PROSATEUR
traîne, court avec encore moins de ménagement : il se précipite , il prodigue toutes ses forces : tous trois font de leurs jambes un usage diSérent, quoique ce soit le même organe , et le même principe de mouvement.
Maintenant si, comme le fait le prouve contre la vraisemblance , et même en quelque sorte contre la raison , le plus difficile en apparence est le |dus aisé , dans ce genre d’opérations de l’esprit ; si l’échafaudage sonore dont un poète s’entoure et s’appuie , n’est réellement qu’un résultat de l’habitude, étranger au talent , plus propre à en cacher l’absence , qu’à en ifiiciliter le développement , doit-on être embarrassé à expliquer comment parmi nous les génies supérieurs qui se sont pliés de bonne heure à cette habitude, n’ont pu ensuite s’en affranchir, et paroissent être restés au-dessous d’eux-mêmes, quand ils ont voulu y déroger ?
Prenez deux enfans de constitutions inégales; astreignez le plus robuste à n’oser faire un pas sans .soutien ; à s’étayer dans tous ses mouvemens d’un support dont il ne puisse s’écarter , tandis que l’autre conservant son indépendance, fera un libre usage des ressources dont l’aura doué la nature; le premier, quand il voudra se détacher de son appareil, ne parviendra j amaisà attraper la marche dégagée dusecond, qui au contraire , par caprice ou par amusement , aura bientôt saisi le secret des entraves de l’autre. Voilà pourquoi et comment, dans nos idiomes modernes, le talent d’écrire d’une manière distinguée en prose.
s’est souvent allié avec celui de la versification , tandis que les exemples de cette alliance chez les poètes célèbres sont si rares.
Chez les anciens, on peut donner une autre raison de la division toujours soutenue entre ces deux départemens de la liltéràUire. Peut-être le mécanisme de leur versification , fondé sur un autre génie dans les langues , sur une autre conformation dansles vers , étoit-il un obstacle encore plus réel, plus sensilde , aux excui'sions qui les auroient unis.
Dans le grec , dans le latin , chaque mot avoit nonseulement sa valeur harmonique , et le temps de sa durée musicale , pour ainsi dire , déterminé par des lois qu’on ne pouvoit enfreindre; mais il y en avoit beaucoup qui étoient exclus delà poésie par l’espèce, ou l’arrangement des syllabes qui les composoient ; d’autres y prenoient un sens qu’ils n’avoicot point dans la prose. Le lecteur se prêtoit à ces hardiesses , qui même devenoient souvent des beautés : mais le poète, en quittant un de ces districts dont il connoissoit à fond les ressources comme les gênes , n’auroit peut-être senti que la disette de l’autre, sans en soup çonner l’abondance, faute d’y être accoutumé.
, Nos langues modernes n’ont ni celte prosodie , ni cette liberté , ni cette privation : il n’y a point de mots bannis matériellement de nos vers par le nombre et la constitution de leurs parties. Le fameux esse videatur de Cicéron, seroit commun en Italie, en Angleterre, en Espagne, en France, au poète, comme à l’orateur : mais dans aucun de ces idiomes.