M. DE VOLTAIRE, PROSATEUR
en conservant tout au plus pour s’amuser la poésie légère, qui, d’apres l’habitude mécanique de la rime, n’étoit plus pour lui un travail dans aucun sens. Ils prétendoient que cet écrivain auroit beaucoup plus fait pour sa propre renommée, s’il avolt pris ce parti; s’il avoit seulement augmenté sa prose d’autant d’excellens ouvrages , qu’il a grossi la liste de ses tragédies de pièces foibles , enfantées avec moins de peine , il est vrai, mais aussi moins honorables à sa mémoire.
Je dis que ce travail , qu’il a trop préféré , lui a moins coûté : rien n’est si vrai. Je ne veux pas entrer ici dans une discussion en règle sur l’infériorité ou les avantages d’un de ces genres à l’égard de l’autre, ni approfondir longuement lequel est plus pénible de s’assujétir aurhythme cadencé de la poésie, qui gêne quelquefois la marche d’un écrivain, mais qui souvent aussi le soutient et l’aide à soutenir sa folblesseou de s’en créer un à sol-même, dans lequel ne pouvant avoir d’autres guides que le goût et l’oreille, on trouve des juges d’autant plus sévères, qu’une harmonie recherchée ne leur cause aucune distraction , et qu’on ne peut leur donner pour dédommagement la difficulté vaincue, ou pour excuse la difficulté de la vaincre. U ne seroit peut-être pas si difficUe qu’on le pense communémemt, de prouver que la liberté apparente de l’un n’est pas plus compatible avec la médiocrité, que la servitude réelle de l’autre.
D’abord, les excellons prosateurs sont au moins aussi rares que les poètes excellens. En Grèce , on donnoit ce dernier titre aux Homère, aux Héiode
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aux P induré , aux Simonide , aux Anacréon , aux Théocrite, aux Eschyle, aux Sophocle^ aux Euri pide, aux Aristophane, aux Ménandre, aux Craiesipolis et à bien d’autres ^ vous ne trouvez honorés du premier tpji Hérodote , Thucydide, Xénophon, Platon, Aristote, Démosthène ^ et dans des temps bien postérieurs Polyhe et Plutarque. Encore dans plusieurs d’entre ceux-ci, est-ce le sujet qu’on estime, plutôt que le style : ce sont des écrivains judicieux , mais non pas des modèles dans l’art d’écrire.
Le siècle dé Auguste vous offre les Eucrèce, les Térence, les Plaute, les Virgile , \cs Horace, les Ovide , les Catulle, les Tibulle , les Martial, les Juvenal, les Lucain, etc. , regardés , quolqu’avec des degrés de mérite différens , comme l’honneur de la poésie latine. Pour la prose de cette langue , vous n’avez que Tite-Live, Cicéron, Salluste, Tacite; les deux Pline et Sénèque; ce qui ne fait pas , du moins quant au nombre, une balance égale.
Cherchez de même, dans la littérature de toutes les autres nations qui ont cultivé les beaux arts , et peuvent avoir quelque prétention à la gloire , soit de la poésie , soit de l’éloquence; vous trouverez partout la même singularité ; le nombre de ceux qui se sont distingués dans le genre où le développement du talent semble le plus difficile , est toujours au moins égal et souvent supérieur à celui des écrivains qui paroissent s’êli'e bornés à la carrière la plus aisée. 11 faut donc bien que les apparences soient trompeuses sur cette matière, et que l’usage de l’un de ces idiomes
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soit sujet pour le moins à autant de difRcultés que celui de l’autre.
Il y a plus : ne pourroit-on pas dire que la poésie est en quelque sorte le langage de l’enfance de l’esprit humain? C’est en vers que sa foihlcsse bégaie; il ne s’exprime bien en prose , que quand il est formé , quand il a déjà acquis toute sa force. Cherchez dans Fhisloire les origines de tous les peuples , de toutes les législations , de toutes les philosophies : vous trouvez dès la première lueur de dvilisation des poètes et des vers.
Homère a précédé Hérodote} Orphée, hinus; et bien d’autres poètes avoient encore précédé Jïbmèrei Ennius écrivit les annales de Rome en vers hexamètres, avant quç personne eut songé à les rédiger en discours ordinaire. Moïse, le premier prosateur do sa nation, a consigné dans ses livres des cantiques, des hymnes composés par lui-méme , sur une mesure dont il u’étoit pas l’inventeur. Les Hébreux avoient donc eu aussi leur Orphée avant leur Hérodote.
11 en fut de même chez nous : des romances grossières, des^pièces composées de veribarbares , mais mesurés, asservis au retour des rimes et à la suppiht^tion des syllabes , n’ont-elles pas composé longtemps toute notre littérature? Chez les sauvages récemment découverte; chez ceux qui avoient à peine une langue, une société et point d’écriture, il y a voit des jongleurs,' des devins et des poètes.
Ne seroit-on pas en droit d’en conclure que la poésie est l’expression la plus naturelle de l’homme.
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par conséquent la plus facile; et que la prose noble , polie , élevée, comme est nécessairement celle des grands écrivains, en est réellement la perfection , puisqu’on n’arriveà l’une , qu’aprèsla perfection del’autre ?
Enfin, il y a une troisième considération qui n’auroit pas moins de poids, si l’on vouloit agiter sérieusement la question : c’est qu’au moins chez les modernes , tous les prosateurs un peu distingués qui ont voulu faire des vers y ont réussi ; au lieu qu’il est très-rare que les meilleurs poètes, même avec des cfibrts , aient pu donner de la prose passable.
Celte observation n’a lieu , il est vrai , que pour les
écrivains modernes : chez les anciens , par une suite
de la même bizarrerie dont j’ai déjà fait la remarque
ci-dessus , qui sépara sans retour les deux domaines
«de la tragédie et de la comédie, on ne voit pas que la
prose et la poésie aient été cultivées par les mêmes
mains ; aucun des noms que j’ai cités ne peut se trouver
à la fois dans les deux listes. Les historiens , si peu
scrupuleux d’ailleurs sur ces sortes de supercheries,
n’ont pas même supposé de discours en prose à Sci-
pioTij à LéliuSf qui aimoient les vers et qu’on soup^
connoit de travaillera ceux de Térence.
On a conservé quelques épigrammes ordurières attribuées à l’usurpateur célèbre qui fonda l’empire des Césars; mais il n’a pas laissé une ligne de prose; il n’existe pas un madrigal imputé au vrai César, à Tite-Live, à Salluste, à Tacite, à Cicéron ', à tous
’ 11 nous reste beaucoup de vers de Cicéron : tous ne sont
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les prosateurs qui sont encore la gloire de l’éloquence romaine.
Mais dans*nos langues, nées du mélange des idiomes barbares du'nord, avec ceux de la Grèce et de l’Italie, il n’en a pas été de même : si Cervantes et Machiavel ne sont pas à la tête des poètes de leur nation , comme Lis sont les modèles des prosateurs , ils ont eu cependant des succès au théâtre , et par conséquent ne sont pas étrangers à cette division de l’empire poétique. Addisson, l’un des auteurs qui a le plus ennobli la prose angloise, a aussi enrichi le spectacle de Londres d’une de ses meilleures pièces et de plusieurs opéras : Milton, l’Homère de la Grande- Bretagne , est un de ses plus féconds prosateurs , s’il n’est pas un des plus estimés.
En France, tous ces romanciers célèbres qui ont été d’abordl’honneur de notre littérature , et qui semblent aujourd’hui, contfe toute raison, et peut-être contre toute justice , en être, l’opprobre , les Calpre~ nède, les Gomberville, les Scudéry, les Duryer, les Desmarets, les Voiture, etc. , ont passé avec la plus grande facilité d’une carrière à l’autre, et ils avbient commencé par rimer. Les drames, les vers, avoient étél’amusement de leur jeunesse : c’est l’âge mûr qui avoit développé chez eux le goût et le talent de la prose.
Molière, Hamilton, La Motte, Fontenelle, et
pas bons, assurément; mais on en rencontre parfois d’excellens , et qui prouvent , dans ce grand orateur, une certaine habitude de la langue des poètes.
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ipille autres ont eu depuis cette double faculté, et ont obtenu ce double succès , mais toujours de manière à laisser entrevoir que la prose étant l’emploi véritable et sérieux de leurs talens, les formules poétiques ne leur scmbloient qu’un jeu. N’cst-il pas étrange que Corneille, Boileau, La Fontaine, J. B. Rousseau, si supérieurs chacun dans le genre oti ils se sont exercés, soient restés au-dessous meme de la médiocrité, quand ils ont voulu faire des excursions dans l’autre domaine, réputé si accessible; que leur prose ne vaille pas, à beaucoup près, les vers de tous les prosateurs que je viens de citer?
Racine est le seul, non pas qui ait, comme on l’a dit, cueilli les deux palmes avant M. de F oltaire; mais qui , de la hautè poésie, soit descendu à la prose avec grâce et facilité; le seul dont le génie ait conservé le meme éclat, avec la parure recherchée du prétendu langage des dieux, et la noble simplicité du vrai langage des hommes.
, Ne seroit-il pas possible d’expliquer ce fait singulier ; de rendre raison de l’impuissance apparente des uns, et de la fécondité contradictoire en quelque sorte des autres? Je vais hasarder une vérité qui pa~ roîtra peut-être un blasphème à l’inexpérience enthousiaste de la jeunesse; mais dont la réflexion dissipera bientôt le scandale, et qui justiflera même des choses hasardées sans preuve, dans ce siècle philosophe , par des hommes avec qui d’ailleurs je ne me pique pas d’avoir une grande communauté de principes.
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La versification dans toutes les langues n’cst qu’une routine. C’est l’expression qui fait la poésie ; c’est la formule qui fait le vers : celui-ci n’est par conséquent qu’un mécanisme, dont il ne faut que vouloir contracter l’habitude , pour y réussir. Un enfant qri’ou accoutumerolt de bonne, heure à ne parler qii’cn vers hexamètres ou alexandrins , suivant qu’on lui apprendroitlc latin oulefrancois , ne scrolt pas plus embarrassé pour se conformer à ces mesures dans sonlangago ordinaire, que nous ne le sommes tous dans l’usage de eelul que nous avons retenu de nos nourrices.
Je me souviens d’avoir connu autrefois une société de jeunes gens d’esprit , qui s’étolcnt imposé cette loi, quand ils ne se trouvoient «pi’entre eux; quoiqu’ils ne se rassemblassent que deux et souvent qu’une fols par semaine; que par conséquent leur exercice nmeur fût peu suivi, ils avolent acquis une telle facilité, qu’ils falsoient fréquemment trente et quarante vers de suite, sans jamais manquer aux règles; et ils exprimolent tout. Il y en avolt de détestables sans doute; mais il leur cri échappoit souvent d’étonnans.
Si quelque chose me surprend dans cerpi’on raconte des improvisateurs d’Italie , c’est qu’il soient si rares : dans une langue plus riche , plus flexible, plus libre , moins formaliste que la nôtre, je conçois qu’on peut avec quelque travail et de la suite , parvenir à l’usage de la mesure comme de la rime , au polr:t de les trouver sans peine , et sans intervalle , au moment précis, et aussi souvent qu’on eu a besoin.
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Quant k la poésie du style , à'ia grandeur des images , à la vivacité des peintures , c’est autre chose t c’est ce que le travail et l’habitude ne peuvent donner : c’est ce qui dépend du talent : mais ce talent qui fait ce que noos appelons un poète, quand il s’exprime avec des sons rangés , modulés et d’une certaine manière, et d’après de certaines conventions , est-il différent de cdlui qui se manifeste dans les discours d’un orateur par les mêmes sons autrement modifiés ; ou de celui qui , dans la tête d’un philosophe , d’un histonen , se manifeste par des pensées rendues sensiblesau moyen des mêmes paroles , disposées seulement avec moins de recherche, et parées d’ornemens plus simples? Je ne le crois pas.
L’orateur peut hasarder plus d’images , il peut montrer plus de hardiesse que ces deux derniers ; le poète peut se permettre plus d’audace encore , parce que chacun d’eux a un objet différent. C’est le goût qui leur indique à citacun la mesure d’embellissement ou de force qu’ils peuvent donner à leurs expressions, et la forme diverse sous laquelle ils doivent laisser éclater cet enthousiasme , ce développement d’idées qu’on appelle talent, et qui, dans le fond, est absolument le même.
Ainsi , des hommes paisibles qui ne veulent que faire de l’exercice , se promènent modérément sans se fatiguer. Celui qui a une affaire pressante se hâte davantage ; il ne craint pas dans sa marche de paroitre s’agiter avec plus de force : celui qu’une passion violente préoccupe, ou qu’un grand intérêt en-