‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 28 sur 34 · ZAÏRE · texte numérisé non relu

ZAÏRE

Jb me trouvai un jour à une représentation de Zaïre , avec une femme grecque d’origine , en qui l’esprit naturel et le bon sens sont unis à une vraié sensibilité , et qui a dans l’âme cettC chaleur que nos Françoises n’ont guère que dans la tête. Je fus assez étonné de voir qu’élle eutendit presque toute la pièce sans être émue ; qu’elle ne fut attendrie qu’à la scène de Lusignan ; et que , dans tout le reste, elle sourioit auz endroits qui faisoient tirer le mouchoir aux autres femmes. Je lui demandai la raison de cette singularité; elle me dit que jamais elle n’avoitpu être touchée des maux qu’elle ne pouvoit croire ; qu’aussilôt qu’elle avoit vu Zaïre, avec une croix à son cou, dans un sérail, elle s’étoit bien doutée que toute la pièce n’éloit qu’im conte fait è plaisir; que le reste l’avoit confirmée dans sa première idée ; et que , voyant continuellement , de scène en scène , un mensonge contre nature, elle n’avoit pu se prêter un seul

s»5q examen critique

moment à une imposture §1 mal déguisée , ni donner des larmes à des malheurs éyidcmmeul impossibles.

Celle feipmc juj^git plus sensément que ral>bé Baiieuxj qui place Zaire h, côté de Pljèdve et de Poljai^q^, Il y a (le ces eri;eucs de goût qui peuvent, entramer une nation pendant quelque temps mais elles ne séduisent jamais un conuoisseur habile, qiu ne juge point d’après l’esprit de. son siècle ,, et qui examine un ouvrage moderne, comme s’il existoit depuis mille ans, et du même œil que le verra la postérité. En eflèl , pour prononcer sur le mérito d’une li agédic, d faut avoir très-peu d’égard à la sensatiou qu’cHcpcul produire au jouvd’hui sur des spectateurs . inalteutifs, qui s’attachant plus au jeu du comédieU', qu’à la, vraisemblance d© l’action et- (le ses moyens j.

U faut SC rappeler ce que dit Aristote, que la trar< gédie dvip , comme l’épojiéo , produi/v son effet saîfs.la rept^çsentatioff.) et qu’ il lui suffit d'ètreluBy Autrement, pourrions- nous juger à- présent des pièces des anciens? Or, si un homme sensé lit Zaïrq avec une attention un peu rétléchle, uouvera-t-il, quelque inlérêtà dcis événemeus imjiossiljles? Sera:t-H ^ ému de ce qu’il ne croira pas? Il se dira ^ L’auteur, a choisi vraiment im sujet qui scroit tragirpie , e^ dont les , situations seroienl déchirantes, si elles élolent possibles; mais puis-jorae Iali;e Ulusion, sur des choses dont la fausseté est évidents, et qui cho-quent perpétuellement la nature et la vraisemblance?,

Il est impossible, d’après l’exposition même du, sujet, que Nércsian ne sache pas que Lusignan^ est,,

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8on père', que Zaïre est sa sœur. Nérestan, qui se ressouvient de Césarée en ceridres, de la prison de Lusignan , de celle de .Châtillon , ne peut pas avoir oublié le nom de son père. Nérestan et Zaïre , pris ensemble, renfermés ensemble,’ devroient toujours se connpttre comme frère et sœur : ils ne se perdent ' pas de vue dans leur esclavage , comment donc peuyent-ils, perdre la mémoire de ce qu’ils sont ?• Il est impossiJde que Zaïre ait conservé une croix de diamans au milieu d’im sérail. Ceux qui la firent captive, ne furent^ils pas éblouis d’un si brillant ornement ? Ceux qui l’élevèrent dans la rèligion musulmane , lui laissèrent-ils un signe si connu du christianisme ?

. Passons sur un^^ule d’inconséquences romanesque; voyons si le nœud et le dénoùment de cette pièce ne sont pas aussi peu naturels et aussi révoltans.

, Concevez-;vous pourquoi Zaïre, qui vient d’apprendre que Lusignan se meurt , ne désire pas seulement d’aller recevoir les derniers soupirs de sou père, et renferme const'^mment sa douleur devant Orosmane, même quand çet amm>t la presse de s’expliquer, en lui disant :

Eh bien ! quel iiUcrét si pressant et si tenefre , '

A ce vieillard chrétien votre cœur peut-il prendre ? '

Concevez-vous mieux pourquoi Zaïre s’obstine à lui cacher qu’elle est, fille de Lusignan ? Orosmane sait qu’elle est née chrétienne : Qu’importe à ce Soudan qu’elle soit fille de Lusignan ou d’un autre ? Quel malhçur en peut-il arriver à Lusignan expirant? Mais

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ce père a recommandé le secret à sa lUle. Sans doute le poète a eu besoin de lui faire dire : Jurei-moi de garder un secret si funeste. Qu’y a-t-il donc de si funeste dans la reconnoissance d’un père et de sa fille ? et pourquoi Lusignan veut-il que Ce secrét soit gardé? Il n’en dit rien. Si un personnage exige une chose déraisonnable, est -ce assez, pour l’excuser, qu’il n’en apporte aucune raison ? Jamais , au théâtre , on ne doit agir sans motifs , ni sans exposer ses motifs. Le spectateur veut qu’on loi rende compté de tout, et ne permet pas que le nœud d’une tragédie dépende du caprice inexplicable d’un pertonnagé. Que le grand- prêtre , dans Athalie, cache obstinément son secret au brave Abner, ifcien explique les raisons, et l’on voit suffisamment que la sûreté de Joas , celle du temple et la sienne propre , dépendent du plus profond secret, dans le moment oit Atbalieet Mathan ont juré la ruine de tous les trois. Mais que Zaïre avoue à Orosmane qu’elle est fille de Lusignan ; que son père se meurt , et <^e ce n’est pas là le moment de conclure un mariage , qu’en peut-il arriver de funeste à Zaïre , à son père , à son frère ? Au contraire, par cet aveu elle obtient le temps qu’elle désire, et tranquillise Orosmane. On a beau mettre sou esprit à la torture, on ne peut se figurer la raison pour laquelle Zaïre ne fait point cet aveu indispensable. En vain l’auteur nous' dit , dans sa préface , qu’il ne tiendrait qu’à lui de nous apprendre pour^ quoi Zaïre cache son secret d son amant. Soyez bien sûr qu’il ne le pouvoit pas, puisqu’il ne l’a pas

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dit ) snrtout puisqu’il ne le &it pas dire à Zaïre même. Au reste, je ne vois pas pourquoi une tragédie seroit une énigme, dontl’auteur pou rroil garder le mot, sans l’apprendre à personne. Ce n’est pas qu’il n’ait cherché à justifier cette faute, quand ZaïreditàFatime:

Je Toudrols quelquefois me jeter à ses pieds ,

De tout ce que je suis faire un aveu sincère.

A quoi Fatime répond:

Songes que cet areu peut perdre votre frère ,

Expose les chrétiens, qui n’ont que vous d’appui.

Fatime raisonne fort mal, et Zaïre devoit lui répondre : (C Qu’ai-je à craindre pour mon frère, après ce que j’ai vu d’Orosmane, qui fait fléchir pour moi toutes les lois du sérail , en épousant son esclave ? Ce Soudan si complaisant à mes vœux, cet amant si tendre, qui s’est montré si généreux envers INérestan, le sera-t-il moins quand il verra en lui le frère de sa maîtresse ? » Zaïre n’avoit pas autre chose à répliquer; et rien n’est plus absurde que mettre un personnage dans une situation , pour lui faire dire tout le contraire de ce que celte situation exige.

La seconde invraisemblance dont l’auteur avoit besoin pour opérer la catastrophe , et qui est une suite de la première , est le billet à double entente que Nérestan écrit à sa sœur, et qu’il paroît écrire à sa maîtresse. Puisque Nérestan vouloit courir le risque d’envoyer un chrétien dans le sérail , ferme avec soin par l’ordre d’Orosmane , il devoit donc écrire sa

45 i ÈXA^ÏEIS CRrrtQüÊ

Irure de manière qu’elle ne compromît point Zàiréf si celle lellre lomboit dans leis mains du sultan j comme il y avoit tout lieu de le craindre : mai^ il la nomme dès le premier vers ; et dans tout le reste il la fait soiipçonrter d’une infidélité Cl d’un cOraplot, cachant seulement aveegrand soin qu’elle est sa sœur^ chose moins importante que ce dont il s’agit dans la lettre.

Est -il dans la nature, et dans la passion d’uri amant jaloux à l’excès , qu’Orosmane, tenant entre scs mains une lettre qui lui fait eroirc son amante infidèle , ne ehcrclie point à la convaincre en lui montrant cette lettre ? Quelle faute contre la coniloissance du coeur Inmlain ! Sans cette faute cependant il n’y avoit plus de dénoûment. Ce qui agravC encore cette invraisemblance , c’est le discours de Zaïre, plein de fierté, d’amour et de vertu. C’étoit là le moment où Orosmane , tourmenté par la preuve qU*il croit avoir de la perfidie de Zaïre, et par ses discours qui respirent la candeur et la fidélité , devoit nécessairement montrer le fatal billet, pour terminer , de manière ou d’aütre , sa cruelle agitation et son affreuse perpleiité. Si la jalousie change eh certithde les moindres soupçons ; par une contradiction ordinaire à cette aveugle passion , elle doute toujours des choses les plus certaines : elle voudroit trouver Coupable l’objet de ses transports , afin de justifier sa frénésie ; et elle voudroit aussi le trouver Innocent pour mettre fin au supplice qu’elle éprouve. C’est dans cet état de doute et d’anxiété qu’Orosmane fait

DÈ^ZAtRÈ' '

Tftii»' Zaïre. Pourquoi vourlroit- il 'la voir, s’il uô tlésirort , ou de la convaincre , ou de l’cntcndre se jusiifier? Dans l’un ou l’autre cas, sa passion l’obli-^ geoit nécessairement de hiontrei' à sôn amante la lettre qui déposoit contre elle. '

D’où vient qu’à la sixième scène du cinquième acte, Zaïre quitte le théâtre, puisque c’est dans ce lieu que son frère doit être conduit par Fatime, et que Zaïre va , dans l’instant , revenir au même endi'oit ? Comment Fatime peut-elle aller chercher Nérestan , puisque le sérail est fermé ? Poui quoi Zaïre, sortie sans motif, revient-elle avec Fatime, qui lui dit , en parlant de Nérestan ; ïl va venir? Zaïre ne pouvoit-elle pas aller où Fatime venoit de laisser Nerestan? La malheureuse Zaïre reparoît donc sans nécessité ; et comme il faut qu’elle soit tuec par son amant, à cause d’un mal-entendu, elle choisit les mots les plus durs à prononcer ' pour dire ce qu elle ne doit pas dire ; Ést-ce vous, Nérestan, çuej ai tant attendulYy ahorà. elle ne l’a ’ças.attendu long-temps, puisqu’elle n’a reçu la lettre qu’un moment auparavant. Remarquez surtout que ce moÇ Nenstan, fait lui seul la catastrophe : c’est ce mot qui tueZaïre. Si elle eût dit : Mon frère', est-ce vous1 tout changeoit de face , et elle n’ét'oit pas poignardée. Comment ne le dit-elle pas , elle qui , dans la troisième scène du même acte, ne nomme pas une seule fois Nérestan, et né l’appelle que du nom de frère, de cher frère? Oii trouvera- t-on l’exemple d’un moyen aussi petit, aussi puéril, aussi faux, pour

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fonder une catastrophe aussi terriUe , aussi san-^ glante • ?

' Voltaire, qui avoit ses memens de franobise, ne se dis> simuloit point la foiblesae ou PiuTraisemblance de la plupart de ses plans ; il en faisoit même quelquefois l’aveu avec une rare candeur ; quelquefois aussi il avançoit, pour sa défense, des principes dramatiques, dont il est permis de suspecter la bonne foi. En voici un exemple frappant. Il s’agit de la proposition que biit CUppdtrt à ses fils de donner la mort à Rodogune. «La situation est théâtrale, dit le commentateur de Corneille; elle attache , malgré la réflexion. Une invention purement raisonnable peut être très-mauvaise; une invention théâtrale , que la raison condamne dans l’examen, peut faire un très-grand effet, a Voltaire n’ignoroit pas , mais il feignoit d’oublier, qu’en poésie comme ailleurs, le vrai seul est durable.

On a quelque peine à concevoir comment un littérateur aussi distingué que La Harpe ; comment ce critique, dont le goût pur et sévère ne sut rien pardonner à Corneille , rien au grand Rousseau, rien à Crébillon, rien à Voltaire lui-même^ dans une foule de circonstances , a pu s’obstiner, je ne djs pas a justifier seulement les nombreuses invraisemblances que l’on vient de relever dans le plan de Zaïre, mais à les converfir en autant de beautés du premier ordre , à en faire autant de titres nouveaux à l’admiration exclusive qu’il avoit vouée à Mtte tragédie. On se demande, et l’on ne Pexfdique point, comment cet appréciateur si éçlairé des beautés et des défauts, dont le mélange est le cachet particulier de Voltaire dans ses meilleures productions, a pu se faire illusion, au point de ne trouver ici que la matière d’un panégyrique de près de cent pages d’impression , oii l’éloge est prodigué sans mesure comme sans restriction ; où l’expression manque souvent à l’orateur, de son propre aveu, pour s’élfir

D’ALZIRË.

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