‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 23 sur 34 · DE SES OUVRAGES SUR LA RELIGIOH · texte numérisé non relu

DE SES OUVRAGES SUR LA RELIGIOH

Pious void enfin n celle de tontes les voies qui ont conduit cet homme étonnant à la réputation par la* quelle il a paru le plus jaloux de se distinguer ; celle oh il a marché constamment toute sa vie, et à laquelle il subordonnoit , pour ainsi dire, ses excursions dans toutes les autres. La philoaophie étoit son idole , sa passion ; et , par ce mot , il cntendoit la haine de ce qu’il appeloit des préjugés; la hardiesse à combattre les opinions reçues dans tons les genres , m»s piincipalement dans ce qui concerne la religion.

Sa manière de traiter ces objets importans, lui a concilié, comme je l’ai observé à l’occasion de l’un de ses poëmes épiques, les sufiragcs delà jeunesse, encore moins modérée dans son admiration que dans sa haine j ceux des femmes, distraites, trop faciles à séduire par ce qui les amuse, pour avoir pu résister à des bons mots donnés pour dés raisons; ceux de ht plupart des gens du monde, rarement instruits, encore plus rarement capables de réfléchir, et

fii4 M. DE VOLTAIRE,

donnant toujours le ton aux femmes, ouïe recevant d’elles , oht d& se trouver d’aooord dans leur estime pour un homme qui les faisoit rire , en leur parlant des objets les plus sérieux.

D’un autre côté, les dévots des deux sexes, les hommes graves qui regardent la religion comme la sauvegarde des mœurs et du repos public; les pré-' très dont le ministère est de la prêcher, et qui s© persuadent tout naturellement que leur devoir est de la défendre, ont conçu une horreur raisonnée pour un homme qui s’en déclaroit ouvertement l’cnnetni. Ils ont voué ii i’aoaihème sa mrâioire et sa philosophie: ils l’ont proscrit comme un corrupteur public d’autant plus dangereux , que ses poisons éioient, disoient-ils, présentés comme des remèdes; tpt’ü ne feignoit un ardent amour de lu vérité, que pour mieux accréditer ses ciTeurs; et, qu’en multipliant les blasphèmes , il les- oouvroit d’une apparence de raison si imposante, dStne gaHé si propre à séduire, ^’il s’assut'oit presque autant de complices que de lecteurs.

Entre ces deux jugemems si dificrens, rap}>réciateur impartial sera forcé , après une mûre réflexion , de pencher pour le pins sévère. L’admiratioa, qu’d ne peut refuser aux takns de l’écrivain , s'aflbiblit qtiaad il vem chercher qtvel bien a feit le philosophe.

Ce n’est pas oepeiïdant qu^U cette quahté même M. de Voüdir* n’ait rendu quelques services à la société. Etant, de tous les hommes qui ont jamaisi écrit, celui qu’on a lu le {dus universellement, edui

qui a eu au plus haut degré Part de rendre ses idées avec clarté, et de les insinuer dans les esprits, il a fait un nombre in Qui de prosélytes, et l’on doit l’en remercier, quand ces idées se sont trouvées conformes au bien public,' à l’avantage général. Or, il en a eu, et beauiioup, de cette espèce, sur la littérature, sur l’édu'cution , sur le gouvernement , sur la législation , .snr la jurisprudence m^e.

Quoiqu’il n’ait pas distinctement opéré de réforme , parce qu’il n’avoit point de pouvoir, il a influé sur l’esprit général qui les produit à la longue, et il a fait une vraie révolution dans cet esprit. Les mœurs sont devenues , non pas plus pures , mais au moins plus douces, et les yeux plus ouverts sur ce qui pouvoit les blesser. Des arrêts cpti , trante ans plutôt , n’auroient pas excité la moindre sensation ^ ont été cassés par la voix publique, qui a forcé le gouvernement de ratifier ce cri de la rais(m et de la justice. Des démêlés, moitié politiques, moitié religieux , qui, au commencement de ce siècle, et peutêtre encore plus tard , auroient amené des violences et des persécutions, n’ont excité aucun intérêt. L’iudiirérence générale les a rendue moins vifs, et leurs suites moins Itmgues , moins fâcheuses : ce qui peutêtre les préviendra par la sujte , et sauvera k nos enfans les fléaux qui ont affligé et scandalisé nos pères ' .

* Ainsi pensoit, et devoit s’exprimer Linguet, en lySftj mais combien le d*êpotUme révolutionnaire a fait regretter depuis les abus et les erreurs même ds eeUe autorité dtspor

3i6 M. de voltaire,

Il faut être juste , et convenir que c’est en graiide partie à M. de Voltaire qu’on en a l’oWigation. Jusque-là il n’est que louable : il a des droits à la reconnoissance de ses contemporains, comme de la posr térité.

J’irai même plus loin : s’il s’étoit borné, en parlant de la religion , à montrer eombien , sous prétexte d’en faire valoir les privilèges , on s’est souvent écarté de son esprit, et à quel point les passions ont qnelquefois prévalu sur sa morale j si, en retraçant avec vigueur les attentats du fanatisme, les scandales de la superstition , le^ turpitudes de l’avarice , déguisée sous ime forme respectable , il avoit eu soin de dire aux hommes ; « Ces horreurs ne sont pas moins op>- « posées à la vraie religion qu’à la raison; » idée si bien exprimée dans Alzire :

Ils ont le même Dieu , mon dis , mais ils l’outragent ;

quand même il aurait quelquefois paré des grâces de son style ces maximes sérieuses, et employé la plaisanterie pour décréditer les erreurs contraires, il auroit encore mérité le nom de bienfaiteur du genre humain.

P&r malheur, il ne s’est pas renfermé dans ces bornes. Ce n’est pas à émonder l’arbre qu’il a paru

tique, contre laquelle s’élevoient bien moins le cri de ta raison et la voix publique, que les clameurs d’une révolte raisonnée, et d’un public qui se composoit de quelques sophistes séditieux !

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prétendre ) maïs à le déradiner. Dans ses dernières années surtout, il a paru possédé d’un fanatisme anti- religieux, encore plus violent que celui dont il accusoit les prêtres, devenus l’objet du sien. Certainement jamais enthousiaste d’aucune secte, d’aucune réforme, ne s’est permis contre les incrédules des sorties aussi violentes, aussi cruelles, qu’il en a multiplié sans nombre contre le christianisme. Sa haine, contre cette religion étoit devenue universelle , une véritable manie j elle occupoit toutes ses facultés , en les altérant, et l’entraînoit souvent à choquer lés r^les de la logique , autant que celles de la décence. Je n’en citerai ici qu’une preuve , tirée de son théâtre , mais d’une pièce où il s’occupoit plus de sa philo-r Sophie que de la poésie.

Dans Olympie, c’est le caractère de Joad, et en général celui du sacerdoce, qu’il se proposoit de rendre odieux. C’est l’esprit factieux, intrigant et despotique , attribué* par lui aux prêtres chrétiens qu’il vouloit peindre et décrier, en traçant le portrait d’un pontife exempt de tous ces vices. Afin qu’on ne pût pas se tromper sur ses intenüons , il a eu soin de les expliquer lui-même, dans les remarques qui suivent la pièce.

Il y dit en propres termes : « De quel droit le a prêtre Joad arme-t-il scs lévites contre la reine à 4 C laquelle il a fiiit serment de fidélité ? De quel droit « la fait-il massacrer dans la plus extrême vieillesse?. , . « Appartenait-il à Joad de conspirer contre elle, et « de la tuer? U était son sujet j et certainement,

ji8 M. DE. VOLTAIRE,

« dans nos mœurs et dans nos lois, il n’ëtait pas pins « permis à Joad de faire assassiner sa reine , qu’il « n’eût été permis à l’archevêque de Cantorbéry de « faire assassiner EUsabeih, parce qu’dle avait fait a condamner Marie Stuart. «

Assurément la comparaison n’est pas juste, mais le raisonnement ne l’est pas davantage. Comment Joad éloit-il sujet à^Alhalie ? Comment étoit-elle devenue sa reinel C’étoit une étrangère , nue usurpatrice : elle occupoit le trône , mais après l'avoir inondé du sang de tous les princes queleur naissance y appeloit. D’où M. de Voltaire sait-il que/ooflflui avoit prêté serment de fidélitél Quand par politique il auroit consenti à lui rendre cet hommage , en seroit-ce assez pour nous autoriser à nommer révolte, assassinat, la révolution dirigée par celui qui rappelait à la couronne le légitime héritier sauvé par ses soins?

Supposons que Catherine de Médicis eût fait assassiner Henri III, et se fût emparée de la courouite de France, comme Athcdie de celle de Jérusalem ; Kpü Henri IV, à cette époque , n’eût été qu’un enfant ; qu’un archevêque de Paris eût trouvé moyen de le soustraire aux meurtriers et aux enxpoisonneurs , et qu’à la majorité du jeune prince ü l’eût présenté au peuple; qu’il en fût résulté un soulèvement général où l’usurpatrice eût péri, accuseroit.- on le prélat d’avoir violé sa foi, d’avoir conspiré contee sa reine, de l’avoir assassinée ?

Les exemples de cette injustice., de ces écarts do

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M. de Voltaire sont nombreux dans ses ouvrage» philosophiques. 11 a dit quelque part :

J’ai plus fait ea mon temps que Luthtr et Calvin. ,

Cela est vrai en tout sens, mais surtout en ce que ces réformateurs célèbres ne parloient que de réparas l’édifice : ils ne le renversoient pas; ils élaguoient les additions dont, suivant eux, la pureté du dogm» a voit été souillée; mais le fond -du culte, ils le respectoient ; et lors même que les liens qui les alta-» choient au centre de la catholicité ont été rompus , ü leur est encore resté l’évangile pour r^e de foi et de conduite ; mais dans la réforme de M. de oUaire, que reste-t-il pour servir d’encouragement aux foir blés , de consolation aux malheureux , de frein au% médians, de signe d’union à tous les hommes?

« Le Théisme, a-t-il toujours dit, l’idée d’un Die» vengeur et rémunérateur^ c’est la religion des grand» génies dans tous les siècles ; c’est celle des Julien ^ des Marc-Aurele, des Cicéron, àc^Scipion, etp, Pourquoi , ayant autantd’esprit que Cménon, auroisje respecté la religion de mon temps pins qu’il ne respectoit celle du sien ? Ses ouvrages philqsophiquc» sont des cours complets d’incrédulité; et on les imprime pour l’éducation de notre jeunesse, on les réimprime ad usum Delphinia pourquoi serois-je coupable en me permettant ce qu’on le récompense en qudque sorte par ces honneurs d’avoir hasardé? , La censure que vous faites de ma prétendue bar-

. ajo M. DE VOLTA.IRE,

diesse n’est qu’une suite de votre inconséquence. Je ne puis pas faire , en attaquant ce que vous croyez, plus de mal que lui , qui annonce hautement qu’il doute de tout : la tolérance de tous les siècles e^ers son scepticisme , prouve que cette vertu n’est point nuisible ; pourquoi n’en useriez-vous pas de même envers moi? »

Voilà à peu près le résumé de tout ce qu’a dit M. de V oltairfi pour justifier ses incursions antireligicnses. Il y a long-temps^ que j’ai annoncé ma manière de penser sur cette matière: laissant le dogme à ceux dont l’état est de l’enseigner et de le défendre, j« n’ai jamais envisagé le culte que du côté politique: ee n’est point en qualité de missionnaire, mais do • philosophe, que je répondrois à M. de F’oltaire en ces termes.

Vous avez une idée très-fausse de la tolérance, et > vous vous appuyez avec aussi peu de raison del’exemple de Cicéron: les circdnstances qui changent tout, ne sont point les memes, au premier siècle de notre ère , et au dix-huitième.

■ 1.® Du temps de cet orateur, non seulement le peuple, mais même la meilleure bourgeoisie ne lisoit point. Le prix excessif des livres , la difficulté de s’en procurer, même pour de l’argent, les réduîsoilà n’être < qu’un objet deluxe, et par conséquent un apanage de l’opulence , une des jouissances de la richesse. Ainsi toutes les opinions débattues dans les écoles , ou par écrit, ne parvenoient qu’aux oisifs qui avoient du temps à perdre pour aller entendre ces soites de

PHILOSOPHE.. aflr>

Uièses philosophiques , ou aux hommes aisés qui s’en amusoient dans le cabinet : ce quicomposoilà peine, même à Rome , et dans ce siècle-H , la millième partie de la nation.

a.” Cicéron f en traitant de ces objets de philoso-’ phie , les traitoit philosophiquement ; son style étoit conforme à la gravité du sujet. S’il imitoit Platon par la tournure familière du dialogue , il ne l’imitoit pas moins par la sévérité avec laquelle il s’interdisoic tout ce qui auroit paru tendre à la plaisanterie. Il ne se permettoit d’autre ornement que la clarté et l’élégance; raison de plus pour assurer qu’il ne clierchoit des lecteurs que dans un ordre très -resserré de la société.

3." Quelque impression que pût faire sur ce peut nombre de lecteurs , et même sur un plus grand, si l’on veut , l’opinion de Cicérony elle ne pouvoit nuire bien considérablement, puisque le paganisme dont il révoquoit en doute les divinités , n’avoit point de dogmes. 11 consistoit en cérémonies, en rites assez indifierens, pour lesquels il n’étoit pas à craindre que personne s’enflammât, dès que la politique avoit cessé de les placer au rang de ses principaux ressorts.

D’on autre côté, la mythologie même dont il apprenoit à ne plus révérer les chimères, n’offroit ni^ des exemples assez honnêtes , ni des préceptes assez' sages, pour que la philosophie qui la décréditoit pût paroitre dangereuse. Assurément les principes d’une morale épurée, rectifiée par la raison et l’amour du '

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bien public , telle que celle qu’il développe dons Offices, etc. , valoient bien , pour la société , l’histoire de Mercure, dieu des voleurs, ou celle des filets de Vulcain. L’ordre général ne perdoit rien au mépris où tomboient les autels dédiés au protecteur du lar-> ein , ou au modèle de l’infidélité conjugale.

4.* Quant à l’indulgence que l’on a aujourd’hui pour ses raisonnerais philosophiques ; quant à l’emploi que l’on fait sans scrupule et sans inquiétude de ses ouvrages dans nos écoles; quant à la tranquillité avec laquelle on les voit entre les mains de tous les ordres de lecteurs , l’inconséquence qui se trouveroit dans cette conduite, s’il y en avoit, ne vous justifie^ roit pas. L’habitude , la différence des idiomes , ce nom èl ancien, et la vénération qu’il inspire, excuseroient la sécurité des instituteurs et des gouvernemens ; mais au fond il n’y a point d’inconséquence à leur reprocher sur cet article.

Ce sont les dieux , c’est la religion de son temps que l’orateur romain apprécie ; ce sont les rêves du paganisme qu’il traite comme des illusions puériles. Or ces dieux , cette religion , sont en effet évanouis. Il n’est pas à craindre que les réflexions d’un philosophe pqyen, sur les poulets sacrés ou sur les aventures de Jupiter, fassent naître k un lecteur moderne des doutes sur les mystères de la foi chrétienne. On peut laisser les élèves y chercher un modèle de la pureté d’une langue qu’ils étudiât, sans appréhender qu’ils en rapportent des impressions capables de changer leur croyance.

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Mais pouTCt-vous vous approprier aucune de ces excuses? Les temps sont-ils les mêmes? Notre culte, nos princi))cs religieux , nos dogmes ressemblent-ils aux fables dont s’est moqué Cicéron? L’effet de vos livres, leur but, leur ton peuvent-ils se comparer à l’effet, au but, au ton des siens? Votre objet, en écrivant, a été évidemment d’être lu par des hommes rie tous les âges , de toutes les conditions, surtout rians vos traités sur la religion. Les plaisanteries que vous y avez prodiguées ne peuvent pas avoir eu d’autre objet. La forme même de ces pamphlets , toujours courts , et par conséquent faciles à se procurer , à lire, k retenir, et de plus à la portée , cpiant au prix , de tous les curieux , est un indice qui décèle votre but secret. C’est donc surtout le grand nombre, le peuple , que vous avez voulu séduire , ou', si vous voulez , persuader ; or, en cela , quel bien avez- vous pu vous proposer ?

Je vous louerai, si vous voulez, d’avoir rendu ridicules les querriles du jansénisme , et odieuses les persécutions du dernier siècle contre les calvinistes : sans doute l’opiniâtreté â exiger des jansénistes une rétractation indifférente étoit aussi extravagante, que leur obstination à la refuser; l’expulsion ries calvinistes, ou du moins les conditions auxquelles on leur vendoit le droit de respirer l’air de leur patrie, étoient cruelles. Vous avez très-bien fait d’exposer à la risée ou à l’horreur publique, ces deux traits de délire et de despotisme ; mais en est-il de meme de vos réfiexious dérisoires, de vos intarissables plai-

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santeries sur tout ce que l’Eglise chrétienne présente comme sacré à l’adoration des peuples ?

Vous réclamez sans cesse les privilèges de la tolérance , et moi aussi ; mais vous les faites consister dans des droits qu’assurément ils n’ont jamais pu donner. La tolérance se home à ne point gêner les opinions intérieures , ni même les actions extérieures , autant qu’elles n’intéressent pas l’ordre public ; à laisser chacun , dans ce qui le concerne personnellement , suivre sa conscience et sa volonté, mais non pas à lui* permettre de travailler à changer, à maîtriser celles des autres.

Ainsi, remplissez les devoirs publics de la religion, ou ne les remplissez pas ; tant que vous vous bornerez à une simple omission silencieuse , je crois que la police n’a pas même le droit de s’en apercevoir. En vous refusant à ces observances salutaires , vous ne compromettez que votre âme propre; les magistrats et les pasteurs ne peuvent que vous exhorter et vous plaindre; quand ils- souffrent en paix votre éloignement, ils remplissent leur devoir: ils sont tolérans.

Mais si vous rendez ces observances ridicules aux voisins ; si vous leur inspirez du mépris pour les mystères qu’on y célèbre , vous dogmatisez , vous troublez l’ordre public ; vous êtes intolérant vousmême , puisque vous prétendez détruire la foi de gens qui pardonnoient à votre incrédulité. Dès lors vous êtes criminel; et, si l’on ne vous réprime, vous pouvez faire beaucoup de mal.

Si vous alliez injurier un roi dans son palais , crier

^ PHILOSOPHE. aaS

faut :étr£ £911 pour lai xietpaudor des grâces , p»ar respecter ses ministres , et le bi-aver en pré-r awcc de ses tcountisans : quel est le capitaine de ses gardes , quel est le simple garde , quel est le dernier de $(9$ ofHdiers qui ne courroit pas le venger? Quel le spectateur, fût- il {dus philosophe que Julien, 9U Cieéron, quimcroit les blâmer? Et si dans l’ardeur d’un eèle , ou sincère , <ou polidcpie , ils voua makraitoiçnt , seriezrvous bien en droit de crâer 4 i’pppression , à la tyrannie?

Vpus v/oulez détruire le sacerdoce! Vous ne voulez que des magistrats, et des soldats! Mais quand le souverain, emporté par ses passions, aura violé les lois ) quand il vous aura , comme David, fait assassiner pour rendre votre femme veuve , et l’épouser { quand il aura , comme Théodose, proscrit , et livré au massacre un peuple entier , rassemblé pour jouir de vos talens au théâtre, sont-ce des homme» de rpbe qui arrêteront sa main , ou le forceront à pleurer son orinie? Sont-ce U&Joab qui lui imposeront une pénitence , et l’obligeront à constater par des monumens publics son repentir?

(Çe fut un ecclésiastique qui vint dire de la part de Dieu au père de Salomon : Tu as péché. Dans le temps du massacre de Thessalonique , on peut supposer que l’euipire romain étoit rempli de gens de loi vertueux, de généraux d’armée {deins de générosité. La lâche fureur du prince ne trouva cependant parmi eux que des approbateurs et des ministres : sans le courage héroïque d’un prêtre, elle restoit impunie.

Quelle punition, dites -vous, quelle réparation pour sept mille assassinats, que lapécessité de s’abstenir pendant quelques mois d’aller à la messe ! Sans doute le crime étoit grand , et le châtiment l^er. Mais si saint Ambroise en avoit employé un plus rigoureux , vous l’accuseriez de despotisme et de révolte. 11 s’agissoit moins d’expier la faute passée, que d’en prévenir une nouvelle : il falloit pimir le prince sans l’avilir, l’enchaîner sans l’efiaroucher , assurer la vie des sujets, sans aigrir l’âme du maître. La conduite

Ambroise me paroît un chef- d’oeuvre de rigueur religieuse , et d’indulgence politique.

Gardons-nous de briser cette barrière, seule défense des infortunés sujets contre les monstres qui ne s’abaissent à ramper autour d’un trône que pour acquérir le droit de les dévorer. 11 est indiSerent sans doute au repos puldic que vingt, ou cent philosophes méditent, combinent, s’égarent dans l’obscurité , pourvu que leurs systèmes , Vrais ou faux , y restent ; mais il ne l’est pas que leur indépendance ; leur hardiesse s’étendent jusqu’aux sujets à qui il faut des guides^ jusqu’aux maîtres à qui il faut un frein ; et ce frein ne peut consister que dans les préceptes d’un Dieu supérieur aux rois mêmes ; il ne peut être déposé que dans la main de ses ministres. 11 faut donc un Dieu qui parle; il faut des ministres qui rappellent ses commandemens.

Ils en abuseront!.... Cela'se peut : mais n’y auroitil pas plus de danger encore dans une licence absolue? Le seul moyen de prévenir celui-là, c’est d«

rendre le clergé vertueux ; et de lui-méme son propre imérêt le porte à l’être. Dans un siècle éclairé , l’efficacité de ses remontrances dépend surtout du respect qu’U inspire : un prêtre prévaricateur est nécessairement le plus lâche et le plus méprisé des hommes . Si saint Ambroise n’avoit pas été un prélat irrépréhensible , les courtisans auroient ri de sa résistance , et même il n’en auroit pas fait. . . .

Quand donc, hors les siècles d’ignorance, le clergé sera assez respecté pour que son ministère soit redoutable , il ne sera jamais dangereux, parce que la.vénération publique ne s’accorde alors aux prêtres, qu’autant que leurs mœurs et leur conduite sont conformes à leur morale ; et que, par tout pays, la religion qui leur ordonne la fermeté, leur défend non moins sévèrement l’intrigue. Mais avilir cette religion, est-ce leur inspirer le désir de l’honorer par leurs mœurs?-

Mais , dites-vous , pourquoi des mystères, pourtjuoi des dogmes? Pourquoi cette foi exigée à des choses* absurdes qui choquent la raison , et qu’ on ne peut même feindre d’admettre , san^ rougir d’avoir été jugé capable de les croire?

Je laisse toujours aux théologiens, aux pasteurs honorés de ce ministère , le soin de justifier la révélation , d’en établir la vérité ; mais je vous demande', au nom de cette même raison dont vous croyez défendre les droits, ce que vous trouvez d’humiliant pour elle dans ces mystères ! Ds sonvincompréhensiblesy comme l’ont déjà observé des écrivains plus éloquens que moi 5 mais s’ensuit-il de là nécessaire-

meotqn’ilssoienlaè«a/Yfes? Tout n’çst-il pas mystère pour vous dans la nature, et touty-est-il extravagant, impossible, absurde?

N’«st-ce [MIS tm mystère par exemplcque la Ws/on? .Comprencï-vous comment ce rayon , qui est invisible quand il n’est réfléchi par aucun ol:^et, acquiert, en se moulant sur im corps, la faculté de frapper votre œil et d’ébranler votre rétuie ? Comprenez- vous comment alors ce n’est pas même lui qui est sensible, mais la surface dont U a reçu l’empreinte en la choquant?

Ce miracle usuel, ce mystère journalier, vous y croyez pourtant , vous en faites usage , vous ne vous trouvez point bnmilié de jouir d’un beau paysage , d’ua magnifique point de vue , quoique la manière dont il rassemble l’immensité des objets qu’il fait couler sur votre nerf optique vous soit incompréhensible; pourquoi donc êtes- vous plus délicat ou plus ombrageux sur les mystères de la religion ?

La ibinedépend pas de vous ! Soit; mais le silence ÆSt en votre pouvoic : encore une Ibis , qui vous force à le rompre ? On n’exigeroit pas d’an «veugle-uéqu’il crût aux prodiges -de la lumière : l’oi^ne nécessaire pour en avoir quelque idée lui manque. S’il se conlentoit de les nier tout bas , on se contenteredt de le plaindre: si même en âwant la voix, il se bomoit à dite dans sa chambre que ce sont des abstudités, et qu’il faut être üiibécille pour les admettre; quand il prodigneroit les plaisanteries, et les lîonnes même, ce qui ne lui seroit pas difficile pour appuyer son sys-

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téme, l’indulgence accompagneroit encore la pilié.

Mais s’il se mettoit à crier dans la rue que ceux qui souQrent des fcnélres à leurs apparteinens sont des dupes , et les architectes qui les pratiquent des scélérats -, si avec des pierres et son bâton il cornmençoit à les briser^ si à ses cris d’autres aveugles , et même des clairvoyans mabintemionoés , se ramassoient, et que tout annonçât le désir, avec les symptômes d’une émeute, uefaudroit-il pas accourir; ne faudroit-il pas user de sévérité envers le prédicateur et ses prosélytes?

Si les cérémonies religieuses entrainoient aujourd’hui, comme autrefois, cet appareil sanguiiiaire et effrayant qui souilloit les temples ; si vos organes y étoient déchirés par les cris des victimes, blessés par l’odeur des graisses , des chairs brûlées ou du sang répandu , votre répugnance seroit excusable , quoique vous ne pussiez pas la justifier par l’exemple de ces grands hommes que vous citez comme vos prédécesseurs et vos modèles , dans la révolte contre les cultes de leur temps.

Le philosophe non seulement ne méprisoit, ne fuyoit pas les sacrifices , mais il y assistoit ; mais ily opéroit; il étoit grand-prêtre, et donuoitl’exerople à ces pontifes bouchers dont il s’applaudissoit d’être le chef. Scipion cité, accusé devant le peuple romain, dédaigna de se justifier; mais il ne dédaigna point d’aller rendre grâces aux dieux des victoires qui lui sembloient suffisantes pour son apologie : il quitta fièrement le tribunal où l’on sembloit vouloir le ju-

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ger , mais ce fut pour aller s’humilier aux pieds des autels, et les charger de victimes. Socrate, en mourant martyr du théisme , ordonna de sacrifier un coq à Escalope. Ses dernières paroles furent un hommage aux dieux , ^ la religion de son pays.

’ Ainsi , quand vous seriez né sous un culte qui demandât physiquement le sang des animaux, pour avoir droit d’excuser, par l’exemple de ces hommes célèbres, votre incrédulité intérieure, il faudroit aussi les imiter dans leur condescendance extérieure pour les usages et les rites établis. Mais le christianisme a purgé ses sanctuaires de cette barbîl^ie afiligeante; il a substitué à ces massacres une offrande douce, paisible , qui ne choque ni les yeux , ni l’esprit ; physiquement même , elle est le symbole de la paix et de l’union ; à ne l’envisager que du côté politique, elle ne peut inspirer que la concorde, l’amour des hommes et la reconnoissance pour la divinité. Quand ce culte n’auroit que ce seul avantage , c’en sèrolt assez pour mériter les égards d’un philosopjie humain ; et sa puissance actuelle, la profondeur de ses racines, l’impossibilité de l’arracher, sans ébranler toutes les constitutions civiles auxquelles il est maintenant incorporé , sont d’autres considérations décisives, qui sufbroient pour interdire à des Confucius vraiment bienfaisans , le désir même de sa destrnetion , quand elle seroit possible.

Et combien d’autres motifs encore , même en admettant cette possibilité, se réunlroient pour imposer silence à de véritables philosophes^ à des hommes

^ PHILOSOPHE. a3i

plus jaloux d’affermir ]a:paix , l’union dans lasociëtë, que du triste honneur de se faire une réputation, en attaquant , en brisant les liens qui en rapprochent et en contiennent respectivement toutes les classes?

Je n’examine point si ce théisme, tant vanté aujourd’iiui^ n’est pas réellement un athéisme déguisé par ce léger adoucissement de nom ; si ce Dieu, relégué, sans prêtres et sans ministres , dans le ciel intellectuel oh il se cache, est un être beaucoup plus effectif que le dieu sourd , muet , aveugle et insouciant ^Epicure.

Je n’examine pas si cette communion volontaire , spirituelle et secrète, cet hommage intérieur rendu tacitement à un Dieu sans influence sensible, et indiqué uniquement par la raison , est un frein aussi sûr, aussi efficace pour les passions et les désirs contraires à l’ordre général , qu’une religion soutenue par l’appareil de ses cérémoiiies , par la pureté de sa morale , par la majesté de ses dogmes, par la pompe même qui entoure ses ministres. Je le suppose.

Je suppose encore que son ascendant sera le même sur tous les hommes, sur tous les esprits , sur toutes les classes de la société. Je suppose que le philosophe, parlant froidement au nom de la raison, et discutant, loin de l’occasion, l’avantage ou le désavantage qu’il y auroit, soit à résister, soit à succomber, prendra sur les cœurs autant de pouvoir que le pontife inspiré par Dieu même, promettant de la part de l’Etre tout-puissant des châtimenset des récompenses; réitérant à chaque instant ses menaces et ses promesses

a3a M. DE VOLtAlËE,

pour l’avémr y et exerçant dès le présent néé Jt<ricRc“ tion sévère, et redoutable parlerapport qu’cBeaavéef les ingcmens fntors. Je suppose' tout cela ; et ce n^CSt pas sans doute faire tort à la philosôplrie, que de Itn accorder une telle égalité d’effets et dé puissance.

Eh bien! dans ce cas- là même, entre deux manières d’assuter l’ordre qui anroient une efficacité pareille , la préférence ne serOit-elle pas doe à ceHé qui est établie? Voilà un édifice qüi m’asstireùn abri suffisant pour tons mes besoins; seriéz-totis excu-' sable de le renverser, uniquement parce que voua pourriez 'en substituer un antre qui âuroit le même avantage?

C’est le bon ordre , c’est l’amonr de la vertu , c’est la fraternité entre les homnïés qUe ta faire régner lé théisme : je le vetix ; mais la religion a-^-elle un anlré but? Ses ministres auront des passions; mais \oi philosophes en soront-ila exempts?

Elle a un appareil gênant, elle a des pratiques fatigantes , elle exige une docüilé peu agréable : seS prêtres Veulent non seulement qu’on les croie, mais aussi qu’on les respecte. Cela est vrai; mais, quand on ne la regarderoit loüjoors, ainsi que vous le voulez , que comme Un établissement purement civil j CorameuneirtstitUtion pOlltiqiié destinée à consolider l’édifice social, à assurer le repos général de toutes les peuplades qui se réunissent pour vivre en commiin, cet appareil, ces pratiques , cette soumission, ce respect , ne seroii-ce pas des choses nécessaires ?

Contestoz-vous à un souverain le droit d’à Voir des

PHILOSOPHE. aS5

gardes, à un magistrat cèlüi d’avoir des licteurs, des appariteurs, desl)uissiers,etc.?Regardez-^ous comme une usurpation de leur part, les hommages qu’on leur rend et la vénération qn’ils eiigout? Pourquoi' donc cet acharnement à les trouver injastes, humilians , quand c’est à une mitre ou à une étole qu’ils s’adressent , lorsque vous les approuvez «ivers ms diadème, ou un cordon bleu^ jaune on rouge ?

Assurément rien n’est moins philosophique , rien n’est plus puéril même que cette distinction. On l’excuseroit dans le peuple , dans ces hommes igno- ■ rans et grossiers que l’apparence seule détermine , et qui, trouvant les évolutions militaires plus impo^* santés que les cérémonies eedésiastiques ^ sd préie^ roient avec moins de répugnance à fléchir Id genon devant l’ordonnateur impérieux qui commande les premières , que devant le chef paisible qui dirige celles-ci : mais des hommes éclairés , des hommes qui se vantent d’écarter tous les préjugés , qui veulent tout réduire à la valeur réelle des choses , peuvent-ils être ainsi dupes du rapport de leurs yeux , et se croire humiliés de vénérer un uniforme plutôt qu’un autre ?

Tous rougissez d’être éontraint à des ddereoces pour un duré , pour un évêque ; mais bientôt vous trouverez incommodes celles qu’il faüt avoir pour un shérifl*, pour un alderman, pour un bailli, pour un chancelier , pour un roi : toutes ces gradations de l^obéissanco se touclmnl , et se soutiennent l’une par Tantre : votre philosophie seroit môme iuconsé-

quénle, si ayant une fois brisé un de ces jougs, elle respectoit plus scrupuleusement le second. En les regardant toujours tous deux comme des institutions purement humaines , encore une fois , il faut qu’ils aient la même force ou la même caducité : c’est donc réellement le plus affreux désordre que vous tendez à introduire, même sans le vouloir : c’est donc de la société entière que vous vous déclarez ennemi , en publiant que vous n’en voulez qu’à ses tyrans.

' Et que serolt-ce, si je suivois jusque dans les / classes inférieures les funestes effets de cette indépendance que vous réclamez au nom de l’Iiumanité , et pour soutenir , dites-vous , la dignité de notre espèce ? Je Continue à ne contester à votre réforme aucun des avantages que vous lui attribuez : je consens toujours à supposer que le théisme une fois l'cçu , accrédité universellement , vaudra pour le bien public autant que tout autre culte ; qu’un pblloso-‘ plie , de son cabinet , échauffera autant les esprits , par un bon traité de morale , qu’un prétUcateur ou un curé par des sermons publics , ou des exhortations particulières et verbales j qu’un coupable ou un homme foible et tenté de l(i devenir , sera rappelé à ses devoirs à l’aspect d’un lycée, comme à celui d’un temple; qu’il se formera même des académies de vertu, comme il y en a de langage, de manipulations physiques ; et que ces beaux esprits , en dissertant élégamment et à leur aise , sur les bonnes mœurs , travailleront avec autant de succès à leur maintien, ^ qu’un clergé nombreux et régulier, dont ce mlnis-

tère est la principale, et même l’unique profession.

Mais pour passer de l’ancienne servitude des esprits à leur nouvelle indépendance, il s’écoulera nécessairement im certain temps. Ce n’est que par le mépris de ces rites, de ces pratiques de l’esclavage , que vous parviendrez à l’élévation sublime et épurée dont se berce votre philosophie. Cet intervalle sera franchi, peut-être sans danger , par quelques âmes plus sensibles , mieux organisées , garanties des tentations par une fortune suffisante, ou par le défaut d’occasions.

Celles-là ne croiront pas leurs devoirs anéantis avec les accessoires qui en avoient précédemment accompagné la théorie. Soit ; mais le peuple, ce peuple que vous croyez essentiel d’éclairer , et qu’il est au moins très-important de contenir ; ce peuple pour qui tout est tentation, parce que dans sa vie toufest privation; ce peuple qui n’a pas luie minute sans besoins , et un mouvement sans contrainte, sera-t-il capable des mêmes réflexions et des mêmes ménagemensVQuand tous les hommes seront devenus philosophes et théistes, ils n’auront plus besoin d’être chrétiens : je le veux ; mais dans le temps de leur éducation , dans l’intervalle employé à les désabuser de ces vieux préjugés, à les imprégner de ces nouvelles lumières, que seront-ils?

Distingueront-ils la vertu qu’U faut aimer et pratiquer toujours , de l’organe qui la prêchoit , organe que vous leur apprenez à détester et à fuir ? Saurontils restreindre aux accompagnemens extérieurs le

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mépris que vous leur recommandez pour les objet» de lent* adoration passée ; et se trouver encore liés par les devoirs , quand ils ne le seront plus par le» pratiques visibles, destinées à leur en rappeler l’observance?

Si vous hésitiez sur la réponse, tons les honnêtes gens , plusieurs de vos partisans même, plusieurs de ceux que vous le plus amusés et pervertis , no la iêroiont-ils pas pour vous? yojez ce qui se passe dans cette société où vous jouissez d’un triomphe si flatteur en apparence, où vous avez réellement formé une école, non pas d’élèves , mais de prédicans aussi zélés, aussi hardis que vous.

Tout y est apprécié , tout y est discuté ; tout y est détruit: mais qu’en arrive- t-U? Demandez-le aux magistrats armés du ministère rigoureux institué pour punir les crimes commis , et vous saurez s’ils ne gémissent pas d’enrvoir multiplier le nombre , en raison de ce que s’aSbiblit le pouvoir du ministère pacifique destiné à les prévenir.

Quant aux délits que la loi ne peut frapper , parce fpi’ils sont ou secrets , ou d’une espèce pour laquelle elle n’a point de châlimens ; quant à ceux qui ne troublent que l’intérieur des familles par la destruction des sentiinens qui en font le bonheur , consultez le ci-i universel, pour savoir si le théisme est plus propre que la religion à les réprimer. Oseriez-vous assurer que ce soient les familles philosophes où se trouvent des enfans plus respectueux , des époux plus unis, des amis plus fidèles, des domestiques

pins sûrs ; et si vons le disiez , votre jrt'opre conscience , votre propre expérience pent-étre n’arréte- •■oit-elle pas cette ass^tion zneasongère, avant <juc votre bouche eût fini de prononcer ?

Et encore , si ces tristes efiets d’une licence vaineïnent décorée par de trop beaux noms , se bomoient à l’enceinte des maisons oti elle se dévdo{>pe avec le plus d’impunité , les vrais philosophes , les vrais am» des hoosmes pourroieiit se contenter d’«i gémir ; mais ils s’étendent à toutes les classes , comme à tous les esprits. Le laquais qui sert à table voit des hommes réputés honnêtes se réunir pour trouver ridioujes ic pasteur qui lui prêchoit la fidélité , «t le ouhe <jui seul lui en assuroit la réoompenec ; il seroit biea ioil>ocille, s’il ue se tronvok pas bientôt ’lm- même ridicule de persister à être fidèle.

•Si une beui'ense organisation , ou ‘ la crainte du gibet l’empêche de réaiôser dans sa conduite la conséquence de ces propos jdus qu’indiscrets , il en sera l’écho et le propagatcfur ; comme un honime sain qui a touché un pestiféré peut conanumiquer la contagion , sans en êU'e atteint lui-même. ■ ' >

Celte épidémie cependant gagne de toutes pam : die pénètre jusqu’à l’ouvrier tapi dans les galetas , jusqu’au paysan mourant de faim et de désespoir dans sa chaumièi'e; ils apprennent à comparer leurs besoiriA*et leur misère, avec la valeor des sdxiptdes qui les perpétuent ; ils cessent d’aMer entendre le ciu*é , qui au prône leur en faisoit espérer un jmir une indemnité; qui halançoit, dans le conlèssioual, les pro-

grès de la tentation de s’y soustraire. Et quel est le résultat de ce terrible affranchissement? N’est-ce pas, de toute nécessité, le crime ou le désespoir? Et l’un ne doit-il pas presque aussi nécessairement naître de l’autre?

C’est ici surtout que l’on sent la prodigieuse différence entre les spéculations arbitraires de la philosophie , et les services de la religion , qui , réunissant une théorie sublime à des pratiques usuelles , est réprimante et consolante tout à la fois. La première recommande bien , à la vérité , la modération , l’obéissance aux lois , le respect pour les propriétés d’autrui ; c’est le langage de la raison , ou plutôt de l’intérêt : la politique seule suffit pour faire sentir que quand on veut exercer des droits soi-même, il faut ménager ceux des autres; mais je ne vols dans' tout cela que des barrières élevées en faveur de l’opulence. Que rend la philosophie à l’indigent, en échange des fers dont elle le charge à l’approche des possessions du riche?

V a-t-elle pénétrer dans sa chaumière , au milieu de la fange qui l’entoure et l’infecte? Va-t-elle s’asseoir près de ce lit de douleurs, où le moindre de ses maux souvent est la maladie qui le dévore ? Lui offre-t-elle, dansle visiteur compatissant qui l’exhorte, l’image du Dieu juste qui va l’indemniser dans une autre vie des souffrances de celle-ci ? Impo!<fe-t-elle à ce dissertateur éloquent l’obligation de seconder, par des secours temporels, effectife , les espérances verbales et futures qu’il prodigue?

Le philosophe qui rempliroit 'quelquefois dans sa vie ce ministère de bienfaisance seroit un prodige de vertu : la religion en fait pour ses ministres le plus commun delcurs devoirs, et une fonction journalière : ils ne peuvent s’y refuser sans crime, ni même le différer sans prévarication : ils sont, comme le philosophe, les protecteurs de la jouissance du riche; mais ils sont , de plus que lui, les consolateurs du dénuement du pauvre. Celui-ci , dégradé dans tous les sens , réduit à chaque instant à envier le sort des animaux dont sa plus grande félicité est d’être le compagnon et souvent l’esclave, exerce par sa misère même une sorte d’empire sur son pasteur : il ne tient à la société que par les remontrances qui justifient la duretéavec laquelle elle le sacrifie. Ce n’est que quand on l’exhorte à se voir sans murmure privé de tous les droits de l’humanité, qu’il lui est permis de soupçonner qu’il est homme. • . *

Quand la religion auroit causé tous les maux dont vous l’accusez faussement ; quand elle auroit troublé dans des temps malheureux , et à de certains intervalles bornés, quelques-unes des périodes consignées dans l’histoire , les services qu’elle ne cesse de rendre à toutes les classes sociales , et qu’il est de son essence de leur rendre, ne les auroient-ils pas expiés et au-delà ?

Cessons donc encore une fois de la décrier, de l’attaquer ; quand il seroit vrai qu’on pût se flatter de parvenir à la détruire , ce seroit un véritable crime de le tenter. Si scs interprètes, ses ministres , sont

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<|uelque£bis capables d’otdblier leur destination et leurs devoirs , le vrai philosophe peut prendre sur l«û de les leur rappeler j mais non pas en po-cckant eontre eux une insurrection , non pas en tâchant de les rendre odieux et ridicules. Quelles que soient ses opinions personnelles, U me semble qu’il doit user de scs talens , de la supériorité de son génie , pour rappeler à tous les ordres d’un état leurs devoirs , leurs obligations , et non pour en humilier, pom en dlécouragcr, pour en détruire aucun.

11 doit dire aux Pb£thi;s : « Soyez vertueux et «, indulgcns , aba d’être révérés et utiles. j> Axi|t fsUFLES ; « Respectez les lois qui affermissent vos « propriétés , le pouvoir civil qui les protège , le n pouvoir religieux qui défend les premières des « invasions de celui-ci ; )> et aux Bois : « Aimez, M. soutenez la religion , donnez l’exemple de la pra-r « tiquer, parce qu’elle est, même pour vous, une « garde plus sûre que mille régimens ; vénérez ses «c ministres, dont l’ascendant sur le peuple dépend « en partie de l’aecueil qu’ils reçoiveut de vous ;

contcoez-les s’ils s’écartent; et ils ne s’écarteront « jamais, û vos hommages sont le piix delour bdélké « à remplir leurs devoirs; ne souffrez poiiBt qu’on discute les dogmes de votre croyancé , ils sont tt fixés ; ne permettez pas plus de les défendre , que « de les attaquer. I^ie recherchez jamais ceux qui , « ayant le malheur de n’y pas croire , ont au moins « la prudence de ttdre leur incrédulité; mais punistt scz sévèrement ceux qui oscroienl l’étaler avec

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« scandale. Réprimez-les , non pas précisément pour « venger la gloire de Dieu , que ces attentats ne pente vent compromettre , mais pour afiermir l’ordre « civil qu’ils tendent à troubler. »

En parlant ainsi, un philosophe, digue de ce nom , deviendroit le médiateur entre tous les pouvoirs établis; il seroit le bienfaiteur universel du genre humain.

Il est fâcheux que M. de Voltaire n’ait pas senti cette vérité, ou qu’une imagination trop ardente l’ait empêché de la goûter. Un esprit, tel que le sien , l’auroit embellie et rendue prépondérante. Elle n’a ici que le ton simple et uni de la raison. Je demand^ois pardon â son ombre de l’avoir exposée au pied de son tombeau, si la justice que je lui rends dans d’autres articles, et le bien public, ne justifioient assez la sévérité de celui-ci.

nN DE L’OUVRAGE DE LINGUET.;

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