‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 29 sur 34 · ALZIRE · texte numérisé non relu

ALZIRE

Voici d’abord les choses incroyables qu’il faut supposer possibles, afin que l’action puisse commencer; sinon vous l’arrêterez dès le premier pas.

11 faut supposer que Zantore est resté trois ans sans apprendre où étolt ni Gusman, gouverneur

du Pérou ; qu’au bout de trois ans il vient, avec des Américains , auprès de la nouvelle ville bâtie par les Esj>agnols, sans savoir que Gusman , le gouverneur, y réside; sans savoir qu’^i/t^arès, ci-devaul gouverneur, à qui Zamore a sauve la vie, y demeure avec

ver à la hauteur d’une admiration qui s’exalte sans cesse , et ne sait euflu où s’arrêter.

£toit-ce la petite vanité de soutenir un paradoxe littéraire, bien sûr de trouver dans les ressources de Son talent et dans la chaleur de sa diction tout ce qu’il faut pour subjuguer l’opinion des auditeurs, et leur persuader ce dont on paroît soi-même si profondément convaincu Celte supposition a quelque chose de pénible , quand il s’agit d’un homme qui a porté , en général, dans la critique littéraire, une rectitude d’idées et une fèiineté de principes qui l’ont fiiit surnommer, avec quelque apparence de raison , le Quia* tilien français. Etoit-ce conviction intime de sa part? Je ne puis le penser. 11 ne faut donc chercher le motif, mais non pas l’excuse de cette prédilection marquée pour une pièce si fautive aux yeux du goût et de la raison , que dans l’excessive complaisance de La Harpe pour un auditoire doul lés applaudissemens avoient peut-être à ses yeux un prix supérieur à leur valeur réelle.

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son fils Gusmanj sans savoir que Montèze y est avec Alzlre. Il faut supposer qu’il laisse sa petite armée d’Américains dans une forêt voisine; qu’il se fait prendre par des Espagnols, on ne sait comment, le jour même queGusman doit épouser Alzire , et qu’il ne sait pas encore quel est le maître de la ville où ou le relient captif ; que ni lui , ni aucun de ses compagnons , ne peut demander à personne quel est le gouverneur de cette ville, et ce qu’est devenue Alzire, fille d’un roi d’Amérique; qu’aucun de ces captifs n’a reconnu Zamore, souverain d’une partie du Polose , et que le bruit ne s’est pas répandu dans la ville qu’on avolt saisi et fait prisonnier un souverain. Ce n’est pas tout; il faut supposer aussi qu’Alzirc croit son amant Zamore au tombeau, quoiqu’elle n’en ait aucune preuve , et qu’elle ne dise pas même qu’elle en soit informée; il faut qu’elle ne veuille pas voir les captifs qui pourroient l’en instruire. Supposez encore comme possible qu’ Alzire n’a pas su , de son amant, qu’il avoit sauvé la vie k Alvarez; que Gusman a fait souffrir des tourmens affreux à Zamore , sans qu’ Alzire en sache rien , sans que le père même de Gusman, Alvarès, en ait rien appris. Supposez toujours qn’Alvarès ignore que Zamore étoit l’amant d’ Alzire, que sa foi lui étoit engagée, et que Zamore lui-même n’a jamais été instruit qu’ Alvarès étoit le père de Gusman , quoiqu’il connût si bien Gusman et Alvarès.

Telle est une partiedes suppositions que vous êtes obligé de faire avant tout , si vous voulez prendra

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quelque intérêt à une action qui ne peut exister sans tous ces préliminaires. Suivons maintenant la marche de cette action si étrangement préparée.

' Alvarès , qui connoit le caractère cruel de son fils , devoit-il se presser de remettre le pouvoir entre ses mains? Il est vrai que cette espèce d’abdication est nécessaire à la pièce, qui ne pouvoit subsister autrement ; mais elle n’en est pas moins contraire au caractère humain d’Alvarès , qui ne doit pas être asse* las de faire le bien , pour donner à son fils le pouvoir de faire le mal. D’ailleurs, Alvarès, qui vient demander en grâce à son fils qu’il lui remette des esclaves, ne pouvoit-il pas les délivrer avant de quitter le gouvernement ? Car il paroît qu’il ne dépose son' autorité qu’en commençant la pièce.

' Se peut-il q\i’ Alvarès n’ait pas su d’Alzire qu’elle aimoitZaraore?PourquoiAlzire ne cherche-t-elle pas à parler à Alvarès, avant de s’unir à son fils? Pourquoi ces personnages évitent-ils de se joir et de se rencontrer, comme s’ils avoient peur d’agir raisonnablement ? Cet Alvarès , qu’on veut nous représenter si humain et si tendre, force Alzire d’épouser son fils, qu’elle déteste ; n’esl-il donc un tyran que pour sa fille?

Est-il dans la nature qu’Alzire se rende avec si peu de résistance aux mauvaises raisons de son père , et s’unisse si précipitamment à un homme qu’elle hait, et qui l’insulte par des discours de capitan? Ne faudroit-il pas , du moins , qu’elle se fût bien assurée de la* mort de son amant, à qui son cœur et sa foi sont

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engages, et que son père même lui avoit promis pour époux? Elle se contente de dire : Zamore y mon es* poir, périt dans le combat. Mab elle n’en peut avoir aucune preuve ; elle parle d’après un bruit qu’elle n’a point cherché à confirmer. Avant de consentir à épouser Gusman, il falloit qu’elle eût envoyé quelqu’un pour s’informer avee soin de la destinée de son amant; et que, dans une scène du premier acte, le personnage chargé de cette recherche, vînt lui dire qu’il n’avoil rien appris qui ne confirmât le trépas de Zaniore. Alors Alzire auroit pu décemment se sacrifier aux volontés politiques de son père. Sans ces précautions nécessaires , son consentement précipité ressemble à une véritable perfidie. Doit- ou s’intéresser à une femme qui parle tant de son amour, et qui ne fait rien de ce qu’elle devroit faire pour son amant ; qui , sachant , dès le premier acte , qu’on a délivré des captifs américains , ne cherche pas à les voir; qui n’a pas cherché à les voir lorsqu’on les a amenés dans la ville, ni daigné s’informer auprès d’eux si Zamore ne vivoit plus? L’amour, l’honneur, la raison , la nature ne lui en faisoicnt-ils pas uneloi , avant de trahir des eugagemens aussi chers que sacrés, avant de conclure un hymen qu’elle abhorre?

Zamore sort de prison , et il parle , en entrant sur la scène , comme un vainqueur qui entre dans une ville prise d’assaut; il est dans la ville qu’habitent Alzire , Montèze , Gusmau et Alvarès ; et il a été pris , il est délivré avec ses compagnons d’infortune , sans savoir en quel lieu ils sc trouvent , sans avoir

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appris que tant de personnes qu’il est venu chercher sont rassemblées dans le même lieu. Zamore ne cesse de parler d’Alzire et de Gusman, et il n’a pu apprendre de ceux qui l’ont pris et délivré , que Gusman étoit le gouverneur, et qu’U alloit épouser Alzire, quoiqu’on lui ait dit, en lui rendant la liberté, qu’il ne la devoit qu’à ce grand hymènè.e.

Alvarès, qui eherche partout l’Américain son libérateur, et qui , pour le trouver plus aisément , n’a pas voulu savoir son nom , le rencontre enfin à point nommé, le jour que son fils va épouser la maîtresse de ce généreux Américain. La situation est extraordinaire : qu’en va-t-il résulter? Ces deux hommes se retrouvent pour ne se pas dire un seul mot de ce qu’ils doivent se dire. Zamore ne parle d’Alzire que par manière d’acquit, sans découvrir son amour à Alvarès ; U ne s’informe de rien , lui qui n’est venu là que pour s’informer de tout. Ce Zamore , qui , tout-à-l’lienre, faisoit mille questions à dos gens aussi peu instruits que lui , n’en fait aucuneà celui qui peut l’instruire. 11 se garde bien encore de prononcer devant Alvarès le nom de Gusman , qui est sans cesse dans sa bouche , quand Alvarès n’est pas auprès de lui. A la vérité, ce sauvage, furieux d’anaour et de vengeance, parle beaucoup de morale , quand son amante va être unie à son plus mortel ennemi; et dans ce moment de crise , la morale lait un merveilleux effet; car, s’il ne s’occupoit à débiter de beaux adages, il faudroit bien qu’il parlât de Gusman qu’d déteste, et d’Alzire qu’U aiœe; et cela neferoit

pas' le compte de l’auteur, qui feit prudemment cn~. travaguer Zaraore en philosophe , parce qu’il faut qu’Alzire soit mariée à Gusman , et que la pièce ne soit pas finie au commencement du second acte. Alvarcs , de son côté , se garde bien de demander à Zamorc pourquoi il s’intéresse à Monlèze et à sa fille;' il se garde bien de lui dire que Gusman va épouser Alzire; il ne songe pas à la première chose qu’il devoit faire , qui étoit de présenter son libérateur à son fils.

La scène suivante, entre Zamore et Montèze , est encore conduite contre toute raison. Pourquoi ce Montèze , qui veut que sa fille soit unie à Gusman , au mépris de la promesse qu’il a faite à Zamore , vient-il voir ce même Zamore au moment de la cérémonie? Zamore s’étend beaucoup sur des choses étrangères à ce qui l’intéresse le plus, et ü ne demande point à voir Alzire ; il ne court pas se jeter àses pieds. Montèze ne cesse d’éluder ses ({ueslions , et Zamore ne daigne pas s’en apercevoir. Zamore dit qu’il vient pour se venger de Gusman , quoiqu’il ignore encore où est ce Gusman ; et Montèze a l’imprudence de dire en sortant, que Gusman commande en ces lieux. On vient avertir Montèze de se rendre à la cérémonie ; et Zamore , qui voit que Montèze ne veut pas le conduire à sa fille , que Montèze ne répond pointa sesquestions,ncpouvantalors douter de la trahison , ne se doute pas que cette cérémonie n’est autre chose que le mariage d’Alzire. Il a su qu’il respiroit le même air que son amante, et il s’est au-

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