '.
En général, le peu de plaisanteries que M. de Foliaire a hasardées dans toutes scs pièces qui portent le nom de comédies, est d’un très-mauvais ton, plus approchant du burlestpie forcé de Scarron, que du naturel et de la gaîté de Molière. Dans V Enfant Prodigue même, M. Rondon, Fierenfat, ne sont pas si éloignés qu’on le croiroit de Don Japhet,
Allons signer chez' notre gros Notaire ,
Qui vous allonge en cent raoU superflus ,
Ce qu’on diroit en quatre tout au plus.
Allons hâter son bavard griffonnage :
Lavons la tête à ce large visage....
* La satire personnelle n’a qu’un moment; et elle étoit poussée , dans V Ecossaise, à ce point où elle m;uique néccs-
.... Vo* personnes
Sauront un peu ce qu’on doit aux baronnes. ,
D’écus tournois soixante pesants sacs Finiront tout , malgré les Croupillacs.
. . 11 me prend une envie,
C’est d’affubler sa face de palais,
A poing fermé, de deux larges soufflets.
Le mauvais goût qui rend le Japhet et ce qui y ressemble insupportable , c’est précisément celte recherche affectée de termes ridicules , ce» efforts pour suppléer par le prétendu comique des mots , à celui qu’on n’a pu mettre , ni dans la situation , ni dans les idées ; et ils choquent d’autant plus dans V Enfant Prodigue, que celte pièce est jileine de traits attendrissans , parfaitement écrits , où la noblesse est conciliée avec la plus touchante simplicité. ,
C’est bien pis dans les autres comédies de M. de Koltaire, quand il a voulu rendi'C ses interlocuteurs plaisaiis. V ous trouvez dans le Depositaire :
Oh ! je vais de ce pas laver sa télé atnée.
Ah ! c’est une coquine ; et je ferai serment
Que rien n’est plus menteur que cette fille Agnant,
Dans le Dépositaire encore :
.... Je vous avertis
saireraent son but. Tout ce qui est outré est faux; et le caractère de Frelon l’étoit an point, que le critique célèbre, désigné par cette caricature , ne fut pas celui des spectateurs qui s’en amusa le moins. Ces sortes de traits ne blessent heureasement que celui qui les lance. ;
POETE COMIQUE. i65
Que je n’ai jamais eu la plus légère envie D’elle ni de sa fille , et très-peu me soucie De la famille Agnant.
Dans le Droit du Seigneur:
^ .... C’est Âcante,
Entendez-vous , qui seule ici me tente ; Entendez-vous, magister trop rétif 7
.... Baillif outre-cuidant.
Oui , je dois tout Dans la Prude:
Que ta fleur soit , ou ne soit pas flétrie ,
Mélei-vout moins de sa fleur, je vous prie.
V frtueuxfou, finis tes soliloques ,
Suis-moi.... je viens d’acheter vingt breloques.
.... Viens chez le chevalier.
Il nous attend ; il doit nous fétoyer.
Dans la Femme qui a raison :
Eh bien! vous laissez-vous tous les quatre effrayer Par le malheureux cas de ce maitre usurier?
.... Apprenez
Qne ce n est pas è vous A fourrer potre nez ''
Dans ce que fait nmdanie.... eU:. (
Enfin , cent autres ^ssages justifieroient l’étrange comparaison que je viens de faire entre le plus bel esprit de ce siècle, le plus poli, le plus élégant , le plus rigide observateur des convenances , quand il
i64 M. DE VOLTAIRE,
\ouloit; et le plus ordurier, le plus plat, le plus dégoûtant bouffon du commencement de l’autre.
Encore une fois , on ne revient pas d’étonnement en voyant un des hommes de la littérature qui a eu le plus de goût; celui, je le répète, qui a le mieux possédé le ton de la bonne compagnie , qui l’a même donné à celle de son temps ; celui qui a écrit partout ailleurs avec le plus de finesse, de grâce , de légèreté ; qui a le. mieux, le plus délicatement relevé dans les autres les défauts contrôla décence, la convenance et l’urbanité, prendre pour de la plaisanterie théâtrale cette roideur de langage, ce pédantisme suranné ou ces rébus, ces équivoques grossières, trop semblables aux turlupinades si justement proscrites par les honnêtes gens, et qui seroient aujourd’hui à peine tolérées dans les sociétés de l’ordre le plus commun.
C’étoient, dira-t-on, les délassemens d’un grand homme. Lélius et Scipion s’amusoient à faire des ricochets : oui ; mais ils ne rendoient pas le public témoin de cestnnusemens.
Et ce qui est encore plus incroyable , c’est que M. de Voltaire aimoit ces ordures ; il les employoil quelquefois , même dans sa prose et en sou nom ; avouons-le, pour n’y plus revenir. Quand sa bile éloit allumée , il se permettoit quekpiefois de ces misérables pointes, dignes tout au plus de Scarron, àe Rabelais, ou plutôt du père Garasse, qu’il a tant décrié.
En reprochant à la Sorbonne son décret contre Bélisaire, il l’attribue à un bachelier Ubicuistre,
POETE COMIQUE. t&3
parce qne le mot Ubiquiste a&x assez fréquemment employé dans l’école. M. l’abbé Ribcdlier, il l’appeloit JUbaudier; àeSabatier, ilfaisoit tantôt savatier, tantôt sabotier, etc. ; et il impriraoit tout cela. Ges allégories, comme il l’a dit bû-meme de celles dupère Garasse , sont un peu dififér entes de celles de Virgile et di Ovide; et je ne vois pas comment , et», se les permettant, il pouvoit faire un crime au jésuite d’avoir appelé Théophile un veau, parce que le nom> de famille de celui-ci étoit Viaud.
Rougissons de cette foiblesse , dont je parle 'ici, parce qu’dle est imlheureusement consmtéc par des monumens publics , et pour ne pas paroître l’avoir dissimulée, plutôtquepourla faire remarquer. Plaignons M. de /^o/taire de n’avoir pas eu, ou de n’avpir pas consulté des amis assez délicats, assez jaloux de sa gloire, pour l’éclairer sur cet abus, sur cet opprobre de ses talens. Souhaitons qu’il se trouve un jour mr éditeur de ses ouvrages assez courageux pour 'en faire disparoîtreces taches affligeantes ’. J’ose croire même qu’on s’apercevroità peine delà suppression de toutes ses comédies , hors celles qui se jouent encore. Elles n’ont, ni dans le fond, ni dans les détails, rien qui puisse les faire regretter.
' Ce rœu, qui étoit celui d’un honnête honune, et d’on véritable ami de Voltaire, ne parbit pas devoir se réaliser de sitôt : ce n’est pas du moins ce que présagent trois ou quatre éditions complètes, annoncées et publiées presqu’ei» aûme temps.
i66 M. DE VOLTAIRE,
Od réimprime, il est vrai , toujours ensemble les premières et les dernières pièces de Cormille avec celles de son bon temps; mais la disparate est moins sensible. Ce grand homme est souvent un prodige de génie; il n’est jamais un modèle de goût. Par la raison contraire , il semble qu’il faudroit épargner aux lecteurs éclairés de M. de Voltaire, le chagrin de voir les «idroits où il se dément; et à ceux qui ne le sont pas, le danger de ne s’en point apercevoir'.
' Lee raisons qne donne La Harpe du peu de succès de Yoltaire dans le genre de la comédie , nous ont paru le complément nécessaire de ce chapitre : c’est un morceau , d’ailleurs, également remarquable par la justesse des idées, et la nouveauté piquante des aperçus.
M Deux qualités, dit ce critique célèbre , ont dominé ches Voltaire ; une imagination singulièrement mobile et flexible, et une incroyable vivacité d’esprit L’ime lui a servi à merveille dans la tragédie; l’autre lui a nui beaucoup dans la comédie II n’avoit qu’à se laisser aller à son imagination, pour se mettre à la place des personnages tragiques; rien ne lui étoit plus facile, et il trouvoit en loi des passions, des sentimens , de grandes idées , tout ce que recèlent les trésors d’une imagination heureuse et poétique , et il l’avoit. Mais il n’avott pas moins de ce qu’on appelle Vttprit proprement dit : il en avolt infiniment; nul homme n’en eut davantage; et si, dans la tragédie, il n’avoit qu’à suivre l’essor de son imagination , dans la comédie il falloit au contraire se rendre maître de son e^rit , s’en dépouiller absolument , pour SB prendre un subordonné, mais nécessaire, et c’est ce qui lui étoit très-difficile , et peut-être même impossible. En fait d’esprit , il était trop lui pour devenir un autre : c’eût été un effort trop pénible , et tout ce qui demandoit de
l’effort répognoit à la manière d’être de cet honùne extraordinaire, que la nature avoit tellement favorisé qu’il a produit à peu près sans peine tout ce qu’il a fait de bon et de beau. Cet homme qui , communiquant de tous côtés le mouvement irrésistible qui l’entrainoit , a donné son esprit à tout un siècle (et ce n’a pas toujours été, à beaucoup près, pour la gloire et le'bonbeUr du siècle ni de Voltaire) ' , ne pouvoit pas se plier h celui d’un personnage de comédie. Que faisoit-il? Il luidonnoit le sien propre, ou lui en donnoit un qui ne ressembloit à rien : de là, un double inconvénient; ou ses personnages parlent trop bien, et alors c’est l’esprit du poète, c’est la plaisanterie de Voltaire, et l’un et l’autre hors de place; ou bien, s'il étoit trop évidemment averti par la nature des personnages , que ce n’etoit pas lui qui devoit parler, alors, plutôt que de cliercher la leur, ce qui auroit exigé un travail qui lui étoit trop étranger, il trouvoit plus court ^ plus aisé d’en faire autant de bouffons; et au lieu de se déguiser successivement sous plusieurs formes, pour res.sembler :i ces personnages, il prenoit pour tous un masque et une marotte : c’étoit Voltaire en habit de bal , parce qu’il est plus facile de se masquer que de se travestir. •
* Il faut f pouraentlr tout le prix de cette ohaenratiou, s* ** repoiter i
Vépoque où La Harpe la faîioit^ et ee ra^Miler aou enthouiiaime pour •on ancien rnalire.
iG8